L’association Droit dans les yeux (DDLY) a été créé en 2023 à la suite de la mort de Nahel Merzouk, tué par la police. Le traitement politique, médiatique et juridique de l’affaire a suscité beaucoup d’émois chez les jeunes de quartiers populaires, notamment en raison des révoltes urbaines qui ont suivi. Du constat que de nombreux jeunes ont été traduits devant la justice, sanctionnés et parfois incarcérés, sans nécessairement connaître leurs droits, Salomé Zerbouhi, Inès Aribi, et une vingtaine d’autres jeunes femmes majoritairement issues de quartiers populaires, se sont constituées en association afin de pallier ce manque et rendre le droit accessible à tous et toutes. DDLY intervient en ateliers auprès de jeunes, publie des articles sur les réseaux sociaux et organise des conférences et événements de sensibilisation et plaidoyer à destination de professionnels du droit afin de faire de l’accès aux droits pour toutes et tous un sujet d’intérêt général. Cet entretien montre combien le droit peut être un levier pour lutter contre le racisme systémique.

 

Jodie Bradshaw (JB) : Qu’est-ce qui vous a motivées à fonder Droit dans les yeux ?

Salomé Zerbouhi : C’était en 2023 à la suite des révoltes populaires qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk. Beaucoup de jeunes ont été arrêtés et traduits devant la justice et on s’est dit que cela reflétait une mauvaise connaissance du droit pénal, notamment parce qu’il y avait beaucoup de mineurs parmi eux, certains ne savaient même pas qu’ils étaient pénalement responsables. En y réfléchissant, le problème de méconnaissance des droits ne s’arrête pas au droit pénal. Plus largement, les jeunes ne connaissent pas leurs droits. Pour pallier ce manque, on en a d’abord parlé sur les réseaux sociaux afin de s’organiser entre personnes intéressées par ce sujet, et on a fini par créer une association.

Inès Aribi (IA) : Oui exactement, pour préciser, Nahel Merzouk a été tué par la police à la suite d’un refus d’obtempérer, et cela a été filmé. Mais il y a eu un traitement médiatique assez violent à son encontre, qui a créé un vrai sentiment de révolte en nous – ce n’est pas la première fois que ça arrive – de se dire qu’on a un jeune qui est tué vraiment à bout portant par un policier et qu’on entend sur les plateaux télé que c’est parce que « c’est un voyou », que « ce n’était pas un ange », que, en gros, « il a mérité un peu ce qui lui est arrivé ». Et      le policier qui l’a tué a reçu des dons de la part de milliers de Français à hauteur de 1,6 million d’euros, alors que c’est lui qui a tué Nahel. Toute cette histoire a beaucoup touché les jeunes, et nous en particulier. Et donc on s’est dit que ce projet nous permettrait de réagir à ça de manière plus large et d’apporter un peu notre contribution à cette lutte.

 

JB : Qu’est-ce qui rend les actions de Droit dans les yeux anti-racistes ?

SZ : Déjà, on fait de l’accès au droit en expliquant notamment les moyens de défense juridiques en matière de racisme et de discriminations. Nous avons aussi organisé une conférence dédiée au droit contre le racisme. On a pu aborder la question de savoir comment le droit peut être un moyen de lutter contre le racisme, mais aussi, au sein même du monde juridique, dans quelle mesure les professionnels sont victimes de racisme. Cette conférence a découlé en ateliers, afin d’expliquer aux jeunes, en des termes simples, comment on lutte contre le racisme. Selon nous, les thématiques que nous traitons et choisissons incluent un angle de justice sociale intersectionnel. Donc forcément la question du racisme est importante. Surtout que notre objet principal, c’est de vulgariser le droit auprès des jeunes de quartiers populaires, en sachant que nous, on vient principalement des quartiers populaires. Et la question du racisme, elle est au cœur des préoccupations de ces personnes, qui le vivent au quotidien.

IA : Et puis, au sein même de l’association, on est quand même nombreuses et nombreux à être nous-mêmes concerné·es par le racisme. On incarne de fait déjà plusieurs discriminations ; pas uniquement le racisme, mais notamment. Donc ça nous donne un peu cette légitimité de dire : on en parle et on essaie de donner un peu aussi nos retours d’expériences personnelles. Ensuite, au niveau des articles publiés sur Instagram, TikTok et Twitter (X), certains traitent de racisme, soit directement soit indirectement ; notamment, quand on crée de l’information sur le sujet du droit des étrangers et du droit d’asile. C’est un peu aussi notre pierre à l’édifice de la lutte contre le racisme, parce qu’on considère qu’en France les droits des étrangers sont largement bafoués au quotidien. Nos moyens d’action tendent vers ces luttes-là, y compris celle contre le racisme.

JB : Et au sens plus général, quels sont les principaux objectifs de la lutte anti-raciste, selon vous ?

IA : Je pense que les objectifs sont multiples, mais celui qui me vient en premier à l’esprit est la protection des personnes vulnérables, en particulier celles qui sont victimes de racisme. Il s’agit d’une discrimination dont les effets sont très concrets, tant dans la vie professionnelle que personnelle, et qui influence la manière dont ces personnes sont considérées comme sujets de droit, sujets médiatiques et sujets politiques. Lutter contre le racisme consiste d’abord à proposer une parole alternative à celle qui domine majoritairement en Occident depuis plusieurs années. À mon sens, cela passe en grande partie par l’élaboration et la diffusion d’un contre-discours.

SZ : Ce contre-discours concerne aussi bien le traitement de l’actualité et des enjeux de société que les récits historiques. Il s’agit de relire l’histoire à travers d’autres prismes que celui, dominant et blanc, qui nous a longtemps été enseigné. Même lorsque nous étions à l’école primaire, il y a une quinzaine d’années, le discours transmis était largement univoque. Cela commence à évoluer, mais l’un des objectifs reste précisément de proposer des lectures alternatives, au-delà du seul prisme dominant.

JB : Et quelles sont les principales stratégies pour atteindre ces objectifs ?

IA : Cela dépend du positionnement de chacun : électoraliste, réformiste, ou plus radical, selon les convictions individuelles. Pour ma part, je pense qu’il faut investir tous les espaces : la rue, les urnes et les réseaux sociaux. À titre d’exemple, je ne suis pas favorable à l’idée de quitter Twitter (X) alors même que la plateforme est aujourd’hui largement investie, voire contrôlée, par l’extrême droite. Au contraire, il me semble essentiel d’occuper ces espaces et de les investir massivement avec un discours antiraciste. Il s’agit d’une stratégie visant à rendre ce discours plus visible que le racisme, qui l’est aujourd’hui beaucoup trop. C’est, selon moi, un élément central de la stratégie.

SZ : En ce qui concerne nos générations (deuxième ou troisième génération de descendants d’immigrés), nous faisons généralement des études plus longues que celles de nos parents, et de nos grands-parents. Cela nous permet d’accéder à des postes différents. Le simple fait de pouvoir occuper ces fonctions sans que notre légitimité soit constamment remise en question constitue déjà une forme d’antiracisme. Typiquement, les avocats intervenant à notre conférence expliquaient que malgré le port de la robe, leur légitimité professionnelle continuait d’être mise en doute du fait d’être racisés. La connaissance du droit et des droits en toute circonstance est aussi un moyen de lutter contre le racisme, et ça, c’est notre angle chez Droit dans les yeux. Le racisme présent au sein de l’institution policière, notamment dans le contexte des violences policières, est aussi permis par une méconnaissance des droits par les personnes concernées. Le fait de connaître ses droits permet de pouvoir réagir juridiquement. Si l’ensemble de la population maîtrisait davantage ses droits et était en mesure d’y recourir, les pratiques illégales devraient être au moins limitées et réduites.

 

JB : Et qu’est-ce que cela signifie de lutter au sein du système et en dehors du système ?

IA : Une fois encore, il s’agit d’une question de conception de la lutte, qui peut prendre des formes très diverses. Pour ma part, j’envisage une carrière qui m’inscrira au sein du système, tout en y occupant une position d’opposition. Mon objectif, en tant que future avocate, est précisément de porter la voix des personnes victimes du système et de me positionner constamment en résistance face aux injustices qu’elles subissent. Il ne s’agit pas, pour moi, de pratiquer une forme d’entrisme, par exemple en intégrant une entreprise afin d’y mettre en place une politique de non-discrimination. Ce type de démarche ne m’intéresse pas. Je n’ai pas non plus le souhait de travailler dans des secteurs qui, en réalité, sont néfastes pour des personnes comme moi, ou pour celles qui se trouvent dans des situations encore plus précaires, ou plus largement pour la planète. J’ai envie de consacrer à la lutte à la fois ma carrière professionnelle et mon temps personnel. Je sais donc que j’agirai à l’intérieur du système, mais en y occupant une position particulière.

SZ : En ce qui me concerne, ma carrière est dans le champ de l’humanitaire, ce qui implique une action en dehors du système institutionnel. De plus, au sein de l’association dans laquelle je travaille, nous sommes totalement indépendants de l’État et nous dénonçons ses manquements. Je me situe nécessairement en dehors du système. Je ne crois pas réellement à l’idée de transformer les institutions de l’intérieur, du moins pas en intégrant une administration dans l’objectif de la changer. On a vu que cette stratégie ne fonctionnait pas : soit les personnes finissent par partir, épuisées et en situation de burn-out, soit elles finissent par se conformer au fonctionnement institutionnel. À l’échelle de l’administration, une personne seule ne pèse pas suffisamment.

 

JB : Et dans quelle mesure est-il nécessaire d’aborder explicitement la question de la race dans la lutte anti-raciste ?

SZ : À mon sens, le refus de nommer la question de la race est profondément ancré dans le contexte français, en raison du principe d’universalisme, selon lequel nous serions tous égaux et « sans couleur ». Or, cette posture est majoritairement portée par les personnes blanches. L’argument consistant à ne pas parler de race, sous prétexte que cela conduirait nécessairement au racisme ou à une hiérarchisation, occulte une réalité : cette hiérarchie existe déjà dans la société, où certains groupes sont placés en position dominante. Il est indispensable de nommer les réalités vécues pour pouvoir les déconstruire. Le silence ne fera pas disparaître le racisme.

IA : C’est un peu la politique de Touche pas à mon pote. Ce discours, qui a pu rencontrer un grand succès dans les années 1980, n’est plus pertinent aujourd’hui. Ce n’est pas parce que l’on refuse de voir les différences qu’elles cessent d’exister. À mon sens, au-delà de l’affaiblissement de la cause antiraciste que cela implique, cette posture révèle également une difficulté à accepter la différence au point de ne pas reconnaître la richesse et la beauté de la diversité, ni ce que celle-ci peut apporter à notre société. Si nous faisons aujourd’hui face à une crise identitaire chez une partie de la population française, biberonnée notamment par les théories du « grand remplacement », c’est aussi parce qu’aucun véritable discours de multiculturalisme et de vivre-ensemble n’a été porté. Vivre ensemble ne signifie pas coexister en niant les identités « je ne suis pas noir, tu n’es pas arabe, l’autre n’est pas blanc », mais reconnaître ces identités, les assumer et les partager : « je suis arabe, tu es noir, tu es blanc, et nous mettons en commun nos cultures, nos expériences et la richesse de nos identités ». Ce discours a largement fait défaut dans les années 1980, et on en subit aujourd’hui les conséquences.

Et aujourd’hui je pense qu’on est en train de se prendre le retour de flamme de cet universalisme. Là où dans d’autres pays – et pourtant ce n’est pas des pays dans lesquels je souhaiterais vivre ou que j’admire – mais j’ai l’impression que même en Grande-Bretagne et aux États-Unis, il y a eu un travail différent dans la construction de la lutte antiraciste qui fait qu’en fait on peut dire que ce sont des États qui sont cosmopolites. Nous, à Paris, il y a plein de gens de plein de pays différents, mais ce n’est pas cosmopolite.

SZ : En Île-de-France, il existe malgré tout une conscience de la pluralité des communautés et de leurs cultures. Ne serait-ce qu’en matière culinaire, l’accès à une grande diversité est évident, tout comme l’existence d’un fort métissage. En se promenant en ville, on observe de nombreux exemples de métissage intercommunautaire, ce qui est positif et reflète une cohabitation ancienne. En revanche, cette réalité ne se retrouve pas dans le récit national, qui peine à l’intégrer.

IA : C’est ça : les Français apprécient le couscous, mais pas toujours celles et ceux qui le préparent. Certains éléments culturels sont acceptés, voire valorisés, tandis que l’identité des personnes qui les portent continue d’être dévalorisée. Dans d’autres contextes, la construction de la lutte antiraciste a été différente. La question de la couleur y est explicitement nommée, sans être occultée. Cela ne signifie pas que ces pays soient exempts de problèmes, le racisme aux États-Unis est, à bien des égards, plus violent qu’en France, mais il semble manquer en France d’une reconnaissance sincère de la culture de l’autre comme une richesse, et non comme une menace pour une identité nationale perçue comme homogène.

SZ : Concernant Touche pas à mon pote, sa création a, en réalité, dépossédé les descendants de l’immigration du combat qu’ils menaient. À l’origine, la marche [marche pour l’égalité de 1983] n’était pas structurée autour de ce mot d’ordre. Le changement de dénomination, notamment vers l’expression « Marche des beurs », ne correspondait pas aux termes employés par les porteurs du mouvement. Ce sont des acteurs politiques, notamment issus du Parti socialiste, qui se sont approprié cette lutte en prétendant en être les représentants légitimes. Ce faisant, des personnes blanches se sont réapproprié le discours de jeunes racisés qui ne se reconnaissaient pas dans cette catégorisation, ce qui a biaisé le message initial.

 

JB : Et donc quel est l’impact du discours de l’universalisme sur la façon dont on organise les luttes antiracistes en tant que groupe, en tant que collectif ?

SZ : Le lien avec l’universalisme est l’injonction à l’assimilation. Les premières générations immigrées qui sont arrivées avaient envie d’être plus françaises que les Français. Mon grand-père était comme ça, il ne voulait pas nommer ses enfants par des prénoms maghrébins, ne pas faire de vague, ne pas montrer sa religion. Il se disait que c’était comme ça qu’il allait être accepté.

IA : Mais ils ne nous acceptent pas mieux comme ça.

SZ : Trois générations plus tard, nous portons encore ces questions, car le problème n’a jamais été résolu. Cette injonction à l’assimilation découle directement de l’universalisme tel qu’il est appliqué en France : « nous sommes tous pareils », mais à condition que certains fassent l’effort de se conformer à la norme dominante. À partir de là, cela a nécessairement un impact sur la manière dont les luttes s’organisent.

 

JB : Est-ce que vos identités ont un impact sur vos militantismes, activismes, je ne sais pas le mot que vous préférez ?

SZ : Oui, clairement. Mon père m’a beaucoup transmis la culture et l’histoire des quartiers populaires, même s’il ne m’a pas transmis certains aspects de son héritage marocain, qui ne lui avaient pas été transmis non plus. Cette culture des quartiers populaires est centrale pour moi et structure l’ensemble de mes engagements associatifs et militants, notamment autour des questions de discrimination et de racisme. Mon identité a donc un impact direct et assumé sur mon militantisme.

Dans mon parcours professionnel, je suis souvent perçue comme une personne exilée, car on me confond parfois avec une bénéficiaire de mes activités, par racisme intériorisé. Il existe un lien spontané entre moi et des personnes exilées, notamment maghrébines ou musulmanes : on s’adresse à moi en arabe, on se tourne vers moi plus facilement. C’est un phénomène que je trouve particulièrement intéressant à analyser d’un point de vue sociologique.

IA : Pour ma part, mon engagement s’ancre surtout dans l’histoire familiale. Depuis mon enfance, j’ai entendu dans ma famille des phrases comme « ça, c’est du racisme » ou « cette personne est raciste », à chaque fois qu’une situation discriminatoire était vécue. Ces récits, transmis par ma mère, mes grands-parents et d’autres membres de ma famille, m’ont profondément marquée. Je me souviens notamment d’un épisode raconté très tôt : ma grand-mère, qui porte le voile, s’est fait jeter son passeport dessus à l’aéroport, avec la remarque « avec un passeport comme ça, vous n’irez nulle part ». Lorsqu’elle a ensuite présenté son passeport français, elle a répondu : « Et avec celui-là, je peux aller où ? »

J’avais environ six ans lorsque j’ai entendu cette histoire. Ce sont des histoires qui ne s’oublient pas. Lorsque j’ai commencé à être moi-même confrontée au racisme, cela a renforcé mon engagement. Mon identité joue un rôle important, tout comme mon éducation. Ma mère m’emmenait voter dès mon plus jeune âge, les informations et la critique du système étaient omniprésentes à la maison, et les livres occupaient une place centrale dans notre quotidien. Tout cela a profondément façonné ma conscience politique.

Enfin, mon identité algérienne est essentielle dans mon parcours. Je parle volontairement d’identité algérienne, car l’Algérie porte une histoire révolutionnaire forte. Mon grand-père a été combattant de la Révolution, et cette mémoire est structurante : se battre pour la liberté fait partie du récit transmis. Aujourd’hui, en France, il s’agit de lutter pour une autre forme de liberté, qui n’a jamais été pleinement atteinte. Sans cette identité et cette histoire familiale, je ne sais pas si je serais aujourd’hui engagée de cette manière.

 

JB : Est-ce qu’on a besoin d’une identité commune pour s’unir et pour mobiliser en masse ?

SZ : Je ne crois pas à l’existence d’une identité commune, mais plutôt à des valeurs communes. Pour se rassembler derrière une même cause, il est essentiel de partager des valeurs, pas nécessairement une identité unique. La diversité des identités est au contraire une force lorsqu’elles portent un message commun. Mais cette diversité pose aussi des questions de domination et d’organisation : comment s’organiser collectivement et comment garantir une forme d’égalité, ou à défaut d’équité, dans les luttes. À mon sens, cette diversité est positive, à condition de réfléchir attentivement aux modes d’organisation.

IA : Je pense qu’il est important que les personnes directement concernées incarnent les luttes. Il n’est pas nécessaire d’être racisé pour être antiraciste, mais une personne racisée aura toujours une légitimité particulière pour parler de racisme. Je comprends donc le recours à la non-mixité dans certains contextes, et son absence dans d’autres. Sur ce point, je suis assez nuancée. En revanche, une association antiraciste composée uniquement de personnes blanches ne peut pas fonctionner durablement. Une association composée uniquement de personnes arabes et noires peut fonctionner, tout comme une association rassemblant des personnes arabes, noires, blanches et d’autres identités. Certaines configurations ont simplement plus de chances de fonctionner que d’autres.

La notion d’alliés est également essentielle. Être blanc n’empêche pas d’être légitime à manifester contre le racisme, à s’exprimer sur les réseaux sociaux ou à mener des actions militantes. En revanche, il est parfois nécessaire de prendre du recul pour éviter de confisquer la parole et les luttes de celles et ceux qui sont directement concernés.

 

JB : Et qu’est-ce que cela signifie pour vous, la solidarité ?

SZ : La solidarité est ce qui me motive profondément. Il devrait être insupportable de constater que certaines personnes n’ont pas accès à des conditions de vie dignes, alors que d’autres vivent dans un relatif confort. Ne pas tendre la main, que ce soit à son entourage proche ou plus éloigné, est pour moi inconcevable. Cela relève aussi de l’éducation que j’ai reçue : être solidaire, donner ce que l’on peut, sans calcul. Donner ne dessert jamais. La solidarité est au cœur de mon métier et de mes engagements associatifs.

IA : Pour moi, la solidarité devrait tous nous guider. Nous partageons une même société, mais nos conditions matérielles, sociales et économiques sont extrêmement inégales, et cela est profondément injuste. Ce qui est encore plus difficile à accepter, c’est l’inaction face à cette réalité. Lorsque l’on croise une personne à la rue et que l’on a les moyens de donner (que ce soit de l’argent, un repas ou du temps) je ne vois pas en quoi ce serait un acte exceptionnel. Cela ne devrait pas être valorisé comme une performance ou inscrit sur un CV, mais considéré comme un geste ordinaire.

Certaines personnes ont reçu cette éducation, parfois aussi nourrie par des convictions religieuses, et l’intègrent dans leur vie quotidienne. D’autres considèrent cela comme facultatif.

 

JB : Est-ce qu’il y a des dynamiques de pouvoir entre les militants antiracistes ?

SZ : Oui, elles existent clairement. Dès lors que des personnes blanches sont présentes, des rapports de domination peuvent se reproduire, au sens sociologique du terme. Par ailleurs, le milieu associatif et militant n’échappe pas aux logiques de concurrence : la volonté de conserver une place, une légitimité, une lecture spécifique des enjeux. Comme dans tout autre espace social, il existe des relations de pouvoir, des hiérarchies et des tensions internes.

 

JB : A quoi ressemble un bon collectif antiraciste ?

SZ : Un groupe antiraciste doit, selon moi, intégrer pleinement la diversité ethnique, sociale et religieuse. Sans cela, il s’expose à une forme d’impasse. Il doit également être capable de se remettre en question. Mais je ne crois pas réellement à l’horizontalité totale. Pour être efficace, se développer, mener des actions et produire un impact réel, l’organisation entièrement horizontale me semble difficilement applicable. Dans les faits, certaines personnes sont plus investies que d’autres et donnent davantage de temps et d’énergie. Du fait de leur présence régulière, elles sont amenées à prendre des décisions pour faire avancer les organisations. Même si l’idéal serait de parvenir à cette horizontalité, je constate que cela fonctionne rarement.

IA : Je considère qu’un groupe antiraciste doit être clairement progressiste et radical. Un antiracisme tiède, dépolitisé ou simplement laïque c’est-à-dire qui exclut les personnes qui pratiquent une religion et promeut le laïcisme en place et lieu de la laïcité me pose problème. Un groupe réellement engagé doit aller au bout de ses idées et formuler des propositions fortes. Ce groupe doit protéger les femmes et les hommes victimes de racisme, d’antisémitisme, d’islamophobie et de toutes les formes de discrimination. Cela vaut, selon moi, pour l’ensemble des luttes de gauche : un mouvement militant ne peut se contenter de rester dans les cadres déjà acceptés par la société.

 

JB : Quels changements avez-vous constatés dans la lutte antiraciste au fil du temps, dans la durée ?

SZ : J’ai le sentiment que les personnes racisées se réapproprient de plus en plus une lutte qu’elles ont portée historiquement, mais qui leur a souvent été confisquée. Ce mouvement est relativement récent en France et s’inscrit dans une dynamique générationnelle. Il y a aujourd’hui une affirmation plus forte de la légitimité à parler du racisme, notamment parce que beaucoup de personnes concernées sont françaises et revendiquent le droit de s’exprimer au même titre que n’importe quel autre citoyen.

IA : Ou bien, même lorsque l’on n’est pas citoyen, on vit en France et on est confronté      aux mêmes formes de discrimination.

SZ : La différence ici c’est que les générations précédentes (nos parents ou nos grands-parents) n’avaient pas toujours cette légitimité. Leur situation administrative rendait leur présence plus fragile. On leur a longtemps promis la réussite et l’intégration, alors qu’après trois générations, c’est toujours la même misère. Aujourd’hui, lorsque l’on est Français, l’argument de la nationalité ne tient plus, ce qui met en lumière un problème structurel. Cela pose la question de la réappropriation de notre histoire et de la nécessité de la revendiquer.

IA : On observe également une évolution des luttes antiracistes, qui nomment désormais plus clairement les enjeux décoloniaux. Ce terme est de plus en plus présent dans l’espace militant. Il s’agit notamment de revisiter les récits historiques transmis par l’école française et de mettre en lumière des figures ou des événements longtemps invisibilisés. De nombreuses associations s’engagent aujourd’hui dans ce travail de mémoire, qui est essentiel pour comprendre les mécanismes du racisme et les combattre. Connaître son histoire, ses origines et les luttes passées constitue un élément important de la lutte, qui s’est bien développé récemment.

SZ : Je perçois aussi une évolution dans le rapport aux mots. Avant, nommer la couleur de peau semblait presque tabou. Dire qu’une personne était noire paraissait déplacé, comme si c’était une insulte. Cette gêne est liée à l’héritage du discours « Black, Blanc, Beur ». Aujourd’hui, dire qu’une personne est noire, arabe ou blanche c’est juste normal.

IA : T’es pas rebeu, t’es pas beur, t’es pas black.

SZ : Et tout ça, ce sont des petites victoires mais qui font quand même évoluer les mentalités, je trouve. L’influence des réseaux sociaux est importante aussi. Il y a des possibilités infinies de faire des groupes sur l’aspect culturel, sur l’aspect juridique, sur toutes les thématiques relatives au racisme. Et ça, en Île-de-France, c’est ancré. Quand tu en sors, je trouve que c’est vraiment différent. Il existe moins d’événements, moins de collectifs qui adressent ces sujets.

 

JB : Et qu’est-ce que vous pensez du système démocratique actuel ?

IA : Pour répondre brièvement à une question très large, j’ai le sentiment qu’en France, la démocratie est souvent réduite au fait de voter une ou deux fois tous les cinq ans. Or, dans les faits, de nombreuses réformes sont imposées sans réel débat démocratique, et les reculs sociaux s’accumulent. Les acquis obtenus par les générations précédentes sont aujourd’hui remis en cause. Cela interroge profondément notre conception de la démocratie. La démocratie strictement électorale perd de son sens lorsque les résultats des urnes sont contournés, comme on a pu le voir récemment, malgré une forte représentation de la gauche à l’Assemblée nationale lors des dernières élections.

SZ : Il existe aujourd’hui une véritable classe dirigeante qui se transmet le pouvoir. Ce sont, en grande partie, les mêmes personnes qui sont élues, et l’accès à ces sphères de pouvoir semble extrêmement fermé. Pour y parvenir, il faut le plus souvent être issu de familles bourgeoises installées depuis plusieurs générations. Dans ce contexte, la sortie récente du Premier ministre selon laquelle « le gouvernement n’a pas peur du peuple » témoigne d’une incompréhension profonde de ce qu’est la démocratie. Le gouvernement devrait tirer sa légitimité du peuple mais lorsque celui-ci ne reconnaît plus cette légitimité, le fondement démocratique est fragilisé. Cette phrase est, à mon sens, très révélatrice de l’état actuel de notre démocratie : le pouvoir est exercé par des personnes qui estiment ne pas avoir de comptes à rendre, alors même qu’elles doivent leur position au peuple.

Concernant les élections législatives évoquées précédemment, un vote a bien eu lieu et une majorité s’est dégagée. Traditionnellement, la personne nommée au pouvoir est issue de cette majorité, ce qui n’a pas été le cas ici. Peu de temps auparavant, nous avions mené de nombreux ateliers sur le droit de vote avec l’association Droit dans les yeux, afin de sensibiliser les jeunes à l’importance de la participation électorale. Or, lorsque l’on constate que, malgré le vote et la victoire électorale, les résultats ne sont pas respectés, cela envoie un message très décourageant. Pour des personnes politisées et militantes, l’intérêt du vote demeure, mais pour celles qui ne le sont pas, la question se pose légitimement : « à quoi bon voter ? » Les dernières élections ont donné l’impression que se déplacer aux urnes n’avait servi à rien.

IA : On a un héritage de la Grèce antique où, à l’époque, il y avait une partie de la population qui était exclue du vote. Nous, en France, on a une partie de la population qui est citoyenne et qui est exclue du vote parce qu’elle ne connaît pas bien les institutions et ça, c’est un vrai problème. Cela constitue un problème. Ce sont toujours les mêmes catégories de population qui votent : majoritairement les personnes âgées et les adultes entre 30 et 60 ans. La participation des jeunes est très inégale et dépend fortement des territoires et des milieux sociaux.

Il existe un déficit de vulgarisation du fonctionnement des institutions. Les événements politiques majeurs (motions de censure, dissolutions, procédures parlementaires) sont évoqués dans les médias de manière très technique, sans véritable effort pédagogique. Même les médias de service public ne rendent pas ces informations accessibles à tous. Cette situation maintient une partie de la population dans une forme d’exclusion politique, en la tenant à distance du droit et des institutions. Cela contribue à décourager la participation électorale, notamment dans les quartiers populaires. Or, si la jeunesse, et en particulier celle des quartiers populaires, se mobilisait massivement, le paysage politique serait différent.

SZ : Au-delà de la jeunesse des quartiers populaires, cette situation concerne plus largement les personnes en situation de précarité. Beaucoup d’entre elles se tournent vers l’extrême droite, alors que, logiquement, leurs intérêts économiques devraient les conduire à voter à gauche. L’extrême droite entretient l’illusion d’une protection, mais ses politiques contribuent en réalité à aggraver les inégalités économiques. Cette dérive est aussi le résultat d’un manque d’explication et de pédagogie. Les mécanismes politiques, économiques et juridiques sont compréhensibles lorsqu’ils sont expliqués clairement, mais il existe une volonté manifeste de ne pas les rendre accessibles. Cela sert les intérêts de ceux qui détiennent le pouvoir.

 

 

[1] Entretien réalisé par Jodie Bradshaw, doctorante à l’université University College London.