Natalia Borisovna Manzurova est l’une des rares liquidateur.ices encore en vie de Tchernobyl. À ceux/celles qui s’étonnent qu’elle se porte bien malgré l’épreuve du passé, elle répond : « La radioactivité m’a gelée ». Issue d’une famille de travailleurs nucléaires, Natalia Manzurova est née en 1951 à Tcheliabinsk 40 (rebaptisée Oziorsk après 1994), ville secrète de la région de Tcheliabinsk où fut construite la première usine de production de plutonium soviétique à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Elle a six ans lorsque l’accident nucléaire de Maïak (aussi appelé accident de Kychtym) frappe sa ville le 29 septembre 1957 et contamine de manière durable la région de l’Oural. Après des études de génie mécanique à Tcheliabinsk, puis de radiobiologie à l’Académie d’agriculture Timiriazev de Moscou, Natalia Manzurova entre en 1978 à la Station expérimentale de recherche scientifique (ONIS) du complexe nucléaire Maïak. La mission principale de l’ONIS consiste alors à mettre au point des méthodes et outils de décontamination et de résilience « durables », en vue de permettre le « retour à la normale » de cette zone de l’Oural fortement radioactive. Quand l’accident de Tchernobyl survient en 1986, cette expertise, dont Natalia Manzurova et ses collègues détiennent le monopole, est fortement mobilisée pour la « liquidation » des conséquences de la catastrophe. Natalia Manzurova exerce dans la zone interdite de Tchernobyl entre 1987 et 1991. Elle revient par la suite à Maïak, où elle travaille encore deux ans en tant qu’ingénieure constructeure, avant d’être contrainte à une retraite d’« invalidité » à l’âge de 42 ans. À partir des années 1990, elle milite à Oziorsk au sein de la branche locale de l’Union Tchernobyl de la Russie, qui défend les droits des liquidateurs, et ensuite au sein de l’association Planète des Espoirs, une ONG d’Oziorsk mobilisée en faveur des victimes de la catastrophe de Maïak. Jadis scientifique, mère célibataire et potentielle victime, Natalia Manzurova devient donc tour à tour décontamineur, « homme », malade, guerrière, activiste. À travers sa trajectoire, ce sont les conditions de vie tantôt avantageuses tantôt moyenâgeuses que le nucléaire, civil comme militaire, a dictées à toute une génération d’hommes et de femmes qui se donnent à voir. De Maïak à Tchernobyl, on ne croise pas seulement des territoires entiers transformés en déchèteries, mais aussi des vies entières brisées à l’infini.

Mouvements : L’accident de Maïak est la première catastrophe nucléaire de l’histoire, gardée secrète pendant plus de trois décennies[1]. Quand il survient, vous avez 6 ans. Vous avez en quelque sorte grandi dans la catastrophe. Comment avez-vous vécu cela de l’intérieur ?

Natalia Borisovna Manzurova (N.B.M.) : Je fais partie de la première génération des « travailleur·se·s de l’atome » (atomchtchiki) mais aussi des « enfants d’iode ». On nous appelle « la génération iode », nous qui sommes nés avant 1960. Jusqu’aux années 1960, il n’y avait pas de capteurs d’iode dans les installations nucléaires, donc les populations, et surtout les enfants, ont inhalé beaucoup d’iode radioactif. Ce n’est qu’à partir du début des années 1960 que les autorités ont commencé à filtrer l’iode. À l’époque tout était secret, mais on savait qu’il y avait des travailleur·se·s qui étaient très irradié·e·s suite à l’accident de Maïak. Il·elle·s ont été relogé·e·s à Obninsk[2], Krasnodar, Dimitrovgrad ou encore à Tchernigov en Ukraine. L’usine de production de plutonium n’a pas été arrêtée. Beaucoup de familles, ami·e·s de mes parents, sont parti·e·s. Après l’accident de Maïak, on n’a rien dit aux gens, mais ma mère était dosimétriste, donc elle savait. Elle devenait folle, par exemple quand, enfante, il m’arrivait de mettre une fleur dans la bouche au printemps. En hiver, quand les branches étaient couvertes de glace, les enfants les suçaient, ma mère les grondait. Elle ne m’autorisait pas à courir pieds nus. Quand je suis devenue mère moi-même, lorsque je sortais avec mon bébé, elle me disait de prendre telle route plutôt que telle autre, plus contaminée.

M. : Y a-t-il eu beaucoup de morts précoces ou de maladies autour de vous ?

N.B.M. : À Maïak, ceux·lles qui travaillaient dans les sites de production étaient en grande partie des hommes. La plupart sont morts avant l’âge de 50 ans. Le cimetière là-bas est impressionnant. Il y a aussi toute une partie « enfants ». Les enfants ont décédé en très grande quantité. J’ai constaté aussi qu’il y avait dans la ville beaucoup d’enfants trisomiques.

M. : Qu’en est-il des risques sanitaires subis par vos parents ? Ont-il·elle·s été surveillé·e·s ?

N.B.M. : Après Tchernobyl, je suis venue au bureau de la direction de l’usine et j’ai vu le chef du service de dosimétrie où travaillait ma mère. Il avait un gros cahier devant lui. Et il m’a demandé : « T’as envie de voir les doses reçues par tes parents ? » J’ai regardé. Mon père, qui travaillait dans un des réacteurs en tant que mécanicien, avait au total reçu 600 Röntgen, et ma mère 400. Normalement, au-delà de 100 Röntgen, il·elle·s auraient dû être relogé·e·s. Il y a une expression chez nous, on parle de « brûler » le·la travailleur·se. Cela veut dire qu’on le garde, quand bien même il a dépassé la dose admissible. C’est une manière d’éviter d’irradier beaucoup trop de monde. À Tchernobyl aussi, au début, les liquidateur·rice·s étaient envoyé·e·s sur place temporairement et, ensuite, pour limiter d’irradier trop de personnes, on les rendait permanent·e·s. Cela relevait de cette idée de « brûler ». Ma mère est morte en 1991, à l’âge de 63 ans, d’un cancer de l’estomac. À l’époque, on n’avait même pas la catégorie de maladie professionnelle. La seule législation qui venait d’être adoptée concernait les Tchernobyliens.

M. : Il n’y a pas que l’accident de Kychtym qui a dévasté la région de l’Oural. La rivière Tetcha a déjà été très fortement contaminée auparavant[3]. Quelles en furent les conséquences ?

N.B.M. : C’est une grosse affaire qui concerne encore aujourd’hui quatre villages qui n’ont pas été relogés. Nous avons créé l’ONG Planète des Espoirs pour entre autres exiger que cette rivière soit reconnue comme une déchetterie nucléaire. On a demandé qu’un sarcophage soit construit autour, que son lit soit déplacé ou qu’elle soit mise dans des tuyaux. Mais nous n’avons pas été entendu·e·s. On nous a accusé·e·s d’être des « agent·e·s de l’étranger ». Les mesures prises sont insignifiantes. Il·elle·s mettent du sable au bord de la rivière pour, soi-disant, décontaminer. C’est un chantier permanent, donc un travail permanent, ça permet de faire tourner un business de construction, qui est la porte ouverte à de multiples corruptions. De plus, les autorités disent : « Si vous nous permettez de stocker des déchets radioactifs à Maïak, avec l’argent qu’on obtiendra, on pourra réhabiliter la rivière[4] » ! Il y a donc un chantage.

M. : Vous avez malgré tout opté pour une carrière dans le nucléaire. Pourquoi ?

N.B.M. : En 1977, mon mari m’a quitté, notre enfant avait alors huit mois. J’ai une formation d’ingénieure mécanicienne. Je devais trouver un travail. Après l’accident de Maïak, on avait mis en place deux instituts de recherche : la Station expérimentale de recherche scientifique, chargée d’étudier l’impact de la contamination radioactive sur l’environnement, et l’Institut de biophysique de Tcheliabinsk, avec une filiale à Oziorsk, qui s’occupait des conséquences sur la santé humaine. J’avais une amie qui travaillait à la Station. En 1978, j’y suis entrée aussi pour travailler d’abord dans la partie non secrète. Puis un an après, on m’a envoyé à Moscou pour une formation en radiobiologie. À mon retour en 1979, j’ai commencé à travailler dans la partie secrète, et ce jusqu’en 1987.

M. : Quel type de recherche meniez-vous ?

N.B.M. : Je travaillais sur la manière de faire de l’agriculture sur un territoire contaminé. Cette recherche était lancée dans le cadre de la préparation à la guerre nucléaire. J’avais des serres construites sur le site de Maïak. On plantait à ciel ouvert sur les territoires contaminés, et on faisait le contrôle dans les serres, en milieu confiné. Dans les serres, on isolait les plantes de la terre, en les faisant pousser dans une solution chimique spéciale. On utilisait aussi l’eau contaminée venant du réacteur – c’est-à-dire l’eau de refroidissement – pour y faire pousser des algues. On les donnait ensuite aux vaches. En fait, elles donnaient plus de lait avec ça ! C’est qu’en hiver, normalement, elles mangent de la nourriture sèche. Avec ces algues, elles étaient mieux nourries. On parvenait ainsi à obtenir des veaux en « bonne santé ». C’était notre travail, notre but.

M. : C’était donc une science au service de la résilience nucléaire. Y avait-il des recherches menées sur les impacts sanitaires également ?

N.B.M. : La recherche épidémiologique était l’une des missions principales de l’Institut de biophysique de Tcheliabinsk et de sa filiale d’Oziorsk. Elle portait sur le personnel du site, sur les habitant·e·s ainsi que sur les riverain·e·s de la rivière Tetcha. Beaucoup d’expériences ont également été menées sur des souris, des chats, des lapins. Des études existent donc depuis longue date mais ne sont pas communiquées. Les conséquences catastrophiques de la contamination radioactive sur la santé ne sont jamais reconnues à l’international non plus. J’ai souvent posé la question aux expert·e·s : « Vous étudiez en permanence ces effets, vous recevez les gens à l’hôpital une fois par an, vous menez des examens systématiques, alors, vos résultats ? ». Pas de résultat. Des médecins disent devant d’autres médecins qu’il y a des leucémies, des cancers, des problèmes, mais ça s’arrête là. Les gens continuent à y vivre. Dire les conséquences n’arrangerait personne, surtout en ce temps de « renaissance du nucléaire » en Russie.

M.: En 1986, quand l’accident de Tchernobyl survient, Moscou se tourne vers votre Institut pour la liquidation des conséquences de la catastrophe. Comment se déroule la suite ?

N.B.M. : Nous étions à l’époque les seul·e·s spécialistes de la contamination permanente et à grande échelle. Et quand les premiers échantillons de Tchernobyl sont arrivés, notre dosimétriste ne pouvait même pas s’approcher de ces échantillons tellement ils étaient contaminés, alors même qu’ils venaient de traverser tout le pays en voiture. La première année (1986), une partie du personnel du laboratoire de Maïak a régulièrement été envoyée sur place. Puis, au bout d’un an, il·elle·s ont décidé de le garder de façon permanente. L’État a proposé qu’on construise sur place un institut de recherche identique au nôtre. Il·elle·s ont ainsi sélectionné un spécialiste de chaque domaine. Moi j’étais spécialiste de l’agriculture, d’autres de la santé humaine, etc. Puis sont arrivés les télégrammes de Moscou nous annonçant notre nouveau lieu de travail. À l’époque, on appelait cela le « transfert volontaire obligatoire ». Quand on vous transférait quelque part, il fallait y aller dans les délais impartis, sinon votre ancienneté n’était plus comptée. Vous pouviez même être licencié·e tout court, pour « manquement très grave ». C’était l’article 33 du Code du travail. Et puis, ensuite, plus personne ne vous embauchait.

M. : Vous étiez donc forcée d’aller travailler à Tchernobyl ?

N.B.M. : En fait, avec du recul, il faut dire que je n’étais pas complètement obligée d’accepter ce départ. J’aurais pu mettre en avant le fait que j’étais mère seule, et il·elle·s auraient, je pense, accepté. Mais comme ma mère savait qu’il s’agissait d’un désastre, qu’elle-même avait servi toute sa vie avec l’idée d’un devoir professionnel, elle m’a proposé de garder ma fille. Et je considérais, comme elle, que c’était mon devoir professionnel que d’y aller. Un peu comme pour les pompiers en cas d’incendie, les médecins en cas d’épidémie… Par ailleurs, il y avait un certain niveau de radioprotection là où l’on travaillait, avec des portiques, des dosimètres, etc., donc je pensais qu’on savait faire.

M. : Vous êtes arrivée à Tchernobyl en août 1987, avec une dizaine de collègues scientifiques. Y avait-il d’autres femmes à part vous ?

N.B.M. : C’était tous des hommes à part moi. Et ils sont tous morts, sauf moi. Il y avait aussi des technicien·ne·s du laboratoire qui sont venu·e·s, une dizaine également si je ne me trompe, on comptait plusieurs femmes parmi eux·lles. Les techniciens hommes sont tous morts aussi. Les femmes non. À Pripiat, nous étions les seuls personnels scientifiques à rester sur place de façon permanente. D’autres scientifiques, d’autres instituts, biélorusses ou autres, furent envoyé·e·s aussi, mais pour des missions courtes. Nous avons construit, dans la ville évacuée de Pripiat, notre petit laboratoire, sur les décombres d’une école maternelle. À plusieurs reprises, on a voulu fermer notre laboratoire, car l’idée était de liquider les conséquences et de redémarrer les réacteurs. Ils disaient qu’il n’y avait pas besoin de science. Et nous, on disait que notre mission n’était pas de faire de la science, mais d’avoir une utilité pratique.

M. : Quelle était votre contribution pratique à la gestion de l’après-catastrophe ?

N.B.M. : On a par exemple utilisé une machine spéciale, une charrue, que nous avions mise au point à Maïak, pour labourer le champ. Elle enlevait deux centimètres de surface du sol et le remettait à soixante centimètres de profondeur. Ainsi, si on devait planter quelque chose, les racines n’allaient pas être atteintes par la radioactivité. Et pour des plantes ayant des racines plus longues, on a ajouté une corde à la machine, corde qui coupait ces racines au-delà de soixante centimètres. On a proposé aussi de planter à grande échelle du maïs, du tournesol, car ils absorbent la radioactivité. L’idée était de les arracher ensuite, puis de les enfouir. Mais toutes nos propositions n’ont pas été acceptées par l’administration. En fait, il y avait un gros budget réservé à la liquidation des conséquences de Tchernobyl. Pour bénéficier de ce budget, les cadres montaient des opérations, pas forcément efficaces, mais qui rapportaient de l’argent. Concernant par exemple la « Forêt rousse[5] », mon Institut a proposé de la garder en tant que telle. Parce qu’elle était sur un sol sablé, et retenait le sol. Mais un cadre a poussé pour la raser car cette opération apportait beaucoup d’argent. Il y avait bien sûr aussi des controverses sur la façon de procéder au mieux, dans l’urgence. Certain·e·s proposaient par exemple juste de planter de l’herbe, alors qu’on disait « purifions d’abord le sol avant de replanter ». Nous avons par ailleurs fait des propositions en vue de permettre l’élevage de poissons dans la zone. Tout ça, c’était ce que nous savions faire, ou en tout cas ce sur quoi nous étions habitué·e·s à travailler à Maïak. Mais l’idée de l’État, à l’époque, n’était pas forcément de rétablir l’agriculture, la pêche, etc.

M. : Comment la « zone » de Tchernobyl a-t-elle été encadrée ?

N.B.M. : La zone de trente kilomètres était entourée de barbelés électriques. Il y avait un point de contrôle strict à Tchernobyl, puis un autre à Pripiat. Les travailleur·se·s avaient un pass. Et ceux qui pouvaient entrer à Tchernobyl ne pouvaient pas forcément passer à Pripiat. Mais, aux alentours, les riverain·e·s trouvaient toujours un moyen d’y pénétrer. Nous avions nous-mêmes creusé un tunnel pour aller dans les villages d’à côté, pour avoir un peu de liberté… On ne pouvait pas sortir facilement sinon. On était tout le temps surveillé. La sortie légale, c’était une fois tous les quinze jours.

M. : Était-il avantageux de travailler dans la « zone » à la fin des années 1980 ?

N.B.M. : Les salaires dans la « zone » étaient très élevés. En temps normal le salaire d’ingénieur·e ne dépassait pas 120 roubles. Quand j’ai été envoyée à Tchernobyl, je n’ai pas demandé ce qu’allait être mon salaire. J’ai reçu 1 500 roubles par mois ! Il y avait également des missions ponctuelles, payées cinq ou dix fois un salaire mensuel si elles étaient particulièrement dangereuses.

M. : Où viviez-vous précisément ? À Tchernobyl ou à Pripiat ?

N.B.M. : Personne ne dormait à Pripiat. Les liquidateur·rice·s étaient installé·e·s à Tchernobyl. Les soldat·e·s dormaient dans des tentes. Les « civil·e·s » étaient placé·e·s dans des résidences abandonnées, qu’on a transformées en dortoirs. On les a décontaminées, nettoyées un peu, puis on s’y est installé. Elles étaient pour l’essentiel équipées de meubles récupérés sur place, ceux qui étaient utilisables après la décontamination. J’étais cadre, mais je dormais aussi dans un dortoir, avec plusieurs autres femmes. C’était du luxe quand même par rapport, par exemple, aux cuisinières, qui dormaient dans des dortoirs très peuplés, devaient se réveiller à 4h30 du matin pour préparer les repas, etc. À Tchernobyl, il y avait une cantine et un hôpital.

M. : Et votre laboratoire ?

N.B.M. : Notre « labo » était à Pripiat. Nous nous sommes installé·e·s dans les locaux d’une école maternelle évacuée. Avant la « guerre », je veux dire avant Tchernobyl [rires], on avait construit quatre serres à Pripiat, d’après la technologie hollandaise. On y faisait pousser des plantes hors-sol, ça s’appelle la culture hydroponique. Bien sûr, avec l’accident, tout ça était contaminé. Je travaillais à élaborer une technique pour décontaminer tout ça. On a aussi mis en place une ferme avec des porcs, des vaches, plus une ruche. On avait jusqu’alors travaillé avec l’atome militaire, on voulait voir ce que ça donnait avec l’atome civil. On a appris qu’il n’y avait pas de différence : civil·e ou militaire, c’était pareil ! J’ai travaillé un an dans ce laboratoire, dans la division de décontamination et de remise en culture, en tant qu’ingénieure principale. Ensuite je suis devenue ingénieure de la division s’occupant de l’enfouissement de déchets.

M. : Comment avez-vous procédé pour prendre en charge les déchets de Tchernobyl ?

N.B.M. Les déchets de haute activité étaient emmenés en voitures plombées, on les enfouissait pas loin de Pripiat. Pour l’enfouissement, toutes les machines étaient dirigées à distance. C’était des machines importées de l’étranger. Les voitures qui transportaient des déchets de moyenne activité ou d’autres voitures et bus qui circulaient dans la zone devaient être décontaminés régulièrement. On avait des points de « traitement sanitaire » pour ces machines. Concernant les voitures très contaminées, et abandonnées, une machine les écrasait les pressait les unes sur les autres, puis on mettait du béton dessus, puis de l’herbe. Les soldats lavaient les routes, les maisons ; ils enlevaient les couches supérieures du sol et ramenaient les débris aux sites d’enfouissement des déchets. À côté des villages, on creusait des trous, on y mettait tout ce qu’il y avait à détruire. Beaucoup de personnes ont travaillé à ces tâches.

M. : Et quel fut le sort des objets personnels contaminés ?

N.B.M. : Lors de ma première année à Tchernobyl, nous avons eu pour mission d’inventorier tous les objets personnels et meubles dans les habitations abandonnées. Les dosimétristes les mesuraient. Ceux qui étaient propres ou récupérables, des lits, etc., étaient distribués aux paysan·e·s des alentours. Ceux qui étaient classés « non utilisables » devaient être enfouis. Les soldat·e·s venaient, prenaient un drap et balançaient ces objets dans des camions stationnés au-dessous des fenêtres. Pour accomplir cette mission, on se déplaçait en bus. On l’appelait « bus pleurant » parce que, parmi les employé·e·s, parmi nous les liquidateur·rice·s, nombreux·ses étaient ceux·lles qui étaient d’ancien·e·s habitant·e·s. Il·elle·s devaient cataloguer leurs propres objets comme déchets, et puis pleuraient quand il·elle·s voyaient qu’ils étaient balancés de la fenêtre pour finir dans la déchèterie.

M. : Les animaux étaient également contaminés. Qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

N.B.M. : À Tchernobyl, dans les villages, il a fallu tuer tous les animaux puis les enterrer. Mais beaucoup d’animaux se sont évadés. Lorsque nous avons décidé de créer une ferme expérimentale, on nous a fourni un hélicoptère et nos gars sont partis chercher ces animaux. Ils ont trouvé des vaches, qu’ils ont enfermées dans un enclos. Il·elle·s y ont également enfermé un bœuf qui n’a pas voulu y rester et a défoncé la clôture. Tout le troupeau l’a suivi. Cela faisait un an qu’ils étaient en pâturage sauvage. Des chiens se sont croisés avec des loups en se transformant en des animaux terribles, avec des allures de loup. Il n’était pas possible de se promener seul·e le soir, ils pouvaient encercler et attaquer. La rage s’est propagée. Il y avait beaucoup de renards, des renards enragés attaquaient les soldat·e·s qui vivaient dans des tentes, ils les mordaient au cou. La rage était également fréquente chez les sangliers.

M. : Et concernant les plantes, on sait aujourd’hui que certaines d’entre elles ont subi de fortes mutations. Quelles sont vos observations de première main là-dessus, en tant que scientifique ?

N.B.M. : Nous observions des mutations à la fois chez les plantes et chez les animaux. Surtout au printemps, qui est un moment de grande vulnérabilité, les conifères sont des plus vulnérables. Comme ils ne se défeuillent pas, la radioactivité dans les aiguilles continue d’agir. Un exemple de mutation des conifères est ce qu’on appelle le « balai de sorcière » : la branche ne pousse plus en longueur, à la place de cela, plusieurs rameaux s’y développent à partir d’un même point, à l’horizontal.

M. : Vous avez aussi évoqué lors de certaines de vos conférences publiques un phénomène de momification des corps. Pouvez-vous préciser de quoi il s’agit ?

N.B.M. : J’ai souvent parlé du cas d’un chien qu’on avait trouvé à l’école maternelle où mon labo s’est installé. Il était à moitié aveugle, sa peau était détruite. Nous avons dû le chasser, c’était en automne 1987, et nous avons retrouvé plus tard son corps momifié à l’hôpital abandonné de Pripiat. Dans le même hôpital toujours, un jour du printemps 1988, un professeur de l’Université de Kazan en mission à Pripiat m’a demandé d’enlever l’alarme. Il voulait y chercher un récipient dont il avait besoin pour stocker de l’eau radioactive. Nous sommes allés dans le service de gynécologie. Il y avait une cuve, j’ai enlevé le couvercle et j’ai vu des corps de « bébés », de fœtus couleur chocolat, avec des petits bras, petites jambes, des nombrils. Ces fœtus avaient peut-être 7-8 mois. Ensuite le professeur a crié de la salle d’opération : « Viens voir ! » Il m’a montré des embryons dans la boîte des instruments. Nous avons laissé la cuve, nous sommes allés dans le service pédiatrique et c’est là que nous avons vu ce chien, mi-couché, mi-assis sur un lit d’enfant. Son corps ne s’est pas non plus décomposé, il a été momifié. Nous sommes parti·e·s, il m’a rappelé plus tard pour vider la cuve. Nous avons pris un chauffeur, une pelle et nous avons fait une tombe improvisée pour les fœtus et les embryons. Nous avons laissé une marque, mais je ne dis à personne laquelle, on ne sait jamais. J’ai compris rétrospectivement que certaines doses de radiation tuent des bactéries qui participent à la décomposition de la chair.

M.: Revenons maintenant aux corps irradiés des liquidateur·rice·s. Pour commencer, pouvez-vous nous décrire les conditions de travail à Tchernobyl ?

N.B.M. : Les ouvrier·ère·s travaillaient quinze jours, puis avaient quinze jours de repos. Pour les supérieur·e·s, c’était vingt jours, puis dix jours de repos. Il y avait cette rotation. Donc au bout de quinze jours, c’est l’équipe suivante qui reprenait les lits du dortoir. Au travail, on mettait des habits spéciaux. Le plus souvent des habits militaires. Mais c’était pour les supérieur·e·s, les cadres. Pour les autres, c’étaient de simples habits de travailleur·se·s du bâtiment. Après le rappel des troupes soviétiques de l’Afghanistan, on nous a massivement distribué leurs habits. On avait également des masques sur le visage, faits en « tissu de Pétrianov » : une couche de gaze à l’extérieur, une sorte de ouate de coton à l’intérieur. C’était les mêmes que celles portées par les travailleur·se·s des centrales. Des années plus tard, lors d’une conférence publique à Moscou, un employé a parlé de ce « tissu de Pétrianov ». Il a raconté qu’il y a eu au début tout un lot défectueux qui devait être jeté. Mais un affairiste aurait revendu le lot défectueux à l’administration de la zone. Je me suis alors souvenue que nous avions arrêté de porter les masques à un moment, car le tissu se transformait en bouloches, on avait l’impression d’inspirer des trucs chimiques. Quand on a reçu un lot de masques normaux, on a commencé à les porter à nouveau. On portait également des dosimètres individuels que l’on devait rendre aux postes de contrôle une fois le travail terminé. Mais ma mère m’avait expliqué que ces dosimètres avaient un seuil et n’enregistraient pas les doses au-dessus de ce seuil. Et qu’ils ne prenaient pas en compte toute l’exposition interne. À plusieurs reprises, j’ai réclamé qu’on me donne des « crayons », qui sont des appareils permettant de mesurer le rayonnement en temps réel. J’aurais pu ainsi calculer la dose absorbée. Mais on ne m’en a pas donné. Nos doses et notre santé ont été classifiées.

M. : Comment les maladies ou les problèmes surgis sur place ont-ils été pris en charge ?

N.B.M. : Il y avait un bureau médical auquel on s’adressait si l’on avait des problèmes. Ce n’est qu’en 1987 qu’il·elle·s ont créé une polyclinique et que l’on a commencé à faire des analyses. Plus tard, des instituts de médecine spécialisés ont été créés en URSS. Ceux·lles qui sont restés travailler dans la zone plus d’une année ont été inclus·es dans un groupe d’observation expérimentale. Au bout de trois périodes de travail dans la zone, donc tous les trois mois environ, on devait faire des analyses et voir tous les médecins. C’est ainsi que l’on a diagnostiqué ma tumeur à temps. C’est le médecin traitant sur place qui effectuait ces tests, mais les résultats arrivaient chez les médecins en chef, qui eux les transféraient aux médecins de recherche. Les résultats complets n’étaient donc pas donnés à mon médecin traitant, ni à moi, ils partaient directement chez les scientifiques. Et quand il y avait des gens qui tombaient réellement malades, on les envoyait à l’hôpital de Kiev par exemple.

M. : Y avait-il des dispositifs permettant aux liquidateur·rice·s de réduire le risque subi ?

N.B.M. : J’ai élaboré à Tchernobyl tout un cours intitulé « Radioactivité pour les nul·le·s ». J’apprenais aux hommes comment faire pipi ! Eux, ils font pipi puis se lavent les mains. Alors qu’il faut faire l’inverse. Et aussi apprendre à fumer la cigarette autrement. Se laver les mains d’abord. Idem, avant d’ouvrir une bouteille, il faut se laver les mains. J’apprenais aussi aux travailleur·se·s comment préparer un petit sac à emporter avec soi en cas d’évacuation urgente.

M. : L’exposition à la radioactivité avait-elle des effets directs ou immédiats, d’après vos observations et votre propre expérience de travail ?

N.B.M. : Fatigue, faiblesse, envie de dormir… À Tchernobyl, au début, on ne comprenait pas ce que c’était, les effets de radiation. Mais quand on mangeait, le repas ne suffisait pas pour longtemps, le métabolisme était beaucoup trop rapide. Après la manipulation des échantillons, on avait le sang qui coulait du nez, ainsi que la diarrhée. Notre immunité avait baissé, on avait souvent la grippe. À l’école maternelle où l’on travaillait, il y avait une pièce avec des matelas par terre. Les malades restaient là pendant que les autres travaillaient. Tout cela c’était la « norme » quand j’étais à Pripiat. Lorsque je rentrais à la maison, je dormais tout le temps. J’ai aussi observé que la radioactivité agit sur la potence sexuelle. Des hommes sous mon autorité étaient nombreux à me prier de leur permettre d’aller voir leurs femmes rien que pour une nuit. Un jour, un technicien de laboratoire, âgé de 60 ans, m’a avoué qu’il n’arrivait pas à tenir quinze jours, qu’il voulait rentrer exceptionnellement chez lui pour retrouver sa femme. J’étais étonnée. Ensuite, j’ai observé aussi qu’il y a une autre phase liée à l’irradiation, c’est la phase d’impuissance sexuelle. Elle n’est pas forcément définitive. Les gens se faisaient traiter moyennant des médicaments prescrits à l’hôpital. Cela dit, à force d’un couplage stress-radiation-fatigue-alcool, il arrive aussi que ça devienne permanent. Tout cela a détruit beaucoup de familles. Tellement que ma chef comptable à Tchernobyl se plaignait car toutes les familles divorçaient, et ça lui créait du travail supplémentaire.

M. : Vous avez, tout à l’heure, qualifié Tchernobyl de « guerre ». Pouvez-vous y revenir ?

N.B.M. : Les liquidateur·rice·s disent souvent « j’ai été en guerre ». Même si on n’a pas annoncé officiellement une situation de guerre, tout le fonctionnement en relevait. Pendant le combat, vous devez obéir. Là-bas, c’était pareil. Même en cas de petites infractions, les gens pouvaient être renvoyés. Il y avait aussi une grosse interdiction sur l’alcool. La vodka, on la donnait seulement à ceux·lles qui effectuaient des tâches très difficiles, sur le sarcophage par exemple, de même que lors d’une bataille on la donnait aux moments critiques, lors d’une attaque, etc. Toutes les opérations étaient décidées par l’état-major comme en cas de guerre. Dans cet état-major, il y avait des gens du gouvernement, des responsables de la zone, des académicien·ne·s et des représentant·e·s de l’armée. Et les soldat·e·s étaient vraiment séparé·e·s de nous. Il·elle·s vivaient dans des tentes, il·elle·s ne vivaient pas avec nous. En plus des soldat·e·s, il y avait des officiers des troupes de forces chimiques déployés sur place. Quand ces jeunes officiers arrivaient, il·elle·s me voyaient, jeune femme à responsabilité, et il y en avait toujours un qui me faisait la cour. Ensuite, quand il·elle·s voyaient que ce n’était pas possible, il·elle·s me prenaient sous leur protection. Une femme dans la zone ne pouvait pas vraiment se déplacer toute seule. D’ailleurs les hommes travaillant dans la zone avaient pour la plupart leurs femmes sur place, en plus de leurs femmes officielles. Et l’administration facilitait cette organisation. Ils obtenaient ainsi des résidences plus grandes, etc. Il était très dur pour une femme seule de travailler dans la « zone », elle était très vulnérable. Pour finir avec le caractère guerrier de la vie sur place, tout le quotidien était géré, entièrement. On était nourri, logé. On n’avait qu’à travailler. Et c’était un travail très dur, pénible. Au bout d’un moment, on en arrive à oublier les simples réflexes du quotidien. Moi j’ai complètement changé après la « guerre ». Avant, j’aimais bien m’habiller, prendre soin de moi, travailler pour acquérir des choses par exemple matérielles. Après, tout cela est devenu mineur. Je n’ai même plus eu envie de mettre une jupe. J’ai compris que tout ce qui comptait, c’était la famille, la santé, et le reste n’avait plus aucune importance. On me dit : « Tu es une victime de Tchernobyl ».

M. : Vous êtes, en réalité, une victime de Tchernobyl au sens plein. De quelle manière le travail dans la « zone », et plus généralement dans la radioactivité, a-t-il détérioré votre santé ?

N.B.M. : Mes ami·e·s rigolent souvent quand on se voit : « Tu as travaillé seize ans dans tout ça, et tu te portes bien. » Moi je réponds : « Parce que la radioactivité m’a gelée »… C’est vers le printemps 1988 que mes soucis sont apparus. J’ai commencé à avoir mal à l’estomac, au foie. En hiver, je me suis retrouvée à l’hôpital de Puchtcha-Voditsa, situé dans une banlieue de Kiev. J’y ai rencontré d’autres victimes, dont un jeune homme semi-paralysé qui avait fait partie de la garde des forces de l’ordre mobilisées sur le site pendant les premiers jours suivant l’accident. Il était devenu un « légume ». Au printemps 1991, j’ai été opérée d’une partie de la tyroïde. En septembre de cette année, ma mère est décédée. J’ai alors commencé à lire les lettres que je lui avais écrites au cours des années, et j’ai réalisé que j’avais oublié pas mal d’événements que j’y décrivais. Cette année-là, j’ai souffert de la perte de mémoire à court terme. J’ai lu après que, d’après la littérature médicale, c’était l’une des conséquences de l’irradiation, couplée à la fatigue et au stress. Je suis rentrée définitivement à la maison au tout début 1992. Et on m’a embauchée sur le site de Maïak en tant qu’ingénieure de construction. C’est à cette période que j’ai commencé à avoir des malaises étranges, je ne pouvais plus marcher, j’avais mal à la plante des pieds. Ensuite j’ai eu de très forts maux de tête. Mais je m’efforçais à travailler. Et puis il y a eu une avarie dans un atelier sous terre. J’y suis descendue – il y faisait moins vingt degrés – habillée d’un scaphandre plombé, pour faire un constat. C’est ce qui m’a probablement achevée. Peu de temps après, j’ai été hospitalisée. Les médecins ont pensé que c’était une dysenterie. J’avais très mal à la tête. La pression artérielle baissait. Mon état a empiré, la pression a commencé à augmenter très fortement. Et je me suis dit : « Voilà, c’est comme cela que l’on meurt ». J’ai pensé que j’étais morte, je sentais comme des épines dans mon corps. Je me voyais aussi de l’extérieur : je m’étais pliée en deux et je volais dans un tunnel. J’ai alors senti une main et j’ai ouvert les yeux : il y avait plein de médecins autour de moi. Ils n’ont pas compris ce qui s’était passé. Ils m’ont dit que mes analyses étaient bonnes, qu’il n’y avait pas d’infection, et ils m’ont jetée de l’hôpital le lendemain. Ensuite, j’ai commencé à avoir des crises épileptiques. Les urgentistes m’amenaient à l’hôpital, je restais couchée à l’accueil, ils ne savaient pas quoi faire, je repartais ensuite à la maison. Je ne pouvais plus aller au travail. Les médecins disaient que je simulais pour avoir des « papiers[6] ». Mais moi, je n’avais pas besoin de ces papiers, je les avais déjà.

M. : Vous avez donc été reconnue victime d’irradiation bien avant 1991 ?

N.B.M. : Oui, ça s’est fait quand j’étais à l’hôpital de Pouchtcha-Voditsa pour la deuxième fois, en 1990. Je souffrais alors d’un problème avec ma colonne vertébrale. J’avais des « nœuds » sur les vertèbres, qui faisaient pression sur les nerfs. Je devais porter ma main dans ma poche, et je marchais en traînant la jambe. Quelqu’un m’a dit : « Envoie tes papiers, il y a une commission d’expertise médicale ». J’ai envoyé et j’ai oublié. Et ensuite, j’ai eu une réponse de la commission d’expertise médicale de Tcheliabinsk : il·elle·s ont établi le lien avec l’irradiation. Plus tard, il a été presque impossible d’obtenir de tels certificats. Ensuite, quand j’ai commencé à avoir des maladies incompréhensibles, les médecins ont décidé qu’il s’agissait de problèmes psychiatriques. Une fois, lors d’une consultation médicale à Oziorsk, j’ai eu une crise, on m’a mise sous perfusion. Le médecin responsable m’a dit qu’ils allaient me mettre sous perfusion à domicile et que je devais arrêter de travailler. J’ai démissionné. Il·elle·s ont établi une deuxième catégorie d’invalidité. Et ensuite, à la fin 1993 j’ai passé deux mois dans un centre psychiatrique pour la réhabilitation des personnes atteintes d’un syndrome post-traumatique à Tcheliabinsk. Cela m’a sauvé la vie.

M. : Concernant les victimes, le concept de « radiophobie » notamment a été mis en avant à l’époque, y compris par les agences internationales. Dans quelle mesure les problèmes psychiatriques, les syndromes post-traumatiques ou les atteintes neurologiques ont-ils été prégnants et reconnus ?

N.B.M. : À partir de 1992, on a beaucoup parlé dans les médias des suicides des liquidateur·rice·s de Tchernobyl, ceux·lles-ci occupaient la première place pour les suicides. Mais après, on a étouffé l’affaire. J’ai cherché des données. Apparemment, il s’agissait vraiment d’atteintes au système nerveux. Et les médecins ne savaient pas quoi en faire, il·elle·s jetaient simplement les patient·e·s dehors, comme ce fut mon cas. Aussi, une grande partie des liquidateur·rice·s étaient jeunes, il·elle·s avaient entre 18 et 20 ans au moment de l’accident. Il·elle·s sont devenus des handicapés à 30 ans. On peut donc comprendre leur état psychologique. Et quand j’avais mes maux de tête, j’avais aussi des pensées suicidaires, rien ne m’aidait. Je sortais sur mon balcon et je m’imaginais en train de tomber, je me sentais indifférente. J’ai été qualifiée invalide en 1994, à 42 ans. Mais personne ne m’a expliqué la raison par exemple de mes crises épileptiques. Ces crises que j’avais, je tremblais terriblement, les yeux ouverts, cela terrifiait les gens. C’est bien des années plus tard, en 1998 je crois, qu’il·elle·s ont établi un diagnostic. Une fois, on m’a fait une IRM qui a révélé une cicatrice, une sorte de signe comme quoi j’avais eu un accident vasculaire cérébral. Cela est probablement survenu lorsque j’étais à l’hôpital, avec ce que l’on pensait être une dysenterie, quand j’ai eu l’impression d’être morte. La cicatrice était près de cette partie du cerveau que l’on appelle hypothalamus. Donc mes crises étaient des crises hypothalamiques.

M. : Et qu’en est-il d’éventuels cancers ou problèmes génétiques ?

N.B.M. : En 1995, après avoir déjà été qualifiée d’invalide, j’ai lu quelque part, à propos de l’Académie militaire de Saint-Pétersbourg, qu’elle faisait des bilans de santé des Tchernobyliens. Je leur ai écrit, il·elle·s m’ont invitée à passer des examens médicaux. Il·elle·s m’ont prise très au sérieux. Il·elle·s ont essayé d’établir des diagnostics. Il·elle·s en ont établi une vingtaine, dont le « syndrome d’irradiation chronique ». J’ai demandé à mon médecin ce que cela voulait dire. Cela voulait dire que la quantité des aberrations chromosomiques dépassait la norme. J’avais 20% de chances de donner naissance à un bébé malformé, m’a dit le médecin. Ensuite, à la polyclinique de Maïak, on m’a repris ces documents médicaux et le certificat a disparu de mon dossier. Je ne l’ai jamais retrouvé. Pendant de nombreuses années, j’ai été surveillée pour une tumeur de la thyroïde droite. Au printemps 2011, on m’a fait une ponction de la tyroïde à l’Institut de biophysique d’Oziorsk. On m’a dit qu’ils ont trouvé des « cellules BL », on ne m’a pas parlé de « cellules de cancer ». Je suis rentrée, et j’ai appris qu’il pouvait s’agir d’un cancer. En été 2011, j’ai été opérée de la tyroïde au service cancérologique de Tcheliabinsk. Le cancer n’a pas été confirmé mais je vois régulièrement un cancérologue, car il y a un risque, donc il faut surveiller.

M. : Vous avez à plusieurs reprises évoqué le fait d’être « jetée » de l’hôpital, tout comme le fait que l’obtention d’un statut de victime a été progressivement rendue difficile. Comment cela s’est opéré ? De quels types de compensations ou gestes de reconnaissance les liquidateur·rice·s ont-ils pu bénéficier ou non ?

N.B.M. : Au début 1991, le gouvernement a saisi nos supérieur·e·s pour discuter d’un projet de loi sur les avantages et les compensations. Les gens se sont exprimé·e·s mais ne croyaient pas qu’une telle loi allait vraiment être adoptée, que l’on allait être compensé pour les dommages subis. Il s’agissait de nombreux privilèges. Je suis montée sur la tribune et j’ai dit : « La loi sera adoptée, mais ce ne seront que ceux·lles proches du pouvoir qui en profiteront ». La même année, il y a eu le congrès des liquidateur·rice·s de toute l’URSS qui a donné naissance à une organisation, lUnion Tchernobyl. La loi sur les compensations a ensuite été adoptée. Mais les mécanismes de mise en application n’ont pas été activés. Ceux·lles qui ont pu en profiter étaient effectivement ceux·lles qui étaient proches du pouvoir, des commandant·e·s, des généraux·les, des gens qui n’ont pas passé une seule journée à Tchernobyl. Il·elle·s ont obtenu des appartements, des voitures, des datchas, une ligne téléphonique, tout. Et dans les régions, on ne pouvait prétendre à rien. On ne me payait rien à l’époque. Ce n’est que des années plus tard, après que mon invalidité a été établie, que l’on m’a payée d’emblée trois-quatre ans de compensations. Mais ce n’était pas grand-chose. Plus tard, lorsque des textes d’application de la loi ont été adoptés, j’ai obtenu un lot de terrain en 1995, ce qui m’a beaucoup aidée. Travailler la terre était mon moyen de réhabilitation. En 1997, nous avons créé une organisation de défense des droits des liquidateur·rice·s de Tchernobyl à Oziorsk, une filiale locale de l’Union Tchernobyl de Russie. Pendant huit-neuf ans, nous avons bien travaillé. Quand il y a eu des limitations à ces avantages, nous avons élaboré un ensemble de méthodes de résistance.

M. : Quelles sont les limitations intervenues en matière de réparation des dommages ?

N.B.M. : Au tout début, il y avait une longue liste de maladies pour lesquelles un lien avec l’irradiation suite à l’accident pouvait être officiellement établi. J’ai été dans la première vague. Ensuite, on n’a eu de cesse de rayer des maladies de cette liste, même les tumeurs. À l’une des assemblées générales, j’ai dit à nos liquidateur·re·s : « Dites à vos conjoint·e·s de ne pas signer un refus d’autopsie si vous décédez ». Puisque l’autopsie est le seul moyen d’établir le lien entre le décès et l’irradiation. Les conjoint·e·s pouvaient ainsi recevoir des compensations. Mais le personnel de l’hôpital les forçait à signer ce refus. Il y avait de plus en plus d’« astuces » pour limiter les compensations. Il y a aussi eu la réforme de la retraite anticipée pour les liquidateur·rice·s. Au début, pour la période 1986-1987, une année à Tchernobyl était équivalente à trois ans de travail, pour 1988-1989 à deux ans de travail. À la fin des années 1990, il y a eu des modifications. La norme d’une année pour trois a été remplacée par celle d’une année pour un an et demi. Puis, en 2004, la loi sur la monétisation des avantages sociaux en nature est intervenue. Avant, les médicaments, les séjours dans des maisons de repos, les transports en commun, etc., tout était gratuit pour les liquidateur·rice·s. Avec cette loi a été fixée une somme d’argent à laquelle on avait désormais droit. Et on devait choisir : soit on recevait cette somme directement, soit on optait pour les avantages en nature. Avant, on pouvait bénéficier des avantages dont la valeur correspondait à environ 100 000 roubles par an. Quand un montant fixe a été établi, on n’a eu droit qu’à 2 000 roubles par an. D’ailleurs, il n’était plus vraiment possible d’obtenir ces avantages en nature. La liste des avantages a été très réduite. Enfin, il y a aussi eu une optimisation des soins. Avant, on avait droit à tout type d’analyses ou d’examens médicaux nécessaires, et on pouvait se faire soigner. Après la monétisation, cela a changé. J’ai à un moment donné eu des problèmes d’intestins, je n’ai pas pu accéder à l’hôpital pendant plusieurs mois. J’ai fini par débarquer à l’hôpital, un pyjama dans mon sac. Jadis considérés comme des « héro·ïne·s de la nation », nous sommes devenu·e·s un « fardeau pour la nation ».

 

[1] Z. A. Medvedev, Désastre nucléaire en Oural, Cherbourg, Isoète, 1988.

[2] Obninsk est une ville scientifique soviétique, située à une centaine de kilomètres de Moscou, où le premier réacteur civil au monde a été connecté au réseau en 1954.

[3] K. Brown, Plutopia. Nuclear Families, Atomic Cities, and the Great Soviet and American Plutonium Disasters, New York, Oxford University Press, 2013, chapitre 3.

[4] Les pays étrangers disposant de réacteurs soviétiques envoient leur combustible usé au centre de retraitement de Maïak. Selon la législation en vigueur, ils doivent reprendre les déchets issus du retraitement, mais cela ne se fait pas forcément.

[5] Il s’agit de la forêt située dans la zone de dix kilomètres autour de la centrale de Tchernobyl et qui a été très fortement irradiée suite à l’accident. La radioactivité a tué les arbres, essentiellement des pins, qui sont devenus bruns, d’où la référence à la couleur rouge. Au lendemain de la catastrophe, ces arbres ont été arrachés au bulldozer et enfouis en tant que déchets nucléaires. Le site de la forêt reste encore aujourd’hui extrêmement contaminé.

[6] Il s’agit de certificats médicaux requis pour établir l’invalidité en lien avec l’exposition à la radioactivité.