Entretien avec Mohamed Bourokba, dit Hamé, du groupe La Rumeur, qui fête ce 8 novembre ses 15 ans par un concert à l’Olympia.

Mouvements : Peux-tu te présenter rapidement ?

Hamé : Je m’appelle Mohamed Bourokba, j’ai 32 ans, je suis né à Perpignan et j’y ai passé mes premières années. Mes parents sont algériens, je suis d’une famille de 6 enfants, dont seulement deux garçons. Le monde dans lequel j’ai grandi est en fait un monde de femmes, de femmes arabes. Et celles qui ont particulièrement nourri mon enfance, ce sont mes grandes sœurs. Je suis très attaché à elles. En vérité, ce sont mes demi-sœurs. Mon père était veuf et déjà père de trois filles lorsqu’il a connu ma mère. Il est aujourd’hui ouvrier agricole en retraite. Ma mère, elle, est femme de ménage, toujours en activité. Voilà qui je suis, d’où je viens, d’où je parle.

M. : Après le bac, tu arrives à Paris, étudiant en « Lettres / Cinéma ». Comment arrives-tu à ce cursus ? À l’école, tu es un très bon élève ?

H. : J’étais un bon élève, oui, le meilleur de ma classe jusqu’en seconde. Ensuite, j’ai plutôt mal vécu la première et la terminale en section scientifique. Mes professeurs, et mon grand frère, aujourd’hui polytechnicien, m’avaient vendu la filière scientifique comme la voie royale. J’ai suivi, je ne le regrette pas. Mais j’avais hâte d’en finir, de revenir à ce qui me plaisait vraiment : l’enseignement littéraire et artistique. J’avais en tête de passer mon bac, et tout de suite après, de quitter cette province où j’étouffais d’ennui, de manque d’opportunités, où j’étais sans cesse renvoyé à mon trou, c’est-à-dire ma place d’Arabe. Je suis monté à Paris comme je me l’étais promis, vite. J’ai atterri à la cité U d’Antony. Et là, la Sorbonne, des études de lettres et de cinéma, en même temps que La Rumeur naît. Quand je termine mon DEA de sociologie des médias, le groupe me prend beaucoup de temps. Je m’y consacre du coup entièrement. Et plusieurs années après, en 2007, je me suis réinscrit à la fac pour un master de recherches cinématographiques.

M. : Comment t’est venu ce goût pour les enseignements littéraires ?

H. : Chez nous, il n’y avait pas de livres, pas de journaux. Mes parents sont analphabètes, il n’y avait ni culture écrite, ni culture lettrée. Nous nous sommes inventé tout ça. Ce sont mes sœurs qui ont commencé. Je les voyais souvent avec des bouquins, qu’elles étaient tenues de lire parce qu’ils étaient au programme, mais qu’elles lisaient avec un immense appétit. Elles aimaient les romans. C’était comme si en les ouvrant, elles gagnaient tout à coup le moyen de se payer des voyages auxquels elles n’avaient pas accès dans le réel. Et comme j’ai toujours eu un amour immodéré pour mes sœurs, tout ce qui brillait à leurs yeux me touchait, m’attirait.

M. : Le premier bouquin qui te marque ?

H. : Paroles, de Prévert. J’avais sept ou huit ans. Ce livre, c’est un héritage de mes grandes sœurs, qui alors allaient au collège. Je me souviens de ce poème bien précis : « Le Cancre ». De la couverture du livre aussi, avec la tête de Prévert. Le truc traînait dans leur chambre. Chez nous, il n’y avait que 4 ou 5 livres : Les Fourberies de Scapin, parce que c’était au programme du collège, peut-être Les Fleurs du Mal, et puis ces Paroles, donc. On avait très peu d’argent, on ne pouvait pas s’acheter de livres. Mon père gagnait 4 000 francs par mois, ma mère ne travaillait pas encore. Avec les allocations familiales, on vivait peut-être avec 6 000 ou 7 000 francs par mois, à huit.

M. : Dans une cité ?

H. : Non, dans une petite bourgade du nord de Perpignan, dans des petits pavillons ouvriers. Nous étions la seule famille Arabe du coin. Dans le voisinage, il y avait beaucoup de pieds-noirs, c’était la particularité du lieu. Cette longue parenthèse pour revenir à Prévert et son poème… À cette image du cancre qu’on met toujours au fond de la classe, qu’on réprimande trop, qui finit par regarder par la fenêtre, et ainsi s’évader… Je ne m’en souviens pas plus, je ne pourrais pas le réciter, mais j’ai ces images. J’ai dû voir mes sœurs se refiler le bouquin et se le réciter les unes aux autres. Et moi, tout minot, j’avais beau être le premier de la classe, je m’identifiais à ce cancre qui regarde à travers les vitres, les oiseaux, la liberté, par-delà la salle de classe… Parce que la vérité, c’est que je me suis vraiment beaucoup ennuyé à l’école. Et que je m’y suis souvent senti humilié…

M. : Dès tout petit ?

H. : Oui, je me suis vraiment et très vite beaucoup ennuyé… Et oui, j’ai le souvenir d’humiliations frontales. Parce que je suis Arabe, parce que je suis le petit Arabe premier de la classe aussi. Pour certains professeurs, c’était insupportable. En particulier un professeur de CM1, un ancien d’Algérie, qui enrageait que je sois premier de la classe et qui, pour ma promotion, avait spécialement créé un classement ex aequo : je ne pouvais pas être le seul premier de la classe, il fallait forcément qu’un autre, un élève blanc, soit premier avec moi ! C’était un prof qui avait une conception extrêmement fermée de l’enseignement et de la classe, qui créait des murs. Il nous avait divisés en groupes de niveau. Le premier, c’était pour les élèves méritants, les meilleurs. Le second, c’était pour la « classe moyenne ». Avec les troisième et quatrième groupes, on descendait vraiment vers les cancres, vers le zéro absolu ! Et dans le dernier groupe, on retrouvait tous les Arabes, les Gitans, les Portugais et les Espagnols… À l’inverse, dans les deux premiers groupes, on retrouvait les enfants des propriétaires terriens du coin, la fille du maire, la fille du médecin… Moi, j’étais le seul Arabe, et le seul fils de pauvre : l’intrus du groupe 1.

M. : Ta première expérience du racisme, c’est celle-ci ? C’est l’école ?

H. : Oui, et j’avais neuf ans. Ce prof, aujourd’hui encore, je me souviens de son nom, de son visage. Mais en CE1 aussi, j’avais sept ans, le prof était un ancien d’Algérie. Juste lui au moins, il était beaucoup plus retenu.

M. : Tu le savais dès cette époque, que c’étaient des anciens d’Algérie ?

H. : Non, je l’ai su après. Je ne comprenais pas encore, à cet âge-là tu ne comprends pas. Tu penses que l’adulte devant toi a toujours raison, même si parfois tu ne comprends pas… En CE1, ce prof, cet ancien de l’Algérie donc, m’apprenait que nos ancêtres étaient les Gaulois. Et ça, je ne comprenais pas… Ma première leçon d’histoire, c’est ça : Vercingétorix, avec des images d’Épinal façon Troisième République ! Cette histoire de France mythologique, bien homogène, avec ses Gaulois, ses Francs, puis ses Rois… Mais cette incompréhension, à l’époque, je la garde pour moi, bien profonde, bien enfouie. Je ne sais pas quoi en faire. Quand je quitte la salle de cours, mon premier souci, c’est d’aller taper dans le ballon ou de jouer à cache-cache. Et puis il y a eu cette leçon en CM1. Je m’en souviens bien, c’était un après-midi. Cours d’histoire. Généralement, le professeur se co
ntente de dicter la leçon ou de l’écrire directement au tableau. Mais là, exceptionnellement, il me demande d’aller écrire au tableau ce qu’il nous raconte. Il était question de la conquête de l’Algérie, de 1832 à 1847, de l’arrivée de l’armée Française jusqu’à la capitulation d’Abd-el-Kader. Soit le premier mouvement de l’expropriation et de la colonisation de l’Algérie par l’armée Française, avec tous les massacres, tous les crimes que ça implique…

M. : Mais ce n’est pas ces mots-là, expropriation, massacres, qu’il y a dans sa leçon

H. : Non : moi ce que je dois écrire au tableau, c’est une leçon à la gloire de la colonisation. Sur le coup, je ne vois pas du tout où est le problème : c’est moi qu’on envoie au tableau, et ça ne me pose pas de question. Au contraire, je suis même fier, c’est une récompense d’aller au tableau. Je me souviens même que je suis content alors d’écrire “Algérie” au tableau. On parle de l’Algérie, donc on parle de moi, et c’est même moi qui l’écris là. Ensuite, je retourne à ma place, et plusieurs élèves lisent à voix haute ce que je viens d’écrire. Là, je me sens mal, gêné. Je me souviens de ce que ça fait, de la marque que ça laisse. Une marque qui t’irradie le plexus, qui descend et t’irradie les jambes. Ce sentiment, cette sensation plutôt, elle a un nom, c’est la honte. C’est la première fois que j’ai ressenti la honte d’être ce que je suis, c’est-à-dire d’être Arabe, et de venir d’un lieu, qui, dans l’espace et dans le temps, est un lieu de vaincus, de gens défaits, qui sont en bas, qui ne gagnent jamais. Cet épisode, avec la première leçon sur « nos ancêtres les Gaulois », c’est le point de départ d’un sentiment négatif forgé sur soi-même. Pas sur une bêtise que tu fais quand tu es môme, pas sur un choix ou une maladresse, mais sur ce que tu es, sur toi-même.

Bien entendu, sur le coup, je n’ai rien compris. J’étais trop petit. C’est au moment de mon procès contre le Ministère de l’intérieur, en novembre 2004, avant le premier jugement en Correctionnelle, que tout ça m’est remonté. Mon avocat me proposait alors de me livrer à un exercice : lui écrire dix pages de ma vie, des anecdotes, des souvenirs, pour qu’il puisse préparer sa plaidoirie en croisant des éléments politiques avec des éléments biographiques. Et en écrivant, ce souvenir m’a explosé à la gueule, d’un coup.

M. : Tu penses à d’autres livres qui t’ont marqué ?

H. : Germinal, en 5e. C’est le premier livre que j’ai vraiment lu. Le premier pavé… J’avais une prof de français dont j’étais amoureux, ce genre d’amour platonique qu’on a dans l’enfance, une prof de français très maternelle, très « prof », et qui était communiste. Elle nous avait parlé de ce livre et de Zola, et je m’étais promis d’aller à la bibliothèque à la recherche du bouquin. Je tombe sur ce pavé ! Ca m’intimide sur le coup, je l’emprunte, et je renouvelle même l’emprunt plusieurs fois, de quinze jours en quinze jours, pour le lire jusqu’au bout. Au total, j’ai dû le squatter trois mois ! Mais je l’ai lu jusqu’au bout. Et ce dont je me souviens, c’est un des fils de la famille des mineurs, qui a eu un accident dans la mine. Il a une jambe paralysée à vie, qui l’empêche de retourner au fond de la mine. Et donc c’est un enfant qui, quand tout le monde est au travail, erre, rôde et explore les corons. J’ai gardé l’image de cet enfant qui sort d’une mine abandonnée et qui court au milieu des tas des charbons, en boitant. Et je pense que ça fait écho à mon père, qui a eu un accident de travail au début des années 1950, qui a dû rester un an à l’hôpital. Il a perdu sa rotule, il a une broche qui lui maintient la jambe, et il a toujours boité. Du coup, j’associe Germinal, les souffrances de la classe ouvrière, de ses personnages, aux souffrances de mon père. Pour moi, c’est celui-là « mon premier vrai livre ». Même si, au sens strict, le premier livre que j’ai lu, c’est Belle et Sébastien. Mais il m’a nettement moins marqué…

M. : Et le cinéma ? Quand et comment deviens-tu cinéphile ?

H. : Je ne deviens vraiment cinéphile qu’à la fac. Quand je m’inscris à la fac, j’ai une culture cinématographique minable.

M. : Mais suffisante pour aimer ça et t’inscrire en cinéma…

H. : Oui, j’ai en fait une culture cinéphilique qui vient de la télé. Il y avait bien sûr une salle près de chez moi, mais c’était toute une histoire pour y aller, et puis c’était cher. Ma culture, c’est vraiment la télé, « La dernière séance » d’Eddy Mitchell, le film du dimanche soir sur TF1… Les Westerns de Sergio Leone, les Charlie Chaplin… Et puis plus tard, au lycée, il y a Spike Lee. Do the Right Thing et Malcom X, que je vois en salle, en même temps que je découvre le rap, Public Enemy.

M. : Tu découvres le rap par quel biais, sur quels médias ?

H. : Il y a une émission de radio locale à Perpignan, animée par un disquaire qui à l’époque parvient à chopper des imports. Il y a aussi un magazine gratuit, L’affiche, qui devient ensuite payant, et puis Rapline sur M6. Et puis il y a une émission sur le câble, Yo ! MTV rap, qu’on va regarder à plusieurs dans un fast-food qui s’appelle « Les 3 F », les trois frites ! On découvre ça avec des copains du lycée et des voisins. Il y a Ali, et puis les autres, ce sont des Asiatiques et puis deux Français issus de la classe moyenne. Ca fédère : des Asiatiques, un feuj, deux franco-français… Je flashe assez vite sur Public Enemy, mais en passant d’abord par la « médecine douce » : un rap plus cool, plus mélodique, avec un contenu plus abstrait, plus pacifiste, comme A Tribe Called Quest, De La Soul, les Jungle Brothers…

M. : Avant ça, tu t’intéresses à la musique ?

H. : Non, pas vraiment. Je ne sais pas ce que c’est que la musique, je n’y ai pas accès. Par le biais de mes grandes sœurs, j’ai un peu écouté deux groupes de rock, U2, Sunday Bloody Sunday et Midnight Oil…

M. : C’est déjà de la musique engagée…

H. : C’est l’influence de mes sœurs, elles adoraient la chanson à messages, U2, Midnight Oil, Aznavour aussi.

M. : C’est moins engagé, Aznavour…

H. : Pour moi, c’est engagé, dans la mesure où il rend visible des gens qui jusque-là étaient invisibles. Il y a beaucoup d’immigrés ou d’enfants d’immigrés qui aiment Aznavour, parce qu’il parle de la Mama… Ce n’est bien sûr pas le même engagement que U2 ou Midnight Oil, qui eux réagissent par rapport à des événements, et qui rédigent même des manifestes, des appels à se rassembler et à lutter.

M. : Donc l’équation musique + engagement, c’est finalement aussi un truc qui te vient par le biais de tes sœurs ?

H. : Oui. Elles n’avaient pas la possibilité de sortir,
ma mère ne voulait pas. Elles ne pouvaient pas aller en boîte, fréquenter les réseaux du rock alternatif – c’était la grande époque du rock alternatif… Mais oui, par mes sœurs, il y une certaine sensibilité qui m’a été transmise : un goût du refus, de l’engagement… Je m’identifiais beaucoup à elles, donc aussi à ce qu’elles aimaient. Je voudrais insister là-dessus : je fais partie, avec mes frères et sœurs, de la première génération depuis au moins trois siècles, qui a eu accès à l’instruction, à l’écriture, à la lecture. C’est violent : ça ne va pas de soi de ne pas être là où tes origines sociales, géographiques et ethniques devraient te conduire. Nos parcours n’ont radicalement rien à voir avec ce que mon père a vécu… Mon goût pour les études, la lecture, c’est l’émulation créée par mes sœurs, qui étaient en révolte contre ce qu’elles appelaient « le beauf rebeu ». Ce personnage du « beauf rebeu », ou du « mec du bled », revenait souvent dans les discussions qu’elles avaient entre elles et que je captais. C’était une figure qui représentait à leurs yeux l’impossibilité pour elles de s’émanciper : le mec qui va venir du bled pour les épouser, se trouver des papiers, leur faire trois ou quatre mômes, et les enfermer. Pour elles, il était hors de question d’entrer dans ce cliché-là. À leur contact, j’ai donc connu très tôt la nécessité de la révolte, de la résistance à l’enfermement, ce refus d’un destin déjà écrit. Elles pouvaient passer deux heures à parler entre elles de leurs aspirations, de leurs craintes. Et même si je n’avais que cinq ou sept ans, même si je ne comprenais pas intellectuellement tout ce qui se jouait dans ces moments-là, je voyais des personnes que j’aimais se mobiliser, s’encourager dans l’idée qu’on ne doit pas se laisser faire. Leur refus du patriarcat, je crois que c’est le fondement de ma propre posture, de mes propres refus.

M. : Pour revenir à tes années de lycée, on est au début des années 1990, quand le rap français commence à vraiment émerger, avec le disque Rapattitude, IAM, NTM, et le gros succès de MC Solaar. Toi, tu écoutes quoi ?

H. : NTM et IAM. Pas Solaar. Pour moi, Solaar est quelqu’un qui s’intègre sans aucun problème à la société commerciale, à la télévision, qui va chanter à Sacrée Soirée sur TF1… Nous, à l’époque, on dit que c’est un faux, un sucker MC, un bidon. C’est de la variété.

M. : Les premiers discours politiques qui te marquent, c’est dans les films de Spike Lee, dans le rap, dans des livres ? Ou bien tu te politises sur des événements, comme les émeutes de Vaux-en-Velins (1990) ou Mantes-la-Jolie (1991) ? Comment ça se passe ?

H. : Il y a Vaulx-en-Velins, Mantes-la-Jolie, Sartrouville aussi avec le meurtre à la cité des Indes… Tout ça, je le vois à la télé. Ca compte beaucoup. Mais il faut revenir sur l’importance de Public Enemy pour moi. Elle est cruciale dans ma manière de concevoir le rap et tout ce qu’il véhicule. Tant sur le plan créatif et esthétique qu’au niveau du renversement des codes musicaux, de la déconstruction… C’est du free-jazz appliqué au sampler, de la virtuosité en termes de flow, de placement, de performance de MC… À l’époque ça surclasse toutes les écoles, tous les types de flow. Chuck D, c’est vraiment du très, très, très grand rap. Un deuxième aspect, c’est la capacité de ce groupe à tenir son espace, sa tribune, son expression, à la tenir pour lui, à être capable, d’album en album, d’installer une sorte de « temporalité Public Enemy ». Je veux dire que l’échéance, ce n’était pas les élections ou la rentrée scolaire, c’était la sortie des albums de Public Enemy ! C’était eux qui instauraient le rythme du temps. Quand j’étais en troisième, après Fear of a Black Planet, j’attendais le quatrième album, toute ma vie était rythmée par ça. Il y avait aussi les groupes que j’ai cités, et puis NWA (Niggaz With Attitude), Black Sheep, un très grand groupe, UTFO, Native Tongues… Il y avait plein d’écoles, vraiment mille façons de concevoir le rap. Il n’y avait pas l’uniformisation qu’on a aujourd’hui.

M. : Comment tu l’expliques, cette uniformisation ?

H. : C’est le poids surécrasant d’une recette qui marche et qu’on duplique pour faire de l’argent : le rap à la G-Unit, à la 50 Cents, qui repose en gros sur l’imaginaire du maquereau. Le gangster bodybuildé blindé de thune, avec les plus belles voitures et plein de putes à ses pieds… Un rap qui repose sur cette espèce de sur-virilité fantasmée, dont rien ne vient à bout, et qui en même temps est parfaitement à son aise dans les boutiques de luxe, dans les sphères de la haute bourgeoisie et des défilés de mode. Bien entendu, le personnage du gangster existe dans le rap avant que l’industrie ne s’en empare. Il a toujours existé : c’est le pimp, le maquereau tel que le ghetto l’a produit. Mais au départ ce n’est rien qu’un gagne-petit, un pauvre, qui finalement se met quatre couches de vernis et des plumes dans le cul pour paraître excentrique et se donner l’air d’échapper à l’environnement dont il est issu – et auquel il n’échappera jamais. C’est une figure de la domination : l’esclave qui assume son statut, comme dirait Malcom X. Le pimp, il fait avec les armes du maître et un peu d’excentricité ce que le maître attend de lui. Ce serait vraiment intéressant de retracer la généalogie du pimp, parce que c’est devenu plus qu’un personnage ou un imaginaire : presque une institution. Pour des générations de mâles noirs ou latinos, c’est un possible, comme une voie toute balisée, qui mène certes à la prison mais elle est tolérée. Et dans ce projet-là, il y a aussi pour des mecs frustrés du ghetto la possibilité d’exprimer enfin et à l’excès sa libido masculine.

M. : Un parcours d’intégration, en somme.

H. : En quelque sorte, oui. Mais c’est surtout l’industrie du disque qui s’est saisie de cette image-là et elle l’a hypertrophiée, extrapolée, spectacularisée. On peut dater tout ça. Le premier gangsta rap, c’est la seconde moitié des années 1980. Un rap qui reste politisé : c’est celui qui écoute Public Enemy et qui se dit « Putain, ces mecs, ils ont des couilles ! Ok, je suis une caillera, mais je peux leur ressembler ». Les premiers, c’est Schooly D, à Philadelphie, et c’est NWA, Ice Cube, Easy E, Dr. Dre, Eric B & Rakim. C’est la quintessence d’un gangsta rap politisé, avec cette espèce de conscience intuitive et cette intelligence de la rue qui souligne et dénonce en même temps l’arrière-fond social : « you have to make a living », tu dois créer les conditions de ta subsistance par des voies que la morale ou certains codes sociaux réprouvent. La posture de gangster est un peu esthétisée, mais ce n’est pas aussi poussé que 50 Cents ou même que Snoop Dogg. Il n’y a pas encore cette espèce de cynisme absolu, déchaîné, cette fierté d’être un mec qui est propriétaire de 15 limousines, 15 villas et 150 putes…

M. : Le moment où cette première génération de gangsta rap émerge, c’est quand tu as 15 ans… À l’époque, ces groupes t’intéressent ou tu restes sur des groupes plus politiques du type Public Enemy ?

H. : N
on, moi ce qui m’intéresse, c’est la puissance du verbe, c’est l’autorité du sens, de l’intelligence, la conscience du ghetto. C’est les Black Panthers, Public Enemy et Malcom X, plus encore que Martin Luther King. Et en particulier les Black Panthers… Public Enemy m’amène à Malcom X et aux Black Panthers et en fouillant un peu les Black Panthers, je me familiarise avec la figure de Bobby Seale, Huey Newton, etc., et c’est par ce biais que je reviens vers l’Algérie. En lisant des interviews et des textes des Black Panthers, je découvre que pour de nombreux mouvements révolutionnaires, l’exemple de la révolution algérienne a été, pendant les années 1960, le fer de lance de la lutte anti-coloniale. Ce sont les Black Panthers qui m’apprennent l’existence de Frantz Fanon, à 17 ans et je lis Les Damnés de la Terre pendant ma première année de fac. Et ça me bouleverse. Tout est lié : ce que Fanon analyse, le processus de colonisation, de négation de la moitié de l’humanité, toute cette entreprise génocidaire… Tout ça, je le trouve chez les Panthers, puis Fanon, qui m’amène lui-même à Aimé Césaire, et là encore, je reviens sur l’Algérie… Je me dis qu’il faut que j’aille voir de plus près ce qui s’est passé, il faut que je sache. J’apprends l’existence des massacres d’Octobre 1961, du massacre de Sétif, de tous les autres massacres, en lisant notamment Massacres coloniaux d’Yves Bénot. Je découvre aussi les Éditions Maspero, les textes de Stokey Carmichael, tous les écrits des mouvements révolutionnaires africains ou noirs américains, le Che, Kateb Yacine… Et j’arrive à Marx, via Césaire qui le cite directement dans Le Discours sur le colonialisme.

M. : Donc Marx, tu ne le découvres pas au lycée, en philo !

H. : Non, la philo en terminale C, c’était le défouloir ! Et de toute manière, jamais je n’ai entendu parler de Marx à l’école. J’ai entendu parler de Hitler, de Louis XIV, de François 1er, mais jamais de Marx ou de Lénine.

M. : Est-ce que tu participes à des mobilisations collectives sur la fac ?

H. : Oui, d’abord je suis avec intérêt le mouvement de décembre 1995, je participe à la grève, mais c’est quand j’arrive à la cité U de Nanterre que je deviens vraiment actif. Je suis président d’une association des résidents des Cités U et je milite sur la question des étudiants sans-papiers, j’organise des cycles projections-débat, des concerts… J’ai aussi programmé la représentation d’une pièce de théâtre, des textes de Kateb Yacine, par son neveu.

M. : Et avant ça, tu n’avais jamais participé à des mouvements collectifs ? Les mouvements lycéens, à Perpignan ?

H. : Non, j’avais esquivé. J’allais au square écrire des textes de rap. J’étais content, ça me permettait de sécher les cours, mais je ne me sentais pas concerné. Peut-être qu’on n’avait pas su m’en parler d’une manière telle que j’y trouve un intérêt.

M. : Saint-Bernard, tu y as participé ?

H. : J’y suis allé, j’ai participé aux manifs. L’évacuation s’est passée en été pendant que j’étais en vacances chez mes parents, donc je l’ai simplement vue à la télévision, mais c’était incontournable. J’avais beaucoup d’admiration pour les sans-papiers et la lutte qu’ils osaient mener : cette sortie de l’ombre, pour poser eux-même leur problématique, s’organiser eux même et apporter eux-même des mots d’ordre, en refusant le paternalisme. Ça, c’est une analyse que je fais, mais que j’emprunte aussi au mouvement des sans-papiers, qui, en même temps qu’une lutte, est aussi une analyse des meilleures conditions pour mener cette lutte et parvenir à ses fins.

M. : C’est Saint Bernard qui te sensibilise à la question des sans-papiers, ou c’est un problème que tu as déjà rencontré sur la fac avec des étudiants sans-papiers ?

H. : Avant même que je croise les étudiants sans-papiers, il y avait des sans-papiers dans ma famille. J’ai deux oncles et une tante qui ont tenté leur chance et Waraq, papier en arabe, c’est un mot que j’entendais tous les jours. C’est quelque chose qui se joue directement dans ma famille, et qui est un drame. Je me souviens comment mon oncle s’est fait courser à travers champs par des gendarmes et a finalement préféré se laisser arrêter plutôt que de plonger dans la rivière… J’avais neuf ans, j’ai vu le fourgon de la gendarmerie arriver chez moi avec mon oncle menotté et ils sont venus récupérer ses affaires. Donc, toutes ces questions-là n’ont jamais été des découvertes, j’ai biberonné à tout ça. Ce que j’ai découvert plus tard, c’est la dialectique, une certaine manière de problématiser et d’inscrire ce vécu dans le politique et dans l’histoire. L’histoire très immédiate, très fraîche, mais aussi celle que tu comptes en siècles.

M. : Et pour les rapports avec la police, c’est la même chose ? Tu as déjà vécu des embrouilles avec eux avant de le problématiser politiquement ?

H. : Il y a justement cette histoire avec mon oncle, déjà. Et puis une histoire qui est arrivée à mon père pendant la guerre d’Algérie et qu’il m’a racontée quand je me suis mis à l’interroger sur ce passé. Il y avait eu une ratonnade organisée par des flics et des civils dans les cabanons où il dormait et mon père a été sauvé par un ami ouvrier qui l’avait prévenu, qui lui avait dit de ne pas rentrer chez lui ce soir-là.

M. : On arrive à la création de la Rumeur…

H. : C’était en 1995, pendant le mouvement de novembre-décembre. Mais mon premier texte de rap remonte à 1989. C’était sur la libération de Mandela.

M. : Tu faisais des scènes, tu avais enregistré des trucs ?

H. : J’avais fait quelques maquettes et deux-trois scènes locales. Mais je vivais surtout ça dans mon coin, en solitaire. À cette époque, mes sœurs ne sont plus à la maison et je ne partage ma passion pour le rap ni avec mon frère ni avec ma petite sœur. C’est mon truc à moi, mon territoire. C’est ma contre-culture, aussi. Je ne le partage qu’avec ma famille d’adoption, le Posse, les copains de l’école ou du voisinage qui ont la même passion et qui eux aussi s’essaient au rap. Ce qui m’a toujours et tout de suite plu dans le rap, c’est que je maîtrise les mots. Je maîtrise la langue, et personne ne me met à l’amende avec des mots. Je ne laisse à personne le droit de m’humilier avec des mots. C’est quelque chose de très fort, aussi bien dans le rap américain que dans le rap français : cette fierté de maîtriser la langue, d’avoir les mots dans ta bouche, comme des balles dans un pistolet, de tuer avec des mots. À tel point que mes héros, mes icônes, Chuck D, NTM, IAM, si on parlait mal d’eux, je me battais, pour demander des excuses ! Pour moi c’était tout, il n’y avait rien d’autre.

M. : En France, c’était IAM et NTM ?

H. : Oui, rien d’autre.

M. : Pas Ministère Amer ?

« spip »>H. : Après, mais je les trouvais trop en-deça de leur prétention. Ils prétendaient faire mieux que NTM, ils prétendaient être les Public Enemy français, mais ils n’en avaient pas le talent. Même si 95 200 est un bon album, leur meilleur – justement parce que c’est eux, que ça leur ressemble : Stan-Smith et Lacoste, avec pas beaucoup de conscience politique mais avec un vrai instinct de survie du quartier. La fierté de maîtriser les mots, c’était NTM et IAM. Ministère Amer, ils étaient trop prétentieux, trop lascars pour ça. Leur truc, ce n’était pas les mots, c’était l’attitude, la provocation. Moi j’adorais IAM, parce que j’écoutais un texte d’IAM et il fallait que j’ouvre le dictionnaire dix fois ! Je sentais en eux des gens qui me voulaient du bien, qui m’ouvraient, qui m’émancipaient. Quand j’entendais trop d’insultes dans un texte de rap, ça ne m’intéressait pas. Je connaissais mais ça m’intéressait moins, j’attendais autre chose, je voulais m’ouvrir à d’autres codes que les miens.

M. : En même temps, quand il n’y a plus aucun mot ordurier, comme chez Solaar, ça te posait problème aussi. Tu me disais que dans les textes de La Rumeur, vous teniez aussi à la dimension ordurière, que vous ne vouliez pas vous faire « solaariser ».

H. : Oui, parce que Solaar, ce n’était pas un combattant. Même si rétrospectivement, son premier album (Qui Sème le Vent récolte le tempo) est sublime, c’était un album qui d’emblée, à l’époque, avait vocation à faire partie d’une anthologie de la chanson française.

M. : Sur le moment tu le rejettes, justement à cause de ce côté « anthologie de la chanson française », mais après coup, tu lui reconnais des qualités ?

H. : Je le rejette à l’époque parce que Solaar ne porte pas du tout cette espèce de fierté des quartiers populaires qui veulent dépasser leur misère, renverser la perspective et mettre en cause la société. Pour moi, c’est ça le génie, le bouleversement, la révolution du rap : cette inversion du regard. Ce n’est plus la société et les médias dominants qui regardent l’immigration ou les jeunes de quartiers, ce sont les jeunes de ces quartiers qui regardent la société et qui donnent leur avis. C’est un renversement symbolique inouï. À côté, MC Solaar, c’était de la chansonnette. C’était un individu sans aucune prétention, qui faisait des petites chansons, des petits calembours.

M. : Alors les mérites que tu lui trouves rétrospectivement, c’est quoi ?

H. : C’est d’avoir persisté dans sa solitude ! Au niveau de l’écriture, c’est quelqu’un qui a su rester dans ses thèmes à lui, qui a défendu son univers, sa singularité. Il a vraiment écrit de beaux textes. Des morceaux comme « Armand est mort », ou « La concubine de l’hémoglobine » sont des chefs-d’œuvre. Et puis au niveau du son, incontestablement, c’est intéressant. Qui Sème le Vent, c’est même mieux que certains albums de Tribe Called Quest.

M. : Vous vous rencontrez avec Ekoué quand tu es à la fac et parallèlement aux études et à l’activisme, vous faites de plus en plus de rap.

H. : J’ai rencontré Ekoué chez des petits disquaires. On était des rats de magasins de disques, on fouillait partout pour choper des vinyles, des imports, etc. On n’était pas nombreux, 200 ou 300 sur Paris, à fréquenter les mêmes lieux, à monter de banlieue vers Paris pour ça, pour écumer les petits concerts, les petits disquaires underground… La Rumeur, c’est vraiment quelque chose de typiquement parisien. Je viens de province, Ekoué de banlieue, mais c’est à Paris qu’on a fourbi nos armes.

M. : À quels endroits, précisément ?

H. : Chez des disquaires donc. Et puis dans des petits concerts underground, notamment au Baiser Salé, un club de jazz qui faisait des après-midi rap, où n’importe qui pouvait venir et prendre le micro… Ekoué avait déjà son groupe, tandis que moi j’éditais quasi seul un petit fanzine de hip-hop qui s’appelait De l’encre, où je chroniquais des disques et où j’interviewais des acteurs de la scène hip-hop. Et puis un jour, en 1994, je vois Ekoué à Créteil avec son groupe. Je suis allé le voir après le concert pour lui proposer une interview. On s’est revu chez lui, on a parlé de nos textes. Et à un moment, il me met un instru et me dit « Vas-y, rappe ! ». On a passé toute une nuit tous les deux à déambuler dans les rues de Paris, à discuter et à rapper. Un mois plus tard, Ekoué m’a présenté Mourad, Philippe, et puis Gérald et Mehdi, les musiciens. Tout a commencé comme ça.

M. : Dès le départ vous tombez d’accord avec Ekoué et les autres membres du groupe sur une certaine idée du rap, de sa dimension sociale, politique ?

H. : Oui. Ce que je viens de raconter, ce n’est pas tant une anecdote que ça. La création de la Rumeur est l’aboutissement d’heures de marche nocturne dans Paris, pendant lesquelles on a beaucoup remué et échangé sur nos conceptions du rap. Notre maître mot, c’était réappropriation. On estime faire partie de ces populations auxquelles on a tout pris, pas uniquement ici et maintenant, mais aussi hier et ailleurs, et ce sentiment s’inscrit immédiatement dans le type de rap qu’on veut faire. Quelque chose qui est de l’ordre du retour sur tout ce qu’on ne nous a pas dit, tout ce qu’on nous a pris, tout ce qu’on nous cache, tout ce à quoi on nous prédestine… Avant qu’on enregistre notre premier disque, avant d’inaugurer la Rumeur, avant même d’écrire la première rime, il y a cette dialectique : nous sommes des dominés qui affirment ne plus l’être et qui veulent avancer comme tels. Il s’agit pour nous de renverser la vapeur, ce qui passe par la réappropriation de la parole, donc des mots, donc de l’espace public. Et donc aussi des moyens, des outils pour s’installer en toute indépendance dans l’espace public. Ca veut dire créer notre groupe, oui, mais ça nous met aussi devant l’idée de fonder notre propre label. On a mis six ans pour ça, mais on l’a fait. Il a fallu apprendre plein de choses, comprendre ce qu’est un contrat de production, ce qu’est une SARL, une maison de disque, et même ce qu’est faire un disque… Bref, se professionnaliser : comment on fait une tournée ? Qu’est-ce que c’est que rapper devant 5 000 personnes ? Qu’est-ce que c’est que la texture d’une voix ? Qu’est-ce que c’est que le coffre, que rapper avec le ventre, gérer son timbre ? Aujourd’hui on a notre label, on est les maîtres à bord, on peut se passer d’un producteur et d’une maison de disque. On peut aller directement de nous au public en passant par notre disque. Pareil pour la scène : on produit 60 % de nos concerts.

M. : Toute la partie gestion, vous la prenez en charge vous-même ?

H. : Oui, il y a depuis le début des gens dans le groupe dont c’est le rôle. Il y a un manager, Rissno, qui a centralisé toutes ces questions, et puis Mehdi, qui était gérant du label en plus d’être un des programmateurs. Et tout ça, on l’a appris sur le tas. C’est comme répondre à des interviews, se tenir sur scène, tenir la note, tenir sa voix : on apprend par la pratique, par l’expérience, et pui
s aussi en imitant, en prenant exemple sur ce qui se fait de mieux. C’est une école buissonnière… Je ne dis pas qu’un autre type d’apprentissage serait un non-sens, mais j’ai presque envie de le dire ! Le rap, ça s’apprend hors-cadre. C’est né comme ça et il faut que ça le reste. Il faut que l’élan moteur du rap vienne toujours du quartier. Quand je dis hors-cadre, ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas un minimum rationaliser la démarche – on n’a pas cessé de le faire. Mais on ne délègue à personne le droit de nous dire ce qu’il est bon ou pas d’écrire, de rapper, quelle sonorité il est bon ou pas de faire entendre. C’est à toi de l’apprendre, d’aller le trouver dans la rue, dans le monde, dans l’expérience, en studio… Les gens qui ont des choses à nous apprendre, ce sont des gens qui ont des choses à nous dire sur la manière de rendre nos outils plus efficaces. Les autres, je ne les écoute pas.

M. : C’est qui, les autres ?

H. : Ça peut être les radios, les directeurs artistiques, tous ceux qui prétendent diriger ton travail.

M. : Par exemple, quand vous avez signé avec une major, EMI, ils vous ont fait des remarques ?

H. : Non, jamais. Mais il faut dire qu’ils nous ont signés en connaissance de cause. On avait déjà sorti notre trilogie en indépendants, ils savaient qui on était. Après de longues discussions, on leur a dit ce qu’on entendait surtout ne pas dire et surtout ne pas faire et ce vers quoi on tendait. En plus, à l’époque, on a vraiment mis les points sur les i parce qu’on était très remontés. C’était l’explosion du rap archi-commercial, de Skyrock… C’est la période post 1998, juste après la coupe du Monde.

M. : Justement, qu’est-ce qui se passe dans le rap, et autour du rap, entre le début des années 1990, Solaar, IAM, NTM, et cette période d’euphorie post-Coupe du Monde en 1998 ?

H. : Au début des années 1990, le rap représente un microcosme et une microéconomie, avec un disque d’or pour Solaar mais quasiment rien à côté. À l’époque, NTM et IAM ne vendent que 10 000 ou 15 000 exemplaires, pas plus. Il y Rapline sur M6, mais c’est assez marginal, c’est juste une heure chaque samedi, avec des ressucées de clips qui ont déjà un ou deux ans, ce n’est pas à la page. Le rap reste marginal jusqu’en 1995. Après l’élection de Chirac en 1995, Toubon devient ministre de la culture et il fait cette loi sur les quotas de chanson française sur la bande FM, qui produit indirectement un nouveau marché, dans lequel les gens de Skyrock s’engouffrent. Puisqu’ils sont obligés de passer 50 % de chanson en français et qu’ils ne savent pas quoi passer, ils décident de jouer la carte du rap à fond, alors que jusque-là ils l’avaient complètement ignoré. C’était une radio rock, pop, new-wave, disons de la musique de centre-ville et du jour au lendemain, ils se déclarent « numéro un sur le rap » ! À partir de là, c’est fini : on vient d’inventer un canal pour parler à la jeunesse des quartiers, pour la tenir à nos lèvres, et donc on va formater quelque chose à destination des quartiers.

M. : Les artistes qui profitent de ce boom, c’est qui ?

H. : C’est la consécration des anciens, NTM, IAM. Secteur A, Doc Gyneco, tout un rap qui accompagne le rêve éveillé de l’intégration, de la France black-blanc-beur. C’est aussi la première vague R & B, et ce moment où la culture « bourgeoise-décalée » du centre-ville accueille en son sein le rap et la banlieue. On n’est pas encore dans la montée en puissance du discours sécuritaire, ça commence mais ce n’est pas encore hégémonique. On est toujours dans les années post-SOS Racisme, dans la tolérance bon enfant, l’éloge de la « mixité », de la « diversité », du « vivre ensemble malgré nos différences ». C’est une période détestable. Nous, ça nous donne de l’urticaire. Et c’est justement à ce moment-là qu’on a la possibilité de signer avec une major. On leur dit clairement qu’on ne veut pas manger de ce pain là. On aurait pu dire oui et manger… On aurait pu faire comme la Fonky Family, on aurait pu être « le groupe de la banlieue Ouest », ou « un groupe de mecs qui viennent de la fac » On n’avait qu’à signer, on aurait été propulsé. Mais on a dit non, parce que ce qui nous fait vibrer, et ce qu’on veut proposer, c’est quelque chose d’alternatif, de politisé, qui ne veut être complaisant ni avec l’industrie, ni avec les institutions, ni avec la gauche. On s’est fait beaucoup d’ennemis, mais on a fait ce qu’on voulait. Quelque chose de vraiment nouveau. Parce que personne dans le rap n’avait articulé l’immigration avec l’histoire du colonialisme comme on l’a fait. Personne ne rendait hommage à l’immigration de cette manière là. Il y avait plutôt comme un nihilisme dans le rap, un certain culte de la génération spontanée, un côté punk. Il n’y avait pas cette volonté d’aller plus loin. Nous, on s’est clairement positionné, on a clamé qu’on n’était pas les « beurs » ou les « blacks » des années SOS. On m’a demandé un jour comment je qualifiais mon rap et j’ai répondu que c’était « du rap de fils d’immigré ». Notre concept, c’était celui-là précisément. Je suis un peu gêné de le dire mais vraiment, jusque-là, cette analyse n’existait pas.

M. : Il y avait quand même Fabe, qui parlait de la colonisation et du Code noir…

H. : Oui, mais c’était livresque, ce n’était pas vécu. Et c’était après nous. Nous ne sommes pas les premiers à avoir fait référence à l’immigration, mais les premiers à l’avoir inscrit dans une histoire, à être sortis du folklore. Jusque-là, le rap français mêlait l’imaginaire du rap américain et l’imaginaire du rock alternatif français, avec un petit plus qui tenait à la sensibilité de Joey Starr, d’Akhenaton ou de Kenzy du Ministère Amer. Nous, ce qu’on a apporté, c’est la réappropriation d’une histoire : on n’est pas les héritiers de SOS Racisme ! On est les premiers dans le rap à avoir défoncé SOS Racisme, les premiers à avoir tordu le coup au discours anti-raciste bon enfant, récupérateur, mièvre du PS.

M. : À ce propos, on n’a pas parlé du MIB, mais c’est une rencontre importante…

H. : Oui, c’est très important. Le MIB, le mouvement des sans-papiers, les mouvements autonomes issus de l’immigration… C’est tout ça qu’on a injecté dans la Rumeur. Fini les pères blancs ! On n’est pas là pour nourrir la bonne conscience du blanc qui se sent coupable. On a posé des questions d’ordre politique, social, et interpellé la société française sur ce qu’elle a fait à nos parents, à nos grand-parents, sur ce qu’elle a fait en Afrique depuis cinq siècles et sur ce qu’elle nous doit. Je fais du rap de fils d’ouvrier et de fils d’immigré. Ne me parlez pas de Skyrock ! On a dit tout ça à EMI et ils nous ont fait confiance. Ils nous ont laissé carte blanche. Il faut dire qu’avec la trilogie, on avait vendu 50 000 exemplaires sans promo, sans rien.

L’entretien s’arrête ici. Les trois heures ont filé sans qu’on ait eu le temps d’évoquer les trois passionnants albums de La Rumeur (L’Ombre sur la mesure, Regain de tension, Du cœur à l’outrage), ni le magnifique projet Angle mort, coréalisé par Hamé, la rappeuse Casey et le guitariste Serge Teyssot-Gay (à paraître en janvier 2009), ni l’incroyable et interminable Affaire Sarkozy vs Bourokba. Nous nous donnons donc rendez-vous pour la suite « une prochaine fois ».