Sur fond de drame intense et violent se déroulant au cœur des îles Hébrides, le dernier roman de l’écrivain écossais Peter May, Loch noir[1], aborde les questions de la préservation des fonds marins, de la surpêche des saumons sauvages, de l’élevage intensif des saumons en cage, avec leurs corrélats : maltraitance animale, surmortalité, pollution des eaux. Patricia Osganian revient sur ce livre et discute avec Peter May de ce qui l’a poussé à l’écrire.

L’intérêt de Peter May pour les questions d’écologie et de survie de la planète est de plus en plus visible, depuis les précédents romans de la trilogie des Hébrides qui abordaient déjà l’exploration de l’environnement sauvage et des ressources de la faune et de la flore. Dans son avant-dernier roman, Tempête sur Kinlochleven, elles s’imposent comme une évidence. Cette dystopie située au milieu du xxie siècle nous propulse dans les Highlands alors que l’Ecosse, soumise aux effets du changement climatique avec la perturbation des courants océaniques, est devenue une terre quasi polaire.

Loch noir renoue non seulement avec les personnages de la trilogie des Hébrides mais porte la question de la préservation des océans et des espèces et le plaidoyer contre leur surexploitation industrielle à un point d’incandescence.

Outre le retour tant attendu de Fin Macleod et de Marsaili, son amour de jeunesse devenue sa compagne, le roman tisse sa trame autour de plusieurs protagonistes liés par un destin commun, toustes jeunes insulaires ayant partagé aventures et expériences jusqu’à la fin de l’adolescence. La plupart de ces personnages sont présents, à des degrés divers, dans les trois premiers romans de la trilogie, L’Île des chasseurs d’oiseaux, L’Homme de Lewis[2], Le Braconnier du lac perdu et sont aujourd’hui devenus adultes. Leurs chemins ont divergé mais l’île de Lewis constitue toujours leurs racines, tissant entre elleux un lien indéfectible.

Le corps de Caitlin Black est retrouvé à l’embouchure d’An Loch Dubh, le loch noir, sur la côte ouest de l’île de Lewis. Militante pour des causes écologistes et nageuse chevronnée, elle a été violée et battue avant d’être assassinée. Fionnlagh, le fils de Marsaili et Fin, est accusé de ce double crime.

Lorsqu’il apprend la nouvelle, Fin Macleod quitte la police de Glasgow et vole au secours de son fils pour tenter de le disculper. Bien que les preuves s’accumulent contre Fionnlagh qui s’enferme dans le mutisme, Fin est bien déterminé à prouver son innocence.

Il s’avère que Caitlin était l’une des étudiantes de Fionnlagh. Il entretenait avec elle une liaison amoureuse extraconjugale, mais cela ne l’innocente pas pour autant. Fait encore plus troublant : Fionnlagh, totalement anéanti, persiste dans le silence. Ne réfutant aucune des charges qui pèsent contre lui, il est à deux doigts d’avouer qu’il est l’auteur du meurtre.

Brouillage temporel et identités insulaires

Alternant la narration entre le présent et le passé, l’intrigue plonge ses racines dans les relations anciennes, douloureuses et complexes, entre les différents personnages. Toutes posent la question des identités insulaires et de ce qui a été perdu avec la modernité et l’extension de l’aquaculture industrielle.

Passé et présent imprègnent chacune des émotions, faisant du temps un continuum où les événements d’aujourd’hui et d’hier s’entremêlent : petite délinquance mâtinée de larcins et de magouilles, dont un vol dans les cages des saumons d’élevage afin de les revendre avec plus-value comme des saumons sauvages, mini vendettas, trahisons de l’amour et de l’amitié. Les réminiscences de l’enfance conjuguent nostalgie identitaire et soif d’émancipation, traditions conservatrices protectrices des espèces et lutte pour la survie économique qui favorise avec le développement agro-industriel la suprématie des intérêts privés.

Ce n’est pas seulement la nature avant qu’elle ne soit abîmée par la main de l’être humain qui est questionnée ici, ce sont aussi les motivations humaines. Tout ce microcosme lourd de hontes enfouies, de secrets inavouables et de remords flirte avec des suspicions de meurtres : meurtre d’une jeune écologiste aujourd’hui et meurtre hier d’un témoin gênant, maquillé en suicide et rayé de la carte. Pourtant, les crimes de sang appellent la justice par la main des descendant·es et des générations suivantes.

L’intrigue se complexifie encore par les conflits rongeant les copines et les copains de jeunesse. Déjà minée par les rivalités et les rancœurs, mais unie par la solidarité instinctive des racines insulaires, la communauté des jeunes gens de Lewis va se fracturer jusqu’à voler en éclats. Cela commence plus de deux décennies avant le meurtre de Caitlin avec l’exode des un·es vers Glasgow, notamment Fin, la réussite financière fulgurante de l’un d’entre elleux grâce aux techniques d’élevage intensif des saumons, la relégation sans perspective d’avenir de celles et ceux qui sont resté·es dans l’île. Exilé fiscal à Chypre, à la tête d’un empire agro-industriel, il revient à Lewis avec son fils pour liquider ses affaires de succession patrimoniale, précisément au moment du meurtre de Caitlin.

Entre les deux époques, les rivalités et les jalousies autour de deux des jeunes filles autochtones, liées à la bande des amis d’enfance, ont refait surface, charriant avec elles de multiples tensions. Le meurtre de Caitlin ravive d’anciennes blessures d’amour-propre, les échecs individuels et les frustrations. L’éclatement de la communauté, l’inévitable exode vers les villes et la vie ont recouvert les cendres du passé.

Alors, en déterrant les secrets, le drame du meurtre de Caitlin vire au règlement de comptes entre autochtones. Les amitiés de jeunesse cèdent la place à l’isolement et la méfiance. Devenu rançon du passé, le soupçon de chacun·e envers chacun·e s’enflamme comme une traînée de poudre.

Surexploitation des fonds marins vs protection des écosystèmes

La mort de la jeune femme porte en effet l’enquête sur son meurtre jusqu’à l’éclatement d’une vérité bien plus puissante que celle des vieilles rancœurs : la suprématie de l’argent sur les relations à la nature, sur l’amitié et la solidarité, son pouvoir profondément immoral et corrupteur quelles qu’en soient les conséquences. Au bout du compte, la vénalité au mépris de toute éthique a des effets écologiques dévastateurs : surpêche des saumons sauvages, surmortalité des saumons élevés en cage dans des conditions concentrationnaires, pollution des fonds marins, logique du profit…

Ainsi, lors d’un échange avec Fin, Jamie, l’un de ses amis de jeunesse, expose l’ampleur des dégâts et les motivations des activistes locaux·ales :

« Les cages du loch […] ruinent la pêche au saumon sauvage dans la Grimersta. Or cette pêche a toujours représenté une part de revenus importante pour le domaine. […] il n’y a pas que le pou de mer. Les saumons sauvages n’ont plus la force ou l’énergie de nager à contre-courant. […] Tu peux toujours aller maintenant à l’embouchure de la Grimersta, tu n’en verras presqu’aucun. À cause de la pisciculture ? Pas seulement. Il est évident qu’il y a une surpêche du saumon sauvage dans les eaux internationales. Enfin, rien n’y régule la capture des poissons. Mais les exploitations piscicoles portent une grosse part de responsabilité. Ils relâchent des saletés, des pesticides et autres produits chimiques directement dans les eaux côtières qui sont écologiquement fragiles. Tu savais qu’un élevage de saumons d’un demi-hectare produit autant de déchets qu’une ville de dix mille habitants ? […] La pollution est terrible. Si tu vas là-bas, tu verras d’importantes nappes de boue verte à la surface de l’eau. Ce qui élimine l’oxygène, en même temps que de nombreuses vies en-dessous[3]. »

Et plus loin, Fin confie à Marsaili le carnage dépeint par l’un des activistes anti-aquaculture rencontré dans la ferme abandonnée qui leur sert de quartier général :

« Il lui décrivit en détail les images aériennes révélant le dépôt illégal de poissons morts, les saumons zombies à moitié dévorés par les poux de mer nageant en rond et sans une once d’énergie dans des cages où vingt-cinq pour cent au moins des occupants étaient déjà morts. Elle l’écouta, horrifiée, évoquer les cadavres puants pullulant d’asticots dans la benne du port, les bidons de mille litres de formaldéhyde que Bradan Mor utilisait en désespoir de cause pour essayer de venir à bout des poux de mer[4]. »

Le crime du passé, conséquence du micro-trafic de saumons, a été perpétré dans l’inconscience de la jeunesse. L’irresponsabilité d’hier vient se fracasser l’écueil du présent. Les mauvais coups d’hier inaugurent un avenir dominé par l’abolition de toute norme et de tout scrupule face à la loi de l’enrichissement personnel et de l’accumulation de capital. L’argent signe la loi du plus fort. Aux yeux du riche exploitant, le meurtre perd alors son statut de crime pour devenir un dommage collatéral.

Ce basculement dans la barbarie humaine culmine avec l’élimination de la jeune activiste, considérée comme un simple détail. Témoin de la maltraitance des poissons et de la détérioration des fonds marins, déterminée à faire éclater la vérité avec son groupe d’activistes locaux, elle est piégée alors qu’elle filmait les cages de saumons à demi-morts, entassés les uns sur les autres, tournant en rond affolés dans leur prison en attendant d’atterrir sur une plage transformée en charnier.

Point d’orgue de cette immense gabegie : une famille de baleines vient s’échouer sur une plage de Lewis pour y mourir.

L’ombre d’Hemingway et la littérature des grands explorateurs des îles anglo-normandes hantent ce beau roman.

Le coupable sera finalement démasqué et Fionnlagh innocenté, happy end apparemment aussi attendu qu’anodin. Mais l’enjeu est ailleurs : dans les liens et les conflits insulaires, la richesse de la culture celte, la conscience de l’imminence du danger que représente la destruction de l’environnement. Loin des « eaux glacées du calcul égoïste[5] », pour reprendre le mot de Marx, l’urgence est bien celle de préservation de la nature, des animaux et des humains. Sortir l’environnement des griffes du mercantilisme et des intérêts privés, tel est le défi majeur de ce quatrième roman de la série dédiée aux îles Hébrides.

Le combat des habitant·es et des activistes de l’île de Lewis pour protéger les fonds marins en témoigne. Il en va de même pour la beauté âpre des lieux sauvages, pour la mémoire comme pour l’identité des autochtones : une identité hybride faite de mythes immémoriaux et de modernité, un pied planté dans la tourbe et le regard rivé vers l’immensité de la mer, jusqu’à la ligne d’horizon qui se perd à la lisière du continent.

Entretien avec Peter May[6] : la genèse de Loch noir

Mouvements (M.). Comment vous est venue l’idée d’un nouveau roman de la série des Hébrides sur ce thème ?

Peter May. En 2020, j’avais prévu d’écrire un livre situé sur l’archipel norvégien du Svalbard, dans le cercle polaire arctique. L’un des éléments de l’histoire était la réintroduction de deux personnages de la Trilogie de Lewis. J’avais prévu que le fils de Fin, Fionnlagh, désormais âgé de 30 ans, travaillerait sur l’archipel. Et lorsqu’il est accusé de meurtre, Fin se rend dans l’Arctique pour enquêter et tenter de laver le nom de son fils. Mais ensuite, le Covid-19 a mis le monde à l’arrêt et mon voyage de recherche à Svalbard a été annulé. Le livre était mort-né. J’ai écrit un autre livre à la place, La gardienne de Mona Lisa. Puis, en reprenant l’un des thèmes de l’idée du Svalbard, Tempête sur Kinlochleven a connu un immense succès. Mais je n’arrivais toujours pas à sortir l’idée de Fin et Fionnlagh de ma tête. Peut-être pourrais-je ramener cette histoire sur l’île de Lewis, en réemployant mes personnages de la Trilogie de Lewis, douze ans plus tard. Ce serait un retour aux sources.

M. Le plaidoyer contre la surpêche des saumons sauvages et la barbarie de l’élevage industriel des saumons en cage résonne avec les urgences écologiques de l’époque. Comment est née votre prise de conscience ?

Peter May. Alors que je développais mon idée pour le livre, deux éléments de la vie dans les Hébrides se sont imposés à ma conscience à travers des faits d’actualité. Le premier était la couverture médiatique de plus en plus critique de l’industrie de l’élevage du saumon, qui pèse plusieurs milliards de dollars, non seulement dans les îles, mais aussi à travers l’Écosse et le monde entier. Le second était l’échouage récent de plus de cinquante globicéphales sur une plage de la côte est de Lewis. Petit à petit, ces éléments ont commencé à s’insérer dans mon intrigue.

Mes recherches ultérieures sur l’élevage du saumon ont changé ma vie à jamais. J’ai vu des images clandestines tournées par des militant·es anti-élevage de poissons, montrant des saumons comme des zombies nageant dans des cages surpeuplées, à moitié dévorés vivants par des poux de mer. Des images de drones, prises d’en haut, montraient le traitement inhumain des poissons par les ouvriers sur des navires spéciaux qui aspirent des milliers de saumons à travers des tubes en plastique pour les rincer à l’eau douce, ce qui fait tomber et mourir les poux de mer. Les cages sont surpeuplées, créant un environnement propice à la propagation des maladies. Jusqu’à 30 millions de saumons meurent chaque année dans ces cages avant même d’être récoltés. Les jeunes poissons eux-mêmes sont élevés dans des écloseries et vaccinés contre certaines maladies avant d’être placés dans les cages. L’industrie de l’élevage du saumon a recours à des mesures drastiques pour protéger ses revenus, en tentant d’éradiquer les maladies dans les cages avec l’utilisation de formaldéhyde hautement toxique – un poison qui provoque le cancer chez l’humain. Mais la maladie sévit toujours, et les saumons d’élevage s’échappent fréquemment et s’accouplent avec les saumons sauvages, transmettant des maladies et une génétique affaiblie.

Les saumons sauvages eux-mêmes sont désormais si rares qu’il est extrêmement coûteux de les pêcher dans les rivières, et les pêcheurs doivent aussi remettre leurs prises à l’eau vivantes. Pendant ce temps, la chair du saumon d’élevage est d’un gris peu appétissant et ne devient rose que lorsque les poissons sont nourris avec des colorants artificiels. Les techniques modernes d’élevage du saumon ont été introduites en Écosse par des entreprises norvégiennes désireuses d’exploiter la bonne réputation du saumon écossais. Tout ce qu’elles ont réussi à faire, c’est réduire la qualité du poisson et de ruiner la réputation de l’Écosse.

La pollution est un autre problème associé à l’élevage du saumon. Une ferme piscicole de deux acres produit autant d’effluents qu’une ville de dix mille habitant·es. Et cela est rejeté directement dans l’eau autour de côtes écologiquement fragiles.

Il existe des règles et des réglementations gouvernementales destinées à encadrer les activités des pisciculteur·rices. Mais celles-ci sont souvent ignorées, et l’application est presque inexistante. Les politicien·nes sont soucieux·ses de ne pas faire de vagues, car le saumon d’élevage est la plus grande et la plus lucrative exportation alimentaire de Grande-Bretagne. Il faut faire quelque chose, mais il n’y a aucune volonté politique pour le faire.

La France est le plus grand marché d’exportation pour le saumon d’élevage écossais – donc les consommateur·rices français·es peuvent exercer une influence considérable en exigeant le changement, et si le changement ne vient pas, en boycottant le produit. Personnellement, je ne mangerai plus jamais de saumon, sauf s’il est pêché à la ligne dans une rivière – ce qui n’arrivera presque certainement jamais.

En ce qui concerne les baleines, j’ai commencé à rechercher les circonstances qui conduisent à leur échouage. J’ai découvert que les globicéphales vivent en familles élargies, et que tout le groupe se sacrifiera pour un seul de ses membres. Cela faisait écho au thème de mon livre, qui parlait de famille et de sacrifice, et j’ai trouvé une résonance de mon histoire dans cet immense échouage.

M. Les enjeux de Loch noir tant littéraires que sociaux, avec notamment une dénonciation des méfaits du capitalisme, sont très élevés, mettant les lecteur·rices en situation d’attente. Quelle va être la prochaine étape ? Envisagez-vous une suite pour la série des Hébrides ?

Peter May. Je n’ai aucun projet d’écrire d’autres livres dans la saga des Hébrides. Pour être honnête, je n’avais pas prévu d’écrire celui-ci, et ce n’est qu’un ensemble malheureux de circonstances indépendantes de ma volonté qui m’a conduit à retourner sur les îles. Cependant, il a été gratifiant de retrouver ces personnages après une absence de douze ans, et de découvrir ce qui s’était passé dans leur vie entre-temps. Il faut aussi dire que je n’ai pas l’intention d’écrire d’autres livres. J’ai l’intention de prendre ma retraite, tant de l’écriture que de la promotion. Cependant, je crois fermement qu’on ne devrait jamais dire jamais. Donc, qui sait ?

[1]. Peter May, Loch noir, Rouergue Noir, 2025, Grand prix de littérature policière 2025.

[2]. Lire à ce sujet Patricia Osganian, « Humains, trop humains. À propos de L’Île des chasseurs d’oiseaux de Peter May », Mouvements, 2010 : https://mouvements.info/humains-trop-humains-a-propos-de-lile-des-chasseurs-doiseaux-de-peter-may, et Patricia Osganian, « Citoyens anonymes », Mouvements, 2012 : https://mouvements.info/citoyens-anonymes.

[3]. Peter May, Loch noir, op. cit., p. 200.

[4]. Ibid., p. 227.

[5]. Karl Marx, Le Capital. Livre 1, PUF, 2014 (1867 pour la première édition).

[6]. Mouvements adresse tous ses remerciements à Peter May, à son attachée de presse Nelly Mladnov ainsi qu’aux éditions du Rouergue pour avoir rendu cet entretien possible. Propos recueillis par Patricia Osganian.