Parmi tous les guides touristiques existants sur Paris, il en manquait un : celui du lobbying. Inspiré du fameux guide de voyage, Lobby Planet Paris met un coup de projecteur sur la « main invisible » du marché qui contraint la décision politique à l’abri du contrôle démocratique.

À l’époque où l’approvisionnement de la France en pétrole était considéré comme stratégique, Elf a bénéficié de la bienveillance de l’exécutif français. Aujourd’hui, une autre source d’énergie non renouvelable est devenue stratégique pour l’État Français : le nucléaire et donc l’uranium. 78% de l’énergie électrique produite provient du nucléaire.

À l’été 1994, Lissouba, le président du Congo-Brazaville confiait à Elf la responsabilité de gérer la dette pétrolière du pays. On observait un total manque d’indépendance de l’État. En effet, Elf devint ainsi à la fois client de l’État et gestionnaire de son budget. Une entreprise publique étrangère avait ainsi fait main basse sur un État. Dès lors, au printemps 1995, Lissouba bradait à Elf les parts de l’État Congolais au sein de Elf Congo. Pour satisfaire ses intérêts, une multinationale était donc en capacité d’exercer des pressions suffisantes pour qu’un État et des institutions internationales déboursent de l’argent.

En 1995, la dette fiscale d’Elf à l’État congolais passait de 53 à 150 millions d’euros. En échange, Elf ouvrait un compte au Luxembourg au profit de l’État Congolais, sur lequel l’entreprise versait une partie de cette dette fiscale. Ces dispositifs d’aides mutuelles, entre chefs d’État et multinationales, ont ainsi permis à une entreprise de réaliser de larges bénéfices et aux dirigeants d’un pays de détourner une partie des fonds publics à leur profit et au détriment de leur peuple. Les puissants font ainsi de « petits arrangements entre amis » sur le dos de la population.
En 2001, Loïk Le Floch Prigent, l’ex-PDG d’Elf, confirmait les déclarations d’André Tarallo (le Monsieur Afrique d’Elf) devant la juge Eva Joly : « Sur chaque baril de pétrole, une commission de 1,40 à 4,20 francs était prélevée pour les chefs d’État africains ». Les sommes se sont ensuite évadées via les Îles Vierges, la Suisse et le Liechtenstein. L’opération avait été garantie par Elf. Le peuple congolais n’a donc rien reçu.
À travers la corruption des élites politiques facilitée par les paradis fiscaux, une entreprise peut ainsi sous-payer les biens communs du pays au détriment du peuple. Lorsque le contrat est surfacturé, les commissions et rétro-commissions peuvent également permettre de formuler un appel d’offres de manière à privilégier un candidat, obtenir un contrat au détriment de concurrents ou dans l’intérêt d’un pays. À travers ce mécanisme, l’acheteur, les intermédiaires et le vendeur s’enrichissent au détriment de l’administration publique et des populations, qui paient le coût de la surfacturation. Après son procès, Loïk Le Floch Prigent affirmait : « l’activité industrielle classique s’accompagne nécessairement de mécanismes qui permettent le financement d’opérations opaques (…). Au sein du groupe qui fait deux cents milliards de francs de chiffre d’affaires par an, le volume de ces opérations (occultes) varie de trois cents à huit cents millions de francs ».

Quand Areva fait la loi

Édouard Philippe, Conseiller général UMP de Seine-Maritime et ancien membre du cabinet – éphémère – du ministre de l’Écologie Alain Juppé, ne se contente pas de faire de la politique. Depuis 2007, il est le directeur des affaires publiques d’Areva. Il est en charge des relations de l’entreprise avec les élus.
Ses interlocuteurs sont en l’occurrence les parlementaires qui s’intéressent au Niger. Areva soigne donc ses réseaux d’influence à l’Assemblée nationale… qui de son côté ne l’assume pas toujours. Guillaume Dasquié et Agathe André ont mené l’enquête en sollicitant Marc Vampa, député de l’Eure et président du groupe d’amitié France-Niger à l’Assemblée Nationale. Selon l’article de Charlie Hebdo, Marc Vampa « ne rencontre pas les gens d’Areva. Il se contente d’animer des rencontres bilatérales avec les députés du Niger ». Des propos en contradiction avec ce qu’a déclaré aux journalistes Jacques-Emmanuel Saulnier, le directeur de la communication d’Areva : « Édouard Philippe (le lobbyiste d’Areva) est en contact régulier avec Marc Vampa pour parler de la situation au Niger ».
Nicolas Sarkozy assure lui le rôle de VRP nucléaire en Libye, Algérie, Arabie Saoudite, Jordanie, Afrique du Sud, Estonie, au Maroc, au Kazakhstan ou au Niger. « Accompagné de ministres et d’une flopée de grands patrons », selon le Parisien du 26 mai 2009, il profite de l’inauguration d’une base militaire à Abou Dhabi (Émirats arabes unis) pour « faire la promotion auprès de ses hôtes du consortium français ». À ses côtés, on retrouve les quatre patrons du consortium, Anne Lauvergeon, présidente du directoire d’Areva, Pierre Gadonneix d’EDF, Gérard Mestrallet de GDF-Suez et Christophe de Margerie pour Total. L’entrée au capital d’Areva de fonds stratégiques d’Abou Dhabi et du Koweït « aurait |également| été discutée lors du dernier voyage de Nicolas Sarkozy dans les Émirats et serait une des contreparties à l’installation de la base militaire française » précise Le Parisien. Enfin, à la direction de la communication d’Areva, on ne lésine pas sur les moyens pour rendre le nucléaire acceptable. Après le retrait de sa signature « L’énergie au sens propre » en janvier 2009, Areva est condamné deux mois plus tard par le Jury de déontologie publicitaire pour diffusion de « vraies fausses publicités » dans la presse pour jeunes. Pour Areva, « le choc énergétique mondial est favorable au nucléaire qu’on ne peut plus opposer aux énergies renouvelables ». C’est ainsi que dans l’émission C dans l’air du 2 juillet 2009, l’économiste Jacques Percebois, directeur du Centre de recherche en économie et droit de l’énergie (Creden), chercheur pro-nucléaire, pointe un nouveau clivage, celui « entre les énergies carbonées – le charbon, le fuel, le gaz – et les énergies non-carbonées : le nucléaire, le solaire, l’éolien, l’hydraulique. » Un tour de passe-passe qui promeut le nucléaire au rang des énergies renouvelables… et « propres ». Areva, numéro un mondial du nucléaire… et de la communication ?!

Le lobbying participatif

Afin d’entretenir des contacts étroits avec les personnels politiques, individuellement ou dans le cadre de groupes de travail, les grandes entreprises participent à des groupes de réflexion. Le prétexte est de les assister dans leur tâche législative ou décisionnelle.
Au niveau européen, un des plus puissants est l’ERT (European Round Table), fondé en 1983, il est constitué de 45 « capitaines d’industries », dont Thierry Desmarest (Total, ex- Elf). Total a aussi régulièrement été représenté au sein du groupe Bilderberg et du Siècle notamment par Philippe Jaffré, l’ex-PDG d’Elf.
Le groupe Bilderberg fut créé en 1954 grâce à un cofinancement d’Unilever et de la CIA . Il a pour but « d’encourager des discussions ouvertes et confidentielles » entre les élites économiques et politiques mondiales.
En France, c’est le club Le Siècle fondé dès 1944 qui poursuit le même objectif. Réunissant des élites de droite et de gauche, il s’y crée une sorte de fraternité et une certaine connivence idéologique. Le terreau également d’une véritable « pensée unique ». Il se réunit régulièrement à l’Automobile Club de Paris, un club réservé aux hommes situé dans l’Hôtel Crillon, place de la Concorde.

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