ENQUÊTE. Symbole du réchauffement climatique, la baisse spectaculaire des eaux du Lac Tchad est en réalité naturelle. Retour sur un mythe de la lutte écologique, érigé pour le meilleur… ou pour le pire ? 7 novembre 2007.

Le lac Tchad sera-t-il la première victime du changement climatique ? Situé au cœur de la masse continentale africaine, sur un rivage du Sahara, au nord d’une région sahélienne durement éprouvée par les sécheresses des années 1970-80, ce lac semble fournir un témoin idéal pour penser les enjeux du réchauffement de la planète : il se tapit au centre du plus grand bassin endoréique du monde (2.500.000km2, cf. figure 1), où l’insignifiance du relief et la faible profondeur des eaux permettent des variations de grande ampleur du niveau et de la superficie lacustre. Ce lac allochtone fascine depuis longtemps – des géographes arabes du Moyen âge au voyageur Nachtigal, en passant par André Gide ou Théorodore Monod – parce que son existence ne s’explique que par l’apport de cours d’eau qui prennent leur source en zone soudanienne sub-humide (principalement le Chari, grossi des apports du Logone à N’Djaména), et ainsi parce qu’il offre des écosystèmes très riches dans un environnement marqué par l’aridité. Sous l’effet des sécheresses récentes, de nombreuses populations d’agriculteurs, d’éleveurs ou de pêcheurs ont convergé vers ses rives et ses îles : il apparaît aujourd’hui comme une grande oasis sahélienne, à l’instar du delta intérieur du Niger. Partagé entre quatre Etats (Tchad, Niger, Nigeria, Cameroun), il abrite aussi des enjeux économiques et géopolitiques |1| .

Une opinion communément répandue, fréquemment véhiculée par les médias à partir de travaux scientifiques pourtant contestés (cf. infra), considère que le lac Tchad diminue inexorablement, sous l’effet du réchauffement climatique – qui ferait baisser la pluviométrie dans les zones sèches comme le Sahel et augmenterait l’évaporation – et des prélèvements anthropiques – qui limiterait les apports au lac de ses tributaires. On le voit ainsi en mer d’Aral africaine, condamné à disparaître à brève échéance, victime de l’irresponsable action humaine sur la nature.

Au risque de décevoir le lecteur, la seule certitude que l’on puisse énoncer d’emblée, c’est que l’on ne sait pas quelle part le réchauffement climatique prendra dans l’avenir du lac Tchad. Ce que l’on sait en revanche, c’est que le bas niveau actuel du lac a déjà été connu à plusieurs reprises par le passé, et que les Cassandre se trompent probablement : si l’utilisation humaine des eaux du bassin demeure à un niveau comparable à ce qu’elle est actuellement, le lac ne devrait pas disparaître à brève échéance, c’est-à-dire à l’échelle du temps humain |2|.

En effet, le lac Tchad a été abondamment étudié, notamment par des chercheurs de l’ORSTOM (aujourd’hui I.R.D), sous l’angle des dynamiques environnementales, de la biologie |3| , de la pêche |4| , de l’hydrologie |5|., mais aussi de l’histoire, du peuplement et des systèmes agricoles et économiques |6| . Les relations entre l’histoire de ces recherches et celle du lac ne sont pas sans intérêt. Les études de terrain sur le lac ont été importantes dans les années 1950 à 1970, correspondant au « moyen Tchad » (cf. infra). Avec la sécheresse des années 1970, on entre dans une période de « petit lac ». Ce moment correspond aussi à la guerre civile tchadienne, dont les différents épisodes vont éloigner les chercheurs du lac au moins jusqu’au milieu des années 1990. Durant les 20 dernières années, la recherche prend de la hauteur : la télédétection prend le pas sur l’approche au ras du sol. Cela favorise des découvertes, comme celle du Méga-lac Tchad de l’Holocène |7| . Mais cela autorise aussi certains contresens, comme l’analyse de la NASA selon laquelle le rétrécissement du lac entre la fin des années 1960 et la période actuelle annonce sa disparition (NASA 2001).

Il s’agira ici de décrire les variations du lac Tchad et son fonctionnement actuel ; puis de présenter l’histoire des relations entre les sociétés riveraines et le lac, pour s’interroger enfin sur les scenarii d’évolution du lac et les enjeux anthropiques associés, dans le contexte du changement climatique.

Souvent, lac varie…

Le lac Tchad se caractérise de manière essentielle par les fortes variations de sa superficie, quelle que soit l’échelle de temps considérée. Le lac actuel est un « petit Tchad », stable à sa façon, c’est-à-dire malgré ses oscillations annuelles et interannuelles naturelles.

Le lac Tchad dans tous ses états

Après une longue controverse, l’existence d’un Méga-lac Tchad au quaternaire récent (6.000 BP) a été prouvée |8| ). Ce lac mesurait alors 340.000km2 et atteignait 160m de profondeur, contre guère plus de 3m actuellement.

Ces variations s’observent aussi aux temps historiques. Très vaste aux XIe et XIIe siècles, le lac atteint de très bas niveaux au XVe, au début du XXe, puis depuis les années 1970. Tilho |9| a eu l’occasion d’observer et de décrire trois différents niveaux |10| . Un « grand Tchad » de 25.000km2 d’eaux libres, à la cote 284m. Un « moyen Tchad » de 15.000 à 20.000km2 d’eaux libres, correspondant à la cote 282m, organisé en un seul tenant ou divisés en deux bassins, laisse émerger un archipel de 2.000 îles (cf. figure 2). Le niveau varie de 0,7m entre la période des hautes eaux (décembre janvier) et celle des basses eaux (août) |11| . Le bilan hydrologique naturel de ce moyen lac dépend d’apports qui proviennent essentiellement du Chari (82,3%) et de la pluie (14%). Les petits tributaires situés à l’ouest du lac, drainant des parties camerounaises et nigérianes du bassin, ne fournissent que 3,6%. Quant aux pertes, elles viennent de l’évaporation (95,5%) et des infiltrations (4,5%) |12| . Enfin, le « petit Tchad » se définit à partir d’une cote inférieure à 280m. Tilho l’a observé en 1905, 1907 et 1914, et c’est la situation qui prévaut depuis 1973 |13| . Des hauts fonds – dont le plus important est appelé la Grande barrière – compartimentent le lac en plusieurs bassins. Les eaux libres s’étendent sur des superficies variant de 1.500 à 14.000km2, leurs périphéries se couvrant de vastes zones marécageuses.

Enfin, le fonctionnement du lac adopte un rythme annuel. Le début de la saison des pluies sur le bassin amont (mai juin) détermine la crue (août septembre), qui provoque le remplissage du lac (octobre à janvier), avant que l’évaporation associée à la fin du flot ne fassent baisser le niveau des eaux. Les apports du Chari varient dans de larges proportions, du simple au double et parfois davantage, à l’image de la pluviométrie sahélienne.

Ainsi, les rythmes du lac sont éminemment changeants, au gré de facteurs multiples : calendrier et volume des précipitations en zone soudanienne et sahélienne, niveau de remplissage précédent, végétation. « …Pour quelques dizaines de centimètres d’écart d’une crue à l’autre, ce sont plusieurs dizaines de milliers d’hectares qui sont couverts ou découverts, c’est la rive qui s’éloigne de plusieurs kilomètres, les îles qui sont inondées » |14| .

Le lac d’aujourd’hui est un « petit Tchad » ordinaire

Le lac Tchad actuel est un « petit Tchad » ordinaire, comme il en exista plusieurs fois par le passé. Il n’a guère connu de changements majeurs depuis le début de la sécheresse sahélienne des années 1970, en dehors de menues fluctuations saisonnières ou interannuelles qui appartiennent à son fonctionnement normal |15|.

Après une baisse de la pluviométrie à partir de 1968, l’année 1973 inaugure de manière spectaculaire un cycle de sécheresse. La très faible crue conduit à l’assèchement du lac, dont celui de la totalité de la cuvette nord. On assiste alors à la germination de semences jusque là enfouies dans les sédiments et à la végétalisation d’une bonne partie de la surface du lac, dont les périphéries se couvrent de marécages de papyrus et de graminées à l’allure de roseaux |16| . Le lac se divise en deux ou trois bassins (cf. figures 2 et 6) : l’un au nord-ouest, séparé du reste par la Grande barrière, qui empêche la circulation de l’eau les années de faible crue. Les deux autres au sud (en face du delta du Chari) et à l’est (archipel de Bol). La partie méridionale connaît les plus faibles variations du niveau et les eaux les plus douces, bénéficiant de l’apport permanent et direct du Chari. La partie nord est fréquemment asséchée, et connaît une plus forte salinité.

Depuis 1973, on enregistre peu de changements dans la distribution des eaux libres et des marécages végétalisés |17| (cf. figure 6). Depuis 1984, en dehors de deux années particulièrement sèches, les apports du Chari restent compris entre 15 et 25km3 annuels (Lemoalle 2003 : 332), ce qui garantit la stabilité d’ensemble de l’écosystème au niveau « petit Tchad ». En outre, comme ailleurs au Sahel, on enregistre une légère remontée des précipitations depuis la fin des années 1980 et le milieu des années 1990 |18| : la période actuelle est moins humide que les décennies 1950-60, mais moins aride que le cœur des sécheresses des années 1970-80.

Le lac Tchad, nouveau refuge climatique

Sur le temps long, le lac Tchad entretient des relations hésitantes avec le peuplement, les activités économiques et les pouvoirs politiques des Etats riverains. La richesse de l’écosystème et la disponibilité en eau sont des facteurs de polarisation, mais elles ne s’exercent que de façon très variable, au gré des conjonctures politiques et économiques.

Ecosystème, peuplement et activités traditionnelles

Ainsi, sur une carte d’Afrique, le lac Tchad semble situé au cœur des anciens empires du Kanem-Bornou (XIe-XIXe). Dans la réalité, le lac et ses rivages apparaissaient jusqu’à la période coloniale comme des espaces dangereux pour les Etats environnants, du fait de la menace exercée par les farouches Buduma qui peuplent ses îles. Le lac faisait ainsi figure d’espace refuge pour cette population très attachée à son autonomie. Le très faible peuplement des rives était la conséquence de la peur qu’ils inspiraient |19| . Si les populations du Kanem utilisaient, au nord du lac, la succession de dunes et de dépression se terminant dans les eaux pour constituer des polders traditionnels aptes à la culture du blé, ces rivages ne connurent ni aménagements importants ni civilisation hydraulique |20| .

Avec la sécheresse des années 1970 et le passage au petit Tchad qui l’accompagne émergent des enjeux économiques et migratoires nouveaux. Le refuge climatique se substitue au refuge politique. Les fluctuations du lac au gré des modifications du niveau de l’eau font apparaître de nombreuses îles. Certaines d’entre elles seront colonisées durant les années 1980-90 par des agriculteurs et des pêcheurs nigérians, suivis d’administrateurs ou de militaires, ce qui alimentera le différend frontalier entre le Cameroun et le Nigeria. Au cours des années 2000, grâce à une médiation de l’ONU et à la suite d’un jugement de la Cour internationale de justice de La Haye, la frontière est progressivement bornée afin de limiter les risques de litiges liés à l’incertitude de son tracé dans ce milieu mouvant.

Le lac et ses riches écosystèmes (cf. figure 3) sont aussi des lieux d’échanges, transfrontaliers ou non, et de contrebande. Mais la navigation moderne est interrompue depuis les sécheresses des années 1970-80, victime de l’enchevêtrement végétal, au profit des pirogues, motorisées ou non |21| .

Enfin, le lac Tchad présente des eaux identifiées depuis longtemps comme étant parmi les plus poissonneuses du globe. Ses pêcheries actives ont été étudiées par Théodore Monod dès 1928. La productivité biologique des eaux dépend largement des superficies inondées lors de la crue (Welcome 1979) dans la plaine alluviale du Chari, et surtout du Logone – les yaérés.

Le cycle de sécheresse entamé depuis les années 1970 semble ainsi provoquer une crise de la pêche. La diminution de la ressource consécutive à la réduction de l’inondation des yaérés serait amplifiée par l’arrivée massive de pêcheurs migrants, maliens ou nigérians, aux techniques de pêche agressives (utilisant par exemple des filets en nylon à mailles trop fines) |22| . Mais le passage du moyen au petit lac s’accompagne surtout de changements dans la composition des prises. Ainsi, autour de Bol, 22 espèces disparaissent, tandis que quelques espèces nouvelles apparaissent |23| . Comme dans d’autres zones humides africaines |24| , ce n’est pas tant la diminution de la ressource qui perturbe les pêcheurs que les nouvelles conditions écologiques – la forte végétalisation des plans d’eau –, qui offrent des refuges aux poissons et nécessitent la mise en oeuvre de nouvelles techniques de pêche (cf. figure 4). La demande croissante des marchés urbains (cf. infra) contribue aussi à changer la composition des espèces capturées. Poissons chats (Clarias sp.) et carpes (Tilapias) dominent aujourd’hui le marché du poisson du lac.

La course au lac

Les dernières décennies ont profondément renouvelé les conditions de peuplement et les systèmes agricoles sur les rives du lac Tchad. Les sécheresses ont amplifié des migrations antérieures liées à la pêche, créant sur les rives et dans les îles du lac un peuplement cosmopolite. Des berges autrefois désertes voient leurs densités démographiques augmenter pour atteindre localement 60 habitants au km², plus fréquemment 15 à 30 |25| .

Au nord-est du lac, dans la partie tchadienne, et au sud-ouest, dans la zone nigériane, des aménagements modernes importants ont participé au peuplement. Mais leurs échecs fréquents font des rives du lac un cimetière d’éléphants blancs – c’est-à-dire de grands projets inadaptés à leur environnement, vite abandonnés |26| . Moins de la moitié des 15.000 aménagés dans le bassin tchadien seraient aujourd’hui fonctionnels, dont 80 % au Nigeria |27| . Esquissés dans les années 1950, ces aménagements sont développés dans les années 1960 durant la période économiquement favorable d’affirmation des Etats africains. Ils sont amplifiés avec la sécheresse des années 1970, pour connaître une crise dans les années 1980-90 – où ils sont victimes de difficultés techniques et financières insurmontables dans le contexte de l’ajustement structurel.

Le principal facteur de peuplement de la région du lac Tchad réside ailleurs. Il tient au formidable développement des cultures de décrue (cf. figure 5) sur les rives méridionales nigérianes, camerounaises (années 1970-80) et tchadiennes (années 1980-90) |28| . En effet, le petit lac installé en 1973 a découvert annuellement de vastes superficies favorables à ces cultures productives, qui bénéficient de terres fertilisées par la crue annuelle. Les plantes sont semées au fur et à mesure du retrait des eaux. Les plus hygrophiles (riz, taro) sont suivies par une large gamme de cultures (maïs, canne à sucre, légumes variés). De nombreux « réfugiés climatiques » chassés par la sécheresse sahélienne ont trouvé refuge sur ces rives, où la construction de routes vers les principales villes régionales (Maïduguri et N’Djaména ont aujourd’hui plus d’un million d’habitants) a ouvert des possibilités commerciales intéressantes. Des appuis ponctuels des différents Etats ou d’O.N.G. ont accompagné l’essor d’une région agricole prospère bâtie sur l’adaptation à cette situation de « petit Tchad ». Ces dizaines de milliers d’agriculteurs occupent en outre une place de premier ordre dans l’approvisionnement des métropoles régionales. La couronne de marécages du petit Tchad fournit aussi de vastes pâturages de décrue très appréciés des éleveurs Buduma, Kanembu, Peul ou Arabe. Cette augmentation de la pression sur la terre s’accompagne parfois de conflits entre éleveurs et agriculteurs. Mais ceux-ci ont pu, jusqu’à présent, être régulés plutôt pacifiquement |29| .

Ainsi, la baisse du niveau du lac exerce des effets contrastés sur les activités économiques : elle tue la navigation moderne et pénalise la pêche, mais favorise l’élevage et surtout de nouvelles formes d’agriculture.

Le lac Tchad à l’épreuve du changement climatique : scenarii et perspectives

Si le devenir du lac Tchad dans les prochaines décennies ne peut être prédit avec précision, l’hypothèse d’une stabilité du « petit Tchad » actuel est la plus vraisemblable. Elle est corroborée par les résultats des modèles sur les effets du réchauffement climatique, même si ceux-ci doivent être pris avec précaution. Dans tous les cas, pour les populations aujourd’hui nombreuses qui vivent de l’adaptation à l’environnement du lac, un assèchement complet du lac n’aurait pas des conséquences plus dramatiques qu’une remise en eau rapide à un niveau de « moyen lac ».

Controverse sur l’avenir hydrologique du lac

On a peur depuis longtemps de la possible disparition du lac Tchad |30| . Les années de forte crue, les pertes du Logone observés vers la Bénoué au niveau du coude d’Eré, dans le moyen Logone, font craindre une capture du Logone par la Bénoué, dont la conséquence serait l’assèchement du lac et du Sahel |31| .

Ces alarmes ont été réactivées en 2001, à la suite de publications de la NASA. Une série d’images (cf. figure 6) était intitulée Africa’s disapppearing lake Chad (voir site de la NASA), accompagnée d’une note : Africa’s lake Chad shrinking by 20 times due to irrigation demands, climate change |32|. Utilisant des publications scientifiques (Coe et Foley 2001), on y conclut à la diminution constante du lac du fait de la demande en eau pour l’irrigation – les prélèvements auraient été multipliés par quatre entre 1983 et 1994, causant la moitié de la diminution constatée – et du changement climatique. Ces résultats ont ensuite été repris largement dans la presse française (voir par exemple Sciences et avenir n°650, avril 2001 ; ou « Le drame du lac », Télérama n°2678, 9 mai 2001).

Ces analyses sont remises en cause par la plupart des chercheurs travaillant sur le lac Tchad |33| . Selon eux, jusqu’à aujourd’hui, le paramètre principal du fonctionnement hydrologique du lac serait la pluviométrie régionale et la crue du Chari, et le Tchad serait à un niveau stable de « petit lac » depuis le début des années 1970. La comparaison simpliste entre le niveau du lac au seuil des sécheresses (1973) et le niveau actuel ne permet en aucun cas d’annoncer sa condamnation.

Bon nombre de questions demeurent cependant quant au fonctionnement des « fleuves malades de l’Afrique » – les fleuves des zones sèches – où l’on a constaté qu’une amélioration de la pluviométrie ne s’est pas accompagnée d’un retour proportionnel de l’hydraulicité. Les liens entre les écoulements de surface et la recharge des aquifères mériteraient notamment d’être mieux connus |34| .

Quid alors du réchauffement climatique ? On considère souvent globalement que le changement climatique pourrait s’accompagner d’une augmentation de la pluviométrie dans les zones humides et d’une diminution dans les zones sèches. Le lac Tchad est situé en milieu aride, mais il est approvisionné par le Chari et le Logone, qui dépendent des conditions pluviométriques de milieux sub-humides. Des travaux récents réalisés à partir de modèles climatiques globaux |35| concluent à une légère augmentation du débit du Chari au XXIe siècle. Mais suffira-t-elle à compenser l’augmentation de l’évaporation potentielle liée à la hausse de la température ? Pour un lac dont quelques dizaines de centimètres de hauteur d’eau suffisent à faire varier la superficie du simple au décuple, les modèles manquent encore trop de précision. Parmi d’autres, le projet AMMA (analyse multidisciplinaire de la mousson africaine) mis en place en 2002 devrait permettre d’améliorer la connaissance des mécanismes à l’œuvre dans la pluviométrie sahélienne.

Des variations positives de la pluviométrie et de l’hydraulicité ne sont ainsi pas à écarter. Quelques bonnes années de crue suffiraient à provoquer le retour d’un « moyen Tchad » |36| . Ainsi, de 1999 à 2002, les eaux libres sont restées toute l’année dans la cuvette nord |37| . L’écosystème semble aussi présenter de fortes dispositions à la résilience : un des poissons emblématique du lac, l’Alestes baremoze, s’est raréfié après 1975. Mais les prises de juvéniles augmentent dès qu’une bonne crue se présente, comme en 1978, 1988, 1998, 1999, 2001 |38| . En outre, le compartimentage du lac en cuvettes permet de maintenir une bonne qualité de l’eau et la richesse de l’écosystème au moins dans la cuvette sud qui fait face au delta du Chari, même avec de faibles apports (10km3), alors que l’étalement des eaux favoriserait l’évaporation |39| .

L’impact des usages de l’eau : mesures et démesure

Jusqu’à présent, les prélèvements anthropiques sur le système hydrologique ne semblent pas en mesure d’expliquer le bas niveau actuel du lac Tchad |40|. L’irrigation consommerait en moyenne 2,5Mds de m3 par an, soit 5% des apports au lac. Cela étant, dans certaines zones et à certains moments, elle peut avoir des conséquences importantes. Si elle représente une part modeste des apports globaux, elle compte davantage en période d’étiage et lors d’années sèches |41|.

En outre, certains aménagements réalisés dans le bassin ont eu des effets écologiques locaux significatifs. Ainsi, le barrage de Maga, au Nord Cameroun, a d’abord asséché une partir des riches yaérés, avant qu’un système de crue artificielle ne permettre une restauration de l’écosystème à partir de 1994 |42|. Les aménagements réalisés au Nigeria sur la Komadugu Yobé ont drastiquement restreint les écoulements : seul le quart du débit mesuré à Gashua atteint le lac |43|. Mais ce cours d’eau contribue très peu au bilan global du lac : à nouveau, les conséquences se mesurent localement, aux perturbations de zones humides fragiles comme les Jere Bowls.

Une des plus anciennes organisations régionales africaines est en charge de la gestion des eaux du bassin, la Commission du bassin du lac Tchad (CBLT). Malheureusement peu active durant les dernières décennies, elle porte un grand projet de transfert d’une partie des eaux de l’Oubangui, dans le bassin du Congo, vers le lac Tchad |44|. L’objectif serait de transférer 40km3 par an vers le bassin tchadien pour retrouver le niveau « moyen Tchad ». On entend ainsi lutter contre la désertification au Sahel, développer l’agriculture irriguée et intensifier les échanges économiques en Afrique centrale. Outre son coût très élevé, ce projet risque d’avoir des effets très ambivalents. On ne sait comment il modifierait le fonctionnement des plaines inondables du Chari et du Logone, ni celui de l’écosystème lacustre. La biodiversité, qui tire partie de l’actuelle variabilité du rythme des eaux, serait particulièrement exposée |45|. En matière de transport, l’ouvrage ne présenterait guère de rentabilité par rapport à la route, vue la nature des produits échangés entre zone sahélo-soudanienne et Afrique centrale forestière (bœufs sur pied, arachides, oignons). Mais surtout, en relevant le niveau du lac, ce projet réduirait de manière importante les zones de marnage actuellement si favorables aux prospères cultures de décrue. Sous prétexte d’éviter une catastrophe environnementale qui ne semble pas se profiler, on risque bien de causer un désastre économique et humain.

Conclusion

N’en déplaise aux Cassandre, le lac Tchad n’est pas prêt de disparaître. Fixé dans un régime de « petit lac » depuis la sécheresse inaugurée au début des années 1970, ses variations annuelles et interannuelles sont limitées, inhérentes à son fonctionnement naturel. Elles dépendent pour l’essentiel de la crue de son tributaire principal, le Chari, qui exprime la pluviométrie de l’aire soudano-sahélienne. En ouvrant de bons terroirs aux cultures et pâturages de décrue, la baisse du niveau du lac a fixé sur ses rivages des populations nombreuses, qui ont développé des systèmes agricoles, pastoraux et halieutiques complexes adaptés aux nouvelles conditions écologiques – sans toutefois éviter les tensions pour l’usage des meilleures terres ou les pressions sur certaines ressources, comme le poisson.

A partir des années 1980, les difficultés économiques des Etats riverains et celles des périmètres hydro-agricoles utilisant l’eau du lac ou de ses tributaires ont accordé un sursis aux ressources en eau : les prélèvements sont restés très modérés par rapport aux ambitions nourries durant la décennie précédente. Si ces aménagements peuvent avoir des effets environnementaux significatifs à l’échelle locale ou durant les périodes d’étiage des années sèches, ils n’affectent guère le fonctionnement hydrologique d’ensemble du bassin.

Cela étant, cette situation pourrait bien changer. Dans les deux Etats disposant du plus large accès au lac (Tchad, Nigeria), la hausse des recettes pétrolières pourrait réveiller les ambitions hydrauliques assoupies depuis les temps contraints de l’ajustement structurel. Le transfert des eaux de l’Oubangui vers le Tchad pourrait alors constituer une forte tentation. L’amélioration de la connaissance des perspectives climatologiques et hydrologiques du bassin tchadien doit aussi servir à éviter que le thème du changement climatique ne soit instrumentalisé au profit de projets hasardeux.

|1| Magrin G., 2005. « Do we have to mistrust still waters ? Hydropolitical considerations about Lake Chad », actes du colloque Mégatchad de Maïduguri, Man and the lake, Barouin, C., Sidensticker-Brikay G., Tidjani K. (eds.), 2-10 décembre 2003 : 133-152. Magrin G., 2008 (à paraître). « De longs fleuves tranquilles ? Les mutations des plaines refuges du bassin tchadien », Raison J.P. (dir.), Des fleuves entre conflits et compromis. Essais d’hydropolitique africaine, Paris, Belin.

|2| Lemoalle J., 2003. « Lake Chad : a changing environment », in Nihoul J.C.J., Zavialov P.O., Micklin P.P. (eds), Dying and Dead Seas, Nato Arw / Asi serie, Kluwer Publ., Dordrecht, 375p. : 321-340. Favreau G. et al, 2005. « Impacts climatiques et anthropiques sur le fonctionnement hydrologique dans le basin du lac Tchad », communication au premier colloque de restitution scientifique du projet Ecosphère continentale, Toulouse, 5-7 décembre 2005.

|3| Carmouze J.P., Durand J.R., Lévêque (eds), 1983. Lake Chad, Monography Biologicae, Vol. 53, Junk, The Hague, 575p.

|4| Benech V., Quensiere J. 1987. Dynamique des peuplements ichtyologiques de la région du lac Tchad (1966-1978). Influence de la sécheresse sahélienne, thèse de doctorat d’Etat de l’Université de Lille – Flandres Artois, 658p.

|5| Olivry J.C., Chouret A., Vuillaume G., Lemoalle J., Bricquet J.P. 1996. Hydrologie du lac Tchad, ORSTOM, 266p. Lemoalle J., 2003. « Lake Chad : a changing environment », in Nihoul J.C.J., Zavialov P.O., Micklin P.P. (eds), Dying and Dead Seas, Nato Arw / Asi serie, Kluwer Publ., Dordrecht, 375p. : 321-340. Favreau G. et al, 2005. « Impacts climatiques et anthropiques sur le fonctionnement hydrologique dans le basin du lac Tchad », communication au premier colloque de restitution scientifique du projet Ecosphère continentale, Toulouse, 5-7 décembre 2005.

|6| Bouquet C. 1990. Insulaires et riverains du lac Tchad, Paris, L’Harmattan, 2 tomes, 412 et 464p.

|7| Leblanc M., Favreau G. et al 2006. « Reconstruction of Megalake Chad using Shuttle Radar Topographic Mission data », Paleogreography, Paleoclimatology, Paleoecology. Leblanc M., Leduc C. et al., 2006. « Evidence for Megalake Chad, north-central Africa, during the late Quaternary from satellite data », Paleogreography, Paleoclimatology, Paleoecology 230 : 230-242.

|8| Leblanc M., Favreau G. et al 2006. « Reconstruction of Megalake Chad using Shuttle Radar Topographic Mission data », Paleogreography, Paleoclimatology, Paleoecology. Leblanc M., Leduc C. et al., 2006. « Evidence for Megalake Chad, north-central Africa, during the late Quaternary from satellite data », Paleogreography, Paleoclimatology, Paleoecology 230 : 230-242.

|9| Tilho J., 1928. « Variations et disparition possible du lac Tchad », Annales de géographie n°37 : 238-260.

|10| Cité dans Olivry J.C., Chouret A., Vuillaume G., Lemoalle J., Bricquet J.P. 1996. Hydrologie du lac Tchad, ORSTOM, 266p.

|11| Lemoalle J., 2003. « Lake Chad : a changing environment », in Nihoul J.C.J., Zavialov P.O., Micklin P.P. (eds), Dying and Dead Seas, Nato Arw / Asi serie, Kluwer Publ., Dordrecht, 375p. : 321-340.

|12| Lemoalle J., 2003. « Lake Chad : a changing environment », op. cit.

|13| Olivry J.C., Chouret A., Vuillaume G., Lemoalle J., Bricquet J.P. 1996. Hydrologie du lac Tchad, op. cit.

|14| Bouquet C. 1990. Insulaires et riverains du lac Tchad, Paris, L’Harmattan, 2 tomes, 412 et 464p.

|15| Lemoalle J., 2003. « Lake Chad : a changing environment », op. cit.

|16| Lemoalle J., 2005. « The Lake Chad basin », in Fraser L.H., Keddy P.A. (eds), The world’s largest wetlands. Ecology and conservation, Cambridge University Press, 488p.

|17| Lemoalle J., 2003. « Lake Chad : a changing environment », op. cit.

|18| Olivry J.C., Chouret A., Vuillaume G., Lemoalle J., Bricquet J.P. 1996. Hydrologie du lac Tchad, op. cit.

|19| Bouquet C. 1990. Insulaires et riverains du lac Tchad, op. cit.

|20| Boutrais J. 1997. « Les populations du bassin tchadien. Des sociétés non hydrauliques », Barreteau et al : p. 479.

|21| Olivry J.C., Chouret A., Vuillaume G., Lemoalle J., Bricquet J.P. 1996. Hydrologie du lac Tchad, op. cit.

|22| Benech V., Quensiere J. 1987. Dynamique des peuplements ichtyologiques de la région du lac Tchad (1966-1978). Influence de la sécheresse sahélienne, thèse de doctorat d’Etat de l’Université de Lille – Flandres Artois, 658p.

|23| Lemoalle J., 2005. « The Lake Chad basin », in Fraser L.H., Keddy P.A. (eds), The world’s largest wetlands. Ecology and conservation, Cambridge University Press, 488p.

|24| Voir Magrin G., Seck S.M., 2007. “Que reste-t-il des pêcheries continentales ? La pêche dans la vallée du fleuve Sénégal de l’après-barrages à la décentralisation », communication au colloque Corus Ressources territoriales et décentralisation, Saint Louis, 31 janvier – 1er février 2007, à paraître dans les Cahiers de Girardel n°5, 2008.

|25| Magrin G. 1996 : « Crise climatique et mutation de l’agriculture. L’émergence d’un grenier céréalier entre Tchad et Chari », Annales de géographie n°592 : 620-644.

|26| Magrin G., 2008 (à paraître). « De longs fleuves tranquilles ? Les mutations des plaines refuges du bassin tchadien », Raison J.P. (dir.), Des fleuves entre conflits et compromis. Essais d’hydropolitique africaine, Paris, Belin.

|27<
/a>| CBLT 1998. Integrated and sustainable management of the international waters of the Lake Chad Basin. Strategic action plan. For sustainable Development of the Lake Chad Basin. N’Djaména, 101p. + annexes.

|28| Voir Magrin G. 1996 : « Crise climatique et mutation de l’agriculture., op. cit.

|29| Ogier J., Planel S., Magrin G., 1998. « Dynamiques d’un espace entre le lac Tchad et le Chari et relations agriculture – élevage », Revue scientifique du Tchad n°2, vol. V, 1998 : 9-14.

|30| Tilho J., 1928. « Variations et disparition possible du lac Tchad », op. cit.

|31| Dresch J., 1947. « À propos de la capture du Logone par la Bénoué », Bulletin de l’association des géographes français n°188-189 : 100-105.

|32| Chandler L., 2001. Africa’s lake Chad shrinking by 20 times due to irrigation demands, climate change, note n°1-17, Goddard Space Flight center, Greenbelt, Md, 27 février 2001.

|33| Voir Favreau G. et al, 2005. « Impacts climatiques et anthropiques sur le fonctionnement hydrologique dans le basin du lac Tchad », communication au premier colloque de restitution scientifique du projet Ecosphère continentale, Toulouse, 5-7 décembre 2005.

|34| Olivry J.C. 1995. « Fonctionnement hydrologique de la cuvette lacustre du Niger et essai de modélisation de l’inondation du delta intérieur », Olivry J.C., Boulègue J. (dir.), Actes du colloque Grands bassins fluviaux périatlantiques : 267-280.

|35| Ardoin-Bardin S., 2004. Variabilité hydroclimatique et impacts sur les ressources en eau de grands bassins hydrographiques en zone soudano-sahélienne. Thèse de doctorat, Université Montpellier II.

|36| Olivry J.C., Chouret A., Vuillaume G., Lemoalle J., Bricquet J.P. 1996. Hydrologie du lac Tchad, op. cit.

|37| Leblanc M., Leduc C. et al., 2006. « Evidence for Megalake Chad, north-central Africa, during the late Quaternary from satellite data », Paleogreography, Paleoclimatology, Paleoecology 230 : 230-242.

|38| Lemoalle J., 2005. « The Lake Chad basin « , op. cit.

|39| Lemoalle J., 2003. « Lake Chad : a changing environment », op. cit.

|40| Lemoalle J., 2003. « Lake Chad : a changing environment », op. cit. ; Favreau G. et al, 2005. « Impacts climatiques et anthropiques sur le fonctionnement hydrologique dans le basin du lac Tchad », op. cit.

|41| Olivry J.C., Chouret A., Vuillaume G., Lemoalle J., Bricquet J.P. 1996. Hydrologie du lac Tchad, op. cit.

|42| Lemoalle J., 2003. « Lake Chad : a changing environment », op. cit.

|43| Leduc C. 1997. « Les ressources en eau du département de Diffa (partie nigérienne du bassin du lac Tchad) », Barreteau et al. : 63-71.

|44| Voir Bonifica S.A., 1991. Transaqua : une idée pour le Sahel, Rome, Bonifica Italstat gruppo IRI.

|45| Lemoalle J., 2005. « The Lake Chad basin », op. cit.