Longtemps structurés autour d’une culture sacrificielle du dévouement pour la cause, de nombreux espaces militants s’interrogent de plus en plus sur les dynamiques de pouvoir qu’ils participent à reproduire, voire à accentuer, et des formes de souffrance et de violence que ces rapports de pouvoir produisent. Dans ce contexte, que veut dire prendre soin collectivement les un·es des autres ? De plus en plus, des pratiques et techniques de mise en discussion réflexive du travail militant, de formalisation des rôles et des normes se diffusent, en s’inspirant notamment de l’éducation populaire ou des pratiques étatsuniennes de community organizingMouvements s’est entretenu avec Haya Diakité, Sarah Djellouli et Tara Dickman, membres du Next Level, qui développe ces réflexions et les met en pratique dans les luttes contre les discriminations.

Mouvements : Est-ce que vous pouvez présenter ce que fait le Next Level et le rôle que vous y jouez ?

Sarah : Le Next Level, c’est une structure qui accompagne d’autres organisations à se structurer autour de l’organizing. Le principe fondateur de cet accompagnement, c’est de donner du pouvoir aux premiers concernés pour lutter pour leurs droits, parce qu’il n’y a que des concernés qui adressent leurs enjeux. Ça prend différentes formes, avec différents droits, différentes équipes, différents accompagnements qu’on essaie justement de structurer.

Haya : C’est aussi une organisation qui lutte contre les discriminations. Elle aide les premiers concernés à travers l’outil qu’est la formation au community organizing à se doter d’armes nécessaires pour lutter contre les discriminations qu’ils ou elles subissent. Pour ce qui est de nos rôles, le Next Level se structure en plusieurs pôles, plusieurs branches. Moi, j’anime la branche « urgences ». Quand les organisations, la communauté, l’écosystème du Next Level rencontrent des difficultés sur des thématiques précises, l’idée, c’est de pouvoir y répondre collectivement en organisant des ateliers, de la formation, des débats. C’est comment on arrive à s’outiller sur des questions de droits, droits à la santé, droits sociaux, etc. Et je le fais depuis un an et demi, maintenant. Pourquoi ? Parce que j’ai une longue expérience de travail social. Je fais de l’intervention sociale depuis 20 ans. Et moi-même, j’ai fondé une association dans un quartier prioritaire, dans le 91.

Il y a également la branche « pouvoir », qui organise ces mêmes organisations autour de leurs enjeux de pouvoir. C’est plutôt sur une réflexion un peu plus réflexive, de savoir comment ensemble on crée du pouvoir collectif. Il y a la branche « studio », comment on raconte nos histoires, comment le narratif sert à nos sujets. Et puis la branche « trésor », ou comment les moyens financiers sont au service de nos luttes. L’idée, c’est que chacun dans sa branche, on puisse communiquer entre nous, de manière interconnectée. Et tout ça se fait toujours au service des premiers concernés et des organisations.

Récemment, il y a un nouveau conseil d’administration qui est arrivé pour travailler sur la gouvernance : plus de gouvernance partagée, plus de transparence, faire le lien d’espaces, de lieux où quand ça ne va pas bien, ou en tout cas quand il y a des frictions, on puisse avoir un espace où on puisse en discuter de manière collégiale. Une espèce de conseil des sages qui pourraient faire en sorte que même dans le militantisme, dans l’engagement, on puisse avoir des espaces où on respire, on réfléchit, on se dit les choses aussi. Parce qu’il ne faut pas faire comme si l’engagement, le militantisme, c’est tout beau, tout rose. Certes, les ennemis sont en face, mais entre nous aussi, parfois, il y a des choses qui ne se passent pas forcément bien, l’humain faisant. Et donc l’idée, c’est de créer des espaces comme ça où on prend soin les uns des autres.

Dans la branche urgence, il y a aussi cette notion de prendre soin. L’an passé, on a fait un atelier qui s’appelait « Le soin, c’est politique ». Où l’idée, c’était de déposer les choses et de dire que c’est bien l’engagement, c’est bien, on est déterminé, mais en fait ça abîme, individuellement et collectivement. Il peut y avoir aussi des moments où les organisations, les personnes traversent des choses pas faciles. Dans une logique d’intelligence collective, comment on fait, comment on prévient ? Et quand ça arrive, quelles réponses on se donne collectivement pour prendre soin ? Avec plusieurs réponses possibles. Moi, je peux dire que j’ai une manière particulière d’appréhender le soin qui n’est pas forcément la même que d’autres regards qui étaient présents, et c’est intéressant d’échanger sur ces pratiques-là.

Tara : On a aussi un public plus externe comme des ONGs, des fondations, des assos de services qui sont à la recherche de formations sur les questions de pratiques non discriminatoires et inclusives. D’ailleurs on a créé ce qu’on appelle le Réseau Discri avec l’organisme de formation CFIF, co-fondé par le sociologue Marwan Mohamed, pour répondre au faux problème selon lequel il n’y aurait pas de pros qui peuvent faire de la formation, de la facilitation, du conseil, de la médiation autour des questions raciales, religieuses, culturelles, ou leurs intersections avec le genre, la classe. Donc c’est comme si on avait une double casquette, parfois on le résume en disant qu’on rend plus puissants les inclusifs, et plus inclusifs les puissants.

Sarah est présidente. Haya est en freelance. Moi, je suis déléguée générale depuis 4 ans. L’asso est née en 2013, sous le nom de Studio Praxis. Pendant 9 ans il n’y a pas eu d’équipe salariée, on se rémunérait avec des missions de formation, en freelance. À partir de 2022, on a eu des fonds structurels, on a pu recruter, et structurer, mais toujours avec la conscience qu’on ne doit jamais compter sur des financements pour agir, parce qu’un jour tu les as, le lendemain tu ne les as pas, et il faut rester agiles. Donc on investit dans les gens et la structuration avant tout, parce que ce que les gens apprennent reste, et la structuration permet de fonctionner en équipe quoi qu’il arrive. Et en vrai, là on vient de faire une refonte, donc on a toutes un statut de co-fondatrice maintenant, et je ne serai plus salariée très longtemps. Tu nous aurais demandé il y a trois mois ou dans trois mois, ça aurait été une autre réponse ! L’important, c’est que ça existe. Après, on se débrouille pour y contribuer comme on peut selon les ressources qu’on a, et celles dont la communauté a absolument besoin selon les périodes.

Mouvements : Pour revenir à ce qu’évoquait Haya, sur quoi portaient les discussions dans l’atelier « Le soin, c’est politique » ?

Haya : Il y avait une vingtaine d’organisations présentes, qui sont dans l’écosystème du Next Level, et on a fait un tour de table. Ce qui revenait beaucoup, effectivement, c’est la notion d’isolement. Même si on peut se dire collectif, militant, en fait, on se retrouve souvent esseulés, notamment les têtes d’orgas. Ne serait-ce que dans leurs questionnements. Des fois, tu te donnes à fond, et puis dans un contexte de montée de l’extrême droite, ça crée de l’angoisse supplémentaire, et tu te dis : « En fait, tout ce que je donne, tout mon engagement, je m’épuise physiquement, psychologiquement, collectivement, et est-ce que ça vaut le coup ? » Rien que ça, le fait de voir que dans chacune des organisations tout le monde s’était posé cette même question, ça permet de voir que c’est quelque chose qui touche tout le monde. Ça fait monter en généralité, et tu te dis que t’es pas fou, que c’est vraiment un contexte général.

Ensuite, on s’est partagé des tips : dans ces cas-là, comment on fait ? Un truc tout bête : tu prends soin de toi, déjà, en ayant deux téléphones. Moi, ça, c’est un truc auquel j’avais jamais pensé. Ton téléphone perso, tu peux pas mettre en off parce qu’il y a ta mère qui t’appelle pour aller faire les courses, ou l’école des enfants qui peut t’appeler. En même temps, c’est le même téléphone où on te demande si t’es disponible pour faire un point. Ça peut paraître bête, mais avec deux téléphones, t’en as un avec le tout-venant, et un autre pour tes proches. Donc quand t’es pas en action, que t’es off, tu éteins ce téléphone-là. Bon, je l’ai toujours pas fait !

Tara : J’ai fini par écouter ce conseil et j’avoue ça a changé ma vie ! Je recommande !

Haya : Il y avait aussi ce fameux conseil des sages, où quand ça va pas, on peut déposer avec des gens de confiance, dire : « voilà, en ce moment, il y a une telle friction, je me sens un peu fatigué, est-ce qu’on peut prendre le relais ? » On a également parlé du suivi psy. Moi, sur la branche « urgences », je suis en train de cartographier une espèce d’annuaire où on pourra avoir des personnes safe qui ont été approuvées par la communauté. Et si quelqu’un de la communauté a une difficulté, il peut avoir accès à cet annuaire-là, qui a été alimenté par plusieurs collectifs, et si on appelle, on est sûr qu’on va pas tomber sur un psy chelou, ou sur un professionnel de santé qui va nous maltraiter au lieu de nous « prendre en charge » correctement, entre guillemets, parce qu’ils connaissent nos sujets. Ça, c’est aussi une réponse à comment on prend soin. Parfois, il faut passer le relais. Il faut accepter que tout ne sera pas forcément comme on veut. C’était intéressant de voir qu’en fonction de chaque orga, chacun avait développé des réponses différentes.

Mouvements : Quelles sont les autres organisations qui font partie du Next Level ?

Haya : Je dirais plutôt qu’elles sont dans l’écosystème du Next Level. C’est qu’elles ont participé aux formations. Elles ont continué à contribuer et participer à nos événements. Il y a par exemple Tsippora Sidibé et Tant que je serai noire ; Johanna-Soraya Benamrouche ; École pour tous ; Banlieues Climat ; Destins liés. Ces associations sont investies à des degrés différents, mais elles ont toutes participé aux différents « bootcamps ». Notamment, le Bootcamp Community Organizing, qui est sur 4 jours. Donc très intense. Ou le Leadership Bootcamp, qui est très axé sur le soin, les émotions, le fait de les poser, de les travailler. Et collectivement, encore une fois. Parce que quand on est ensemble, c’est plus intéressant. Ça permet de ne pas être seul et de se dire que d’autres vivent ce qu’on vit. Ce n’est pas moi le souci. C’est plutôt le système.

Sarah : Pour prendre l’exemple d’une association féministe antiraciste dans laquelle j’étais auparavant, la question du soin s’est posée parce qu’on s’est rendues compte que venir lutter contre les discriminations que subissent les femmes musulmanes en France, ça avait un coût. Et qu’avant de pouvoir lutter, il fallait réparer. On attirait beaucoup de femmes qui étaient déjà très, très fragilisées. Et qui n’avaient pas la capacité à lutter. Donc il fallait d’abord réparer. Il y a donc tout un programme d’accompagnement qui a été lancé, qui faisait partie des valeurs fondatrices de cette asso, autour du soin. Il a évolué, d’année en année, mais il a permis à des femmes de se réparer. C’est ça qui m’a convaincue de rejoindre l’asso. J’étais bénévole, et en un an, j’ai vu comment des femmes qui arrivaient complètement fracassées dans tous les sens pouvaient se réparer, et au-delà de se réparer, vraiment gagner en puissance, et agir, reprendre le contrôle sur leur vie mais aussi avoir un impact autour d’elles.

C’était plutôt vers l’externe, vers les bénévoles. Mais il y a deux-trois ans il s’est passé un truc un peu bizarre autour du soin. Il y avait une mauvaise compréhension de ce qu’était le soin collectif, le soin individuel, avec une tendance à considérer que l’association, dans ses valeurs, était un espace pour se réparer soi, mais ce n’était pas toujours pour faire collectif. Finalement, le peu d’espace qu’on avait pour donner du soin était donné à certaines personnes et pas à d’autres. Donc il y avait des situations où des dynamiques d’oppressions systémiques se rejoignaient, alors même que nous cherchions à les combattre. Je sais pas si c’est particulier à cette asso, mais en tout cas, c’est ce qu’on a vécu autour de ces questions de soin.

Mouvements : Et ces pratiques de réparation, au début, elles ressemblaient à quoi, concrètement ?

Sarah : Il y a un programme très particulier où les femmes venaient exprès pour ça, ce fameux programme « santé, sexualité, spiritualité ». Pendant huit mois, deux fois par mois, les personnes qui suivent le programme rencontrent X intervenantes spécialisées dans le soin et super safe parce que conscientes de toutes les dynamiques qu’il y a autour des oppressions des femmes musulmanes en France. Et donc elles rencontrent des thérapeutes, sexologues, art-thérapeutes, sociologues… Elles comprennent ce dont parlait Haya : elles se rendent compte qu’elles sont pas toutes seules, qu’elles sont plein à vivre les mêmes discriminations, que leur vie fait qu’elles se sentent super isolées et qu’elles se disent « c’est moi qui n’ai pas assez fait, c’est pas assez fort, c’est moi qui suis nulle, c’est ma faute », alors qu’en fait ce n’est pas de leur faute à elles, c’est tout un système qui se joue en face, et que c’est normal qu’elles arrivent dans cette situation. Je crois que j’ai suivi deux fois ce programme, et c’était le même schéma à chaque fois, c’est-à-dire qu’elles arrivent, c’est l’électrochoc, ça descend très, très bas, et après, ça remonte. Et quand ça remonte, c’est l’électrochoc.

Après, il y a cette association-là et toute l’activité bénévole de soins qui faisait partie de l’ADN de l’association, mais qui, pour plein de raisons, s’est quand même pas mal détériorée ces dernières années. Mais initialement, c’était quand même un espace où il y avait une vraie sororité, un vrai sentiment de soin, du point de vue collectif, un vrai accompagnement global au sein de l’asso, peu importe l’équipe dans laquelle tu étais, peu importe ce que tu faisais.

Mouvements : Le site du Next Level mentionne trois grands axes d’action : un axe action collective ; un axe formation et co-formation ; et un axe entraide. Comment ces trois axes s’articulent-ils aux différentes branches, et comment la question du bien-être militant, du soin collectif, se pose-t-elle à ces différents niveaux ?

Haya : Les axes et les branches vont l’un avec l’autre, et ces trois axes s’articulent ensemble. Dans la branche pouvoir, il y a cette notion de pouvoir collectif, de se former ensemble. Il y a aussi la notion d’entraide. C’est quelque chose qui n’est pas forcément structuré ou formalisé, qui est très fort et très important, qui est dans l’ADN du Next Level : les gens qui vont se retrouver dans des actions collectives vont développer de l’entraide et de la solidarité, quasiment systématiquement, de par leurs enjeux, leurs agendas respectifs. Un exemple parmi d’autres : l’Observatoire contre les violences médicales est né de la rencontre de Johanna-Soraya et de Tsippora, qui ont toutes les deux fait la formation au Next Level. Mais il y a eu d’autres collaborations, d’autres temps d’échange, d’autres moments d’entraide, pendant les formations ou les bootcamps. Naturellement, on parle du pouvoir qu’on peut acquérir ensemble, on parle de la manière dont on peut s’outiller pour aller chercher ce pouvoir-là, et automatiquement, on crée un pouvoir les uns avec les autres. Pour moi, c’est quelque chose de très naturel : on se rencontre, on sait pourquoi on se rencontre, on s’entraide. Individuellement aussi, ça peut mener à des accompagnements de structures et de collectifs qui voudraient être outillés sur un aspect plus spécifique.

Mouvements : Dans les pratiques de community organizing, il y a une vraie attention au travail militant, au quotidien du travail, notamment à toute la dimension peu visible de ce que faire vivre une organisation veut dire, l’animer, susciter la participation des individus, mais aussi comment on se répartit ce travail militant. Qu’est-ce que la découverte de ces pratiques a changé dans la manière dont vous envisagez l’engagement, le militantisme, etc. ?

Sarah : Dans mes engagements précédents ou même à titre personnel, ça m’a vraiment permis de comprendre que c’était un système qui devait s’organiser pour atteindre son objectif. C’est-à-dire que ce n’est pas une question individuelle, ce n’est pas une personne qui fait quelque chose seule, c’est des règles du jeu que tu dois changer pour gagner. Si tu ne changes pas les règles du jeu, tu ne gagneras jamais, même si tu crois que tu vas gagner ! Tu vas juste gagner les 10 premières minutes et à la fin du match, c’est fini. Pour moi, l’organizing, c’est vraiment sortir de l’individuel pour aller vers le système. Et arrêter de penser que c’est toujours des histoires individuelles, que c’est une personne super forte, super puissante, super inspirante qui a réussi à faire les choses. Donc, ça veut dire aussi organiser collectivement le système l’apprentissage et la transmission autour de ces pratiques et de ces manières de faire. Et je trouve que c’est là où on échoue à chaque fois. C’est que le système n’est pas organisé, que ça ne reste pas sur des individus qui s’épuisent et qui, à la fin, se font que finalement, l’assaut ne fonctionne pas ou s’arrête ou a beaucoup moins d’ambition que ce qu’elle pouvait avoir.

Tara : La première fois que j’ai entendu l’histoire du boycott des bus de Montgomery qui ont rendu Rosa Parks et Martin Luther King connus, j’ai compris où on se ramassait quand on essayait de changer les choses. Parce que oui, on connaît les stars du passé, aujourd’hui on a les stars des mouvements et des réseaux sociaux, et ça compte, mais c’est comme une équipe de foot où tu connais que Mbappé. En fait il n’a pas gagné tout seul ! Pareil, Rosa Parks, elle n’a pas fait un TikTok en mode « je viens d’être arrêtée parce que j’ai refusé de céder ma place à un blanc, boycottez les bus ». Il y avait toute une histoire de relations préexistantes, notamment chez les femmes, mais aussi à travers des associations de défense des droits civiques comme la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People, Association nationale pour le progrès des personnes de couleur), les églises, les syndicats. Il y avait eu des boycotts dans d’autres villes. Et ça a commencé modeste, avec un jour de boycott. Puis chaque jour, et chaque semaine, plus de gens disaient on continue, et mettaient leurs ressources au pot commun. Un boycott de 381 jours, c’est pas rien !

J’ai compris à ce moment-là que pour taper fort quand t’as rien, faut être comme une équipe de foot : organisée, puissante, chacun à son poste, au clair sur la stratégie de jeu. Faut préparer le match, faut tout donner pendant le match, faut évaluer le match, et faut se dire la vérité si on veut passer au niveau d’après. J’aime pas être dans la lumière, parce que ça attire du monde et je me sens déjà trop interrompue dans ma vie ! Par contre j’ai un cerveau qui fonctionne en reconnaissance de schémas, en une pierre cinq coups, et en écosystème : c’est comme si je voyais tout de suite qui devrait rencontrer qui pour réussir à régler un problème partagé, et tout le potentiel de la rencontre. Donc oui, l’organizing, ça m’a parlé, et quand on a vu ce qu’on réussissait à faire en n’étant personne à l’époque de Stop le contrôle au faciès[1], je me suis dit que ça valait la peine de partager ça quand même.

Haya : Je serais un peu plus mesurée dans le sens où je ne suis pas du tout issue du milieu militant. Je suis vraiment éducation populaire en quartier populaire, là où je suis quasiment née, j’ai grandi, où je vis encore et où je suis encore active. J’ai découvert le community organizing en 2023. J’ai été invitée au fameux Bootcamp Community Organizing du Next Level. Ça a été hyper intéressant, hyper riche, notamment de rencontrer d’autres personnes hyper engagées. Je suis dans une phase où j’ai fait la formation avec Tara, on accompagne des collectifs actuellement et ça se passe bien. Mais je suis dans une démarche un peu plus critique, dans le sens où j’attends de voir jusqu’où le community organizing peut organiser notamment des personnes en quartier populaire, parce que c’est mon sujet. Notamment des femmes en quartier populaire qui vivent des oppressions, des discriminations, mais qui n’ont pas forcément la latitude nécessaire pour aller vers des organisations hyper structurées. Ce qui m’intéresse, aujourd’hui, c’est l’agentivité de ces femmes-là, quelle marge de manœuvre elles ont dans leur quotidien. Ce que j’ai aimé et que j’aime dans le community organizing, c’est la notion d’intentionnalité dans des choses qu’on faisait déjà intuitivement. Quand j’ai fait la formation, j’ai invité plusieurs membres de mon association, qui comme moi n’étaient pas du tout militants. Et on s’est dit : « on fait déjà ça, nous. C’est normal, ça, mais comment on peut faire autrement ? » Mais penser comme ça, comme disait Sarah, c’est individuellement. L’idée, c’est justement de voir comment on structure ça et comment on rend les choses intentionnelles.

Et à partir du moment où on rendra les choses intentionnelles, où ces femmes-là, ces jeunes-là, dans ces espaces-là, vont mettre une intention très forte dans ce qu’ils et elles font, qu’est-ce qui va se passer après ? C’est pour ça que je suis dans une démarche où j’interroge tout le monde. Je dirai que ça fonctionne le jour où j’aurai utilisé la discipline, ou la méthode, du community organizing de A à Z et qu’on pourra analyser, mesurer, évaluer. Tant qu’on n’a pas fait ça… Oui, c’est intéressant, et ça met en mouvement. Mais ce qui m’intéresse, c’est de savoir, concrètement, de manière plus chirurgicale, comment ça a été utilisé dans tel QPV, et avec quels résultats, de savoir dans le détail comment les gens se saisissent de ça. C’est une méthodologie ; organizer, c’est un métier, en fait. Et actuellement, les gens, ce n’est pas leur métier. Donc, cette méthode-là, avec des gens dont ce n’est pas leur métier, qu’est-ce que ça donne ? Je ne dis pas que ça ne fonctionne pas, parce que si je suis encore dedans, aux côtés de Tara, c’est que j’y crois vraiment. Et je pense qu’il y a des choses à expérimenter. Mais je ne veux pas être naïve ou dupe. Je sais ce que je vis au quotidien. Je sais ce que les miens vivent au quotidien. Je ne veux pas caricaturer, mais un câlin, ça ne marche pas. Tu vas poser les normes, les gens vont rentrer chez eux, et d’autres normes vont s’appliquer à eux. Comment, avec cette méthode-là, cette discipline-là, on arrive à mettre les gens vulnérables en mouvement avec la marge de manœuvre qu’ils ont ? J’ai besoin d’aller au bout de ce truc-là, et c’est pour ça que je dirige tout ce que je fais en ce moment autour de ça.

Aujourd’hui, j’utilise des méthodes, je fais des ateliers où je prends pas mal de choses que j’ai pu apprendre au Next Level, notamment lors de la formation. Et il y a des choses qui fonctionnent très, très bien. Comme le dit Sarah, tu vois des femmes qui arrivent à moins 10 et qui commencent à être dans un processus où ça monte, ça prend conscience de soi, mais ça n’a pas encore été cherché de pouvoir… C’est autre chose, ça, pouvoir prendre conscience de soi, de sa personne, de sa place dans la société, du fait que tu es à l’intersection de trop de choses qui sont très lourdes, mais la suite, ce serait d’outiller ces personnes-là. Et je ne veux pas faire croire aux gens que le community organizing va tout changer pour eux. Parce que ce n’est pas vrai. Il y a la stratégie et il y a les tactiques, comme le dit Michel De Certeau. Pour l’instant, les gens, ils sont sur les tactiques de survie. La stratégie, ça veut dire que tu as encore plus de moyens, plus de billes. Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas. Donc je suis dans une démarche enthousiaste mais prudente.

Tara : Je comprends la question de Haya, même si je ne me la pose plus du tout. Pour moi, se demander si ça marche, c’est comme se demander si les règles du foot ça marche ou si L’Art de la Guerre ça marche : c’est pas des conseils spécifiques à un lieu, une époque, un peuple, c’est des rappels des questions à se poser pour arriver à faire le meilleur usage de nos ressources propres dans notre contexte propre pour construire le pouvoir suffisant à obtenir des changements qu’on veut. C’est de l’analyse de pouvoir, c’est des hypothèses, et après le match ou la bataille, t’évalues. Plus l’équipe répète ce cycle, plus elle trouve son flow. Et c’est pas un métier non plus, c’est une discipline, un art martial… ça peut devenir un métier, mais avant tout, ça se pratique. Comme le foot, quoi.

Et personnellement, ce qui me frappe, au contraire, c’est que les gens qui se font le plus rouler dessus sont aussi souvent ceux qui ont le mieux capté le truc et trouvé comment utiliser leurs ressources de façon la plus stratégique pour gagner des victoires. Parce que quand ça brûle, c’est urgent, c’est vital, en fait t’es déter pour trouver des solutions.

À Sevran, il y a une équipe formée en 2010 par quelqu’un qui était à Chicago avec nous qui mêle organizing jeunesse, organizing parents, organizing électoral… ils ont récupéré des millions de bailleurs sociaux qui avaient surfacturé les charges. À Villepinte, les jeunes de l’association Zonzon 93 pilotée par Laetitia Nonone à l’époque[2], qui avait fait notre bootcamp et avec qui on bossait, ont imaginé des actions super créatives pour obtenir de la maire l’accès aux fonds publics qui leur revenaient, mais qu’elle refusait de communiquer — elle a sauté après d’ailleurs. À Marseille les habitants super précarisés du 3ème arrondissement, grâce à leur organisation CHO3, qui a puisé dans plusieurs pédagogies du community organizing, ont obtenu une réduction de 50 % pour se déplacer en transports publics pour les personnes qui touchent l’Aide Médicale d’État. Quand on te sous-estime, t’as un avantage compétitif de fou : tu peux prendre tout le monde par surprise.

En 2016 on fait un bootcamp community organizing pour La Voix des Rroms, à la demande de Pierre Chopinaud[3], directeur à l’époque, qui avait participé à notre bootcamp de 2014. Il y avait Anina Ciuciu, Sue Ellen Demestre et ses sœurs parmi d’autres. À force de tester, évaluer, ajuster, innover à partir de leurs pratiques propres et d’autres pédagogies, et repartir au combat, ce sont devenus parmi les meilleurs organizers du pays, avec le plus de victoires ! À travers École Pour Tous, des enfants roms, voyageurs, mineurs isolés ont obtenu un décret sur la scolarisation des enfants vivant habitat informel parmi plein d’autres victoires. Da So Vas a remporté des victoires historiques sur le règlement encadrant les aires d’accueils pour Gens du voyage, et sur le relogement de familles. Pierre et Anina ont monté Conatus pour accompagner ces collectifs, puis Zor, qui se bat pour les droits des Roms et voyageurs. En moins d’un an ils ont déjà obtenu une loi votée sur la reconnaissance du génocide. Il y a quinze ans, ça aurait été difficile à imaginer !

Ces cultures et pratiques intentionnelles et autonomes de community organizing en quartiers populaires et par des groupes particulièrement marginalisés et précaires existent depuis très longtemps en France,  mais elles sont pas, peu, ou mal documentées. Parce que quand t’es dans le jus, t’as pas forcément le temps de documenter, ou c’est pas dans ton intérêt de révéler ta stratégie. Donc quand ça « marche pas », entre guillements, je me dis pas que c’est l’organizing qui marche pas : je retourne à notre checklist et je regarde où ça pêche, où on doit se renforcer pour réussir à construire le pouvoir dont on a besoin pour changer les choses. Je me demande jamais si c’est possible — je me demande comment c’est possible. Et la base, c’est déjà que ton collectif survive aux échecs comme aux réussites pour pouvoir justement continuer de construire du pouvoir ensemble sur la temporalité qui est la sienne.

Crédit : r.nial bradshaw

Mouvements : Je voudrais revenir sur la notion d’épuisement militant. Est-ce que c’est des questions que vous vous posez collectivement, et comment est-ce que vous y répondez ?

Haya : Je ne connais pas cette notion de burn-out militant. J’en ai entendu parler l’année dernière et je n’ai pas compris. Il y a tellement de choses qui m’usent en dehors du monde militant que je ne comprends pas comment, avec des gens qui partagent tes luttes, tu peux être usé. Mais si t’es tellement investi que c’est trop pour toi, t’as qu’à dire à tes gens que c’est trop pour toi ! Déjà, on se tape la misère de l’extérieur et en plus, dans les orgas… Vraiment, je n’ai pas compris. Mais ça existe pour de vrai parce que les gens le disent !

Sarah : Je suis d’accord avec toi. Le fait d’avoir le choix de se dire que « c’est trop pour moi », c’est un truc de privilégié. Pour beaucoup de personnes, la question ne se pose même pas ! En fait, l’option n’existe même pas. Mais pour moi, ça veut pas dire que c’est une bonne chose. C’est quelque chose que j’ai vu dans des milieux de gauche, privilégiés, plutôt blancs. Parce que ce n’est pas une question de survie. S’ils ne militent pas là, ils iront dans une autre asso, ou ils vont pas militer, et la vie continue. Et puis pour d’autres, c’est une question de survie.

Haya : Je dirais même l’inverse. L’an passé, j’ai fait mon mémoire de licence 3 sur l’engagement associatif des présidentes d’associations de quartiers prioritaires de la ville. L’idée, c’était de mettre des hypothèses que leur engagement avait un coût social, économique, psychologique. Donc, j’ai été interroger plusieurs présidentes d’assos. Et c’est tout le contraire qui est revenu. L’association prenait clairement beaucoup de place, mais c’était un endroit de ressources qu’elles ne voulaient lâcher pour rien au monde. Parce que, justement, elles vivaient des choses tellement compliquées en dehors de cette activité-là : il y en a qui subissaient des violences conjugales, d’autres qui étaient mères seules, d’autres qui étaient sans emploi. Et au contraire, l’espace de soins, l’espace de régénération, c’était l’association. C’était un des seuls espaces où il n’y avait pas, justement, ce problème-là, d’être trop. Parce que le trop, c’était boire un café trop longtemps, discuter trop longtemps, faire les sorties avec les enfants. Et ça, ce n’était pas un problème. Et au même moment, je découvre le burn-out militant, et je me suis dit que c’était vraiment deux salles, deux ambiances ! Alors même que là où j’entends qu’il y a trop de burn-out militant, c’est des militants qui des fois vont être salariés, qui ont pu lever des fonds à travers des fondations. Alors qu’en face des assos qui vivent avec des subventions municipales ont fait de ce lieu-là extrêmement précaire un espace où des centaines de femmes peuvent se régénérer. Sans poser les normes, le cadre, sans faire le truc de formaliser. Donc cette question-là, je ne peux pas te répondre, parce que ça ne me parle absolument pas. Mais par contre, je l’ai vue autour de moi, depuis que je bosse au Next Level, je l’ai entendue, je me suis dit, « ah ouais, quand même ! »

Sarah : La grande question que j’ai, à titre personnel, c’est que je comprends conceptuellement cette notion de soin dans nos collectifs, je comprends que ça ne peut pas reposer sur des individus et que ça doit être organisé, mais je ne sais pas aujourd’hui ce que ça veut dire, de faire du soin collectif. Je ne l’ai jamais vu.

Mouvements : La notion de soin collectif, justement, c’est quelque chose que vous utilisez au Next Level ?

Haya : Cette notion de soin, de prendre soin de nos gens, c’est des choses que j’ai entendues en premier au Next Level. Mais comme je l’ai dit, je ne sais pas si je suis un bon exemple parce que je ne suis pas issue du milieu militant. Je sais que c’est un terme qui revient beaucoup. J’ai d’autres amies qui sont militantes et qui parlent elles aussi de soin militant, de care, etc. Je veux bien, faire un cercle, se prendre dans les bras, mais quand je retourne chez moi, quand c’est la difficulté, c’est la difficulté. Mon soin, il a besoin d’être fait à la base, en fait. Si à la base, ça va bien, moi, ne t’inquiète pas, il n’y a pas besoin de faire du soin ici ! Ce que j’ai du mal à comprendre, c’est comment, dans ces lieux-là, on peut s’abîmer. Alors même qu’on les crée pour aller faire face à ce qu’on vit dans notre quotidien, dans une période où l’extrême-droite est de plus en plus forte. Mon hypothèse, c’est que les gens sont fracassés et qu’ils vont dans ces espaces pour se soigner. J’ai vu les comportements. Mais du coup, c’est de la psychiatrie. Il faut se soigner. Après, il faut se réunir pour se faire du bien.

Sarah : Une partie de ma réponse, c’est effectivement que tu as des gens qui vont vraiment mal et qui prennent l’engagement associatif comme réparation. En fait, ça nécessite des petits cadres et pas de l’engagement associatif. L’engagement peut être effectivement un relèvement et un accélérateur, mais ça ne peut pas être le cœur du soin. Ensuite, à une échelle plus petite, tu rejoues ce qui se passe ailleurs. Tu rejoues toutes les discriminations de manière évidemment toujours involontaire, inconsciente, mais tu les rejoues. Notamment quand tu n’as pas de garant du cadre et que ça repose sur des individus. Par exemple, dans l’asso où j’étais auparavant, tu avais des historiques qui étaient là, qui posaient le cadre, qui se laissaient l’équilibrer les unes entre les autres. Mais dès qu’elles sont parties, tu fais rentrer d’autres personnes qui n’ont pas ce cadre, et donc tu rejoues exactement ce qui se passe à l’intérieur. Et parfois, je dirais que c’est même pire, ou plus au violent, parce qu’en plus, tu sais lire, tu as appris des choses, tu as plus de savoir sur ce qui est en train de se jouer. Ça rajoute une couche où tu utilises mal les concepts. Je dis toujours que des fois, tu joues aux apprentis sorcières. Par exemple, tu as suivi deux heures de formation sur la communication non-violente, tu as l’impression que tu es experte du sujet, mais en fait tu fais beaucoup plus de mal que de bien avec ça.

Tara : Je suis dans une ambivalence que je retrouve chez Haya et Sarah. Dans le community organizing, à la base, c’est les gens d’abord et le projet ensuite : tu cherches d’abord à voir qui sont les gens avec qui tu partages une expérience et des valeurs et seulement après tu vas chercher quels problèmes, difficultés, urgences on partage et tu commences à réfléchir comment agir ensemble. Mais la condition, c’est que les gens s’entendent. Ça me paraissait évident, mais dans les milieux militants, j’ai vu des telles dingueries, de telles violences, et j’en ai subi aussi – et en vrai 95 % des sources d’échec des collectifs que j’ai vus c’est sur du relationnel. Or militer, c’est pas un hobby, et c’est pas la famille non plus. Si on n’est pas là pour gagner, et donc qu’on n’a pas la discipline de bien se traiter, alors on est en train de perdre du temps ; il faut se laisser tranquille et passer à autre chose.

Les relations de qualité, c’est un ingrédient fondamental du community organizing, sans quoi rien n’est possible. Donc on y travaille, on les travaille, parce que ça se fait pas tout seul, ça se fait avec un cadre, une culture. Et même, tu veux exiger le respect de la dignité des gens mais tu ne respectes pas tes gens en interne ? C’est pas juste que c’est pas viable, c’est que c’est pas sérieux. C’est pas crédible. S’il n’y a pas d’amour, il n’y a pas de projet, juste un château de cartes, et donc une perte de temps – qu’on a pas le temps de perdre.

Mais quand on est là pour gagner des victoires, on peut pas non plus devenir un cercle de parole ou de réparation de chaque trauma de chaque personne. Dans l’Art de la Guerre, Sun Tzu dit que s’il n’y a pas d’harmonie entre les soldats ton armée va perdre, mais il ne dit pas qu’il faut arrêter au moindre inconfort. Tu sais que si tu vas à la guerre ça ne va pas être confort ! Les gens vont être stressés, avoir peur, être en colère, et donc seront pas la meilleure version d’elles et eux-mêmes tout le temps. On ne peut pas prendre la responsabilité du bien-être et du confort de chacun. Par contre on peut mettre en place un cadre partagé qui respecte à la fois nos valeurs, nos principes et notre mission, avec ses contours, et ensuite un process pour faire respecter le cadre quand il a été enfreint. Il faut être prêt à pouvoir faire des erreurs, les reconnaître, présenter des excuses, réparer.

Et c’est le plus dur, la culture interne. Dans la refonte du Next Level, le plus difficile à rédiger c’était la charte d’engagement, qui pose les attentes minimales qu’on a les uns envers les autres. Parce que personne n’a la même notion de ce que c’est le respect. Y compris ce que dire bonjour quand t’arrives veut dire ! Pour certains le minimum de respect, c’est de serrer la main ou de faire la bise à tout le monde. Pour d’autres c’est faire un signe de la main. D’autres encore vont dire « j’aime pas qu’on me touche ou qu’on me fasse la bise, c’est intrusif ». Mais tout ça en général, c’est implicite. Et c’est dans l’implicite que viennent se nicher les problèmes.

Donc c’est important pour nous de re-créer un cadre explicite. Dans nos bootcamps, par exemple, on part du constat que tout le monde vient d’un contexte violent à l’extérieur, et que si on est là, c’est qu’on veut que ça change. Donc on ne va pas se rajouter encore de la violence par-dessus. On a même établi la règle suivante : on se vanne pas. Si on rabaisse quelqu’un d’une manière ou une autre, même en rigolant, on doit dire des trucs positifs sur cette personne. Pareil si on se rabaisse soi-même. Ça permet de visibiliser le fait que, sans faire exprès, on a tendance à se moquer les uns des autres, mais aussi que ça prend du temps de se remettre. Et quand on rend visible que c’est du temps qu’on prend collectivement, que ce commentaire n’était peut-être pas nécessaire, les gens arrêtent spontanément de faire ça. On nous dit souvent qu’on peut « naturellement » baisser la garde au Next Level, mais ça n’a rien de naturel : c’est un cadre qu’on pose ensemble. Mais on rend aussi très explicite le fait qu’il n’y a pas d’espace où tout le monde pourra se sentir bien en même temps. La vie est dure à plein d’endroits différents, on a tous et toutes des angles morts, et on contribue tous et toutes aux problèmes des autres sans s’en rendre compte.

On a entrepris de mettre en place des instances avec des normes et des rôles de personnes qui peuvent être sollicités pour refluidifier les relations. Parfois les difficultés viennent de malentendus, parfois de priorités différentes, parfois c’est des frictions autour de parties de nos identités ou expériences qui s’entrechoquent. L’enjeu, c’est de traiter avec le bon soupçon, avec générosité et douceur sans pour autant subir, mais dans la conscience que si on est dans une communauté plurielle, diverse, alors on fait probablement partie du problème à un autre endroit. L’essentiel c’est d’apprendre de nos erreurs, d’apprendre aussi à dénouer les nœuds avant qu’ils soient trop serrés. Si on n’arrive pas à s’offrir cette grâce entre nous, alors pourquoi on l’attendrait des autres ? Je n’ai pas de réponse ou de recette, mais des questions et des expériences. Il faut expérimenter avec l’humilité d’ajuster, et d’accepter que c’est un processus qui n’est jamais figé, jamais fini. Se donner des temps pour se poser la question de savoir si nos comportements sont alignés avec nos valeurs, et comment ajuster notre cadre, en soi, ça aide à tenir ensemble face aux difficultés. Mais c’est une discipline et un équilibre à trouver pour chaque collectif.

 

[1] Voir Marion Carrel et Adeline de Lépinay, « Expériences de community organizing en France », Mouvements, 2016, n° 85, vol. 1, p. 26-30.

[2] Ibid.

[3] Voir « La démocratie d’interpellation peut-elle réduire les inégalités politiques ? », table ronde avec Jonas Chevet, Pierre Chopinaud, Marion Ducasse, Enora Ledru, réalisée par Hélène Balazard, Mouvements, 2025, n° 121, vol. 3, p. 70-88.