Née d’une mobilisation féministe en ligne face à l’ampleur des cyberviolences de genre, l’association Féministes contre le cyberharcèlement a contribué à politiser ces violences comme un phénomène systémique. À partir de leurs expériences militantes et de leurs propres trajectoires, Johanna-Soraya Benamrouche et Laure Salmona reviennent sur la genèse du collectif, la question du burn-out militant, l’arrêt douloureux de l’accompagnement des victimes et les impasses d’un modèle reposant sur le travail gratuit et invisible des femmes et des personnes minorisées.

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Mouvements (M.). Vous êtes toutes les deux féministes et vous faites partie de Féministes contre le cyberharcèlement. Pour commencer, pourriez-vous vous présenter et présenter votre structure ?

Laure Salmona. Je suis directrice et cofondatrice de l’association Féministes contre le cyberharcèlement. J’ai écrit plusieurs ouvrages sur les cyberviolences, Politiser les cyberviolences[1], coécrit avec Ketsia Mutombo, et Quinze idées reçues sur les cyberviolences et le cyberharcèlement[2], publié l’an dernier. Je suis militante féministe, et j’ai aussi beaucoup travaillé la question des violences sexuelles.

Féministes contre le cyberharcèlement, c’est une association féministe intersectionnelle qui existe depuis près de dix ans. On l’a créée fin décembre 2015 et on fait aujourd’hui principalement de la sensibilisation, de la formation, de la recherche et du plaidoyer. Pendant plusieurs années, nous avons accompagné des victimes de cyberviolences, avant d’arrêter cette activité – nous y reviendrons sans doute. Notre objectif est de montrer que les cyberviolences sont des violences systémiques, et pas seulement interpersonnelles. Notre travail consiste avant tout à politiser ces violences.

Johanna-Soraya Benamrouche. Je suis également cofondatrice de l’association, engagée depuis longtemps auprès des victimes de violences de genre, que j’ai accompagnées pendant de nombreuses années au sein de l’association. Par ailleurs, j’ai cofondé l’Observatoire féministe des violences médicales et codirigé un ouvrage collectif, Venir au monde. Autonomie, dignité et luttes pour une justice reproductive[3].

Au sein de ce collectif, on s’est toujours autorisées à travailler sur des sujets qui nous concernent directement, avec une approche féministe intersectionnelle. On cherche à comprendre les oppressions que nous traversons et à les démanteler, notamment grâce à internet. Nos savoirs situés ont toujours nourri notre engagement. Par exemple, après le décès de Naomi Musenga en 2017, on a participé à mener une enquête interassociative sur l’accueil discriminant aux urgences. Cet engagement s’est nourri de nos expériences du syndrome méditerranéen et du racisme médical, mais aussi de la libération de la parole des victimes que l’on suivait en ligne. Les cyberféministes ont assisté à tous ces mouvements de réappropriation de l’espace numérique pour attaquer les angles morts de nos luttes. On est mobilisées sur les cyberviolences mais on n’oublie pas tous les autres aspects des violences systémiques qui se cachent derrière.

M. Votre collectif a joué un rôle dans l’émergence des réflexions sur le burn-out militant. Comment la question de la fatigue militante a-t-elle émergé dans votre structure ?

Johanna-Soraya Benamrouche. Cette association s’est créée à partir d’une mobilisation organique sur les réseaux sociaux, dans une démarche d’autodéfense numérique. À l’époque, des dizaines de féministes intersectionnelles, d’afroféministes, de personnes LGBTQI+ se sont regroupées pour tenter de faire retirer des contenus violents, en particulier des contenus sexuels diffusés sans consentement. Les femmes, les enfants, les personnes racisées, LGBTQI+ ou travailleuses du sexe étaient particulièrement ciblées.

Cette autodéfense, vitale pour les victimes, fait partie de l’ADN de l’association. En parallèle, nous cherchions à lancer l’alerte : quelque chose se passait en France — et plus largement sur internet — qui mettait en danger la vie de femmes, de filles et de personnes minorisées, avec la passivité, voire la complicité, des plateformes et de l’État.

On a créé des ressources, qui étaient inexistantes à l’époque : comment porter plainte, comment faire retirer des contenus, comment déposer des recours. Il n’y avait rien ! Nous avons aussi lancé des campagnes de politisation, notamment avec le hashtag #TwitterAgainstWomen.

On a donc créé quelque chose à partir de cette urgence, à partir de cette nécessité de changer la situation, car il y avait un vide sur la question des violences numériques. Mais on n’avait pas le projet d’accompagner des victimes sur plusieurs années, ni potentiellement de lancer une association. Très vite, il a fallu produire des informations, accompagner. On a été énormément sollicitées, par des dizaines, puis des centaines, puis des milliers de personnes pendant plusieurs années. Mais nous étions bénévoles donc on a fait tout ça sur notre temps libre. Et on a dû s’occuper de faits particulièrement marquants : de la pédocriminalité et des violences sexuelles.

Laure Salmona. L’une des grandes difficultés tenait au fait qu’il n’existait pratiquement rien sur les cyberviolences de genre. Le cyberharcèlement venait à peine d’être reconnu juridiquement comme un délit, enfin un délit aggravé par l’usage des outils numériques. Mais ce n’était le cas que depuis 2014, et la diffusion non consentie de contenu intime n’était, par exemple, pas encore punie si la personne avait consenti à la prise de vue des photos.

Dans le collectif, beaucoup d’entre nous étaient aussi victimes de cyberviolences. C’est aussi pour ça qu’on s’est mobilisées. Face à l’injustice. Certaines personnes avaient dénoncé des auteurs de comptes qui envoyaient des DM [messages privés] à des mineur·es… et c’est les lanceuses d’alerte qui ont été condamnées pour diffamation. Pendant ce temps, ces comptes n’ont pas été supprimés ou condamnés et ont pu continuer à sévir. Il y avait donc ce climat global, ces violences, mais la réponse des pouvoirs publics n’était pas à la hauteur des enjeux. Les lois de l’époque n’étaient pas adaptées, les victimes ne pouvaient pas porter plainte. Il n’y avait pas de ressources, pas de plateforme pour accompagner les victimes, pas d’aide.

Cette impuissance, je parle pour moi, c’est vraiment quelque chose qui m’abîme. Je sais ce qu’il faut faire, mais derrière je ne peux pas orienter les victimes de façon satisfaisante parce que rien n’existe. C’est extrêmement dur. Une grande partie de ma fatigue militante vient de là.

Johanna-Soraya Benamrouche. Cette question du burn-out militant a émergé dans notre collectif, mais aussi du soutien et de la sororité qu’on avait avec Anaïs Bourdet, qui était une des premières figures cyberféministes en France à proposer des contenus viraux. Elle, ce qu’elle rendait visible et qu’elle politisait, c’était l’espace public et le harcèlement de rue, via son blog Paye ta Schnek. À un moment, elle aussi s’est sentie consumée et elle a expliqué qu’elle devait arrêter de publier les témoignages et d’accompagner les victimes de violences sexistes et sexuelles (VSS). C’est à ce moment qu’elle a relayé le hashtag #payetonburnoutmilitant.

Cette question de la fatigue militante, elle n’a pas émergé dans le milieu féministe et antiraciste par hasard : ce sont des femmes et des personnes racisées, en grande majorité, qui font le travail du care dans la société, un travail invisible, un travail non reconnu, un travail non rémunéré et une forme d’exploitation, nécessaire au système capitaliste qui ne pourrait pas fonctionner sans. On est bien conscientes que l’État, voire même des grandes associations, utilisent nos ressources, notre temps, notre expertise et notre engagement pour se déresponsabiliser.

Cette question émerge aussi dans un contexte particulier. C’était l’époque de #MeToo : il y avait des tribunes, la médiatisation de la libération de la parole sur les plateaux TV, etc., qui a entraîné une conscientisation et un besoin d’accompagnement pour de nombreuses victimes. La contrepartie de cette libération de la parole, ça a été un déferlement de haine sur les réseaux et un besoin de soutien des victimes. Ce sont les féministes, les associations antiracistes et les associations qui accompagnent plus largement les personnes les plus vulnérables qui ont fait face. Et comme l’a dit Laure, ça abîme, ça entame la santé physique, la santé psychique et plus largement le bien-être. C’est comme ça que cette question a émergé.

Et puis, il y a ce qu’a dit Laure juste avant. Que fait l’État ? Aujourd’hui, où sont les centres de victimologie et de numéros verts ? Pour les victimes de cyberviolences, ça fait dix ans qu’on travaille là-dessus, dix ans que les associations se forment, qu’on est auditionnées par les ministères, le Sénat et l’Assemblée nationale… Cette absence d’action a fait naître un sentiment d’impuissance, mais aussi le sentiment d’être exploitées par les pouvoirs publics qui se déresponsabilisent. Alors on s’est retrouvées forcées à regarder dans le miroir et à voir malgré nous le monstre aussi qu’on avait enfanté, ce à quoi on participait. C’est-à-dire qu’on acceptait que les victimes soient accompagnées par des bénévoles, d’autres personnes elles aussi minorées et traumatisées, qui vont les suivre avec des bouts de ficelle, évidemment. On acceptait de colmater, dans des conditions précaires, sans avoir les moyens à la hauteur des besoins. Je me rappelle le moment où je me suis dit qu’il fallait arrêter car j’étais en danger. J’étais dans les toilettes de mon lieu de travail, enceinte, en pause, en train de manger un sandwich et d’accompagner une mineure victime de pédocriminalité au téléphone. Je devais moi-même gérer mes problèmes de discrimination, de douleur, des problèmes d’accessibilité en tant que personne handicapée. Là, en regardant très rapidement cette situation, je me suis dit, en fait, ça n’a plus aucun sens. Et c’est à nous de ramener du sens, de politiser ce qui est en train de se passer et d’en parler. Puis des féministes et militantes se sont jointes à nos réflexions, comme Rokhaya Diallo et d’autres, qui ont ouvert la voie sur ces sujets systémiques.

M. On comprend bien dans ce que vous dites que la fatigue militante est le fruit d’une accumulation. Mais est-ce qu’il y a aussi eu un déclencheur particulier ? Et, qu’avez-vous mis en place pour prendre soin des membres de votre collectif ?

Laure Salmona. C’était devenu trop lourd. À ce moment-là, Johanna-Soraya était enceinte. De mon côté, je venais de subir un viol. Nous n’allions pas bien. Continuer à accompagner des victimes dans ces conditions était devenu impossible.

Je me souviens très bien de cette conversation téléphonique avec Johanna-Soraya. On s’est dit qu’on en était là, que ce n’était plus possible de continuer à faire le travail des pouvoirs publics à leur place, gratuitement, sur notre temps bénévole, au risque de notre santé. On s’est demandé : qu’est-ce qu’on peut faire de ça ? Comment pourrait-on politiser ça ?

La décision d’arrêter l’accompagnement des victimes était nécessaire, mais elle a été extrêmement difficile. Car on savait que certaines personnes, victimes de cyberviolences, étaient en danger de mort. Parce qu’elles peuvent faire une tentative de suicide… mais aussi parce que certaines personnes reçoivent des menaces de mort. Cette décision a vraiment été extrêmement difficile, déchirante. Mais je pense que ce qui nous a aidées à la prendre, c’est de se dire qu’on allait en faire quelque chose : la transformer en campagne de plaidoyer.

C’est ce que l’on dit aujourd’hui : ce qui se passe aujourd’hui en France est indigne. Ce n’est pas possible de faire reposer tout ce travail d’accompagnement, tout ce travail de care, tout ce travail de mise à l’abri des personnes victimes, sur des associations qui sont composées de femmes bénévoles, qui se trouvent souvent à l’intersection de plusieurs discriminations. Parce que ce sont presque toujours les mêmes populations qui travaillent soit bénévolement, soit pour des salaires de misère dans ces associations.

On savait qu’on laisserait un vide, mais on a fait le pari d’être claires là-dessus et on espérait créer un sursaut, que cela pousserait les pouvoirs publics à agir. C’était en 2019 et on regrette qu’il n’y ait toujours pas, aujourd’hui, de plateforme d’accompagnement des victimes adultes. Certaines lois ont été votées, mais légiférer ne coûte pas cher et les moyens ne sont pas là pour faire correctement appliquer ces lois. Au niveau des moyens financiers, rien n’est fait. Les associations féministes sont de moins en moins financées, de plus en plus précarisées.

On est dans un système qui produit de la souffrance, qui produit de la douleur. Et je pense que, quelque part, parler de « bien-être militant » devient difficile dans le monde dans lequel on vit, où pèse la menace du fascisme, où l’on est obligé·es de réagir en permanence aux informations insensées que l’on découvre quotidiennement sur les réseaux sociaux, dans les médias. Tout ça sans moyens financiers et en faisant face au mépris et à l’inaction des pouvoirs publics.

M. Pour continuer à militer, vous avez fait un choix douloureux et courageux, arrêter d’accompagner les victimes pour vous concentrer sur la transformation de l’action publique. Cela a permis de faire baisser la charge de travail, mais aussi le stress vicariant. Qu’avez-vous fait d’autre pour tenir ?

Johanna-Soraya Benamrouche. Comme le disait Laure, on a développé cet aspect réflexif et critique sur la situation, pour ne pas individualiser les difficultés que l’on rencontre, mais bien montrer sa dimension collective et systémique. C’est ce qu’on a fait quand on a relayé le hashtag #payetonburnoutmilitant sur Twitter. On a été rejointes par des centaines de personnes qui vivaient la même chose. On a pu créer des échanges autour de ça et mettre des mots sur ce qu’il se passait. Mettre des mots, compter, décrypter, ça permet déjà de sortir du silence mais surtout de l’invisibilisation.

La question, comme vous dites, du bien-être militant, elle n’existait pas. Il y avait une sorte d’héroïsation ou plutôt de starification de figures féministes ou de gauche, très souvent des hommes ou des féministes de milieu bourgeois qui capitalisaient sur le travail des personnes à la marge. Les échanges qu’on a eus permettaient de voir que les mouvements sont aussi composés de personnes minorisées qui ne se laisseront pas exploiter en silence, qui luttent contre la culture du viol, les violences, et qui en sont parfois les victimes. Ça permet de reconnaître leur engagement et de créer des espaces de solidarité, notamment sur la charge raciale, nos stress post-traumatiques, les conditions d’organisation de nos luttes et leurs mécanismes d’exploitation ou violences intra-militantes qui participent aussi au burn-out militant. Nous avons aussi développé des partenariats, créé des alliances, partagé des ressources matérielles (locaux, logiciels) et immatérielles (compétences, formations). Nous avons réfléchi à la réappropriation du temps, à des campagnes plus progressives, à la célébration des petites victoires, en nous inspirant notamment du community organizing.

Laure Salmona. Je voudrais ajouter qu’il y a aujourd’hui une forme d’hypocrisie autour de la notion de « bien-être militant ». Dire qu’il faut prioriser le bien-être militant d’accord, mais dans les faits c’est très compliqué. On n’a souvent pas les ressources pour le faire.

L’idée est à la mode chez les bailleurs de fonds en ce moment, qui sont ravis de financer des actions en lien avec le care au sein des organisations. Mais en même temps ils continuent de circonscrire le financement des associations à des financements sur projet… Ils demandent de faire plus et mieux, mais avec des fonds qui ne permettent pas de se pérenniser, de sécuriser le fonctionnement et tout simplement d’employer des personnes normalement. Car il y a une précarisation du travail salarié, notamment dans le milieu féministe où les salaires ne reflètent pas les exigences des postes et les compétences des personnes qui sont engagées. Donc le risque, avec cette notion de bien-être militant, c’est la dépolitisation. On organise une retraite ou des cours de méditation, on célèbre les succès… Attention, je ne dis pas que c’est mauvais, mais c’est oublier que la base pour assurer le bien-être des équipes et des militant·es est que l’association puisse être financée de manière pérenne pour accompagner les victimes.

[1]. Laure Salmona et Ketsia Mutombo, Politiser les cyberviolences. Une lecture intersectionnelle des inégalités de genre sur internet, Éditions du Cavalier bleu, 2023.

[2]. Laure Salmona, Quinze idées reçues sur les cyberviolences et le cyberharcèlement, Éditions du Cavalier bleu, 2025.

[3]. Johanna-Soraya Benamrouche et Eva-Luna Tholance (dir.), Venir au monde. Autonomie, dignité et luttes pour une justice reproductive, Éditions Trouble, 2025.