En février 2025, Greenpeace publiait un rapport intitulé Démocratie à sec. Comment les lobbies agricoles manipulent la gestion de l’eau avec la complicité de l’État. Partant du constat d’une place prépondérante prise par l’irrigation dans les consommations d’eau en France (46 % de la consommation totale d’eau, devant l’eau potable ou encore le refroidissement des centrales nucléaires), l’ONG a enquêté sur les rouages des instances en charge de la gestion de l’eau. Mouvements revient ici sur cette enquête et ce qu’elle dit de l’implication des acteur·rices agricoles dans les questions relatives à l’eau en s’entretenant avec Suzanne Dalle1 et Julia Skalova2, deux des autrices du rapport.

Mouvements. Bonjour à vous deux. Greenpeace a édité en 2025 un rapport-enquête intitulé Démocratie à sec3, ainsi qu’un Manifeste pour l’eau4, et vous en avez été les deux artisanes. Revenons sur sa genèse : pourquoi et quand décidez-vous de travailler là-dessus ? Pourquoi est-ce que vous avez choisi une approche « eau » et pas « agriculture » ?

Suzanne Dalle. L’eau est un sujet sur lequel certains groupes militants locaux de Greenpeace sont très actifs depuis longtemps, mais il n’y avait pas de campagne qui répondait à ça. Ils s’étaient notamment beaucoup engagés contre les méga-bassines, c’est pourquoi on a eu l’idée de faire une investigation à ce propos. Dans les faits, le rapport a une approche sur l’eau, mais avec un aspect très quantitatif, ce qui nous ramène tout de suite aux questions agricoles, parce que l’agriculture est le secteur qui consomme le plus d’eau, tout simplement.

Julia Skalova. La gouvernance de l’eau, c’est un sujet qu’on a identifié rapidement parce qu’en échangeant avec nos militant·es, mais aussi plus globalement avec toutes les associations représentées dans la gouvernance de l’eau, on s’est rendu compte qu’il y avait clairement des nœuds du problème que nous dénonçons depuis longtemps : l’agriculture noyaute des instances de cette gouvernance. Avec ce noyautage, des instances qui doivent normalement assurer la protection et le partage de l’eau ne peuvent plus remplir ce rôle correctement. C’est aussi pour cela que la gouvernance de l’eau nous intéressait, les principes de base sont plutôt de bons, mais ils sont aujourd’hui dévoyés dans certains territoires.

Mouvements. Sur la question des quantités, un autre secteur très consommateur est le nucléaire, pour le rafraîchissement des centrales. Et on sait que Greenpeace a une expertise assez poussée sur le sujet. Est-ce qu’il a été question, à un moment, d’intégrer cette dimension dans un travail plus large sur l’eau ?

Julia Skalova. C’est un débat qui a existé au sein de Greenpeace. Est-ce qu’on doit faire une campagne dans laquelle on intègre les différents sujets relatifs à l’eau ? Ou est-ce qu’on porte des projets au sujet de l’eau à l’intérieur de différentes campagnes lorsque c’est pertinent ? En l’occurrence, aujourd’hui, on est plutôt dans le deuxième cas de figure. Or, le secteur du nucléaire prélève d’importants volumes d’eau pour refroidir les centrales, notamment en circuit ouvert, et si une partie conséquente de ce volume est restituée aux fleuves, il s’agit d’une eau réchauffée qui constitue de la pollution thermique. Ainsi, sur le nucléaire aussi, on suit la question de la quantité et de la qualité de l’eau. Mais pas dans le rapport, car je pense que ça aurait introduit des problématiques très différentes, des échelles différentes. Ce qu’on a pu voir dans le milieu agricole, c’est que l’échelon local est extrêmement important, notamment parce qu’il y a énormément de « doubles casquettes » au local, mais aussi parce que beaucoup de décisions à fort impact sont prises localement. À l’inverse, le nucléaire est très régalien. Cela dit, l’État a aussi une part de responsabilité en agriculture. Mais le local joue un rôle décisif.

Mouvements. Diriez-vous qu’il y a une conception politique de l’eau chez Greenpeace ? Dans les discussions avec d’autres ONG, françaises et internationales, l’eau est-elle un objet politique en tant que tel ? Ou est-ce une façon d’aborder des sujets de production agricole, de filière énergétique et autres ?

Suzanne Dalle. À mes yeux c’est d’abord un sujet très présent dans le réseau et un sujet dont les gens se saisissent au niveau local.

Mouvements. Dans le rapport, vous liez deux types de responsabilité à l’échelon local, d’une part le phénomène que vous appelez des « doubles casquettes », et d’autre part la responsabilité de l’État et de ses représentant·es. Pouvez-vous en dire un mot ?

Julia Skalova. Ce qui nous avait frappé·es à l’échelle locale, c’est que la gouvernance de l’eau s’appuie quand même sur des principes sains, c’est-à-dire une certaine pluralité, une représentation des acteur·rices équilibrée. On souhaitait voir comment ça se passait dans des sous-bassins où les conflits avaient été exacerbés et pourquoi ils avaient pris de telles proportions. Une des raisons de ces conflits est que l’agriculture industrielle a mis en place un certain nombre de manœuvres pour affaiblir le pluralisme de ces instances. Et encore, je dis « affaiblir » par euphémisme. Pour détruire la pluralité au sein de ces instances. La réduction de la représentativité des communautés de bassins était dans la proposition de loi de la FNSEA de 2025 mais elle n’a pas été retenue dans le texte final de la loi Duplomb. En effet, parmi les différentes manœuvres sur lesquelles s’appuie l’agriculture industrielle, on retrouve celle des « doubles casquettes » : ce sont des acteur·rices qui ne siègent pas au nom de la filière agricole mais qui y sont très lié·es voire qui travaillent dans ce secteur. Mais il n’y a pas que ça. Il y a aussi un certain nombre de stratagèmes verbaux, d’éléments de langage qui reviennent systématiquement, et qui sont autant de dénis de la science. Enfin, il y a aussi des stratégies violentes en dehors et à l’intérieur de ces instances. Au sein des instances, il s’agit plutôt de violences verbales mais, à l’extérieur, c’est une déferlante de violences, y compris physiques, à l’égard des militant·es et des acteur·rices plaidant pour d’autres pratiques agricoles, qui seraient par exemple contre les méga-bassines.

Mouvements. Et pour ce qui est de la responsabilité de l’État ?

Julia Skalova. Pour ce qui est de l’État, ce qui nous a interrogé·es, ce sont ces commissions locales de l’eau dans lesquelles près de la moitié des « doubles casquettes » sont en fait des personnes qui ont un lien privé avec l’agriculture. Dans ces conditions, comment l’intérêt général est-il défendu ? Certes, des associations environnementales sont là, mais elles n’ont pas du tout les mêmes moyens. L’intérêt général, en théorie, c’est quand même la prérogative de l’État. Or, les préfet·es se rangent quasi systématiquement du côté de l’agriculture industrielle. On peut y voir une volonté de maintenir la paix sociale. En tout cas, c’était très clair dans les cas du Clain et de la Boutonne, les deux sous-bassins sur lesquels nous avons enquêté. Concernant l’attitude de l’État, il y avait aussi l’état des services déconcentrés, où on oscillait entre un alignement avec le préfet ou la préfète, ou des absences systématiques, notamment de la DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement). Cela peut s’expliquer par une forte pression hiérarchique, par la situation à l’intérieur de services dont les conditions sociales se sont beaucoup dégradées. C’est quelque chose qu’on peut retrouver, au-delà de la question des acteur·rices étatiques, dans les établissements publics ; l’Office français de la biodiversité, par exemple. Ses représentant·es siègent et ont le droit d’être présent·es dans toutes les instances, mais iels n’interviennent que très peu. Et évidemment, il faut mettre cela en rapport avec la violence que subissent ces agent·es. Pour résumer, ce qu’on a vu, c’est une gouvernance locale dans laquelle l’agriculture industrielle s’accapare la possibilité de prendre des décisions et en face, un État qui ne joue pas son rôle de défense de l’intérêt général, voire va carrément à l’encontre de l’intérêt général.

Suzanne Dalle. Ce qu’on ne contestait pas en tant que Greenpeace, c’est la présence de représentant·es agricoles au sein des instances locales de l’eau et de ces mini-parlements que sont les commissions locales. Par contre, ce qu’on a pu mettre en évidence, c’est à quel point les représentant·es agricoles arrivent à prendre le dessus en termes d’équilibre des pouvoirs au sein de ces commissions. Pour les deux cas étudiés, la Boutonne et le Clain dans le Poitou, et on voit que pour le premier, il y a quatre fois plus de personnes avec des intérêts privés agricoles que le nombre de sièges officiellement attribués aux représentant·es agricoles. Au final, il y a plus d’un tiers des représentant·es de la commission locale de l’eau de la Boutonne qui ont un intérêt privé lié à l’agriculture, dont une part considérable est directement liée à l’irrigation. Et l’autre aspect très marquant, et qu’on commence à voir aussi au niveau national, c’est l’ampleur du déni de la science. Dans le rapport, on met en avant beaucoup de verbatim qui montrent à quel point il y a des négations de la situation actuelle, de ce qui est sous nos yeux. Quand il n’y a plus d’eau dans les rivières, on le voit. Même les représentant·es des pêcheur·ses le disent : il n’y a plus d’eau. Pourtant, des personnes en face disent : « Non, c’est un mensonge, il y a encore de l’eau. » Un autre aspect aussi est la volonté de vouloir systématiquement retarder, reporter toutes les échéances pour ne jamais faire face. Et puis, bien sûr, il y a un enjeu sur les solutions : est-ce qu’on déclare que les méga-bassines sont la solution, et que la science approuve cette solution ? Ce qui est faux. Ou bien est-ce qu’on admet qu’en fait ce n’est pas possible et que, de toute façon, on ne pourra même pas remplir ces méga-bassines, qu’il faut trouver autre chose pour réduire les prélèvements plutôt que de continuer dans une logique techno-solutionniste qui ne fonctionnera pas ? Chez Greenpeace, on a une vision claire de la place accordée aux technologies par rapport aux enjeux de sobriété : on défend le fait qu’on doit aller vers une société plus sobre plutôt que de compter systématiquement sur les technologies pour continuer à piller.

Mouvements. Comment vous vous êtes retrouvées à travailler sur les deux sous-bassins que sont le Clain et la Boutonne ?

Julia Skalova. Initialement, c’est quand même un projet qui partait de la volonté des militant·es et bénévoles de Greenpeace France de travailler sur les méga-bassines. Donc initialement, on était quand même déjà plutôt tournées sur l’ouest de la France. Après, effectivement, il y a eu un certain nombre d’entretiens qui ont été réalisés pour identifier des bassins qui, tout en n’étant pas porteurs d’un message systématique, étaient quand même illustratifs, dans le sens où il s’agissait de bassins qui sont des lieux forts de l’agriculture industrielle céréalière. On voulait aussi avoir un bassin qui soit sur Loire-Bretagne et un bassin qui soit sur Adour-Garonne car c’est là où la consommation en eau par l’agriculture est le plus importante (respectivement 60 % et 81 % du total de l’eau qui y est consommée). Il y a eu évidemment la question de savoir si on voulait travailler ou pas, sur le bassin Sèvres-Niortaise et Marais-Poitevin, sur lequel est localisée la bassine de Sainte-Soline. Finalement, on s’est dit que, même s’il est mentionné dans le rapport, il était aussi intéressant de donner à voir ce qui se passait dans d’autres sous-bassins qui avaient été moins médiatisés que celui de Sainte-Soline mais qui pourtant font face à des problématiques très similaires. Et après, il y a eu les retours terrain. Au début, quand on faisait des entretiens, on n’était pas du tout fixées spécifiquement sur Clain et Boutonne. Et en fait, au fur et à mesure des entretiens, de plus en plus de gens me disaient « ça se passe pas super bien, mais c’est toujours mieux que sur la Boutonne » ou « on est toujours mieux que sur le Clain ». Forcément, ça a aussi orienté la recherche. Mais j’insiste sur le fait qu’à aucun moment, on affirme que ce qu’on y a vu sont des fonctionnements qui sont partout comme cela. En revanche, on dit que les crises sur ces deux bassins montrent ce qui se passe quand on laisse l’agriculture industrielle noyauter des instances de prise de décision démocratique : on finit avec des conflits et des tensions exacerbées entre les acteurs ainsi qu’une situation dramatique pour les milieux aquatiques.

Suzanne Dalle. Pour nous, étant donné le fait que les pressions sur l’eau vont aller croissant, ces deux sous-bassins préfigurent ce qui risque de se passer ailleurs si on ne met pas en place les garde-fous nécessaires. Ce qu’on a pu voir aussi, c’est le rôle central des préfet·es. Typiquement, un préfet comme Jean-Marie Girier, le préfet de la Vienne, était systématiquement ciblé dans les entretiens. Cela montre à quel point un préfet très pro-méga-bassine a les mains libres et peut jouer un rôle très nocif. On comprend que le changement de préfet, ait été vu comme un truc d’apaisement en direction des associations environnementales tellement il enflammait la situation avec ses décisions.

Mouvements. Pour revenir sur la question des pressions, des intimidations et menaces, vous disiez que c’est quelque chose de très marquant dans les entretiens que vous avez conduits. Est-ce que c’est spécifique à l’agriculture ? Ou est-ce qu’il y a d’autres secteurs où il y a des pressions aussi fortes sur les militant·es écologistes mais aussi sur les autorités ou sur les agences de l’État comme l’Office français de la biodiversité ? Est-ce que c’est vraiment l’agriculture qui implique ce genre de violence ?

Suzanne Dalle. Moi, à titre personnel, j’ai vraiment été très marquée par le niveau de violence que subissent les militant·es en local. Je pense que c’est quelque chose que l’on sous-estime vraiment à l’échelle nationale et qui n’est pas du tout repris à la hauteur de ce que ça devrait être dans les médias. Il y a des articles dans la presse locale concernant tel ou tel cas d‘agression mais on est bien au-delà de cas isolés. Cela devient, pour certains, impossible de siéger, même en commission locale de l’eau, à cause des pressions auxquelles ils ou elles font face. Et la montée de la Coordination rurale et de leur mode d’action très violent vis-à-vis des personnes, pas que vis-à-vis des biens, contribue, malheureusement, à ce climat extrêmement malsain à l’échelle locale et à une polarisation croissante. On n’en parle pas ou peu. Autant l’agribashing, la cellule Demeter, tout le monde en a parlé, mais cette violence dans des instances officielles, personne n’en parle, alors que c’est à un niveau de gravité qui, je pense, vraiment très préoccupant. On a eu des récits, des témoignages qui étaient vraiment très émouvants et très poignants. Donc oui, j’ai l’impression que l’agriculture est particulièrement concernée et que c’est potentiellement lié au nombre d’acteurs agricoles. Le secteur agricole ne pèse pas forcément tant que ça. Mais chaque agriculteur est une entreprise et le nombre des organisations qui les représentent est extrêmement important. L’autre aspect est le fait que c’est un secteur où il y a un syndicalisme très présent et très puissant, de longue date. Et que le syndicalisme agricole majoritaire a aussi pour habitude de rendre visible, de mettre en scène la colère des agriculteurs, des agricultrices, à travers des actions « coup de poing » qui sont quand même très souvent violentes, avec des dégradations de biens. Et peut-être qu’on peut aussi voir là une espèce de continuum de la violence. Au final, comme on a l’habitude que des agriculteur·rices viennent projeter du lisier sur un ministère, on va se dire que c’est normal de le faire sur un acteur plus petit comme une Direction départementale des territoires et puis ensuite sur une agence, sur un local de l’OFB, puis de faire un tag où on va nommer spécifiquement un·e agent·e. Et puis du coup, cela devient normal d’aller écrire « PD » à la bombe et de jeter des pneus devant la maison de M. Tartampion qui siège en commission locale de l’eau. Comme depuis longtemps, on justifie la violence du syndicalisme agricole, cela finit par devenir quasiment normal que cette violence soit aussi dirigée contre des personnes.

Julia Skalova. L’agriculture industrielle, historiquement, s’est appuyée et s’appuie encore sur des pratiques violentes. Vous avez peut-être lu la BD sur le remembrement agricole de Inès Léraud, ou encore « Silence dans les champs » de Nicolas Legendre. À force de considérer que la FNSEA est l’interlocuteur légitime du gouvernement, on banalise ses modes d’action. Ensuite, il y a aussi quelque chose de spécifique à l’agriculture par rapport à d’autres sujets environnementaux qui est que son caractère très local conduit forcément à des confrontations interpersonnelles. Néanmoins, il ne faut pas oublier que bien d’autres luttes environnementales sont aussi émaillées d’exemples de violences de la part d’acteurs dont les intérêts économiques sont en jeu.

Mouvements : On parle là d’un certain type d’agriculture représentée essentiellement par la FNSEA et la Coordination rurale. Mais est-ce que vous, vous avez pu voir dans votre enquête des différences territoriales entre fédérations au sein même de la FNSEA ? Est-ce qu’il y a des territoires où la FNSEA va avoir une approche plus ouverte sur les enjeux écologiques que dans d’autres territoires ?

Suzanne Dalle. J’ai envie de répondre par rapport à mon expérience personnelle. Avant d’arriver à Greenpeace, j’ai travaillé un an ou deux pour les Jeunes Agriculteurs. Il y a cette volonté forte de la FNSEA, quand je dis FNSEA, c’est le réseau FNSEA au sens large, de faire croire au syndicalisme agricole unitaire, à une espèce d’unité entre toustes les agriculteur·rices. Et ça, c’est un enjeu vraiment extrêmement important pour la FNSEA, pour pouvoir régner en maître. En maintenant cette illusion du syndicat agricole unitaire. Or, on voit bien que dans les faits, il y a énormément de divergences en interne, mais qui sont tout à fait logiques, parce qu’il n’y a pas une forme unique d’agriculture. Déjà, il y a beaucoup de productions agricoles, et les enjeux ne sont pas du tout les mêmes entre un·e céréalier·ère ou un·e éleveur·se. Ce sont des métiers différents. Il y a aussi une spécialisation des territoires. Si tu es éleveur·se de porcs en Bretagne, tu ne vis pas du tout la même chose qu’un·e éleveur·se de chèvres en Ardèche ou dans la Drôme, ou qu’un·e maraîcher·ère ou un·e viticulteur·rice. Et cela se traduit par des positionnements politiques qui sont aussi très différents, mais qu’on peine à voir à l’échelle nationale, parce qu’à l’échelle nationale, il y a cette volonté de se présenter comme un front uni. On l’a bien vu avec la loi Duplomb qui était pourtant clairement une loi pensée par et pour les céréaliers industriels qui ne va rien changer à la situation des éleveur·ses.

Mouvements : Et quelle place occupe, et quelles positions prennent les autres acteurs agricoles comme la Confédération paysanne ?

Suzanne Dalle. La Confédération paysanne est très claire sur l’aspect sobriété, sur le fait qu’on doit aller vers une agriculture plus sobre de manière générale. Après, elle reste un petit syndicat. Ils n’ont pas énormément de moyens et ils ont beaucoup de sujets à traiter.

Julia Skalova. Dans le cadre de ce rapport, en effet, on a échangé avec de nombreux acteurs différents : Confédération Paysanne, CIVAM, FNAB, etc. En tout cas, sur la question de l’eau et des pratiques agroécologiques pour protéger l’eau, je pense qu’il n’y a en effet pas de divergence entre ce que nous, on mettait en avant et ce que les acteurs agricoles agroécologiques, promeuvent. Et justement, on voulait mettre en avant dans notre rapport que si les acteurs agricoles vertueux peuvent être présents dans les instances, la place qui leur est allouée au sein des comités de bassin ou des commissions locales de l’eau est faible, alors qu’ils sont complètement dépendants de ce qui reste de la ressource en eau après que les céréaliers l’aient utilisée.

Mouvements : Au début de l’entretien, vous parliez d’un manifeste à destination des collectivités locales. Est-ce que vous pouvez en dire un mot, notamment sur ce que sont ou ce que pourraient être les contre-pouvoirs au niveau local à l’emprise des acteurs de l’agro-industrie sur les politiques de l’eau ?

Suzanne Dalle. L’idée de ce manifeste est d’essayer d’impliquer des collectivités locales sur la question de l’eau, en leur proposant de s’engager sur des mesures positives, qui soient en faveur de la préservation de la ressource en eau, pas comme les méga-bassines. Le manifeste comporte sept mesures et on les a réparties en trois catégories : sur la transition agroécologique, sur l’usage des sols et sur la démocratie locale. L’idée n’est pas de respecter forcément les sept, mais de s’engager sur une mesure de chaque catégorie. Les mesures de la catégorie « transition agro-écologique » sont à mon sens vraiment transpartisanes : essayer de développer un approvisionnement local dans les cantines scolaires ou essayer de développer un magasin de producteurs sur le territoire. La catégorie « usage des sols » est, par essence, plus politique. Mais on a essayé de se concentrer sur des mesures qui permettent d’ouvrir la discussion avec des élu·es de tous bords. Il ne faut pas perdre de vue que les maires ont un rôle très important sur la question de l’eau. Ils et elles engagent leur propre responsabilité. Aujourd’hui, les collectivités locales, les communes surtout, sont identifiées par beaucoup d’acteurs comme un moyen de faire un peu bouger les lignes dans un contexte où on a beaucoup de mal à changer les choses au niveau national, où les décideur·ses politiques sont devenu·es très réactionnaires, en particulier sur les sujets écologiques. Je pense que, clairement, il y avait un peu dans la tête de pas mal d’organisations les échéances des municipales. On se dit que c’est aussi une opportunité pour essayer d’avoir des choses dans les programmes qui permettent de mettre en place des mesures écologiques.

Mouvements : Est-ce que ce manifeste ne risque pas d’être bien reçu dans des grandes villes peu concernées par les enjeux agricoles et a contrario moins bien reçu dans des petites communes rurales ?

Julia Skalova : Je pense qu’il y a des territoires qui sont urbains mais qui sont très clairement concernés par les activités agricoles et que du coup, c’est important aussi de ne pas appréhender la question des enjeux agricoles que dans la perspective des communes rurales. Par exemple, dans le cas de Poitiers, qui va être très impactée, notamment sur la qualité mais aussi sur la quantité de l’eau, on a une zone urbaine, une intercommunalité urbaine, mais qui est entourée de territoires agricoles. Cela dit, la réception du manifeste montre aussi des nuances : sur les neuf communes qui se sont engagées à la fin de la phase 1 du manifeste, cinq sont situées en zone urbaine, deux en zone péri-urbaine et deux en zone rurale. Pour un tiers de ces communes, le secteur agricole a une place importante parmi les activités économiques locales.

Mouvements. Une dernière question, Julia, tu parlais au début de l’entretien de l’intérêt général en matière d’eau. Comment est-ce que vous, vous le définissez, cet intérêt général, à la fois dans le rapport, mais aussi plus largement dans votre expertise sur les questions écologiques ?

Suzanne Dalle. Pour prendre le problème par l’autre bout, dans le rapport, on a eu quelques difficultés à définir ces personnes qui avaient une double casquette. Et donc, on a atterri sur le terme d’intérêt privé agricole parce que cela nous permettait de nous raccrocher juridiquement à quelque chose. Pour nous, il y a un accaparement de quelques personnes qui vont avoir un intérêt privé, en l’occurrence agricole, et qui vont s’approprier quelque chose qui relève du bien commun. Alors que pour nous l’intérêt général ça serait de faire en sorte de gérer l’eau d’une manière qui permette d’en faire profiter tout le monde et d’assurer sa pérennité pour les générations futures.

Julia Skalova. Oui, et plus globalement, je pense que quand on parle d’intérêt général et qu’on prend l’exemple de l’agriculture cela veut dire avoir des pratiques agricoles qui vont respecter les limites planétaires, qui vont respecter les enjeux climatiques et qui vont permettre aussi de respecter un certain nombre d’objectifs que la France s’est quand même théoriquement engagée à respecter en termes de bon état quantitatif et qualitatif des eaux. Donc l’intérêt général, cela va être de mettre en place des politiques qui vont permettre de favoriser la préservation des milieux aquatiques et une gestion plus juste de l’eau.