Camila Rolando Mazzuca revient sur l’histoire et les enjeux du mouvement pour la justice climatique afin d’éclairer les événements autour de la COP de Paris.

La Convention Cadre des Nations Unies pour le Changement Climatique (CCNUCC) est entrée en vigueur en mars 1994 et compte aujourd’hui 196 Parties ou États signataires (195 pays plus l’Union Européenne). Elle demeure à ce jour le principal instrument de coopération entre États pour faire face au changement climatique. Son objectif est « de stabiliser, conformément aux dispositions pertinentes de la Convention, les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». La Convention Cadre met en place des négociations interétatiques annuelles : les Conférences des Parties (COP).

La COP de Paris a une importance particulière. A la COP de Durban en 2011, les Parties ont en effet désigné la COP21 comme le moment où devait être ratifié un accord pour remplacer le Protocole de Kyoto, premier et unique accord global juridiquement contraignant portant sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GAS), lorsqu’il arrivera à expiration en 2020. Les COP de Varsovie en 2013 et de Lima en 2014 ont essentiellement servi à préparer le terrain de l’accord de Paris. Pour être significatif, l’accord ratifié lors de la COP21 devra rassembler bien au-delà des signataires actuels du Protocole, qui concerne actuellement moins de 20% des émissions de GAS dans le monde.

Bien qu’exclu du processus décisionnel officiel qui reste l’apanage des Etats, le mouvement pour la justice climatique est un acteur important de la « gouvernance climatique globale » qui comprend un éventail élargi de participants tels que la communauté scientifique et les acteurs issus de la société civile. Les différentes initiatives se revendiquant de la justice climatique partagent une même analyse des négociations qui ont lieu au sein de la Convention Cadre (CCNUCC) : celles-ci sont incapables d’aboutir aux changements nécessaires car elles laissent intactes les racines systémiques de notre civilisation du « pétro-marché »[i] fondée sur la croissance économique et sur la consommation des énergies fossiles et des ressources naturelles. Le mouvement pour la justice climatique prône au contraire un contrôle local des ressources et la reconnaissance d’une dette écologique des pays du Nord envers les pays du Sud.

Lors de la COP à Paris, les membres et alliés de la « Campagne Globale pour exiger la Justice Climatique » (Global Campaign to Demand Climate Justice, GCCJ) se réuniront deux fois par jour au Bourget. Deux autres lieux de rassemblement feront également entendre la voix de la justice climatique: le Sommet citoyen pour le climat organisé à Montreuil par la Coalition Climat 21, et la Zone d’action pour le Climat au Centre Cent-Quatre.

La répression qui frappe actuellement à Paris les militant.e.s et les organisa.teur.trice.s du mouvement bride leur impact sur les événements et marginalise leur revendications. Elle est la source de tensions entre les membres qui souhaitent braver l’interdiction de manifester et ceux.celles qui cherchent à innover dans les façons de se mobiliser. La violence de ces actions policières s’inscrit dans une histoire plus longue de lutte du mouvement pour la justice climatique contre les orientations néolibérales qui guident les solutions adoptées jusqu’ici au problème du réchauffement. Comprendre les événements qui vont se dérouler à Paris ces prochains jours demande de revenir sur cette histoire et sur ses enjeux.

Le néolibéralisme du discours onusien sur l’environnement et les mécanismes flexibles du Protocole de Kyoto

En 2012, la Déclaration du Sommet de la Terre Rio+20 (organisé par les Nations Unies) a repris le concept d’« économie verte ». Ce concept affirme qu’il existe des formes de croissance économique « à basse teneur en carbone » compatibles avec la protection de l’environnement : verdissement et développement iraient en réalité de pair. Les questions environnementales se retrouvent ainsi privées de toute dimension politique au profit d’un discours technocratique qui s’en remet aux mécanismes de marché et aux innovations technologiques.[ii] Ce processus de dépolitisation est caractéristique de l’ère néolibérale, qui redéfinit la gouvernance pour en exclure toute forme de contrôle public.

Le Protocole de Kyoto exprime également une vision néolibérale de la gestion du problème climatique. Conclu en 1997 pendant la COP3, à l’origine il engageait (en vertu du principe de responsabilités communes mais différenciées) les 38 pays industrialisés qui l’avaient ratifié (pays dits « de l’Annexe I »[iii] à réduire avant 2012 leurs émissions de gaz à effet de serre de 5% par rapport à leur niveau de 1990. Au cours de la dernière nuit des négociations, et sous la pression des Etats-Unis, le Protocole a incorporé deux « mécanismes de flexibilité » : le marché carbone, et le mécanisme de développement propre (MDP). En permettant le transfert de « crédits d’émission » entre acteurs économiques, ces deux dispositifs permettent (aujourd’hui encore) aux pollueurs de faire baisser le décompte de la quantité de gaz à effet de serre qu’ils émettent sans pour autant procéder directement à une réduction de leurs émissions.

Ainsi, l’Union Européenne se félicite d’avoir réduit ses émissions de 23% en 2014 par rapport au niveau de 1990. Mais ce nombre n’indique pas une réduction en valeur absolue car il inclut dans cette baisse les « crédits d’émission » obtenus via les « mécanismes de flexibilité » que l’UE a mis en place.

Le premier de ces mécanismes est le marché du carbone européen (l’EU-ETS, ou European Union Emissions Trading System). Il permet aux « acteurs économiques européens majeurs pollueurs »[iv] (les Etats et les entreprises privées les plus polluantes) d’acheter leurs droits à polluer. Les principaux pollueurs bénéficient donc d’une forme d’autogestion de leurs émissions. Ce mécanisme transforme d’autre part le problème climatique en une opportunité d’investissement pour les marchés financiers[v], en instituant un nouveau droit de propriété : le droit à polluer l’atmosphère.[vi]

Le second mécanisme concerne les acteurs économiques qui ne sont pas « majeurs pollueurs ». Pour atteindre les objectifs de réduction fixés annuellement par l’Union Européenne, ces acteurs peuvent se servir du Mécanisme de Développement Propre (MDP). Grâce au MDP, un pays membre de l’Annexe I peut recevoir des « crédits d’émission » s’il finance dans un pays non membre un projet supposé réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le calcul des réductions effectivement réalisées par ces projets demeure fortement contesté. Par ailleurs, les projets financés font l’objet d’un suivi très insuffisant, comme l’a montré le récent scandale des centrales de charbon financées en Chine grâce à des fonds européens de développement propre.

Malgré les dysfonctionnements avérés du Protocole, aucun nouvel accord n’a été signé pour le remplacer après 2012. La COP18 à Doha en décembre 2012 l’a simplement reconduit jusqu’au 31 décembre 2020. L’accord de Paris, s’il est signé, n’entrera donc pas en vigueur avant cette date. L’Australie, le Canada, le Japon et la Russie n’ont pas accepté de renouveler leur signature du Protocole et se refusent à tout engagement de réductions avant 2020, tout comme les Etats-Unis qui n’avaient déjà pas ratifié le Protocole en 1997.

Le mouvement pour la justice climatique : convergence des contestations sociales et multiplicité des échelle de mobilisation

La justice climatique transpose d’abord des revendications des mouvements pour la justice environnementale à la question du changement climatique : « Le cri pour la justice climatique, [est] la justice environnementale appliquée à la problématique du changement climatique » écrivent Ronald Sandler et Phaedra Pezzulo dans leur ouvrage paru en 2007, Environmental Justice and Environmentalism.[vii]

Les mouvements pour la justice environnementale regroupent une variété de mobilisations de communautés locales activement opposées au développement d’activités polluantes ou extractivistes et à l’appropriation de leurs territoires ou de leur ressources par des acteurs privés ou étatiques. L’une des mobilisations les plus emblématiques à dénoncer ce racisme environnemental a vu le jour en 1982 aux Etats Unis, dans le comté de Warren en Caroline du Nord. Aux trois-quarts afro-états-uniens, les habitant.e.s de Warren County s’étaient opposé.e.s à l’enfouissement sur leur territoire de 60 000 tonnes de boues contaminées au PCB par la société de recyclage Ward PCB Transformers Company. Aujourd’hui, les mouvements pour la justice environnementale sont nombreux dans les pays du Sud. Ils sont portés surtout par des groupes sociaux marginalisés ou isolés, comme certaines communautés indigènes ou paysannes menacées par la marchandisation de leur environnement.[viii]

A des échelles différentes, le mouvement pour la justice climatique et les mouvements pour la justice environnementale luttent contre les mêmes acteurs et partagent un même souci de lutter contre les inégalités engendrées pas les mécanismes de marché. Le premier acteur social à avoir utilisé le terme de « justice climatique » est Corporate Watch, une ONG californienne, dans son rapport de 1999 Greenhouse Gangsters vs. Climate Justice[ix] à propos de la dimension globalisée des mouvements environnementaux. La lutte pour la justice climatique y est présentée comme rassemblant le combat des activistes environnementaux états-uniens contre le réchauffement climatique et le combat de populations locales dans des pays du Sud contre l’extraction pétrolière qui mettait en péril leurs moyens de subsistance.[x]

En dénonçant haut et fort le caractère néolibéral du Protocole de Kyoto, le mouvement pour la justice climatique articule de la même façon les discours et revendications anticapitalistes de l’altermondialisme à la question du réchauffement climatique.[xi] Le mouvement altermondialiste s’est structuré dans les années 1990 en opposition aux politiques néolibérales portées par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et au renforcement du rôle de la finance et des institutions financières dans l’économie mondiale. De ce point de vue, le mouvement pour la justice climatique serait « l’étape suivante du processus de luttes sociales mondiales (…) [entreprises] il y a 10 ans »[xii]. En particulier, les modes d’action et la structure militante du mouvement pour la justice climatique emprunte au mouvement altermondialiste. La base militante est tout aussi hétérogène en termes à la fois sociaux, générationnels et culturels, et, comme l’altermondialisme, il s’agit d’« un mouvement des mouvements » ou encore d’un « réseau de réseaux » – fruit du regroupement de mouvements sociaux divers aux liens distendus dans le temps et dans l’espace.[xiii]

Le mouvement pour la justice climatique se revendique d’autre part « global local »: si le réchauffement climatique est un phénomène planétaire, ses conséquences sont combattues localement. La capacité du mouvement à se projeter à une échelle globale dépend ainsi de son enracinement local et régional tandis que le local est influencé à son tour par les dynamiques globales.[xiv] Ses membres communiquent par le biais de « réseaux d’information fondés sur des croyances communes »[xv] et se retrouvent pour former des « coalitions critiques […] utilisant principalement des formes non conventionnelles de participation »[xvi]. Les COP représentent ainsi l’occasion principale pour le mouvement de déployer ses stratégies de contestation à l’échelle globale.[xvii]

Le rôle des réseaux présents dans le pays hôte est cependant primordial pour l’organisation de la contestation lors des COP. La mobilisation à Copenhague en 2009 doit ainsi en grande partie son succès aux préparations effectuées par le Civil Society’s Climate Forum, regroupant 21 organisations environnementales et sociales danoises et bénéficiant du soutien de plus de quarante ONG et associations internationales. Au contraire, l’incapacité des associations mexicaines à surmonter leurs divergences a pesé de façon négative sur la mobilisation lors de la COP16 à Cancún en 2010.

Brève histoire de la naissance du mouvement

La première initiative globale de contestation de la gouvernance climatique a été organisée en 2000 par l’ONG états-unienne Corporate Watch qui, pendant la COP6 à la Haye, s’est réunie avec d’autres organisations et associations au cours d’un sommet parallèle pour dénoncer l’influence des multinationales sur les négociations et les lobbies à l’origine de l’adoption du Protocole de Kyoto. De cette rencontre est née la coalition Rising Tide formée par un réseau de groupes anglophones d’Amérique du Nord (notamment Earth First !), d’Europe, (principalement britanniques), et d’Australie.

Si cette coalition globale a disparu assez vite après la COP6, ses principes politiques ont influencé des initiatives nationales en Australie et en Amérique du Nord, avec notamment la création de l’Initiative Environnementale pour la Justice et le Changement Climatique, qui proposait des formations pour les communautés affectées par le changement climatique.[xviii] Le jeu d’interaction entre les différentes échelles de mobilisation se manifeste ainsi dès la naissance du mouvement pour la justice climatique.

Les mobilisations se sont systématisées principalement mais pas uniquement au cours des COP successives.[xix] La première moitié des années 2000 a été marquée par une multiplication des rassemblements, des mobilisations et des déclarations.

A l’occasion du Sommet Mondial pour le développement durable de Johannesburg en 2002, organisé par les Nations Unies, une coalition s’est formée composée de quatorze organisations parmi lesquelles CorpWatch, Amis de la Terre International (ATI), Greenpeace, le Indigenous Environmental Network, et le Third World Network. Cette coalition a adopté les 27 Principes de la Justice climatique qui résumaient déjà les principales lignes directrices du mouvement : pour une transition énergétique démocratique, contre l’emprise économique et politique des multinationales et pour le respect et la valorisation des droits de populations indigènes. La déclaration affirmait prendre comme modèle les Environmental Justice Principles proclamés à Washington en 1991 lors du Sommet People of Color Environmental Justice Leadership, revendiquant ainsi sa filiation avec la justice environnementale.

La même année a eu lieu la COP8 à New Dehli, en Inde. CorpWatch India, membre de la coalition formée au cours du Sommet pour le développement durable de Johannesburg, a pris alors l’initiative d’organiser[xx] le Climate Justice Summit qui s’est déroulé pendant trois jours en parallèle des négociations interétatiques. Ce sommet a représenté une étape décisive pour le mouvement dans la mesure où pour la première fois, le principe de justice climatique a été formellement proclamé au cours d’une COP.[xxi]

En octobre 2004 à Durban, en Afrique du Sud, s’est tenu une rencontre en dehors des COP entre des experts, des universitaires et les représentants de 20 organisations et mouvements sociaux d’Europe, d’Amérique Latine, d’Afrique et des Etats-Unis. La collaboration entre acteurs académiques et acteurs sociaux est l’une des caractéristiques particulières du mouvement depuis ses débuts. De cette rencontre est née le réseau Durban Group for Climate Justice. Patrick Bond, l’un des membres fondateurs du groupe, résume en ces termes la position formulée dans la Déclaration adoptée à la fin de la rencontre: « [les solutions de marchés représentent] une fausse solution face au changement climatique qui nous éloignent des changements radicaux que nous devons faire ». La Déclaration a obtenu par la suite le soutien de plus de 163 organisations.

En 2007, la coalition Climate Justice Now ! (CJN) a été fondée au cours de la COP13 de Bali. Parmi ses membres fondateurs se trouvaient le mouvement international paysan Via Campesina, Jubilee South, Focus on the Global South et les Amis de la Terre International (ATI). Jusque-là, l’ensemble des représentants de la société civile accrédités pour assister aux négociations tenues dans le cadre de la Convention Cadre étaient regroupés au sein du Réseau Action Climat (ou Climate Action Network, CAN), qui regroupe 950 ONG présentes sur 110 pays. La coalition CJN a vu le jour à l’initiative d’organisations non-accréditées (donc externes aux négociations) et d’organisations dissidentes au sein du CAN. Bien avant la création de CJN, des conflits internes menaçaient en effet l’unité du CAN. Certaines organisations, notamment ATI, exprimaient leur désaccord quant à la viabilité des solutions soutenues par le CAN, c’est-à-dire la mise en place du marché carbone et des mécanismes de compensation des émissions. D’autre part, de nombreuses organisations issues des pays du Sud considéraient que leurs inquiétudes et leurs difficultés face aux problèmes climatiques n’étaient pas assez prises en compte par le CAN. Les mouvements sociaux de l’Asie du Sud-est se sont alors saisi de la COP de Bali pour mobiliser autour de ces questions de représentation. Ces efforts se sont concrétisés par l’organisation du Solidarity Village for a cool Planet, sommet parallèle tenu par les mouvements indonésiens en partenariat avec d’autres organismes régionaux et internationaux.

Le premier communiqué de presse de CJN, paru le 14 décembre 2007 pendant la COP de Bali, résumait ses principales prises de position. Deux notions principales en ressortaient : l’idée d’une dette écologique des pays du Nord envers les pays du Sud, qui fonde une exigence de transferts financiers et technologiques conséquents; la nécessité de renforcer les droits de propriété des communautés indigènes et de promouvoir la souveraineté populaire sur l’énergie, les forêts, la terre et l’eau, en opposition à une marchandisation de la nature dont les services doivent demeurer des biens communs.

En 2009, lors de la COP15 de Copenhague, le Secrétariat de la Convention Cadre a officiellement reconnu l’existence de CJN et lui a accordé une place au sein des négociations. Désormais, à l’intérieur du processus des négociations, les ONG et les associations issues de la société civile se rassemblent soit autour de CAN, soit autour de CJN.

Le douloureux souvenir de la COP de Copenhague

Le Klimaforum, qui désigne le sommet mondial alternatif du climat lors de cette COP  de Copenhague, est considérée comme l’apogée du mouvement pour la justice climatique. Parmi les événements marquants, la manifestation du 12 décembre rassemble plus de 50.000 personnes qui réclament de la part des représentants gouvernementaux un engagement ambitieux pour le climat. Les acteurs de la mobilisation se représentent la COP15 comme le moment où serait « sauvé le climat », et l’accord comme celui « de la dernière chance ». L’Accord proposé à Copenhague déçoit pourtant ces espoirs tant par son processus de rédaction que par son contenu.

Cet Accord est le résultat de discussions tenues à huis-clos, en parallèle du processus onusien, entre les seules délégations états-unienne, chinoise, brésilienne, indienne et sud-africaine. Il substitue au principe d’un engagement obligatoire à des réductions ambitieuses une approche ascendante qui fait reposer la réduction des émissions sur les déclarations d’intention et l’engagement volontaire des différents pays (« industrialisés » comme « en développement »).[xxii]

Les délégations ont pour habitude d’adopter leurs décisions au consensus. Mais à Copenhague, face au front constitué par la Bolivie, le Venezuela, Cuba et le Nicaragua, l’Assemblée de la COP ne fait que « prendre note » de l’Accord adopté, ce qui empêche aux Parties de l’incorporer dans le processus officiel des négociations.

Le blocage des négociations au Sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1999 à Seattle est souvent rappelé comme l’une des grandes victoires du mouvement altermondialiste, qui s’oppose à l’existence même de l’institution internationale. Dix ans plus tard, l’objectif du mouvement pour la justice climatique n’est cependant pas de faire dérailler les négociations mais au contraire qu’elles aboutissent à un accord ambitieux. Malgré une mobilisation populaire sans précédent qui constitue bien une forme d’apogée, le rassemblement de Copenhague est donc vécu comme un échec.

La Déclaration du Sommet alternatif Klimaforum insiste sur l’importance d’une reprise en main démocratique des négociations. Pourtant, l’extrême déception provoquée par ce sommet de la dernière chance conduit à un essoufflement rapide du mouvement. Nombre de militants prennent de la distance, voire rejettent complètement le processus des négociations officielles, notamment au sein des mouvements non-accrédités. Tadzio Muller, ancien membre de Climate Action Network et éditeur de Turbulences, constate ainsi que « l’échec du sommet [de Copenhague] parvient à doucher les attentes, pourtant déjà bien faibles, du mouvement naissant pour la justice climatique ».

L’année 2011 voit la «  micro-fragmentation »[xxiii] de la coalition CJN. Une fracture se fait jour entre les organisations « accréditées » qui participent aux négociations et les autres, faisant apparaître « deux mouvements »[xxiv]. Si la déclaration lors de la COP de Bali en 2007 a permis de formuler un socle commun de revendications, les membres du mouvement pour la justice climatique n’ont jamais défini de politiques communes. L’idée d’un secrétariat de coordination a été discutée en 2008 mais sans faire l’unanimité : elle ne s’est donc jamais concrétisée. Il n’existe pas de « mouvement permanent qui articule global et local »[xxv].

Une expression de Patrick Bond résume bien la situation des années qui suivent le sommet de Copenhague : « paralysie au-dessus, mouvement depuis le bas ». Les stratégies de campagne adoptées par les Amis de la Terre France et par 350.org aux Etats-Unis illustrent ce recentrement du mouvement sur les luttes locales.

Les Amis de la Terre International, troisième plus grande organisation environnementale à but non lucratif du monde, est présente dans 77 pays et compte deux millions d’adhérents. Créée en 1970, AT France compte aujourd’hui plus de trente groupes locaux. La particularité de l’Association française et de la structure internationale du réseau est sa structure décentralisée. Chaque entité nationale et locale jouit d’une indépendance qui lui permet de choisir la ou les campagnes sur lesquelles travailler, s’adaptant au contexte et aux préoccupations locales.

Malika Peyraut, chargée de campagne chez AT France, revient en ces termes sur les transformations engendrées par la déception de Copenhague: « Nous avons été déçus par rapport aux négociations internationales mais le changement climatique, lui, avance. (…) [Ce sont les] mouvements plus grassroots qui ont la légitimité, (…) il faut transformer le discours que l’on a pu avoir, on ne se focalise plus sur les négociations internationales et on n’attend plus des gouvernements un accord à la hauteur des enjeux, par contre [on va] se baser sur les actions de citoyens ». Ainsi, AT France se mobilise en 2010 avec Greenpeace et le Réseau Action Climat (CAN France) contre l’octroi de trois permis d’exploitation de gaz de schiste à Montélimar, Villeneuve de Berg et Nant. En octobre 2013, le Conseil constitutionnel valide la loi interdisant la fracturation hydraulique, technique utilisée pour extraire le gaz de schiste.

Quant à 350.org, il s’agit d’une organisation créée en 2008 à l’initiative du professeur Bill McKibben et de certain.e.s de ses étudiant.e.s. L’organisation s’est d’emblée donné comme objectif de constituer un réseau informel avec d’autres groupes militants ailleurs dans le monde. Le label 350 s’est d’ailleurs très vite exporté tandis que l’organisation parvenait dans le même temps à renforcer sa présence sur le territoire nord-américain. Will Bates, l’un de ses co-fondateurs, explique que 350 adopte une stratégie de « bottom-up scaling »[xxvi] en réponse à la déception de 2009. 350 concentre ainsi ses campagnes sur les niveaux local et national en espérant permettre de cette manière l’obtention de résultats plus satisfaisants à l’échelle supra-étatique.

L’une des plus éclatantes campagnes menée par 350 à l’échelle nationale est celle qui s’est opposée au projet de construction de l’oléoduc Keystone XL, prévu pour transporter du pétrole depuis l’état de l’Alberta au Canada jusqu’au Golfe du Mexique. 350.org s’est alors associée à de nombreuses communautés indigènes locales mais aussi à des organisations internationales telles que Greenpeace. La campagne a aboutit à un succès remarquable, puisque le 6 novembre 2015, à la veille de la COP21, le projet a finalement été rejeté par le président Barack Obama. Cette décision historique ne signifie pas que la diplomatie climatique états-unienne soit devenue plus progressiste pour autant. Cinq jours plus tard (le 11 novembre), le Secrétaire d’Etat John Kerry annonçait en effet sans plus de concertation que l’Accord de Paris ne sera pas juridiquement contraignant.

Le texte des négociations de Paris

Le mouvement pour la justice climatique aborde la COP de Paris avec des ambitions radicalement différentes de celles de Copenhague. Les grandes lignes de l’éventuel accord de Paris sont déjà connues, et le projet d’ensemble paraît en contradiction ouverte avec les principes portés par le mouvement.

L’accord prévoit d’une part que chaque État puisse librement fixer ses propres objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. Les propositions de l’Accord de Copenhague de 2009 ont en effet été transposées dans l’Accord voté par la COP16 en 2010 à Cancún. Or, la hausse maximale des températures d’ici la fin du siècle qui doit servir de référence aux États pour adapter leurs efforts de réduction des émissions n’a pas encore été fixée.  Le texte négocié en amont de la rencontre de Paris propose encore deux options, c’est-à-dire un maximum soit de 1.5°, soit de 2° degrés. Le Secrétariat de la Convention Cadre a pu constater qu’aucune de ces deux limites ne sera tenue avant même d’avoir reçu l’ensemble des engagements volontaires des Parties.

De plus, les solutions de marché restent les principaux mécanismes envisagés pour obtenir une réduction des émissions. Le texte se concentre sur l’amélioration et le développement des mécanismes de marché déjà existants.

Enfin, la question des aides et transferts financiers envers les pays du Sud demeure un sujet de discorde. La progression des négociations sur ce sujet a été particulièrement lente au cours de l’année 2015. L’Union Européenne soutient que certains acteurs privés devraient pouvoir participer à ces opérations, notamment les banques internationales de développement telles que la Banque Mondiale. Au contraire, les pays les plus pauvres souhaitent explicitement que ces fonds proviennent exclusivement de sources publiques.

Au sein du mouvement, certain.e.s affirment préférer une absence d’accord à Paris plutôt que la signature d’un accord non-contraignant, faiblement ambitieux et non-équitable qui risque de reporter encore de dix ans toute action climatique d’envergure face à l’état d’urgence climatique. C’est le cas du chercheur John Foran par exemple, comme du réseau les Jeunes Amis de la Terre Europe. Pat Mooney, militant écologiste canadien récipiendaire du prix Nobel alternatif en 1985 souhaite quant à lui voir « Paris finir comme Seattle ». Les mobilisations de 1999 à Seattle servent de modèle en termes d’articulation du local et du global. Elles sont aussi le symbole d’une stratégie de contestation frontale du processus des négociations.

Divisions autour du positionnement vis-à-vis de la CCNUCC

La désillusion envers les négociations s’enracine aussi dans les expériences des COP précédentes. En 2013 notamment, à la COP de Varsovie, l’ensemble de la société civile avait décidé de quitter les négociations pour protester contre l’emprise devenue trop évidente des lobbies marchands sur les négociations. Ce walk-out (« sortie ») avait rassemblé aussi bien les organisations du CJN que des organisations plus traditionnelles comme le WWF (World Wide Fund for Nature), en faveur des mécanismes de marché.

Pour autant, le positionnement face à la Convention Cadre demeure un sujet qui divise. Pour certaines organisations, les représentants de la société civile devraient abandonner les négociations car leur présence ne fait que servir de caution à un processus onusien qui va dans le mur. Pour d’autres, le mouvement ne peut ignorer la CCNUCC qui représente le seul instrument global pour faire face au changement climatique. Elles craignent que quitter les négociations ne signifie laisser carte blanche au secteur marchand. 

Les COP permettent une mise en relation des acteurs de la contestation. Multiplier ces fenêtres d’opportunité représente un défi pour le mouvement. La campagne d’Accion Ecologica en Equateur qui visait à protéger le secteur ITT du parc national Yasuni de l’extraction pétrolière a par exemple servi de caisse de résonnance aux revendications du mouvement. Cette campagne visait à ce que les pays du Nord compensent l’Equateur pour les pertes financières encourues par la non-exploitation du pétrole présent dans le parc. Elle s’est soldée par un échec en 2013 lorsque le président équatorien Rafael Correa a finalement décidé d’autoriser l’exploitation du pétrole dans la zone ITT. Malgré cela, cette lutte sert d’inspiration à d’autres mouvements sociaux qui revendiquent la yasunisacion de régions menacées par des projets d’exploitation d’énergies fossiles. A l’échelle nationale, la coopérative Yasunidos continue à s’opposer au projet.

Une force de contestation qui évolue

Climate Justice Now a permis au mouvement pour la justice climatique d’être représentée au sein de la CCNUCC. Cette coalition continue de servir de cadre organisationnel au mouvement pour suivre les négociations au moment des COP. En dehors des COP cependant, elle n’existe plus que sous la forme d’une liste de diffusion. L’essoufflement de CJN n’a pourtant pas empêché la cause de la justice climatique de renforcer sa présence globale ces deux dernières années. En effet, c’est le degré de participation aux mobilisations plutôt qu’un système d’adhésion formelle qui définit les composantes du mouvement pour la justice climatique. Cette forme de structuration souple permet au mouvement d’incorporer facilement de nouveaux acteurs.

Certaines organisations issues du mouvement environnemental traditionnel se sont ainsi orientées vers des positions plus radicales. C’est notamment le cas du Réseau Action Climat, branche française du Climate Action Network, qui s’est mobilisé aux côtés des Amis de la Terre dans la lutte contre les explorations des gaz de schiste.

En outre, de nombreuses coalitions locales ou nationales ont récemment vu le jour : Climate Justice Alliance aux Etats-Unis, l’Appel Mondial des Femmes pour la Justice Climatique ou encore l’Alliance Panafricaine pour la Justice Climatique. D’autres groupes sont apparus qui font partie intégrante du mouvement sans avoir rejoint la coalition CJN, à l’image de « l’indispensable » 350.org.

L’évolution de l’organisation 350.org est significative des tendances actuelles du mouvement. Initialement, cette organisation revendiquait une appartenance au mouvement climatique (qu’elle revendique toujours sur son site internet) plutôt qu’au mouvement pour la justice climatique. Cette distinction est importante car la CAN par exemple, dont les positions sur le Protocole de Kyoto ont provoqué une scission interne et la création de CJN, déclare également appartenir au mouvement climatique. Mais la diffusion de 350 dans des pays du Sud (notamment en Amérique latine et en Afrique), où la question de justice est primordiale, a conduit l’organisation à multiplier les références à ce principe. La position équivoque de 350 illustre ainsi la perméabilité des frontières du mouvement pour la justice climatique.

On assiste donc à une multiplication des organisations qui se réclament de la justice climatique, au risque de brouiller le sens de l’expression. En effet, ces organisations ne partagent pas toutes une même analyse structurelle : 350.org, par exemple, ne propose pas de critique explicite des politiques économiques néolibérales.

Créée à l’initiative de AT Royaume-Uni et de Focus on the Global South, la « Campagne Globale pour exiger la Justice Climatique » (Global Campaign to Demand Climate Justice, GCCJ) regroupe aujourd’hui les membres de CJN qui suite à sa fragmentation se sont montrés favorables à davantage de coordination au sein du mouvement. A Paris, le mouvement souhaite remplacer la passivité défensive (face aux négociations interétatiques) par des initiatives offensives (concrètes, locales et citoyennes). Malgré la répression dont elles font l’objet, les mobilisations permettront peut-être au mouvement d’accéder à une plus grande autonomie vis-à-vis des COP.

[i] Tim Di Muzio, « The crisis of petro-market civilization: the past as prologue ? », Global crises and the crisis of global leadership, Stephen Gill éd., Cambridge University Press, Cambridge, 2012.

[ii] Erik Gómez-Baggethun & José Manuel Naredo, « Growth and the environment: Recession of international environmental, policy between Stockholm 1972 and Rio 2012 ». www.editorialmanager.com/sust/download.aspx?id=15023&guid=17b26eae-cd1e-42df-8ea4-9ac11cff7bea&scheme=1

[iii] Regroupant principalement les pays membres de l’Union Européenne, la Russie, le Canada, l’Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Norvège et la Suisse.

[iv] Secteurs industriels identifiés comme tels par l’Union Européenne, par la directive 2003/87/EC.

[v] Achim Brunnengraber,« Contours of Climate Justice, Ideas for shaping new climate and energy politics », Critical Currents, éd. Ulrich Brand, et. al., Dag Hammarskjold Foundation, N°6, octobre 2009, p. 256.

[vi] Patrick Bond, « Property right to pollute is the privatization of the air », Politics of Climate Justice: Paralysis Above, Movement Below, University of KwaZulu Natal Press, Scottville, 2012, p. 162.

[vii] Ronald Sandler & Phaedra C., Pezzulo, Environmental Justice and environmentalism, MIT Press, Boston, 2007, p. 345.

[viii] Joan Martinez-Alier, L’écologisme des pauvres, Une étude des conflits environnementaux dans le monde, Les Petits matins Institut, Veben , Paris, 2014, p. 588.

[ix] Le rapport se focalise sur les conflits ayant lieu en Colombie, en Equateur, au Nigéria et en Birmanie

[x] Stuart Rosewarne, James Goodman & Rebecca Pearse, Climate action upsurge, the ethnography of climate movement politics, Routledge, New York, 2014, p. 46

[xi] Joel Roman, « Les contradictions de l’altermondialisme », Alternatives économiques, 2005, pp. 76-81.

[xii] Tadzio Muller, « De Copenhague à Cochabamba : nous cheminons en posant des questions renouvelées ? », Mouvements, La découverte, 2010/3, N° 63, pp. 7-10.

[xiii] Donatella Della Porta, Globalization from below: transnational activists and protest networks, University of Minnesota Press, Minneapolis, 2006, p. 136.

[xiv] Hermann, Maiba, « Grassroots transnational social movement activism : the case of peoples’ global action », Sociological Focus, 2005, pp. 41-63.

[xv] Donatella Della Porta, op. cit.

[xvi] Bertrand Badie, L’impuissance de la puissance : essai sur les incertitudes et les espoirs des nouvelles relations internationale, Fayard, Paris, 2004, p. 166.

[xvii] Donatella Della Porta & Sidney Tarrow, Transnational protest and global activism, Rowman and Littlefield, Lanharm, 2005, pp. 287.

[xviii] Jonathan Isham & Sissel Waage, Ignition, What you can do to fight global warming and spark a movement, Island Press, Washington, 2007, p. 139.

[xix] Frank Biermann, et.al., « International Organizations in Global Environmental Governance », Routledge Research in Environmental Politics, New York, 2009 , p. 2.

[xx] En collaboration avec Mines, Minerals and People, National Alliance of Peoples’ Movements, National Fisherworkers Forum.

[xxi] James Goodman, « From Global Justice to Climate Justice ? Justice ecologism in an era of global warming », New Political Science, 2009, pp. 499-514.

[xxii] Brian Tokar, Toward Climate Climate Justice, perspectives on the climate crisis and social change, Communalism Press, Oslo, 2010, p. 64.

[xxiii] Selon le terme de Maximes Combes.

[xxiv] Selon l’expression de Malika Peyraut, Chargée de campagne, Amis de la Terre France.

[xxv] Selon les termes de Christophe Aguiton.

[xxvi] Stratégie de progression « du bas vers le haut ».