Dans une communication publiée entre plusieurs périodes de canicule aggravées par des incendies sans précédent sur le territoire national[1], le gouvernement a fourni un « mode d’emploi » pour « gérer l’éco-anxiété », tout en évitant « le burn-out militant » qui guette, semble-t-il, toute personne trop investie dans des causes collectives. Je ne sais pas si beaucoup de personnes ont eu accès à ce « guide pratique ». Ou si les lecteurices ont apprécié les « conseils » prodigués pour lutter contre la souffrance psychique susceptible d’émerger lorsque l’on assiste, directement ou non, à la destruction de paysages, de lieux de vie et d’activités, ainsi qu’à la mort de millions d’êtres vivants. En revanche, ce que je sais, c’est que le texte des services du gouvernement repose sur des éléments loin de faire l’unanimité, puisque les notions d’éco-anxiété et de burn-out sont au cœur de controverses scientifiques et politiques, sans doute insuffisamment connues, et dont la méconnaissance facilite la production et la circulation de vadémécum gouvernementaux qui ne mangent pas de pain… pour celles et ceux qui les écrivent, du moins. Car ce qu’il faut bien avoir en tête avec ces histoires de santé mentale – oui, la grande cause nationale 2025 et 2026, dont la censure d’un rapport sénatorial sur la souffrance psychique au travail quelques jours avant la publication de notre « mode d’emploi » a montré qu’elle n’était peut-être pas si facile à faire passer dans certaines franges du centre et de la droite[2] –, c’est que la manière de poser le problème a un effet direct sur la façon d’envisager l’action.
Qu’est-ce que cela signifie ?
Le charme discret de l’imprécision scientifique
De manière étonnante, la littérature spécialisée consacrée au burn-out et à l’éco-anxiété partage un point commun qui pourrait susciter quelques interrogations légitimes du côté des chercheurs et chercheuses adeptes de la gouvernance par les nombres. Dans les deux cas, il est admis, même parmi les spécialistes qui utilisent l’une ou l’autre notion, qu’elles sont floues, aussi bien dans leur définition littérale que dans les signes cliniques censés étayer ladite définition. Ainsi comme l’écrit le psychosociologue Philippe Zawieja, le burn-out est « imprécis » et sa symptomatologie est « hétéroclite, hasardeuse et discutable[3] ». Du côté de l’éco-anxiété, les choses ne sont guère plus brillantes, puisque nous sommes confrontés à un halo définitionnel au sein duquel des spécialistes tentent d’imposer leur conception théorique et leurs outils méthodologiques dans les champs scientifique et praticien, sans que cela résolve certaines des difficultés originelles, comme celles consistant à réduire la question écologique au changement climatique, ou à ne pas distinguer nettement ce qui relève d’éprouvés intrasubjectifs (comme l’angoisse) et d’éprouvés intersubjectifs (comme la culpabilité)[4].
Ce qui est étonnant avec cette double imprécision notionnelle, c’est qu’elle ne gêne pas le travail scientifique. En fait, on pourrait même dire qu’elle l’alimente (reconnaître un flou est une façon presque modeste de demander des crédits supplémentaires pour augmenter le niveau de clarté…). N’allez surtout pas imaginer que toustes les scientifiques peuvent se permettre ce genre de tactique. Il suffit d’avoir déjà présenté les résultats d’une recherche qualitative pour savoir que l’étiquette infâmante d’« impressionnisme » peut être dégainée à tout moment pour disqualifier un travail jugé comme étant trop situé, bourré d’imprécisions adverbiales et incapable de montée en généralité… Mais de cela, il ne saurait être question avec notre burn-out et notre éco-anxiété.
Le stress, l’idée « magique »
Et pour cause : burn-out et éco-anxiété reposent tous deux essentiellement sur les théories du stress et leur arsenal quantitatif capable de générer des résultats précis à la décimale près (grâce à plein d’échelles, de sous-échelles, de facteurs, etc.), tout en fournissant des tests statistiques aux petits oignons fondés sur des réponses fermées cotées à partir d’items aussi « objectifs » que « jamais », « parfois », « souvent » ou « presque toujours ». Que l’on ne sache pas ce que l’on mesure avec une telle précision atomique n’est pas grave en soi. Après tout, la science opère toujours une réduction approximative du réel. L’essentiel ici, c’est de fournir du chiffre. Toujours utile, le chiffre[5]. Notamment pour communiquer avec aplomb dans les médias. Et pour (se) comparer avec les autres, car les « machines à chiffres » les meilleures sont internationalement validées. Utiliser des échelles uniques dans des pays qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, eux-mêmes parfois si grands qu’ils regroupent des régions aux différences marquées, voilà bien quelque chose de cohérent avec ce que l’on sait de la variabilité des sociétés… Mais bon, puisqu’on mesure l’amour depuis longtemps[6], et qu’on en fait même des émissions télé, pourquoi pas faire de même avec l’éco-anxiété ou le burn-out ? Il faut dire que pour ça un élément nous aide bien : le stress. Burn-out et éco-anxiété leur doivent tout, aux théories du stress. Ça fait des décennies qu’on nous répète que le stress est un processus universel… d’ailleurs on l’a d’abord théorisé à partir des rats de laboratoire, avant de l’appliquer aux êtres humains. Et depuis, ça marche à tous les coups. Pourquoi ? Parce que ça se passe au niveau biochimique, le plus souvent dans le cerveau. Et que tout le monde en a un, enfin normalement. Très important le cerveau[7]. Un truc pas foutu comme nous, le cerveau. D’ailleurs, à entendre les spécialistes, on a souvent l’impression qu’il fonctionne indépendamment du corps, à côté de lui (« le corps et le cerveau » est un mantra souvent répété). Il paraît que c’est grâce à tous ses neurones qui dirigent tout. Bref, je m’égare…
Le stress, la boîte à trucs « magiques »
Ce qui est génial avec le stress, c’est sa praticité. Tout·e coach en développement personnel l’a bien compris. Tout bon gouvernement néolibéral aussi, remarquez. Gérer « son » stress (qu’il prenne la forme d’un burn-out ou d’une éco-anxiété, c’est toujours un truc super personnel), c’est non seulement faisable pour peu qu’on ait un peu de volonté, mais aussi potentiellement rentable, pour peu que l’on se crée une clientèle[8]. Et surtout, c’est politiquement inoffensif, surtout pour celui ou celle qui tient le manche, bien sûr, pas pour celui ou celle qui doit « gérer » son stress… Inciter à la gestion du stress, ça revient à dire, comme avec toute bonne technique néolibérale qui se respecte, que la société est la simple addition d’individus atomisés sur qui repose la responsabilité : 1/ de se prendre en main au niveau psychologique grâce à un travail sur soi adapté (et adaptatif) ; 2/ de faire des efforts cognitifs et affectifs pour (re)mettre du collectif (envisagé comme simple addition, etc.), quand tout est fait au niveau institutionnel et organisationnel pour justement empêcher l’émergence d’une pensée politique critique dans un « espace public oppositionnel[9] » soucieux de ne pas réduire les dynamiques sociales à une histoire d’arithmétique.
Ce qu’il faut bien comprendre dans la communication gouvernementale sur l’éco-anxiété, c’est que lorsqu’elle incite les individus à s’engager collectivement « sans se brûler » (l’ironie est cruelle quand même, y compris pour un adepte de l’humour noir…), elle le fait sans jamais poser la question de l’organisation du travail nécessaire à toute action collective, aussi bien dans les entreprises, qu’il s’agit de profondément transformer pour essayer de ralentir la catastrophe écologique en cours, que dans les institutions publiques, dont les responsables mobilisant des notions comme l’éco-anxiété ou le burn-out se contentent en réalité de reproduire les pires idées des théoriciens et praticiens du néolibéralisme. Sans compter que la notion d’éco-anxiété, telle qu’elle a été construite, ignore globalement la place du travail[10], point qui n’est pas sans poser problème, lorsque l’on veut bien se souvenir que 1/ sans la mise au travail de millions de personnes, la catastrophe écologique en cours n’aurait pas pu se déployer sous la forme que nous lui connaissons, 2/ sans personnels des forces civiles, les effets de la catastrophe écologique seraient sans doute beaucoup plus forts – pour ces personnels comme pour nous. Et pourtant, dans les deux cas, on ne se demande pas si le rapport subjectif au travail joue un rôle quelconque dans l’éprouvé subjectif dit « éco-anxieux ». Ne peut-on pas faire l’hypothèse (non chiffrée) que contribuer à détruire la planète en extrayant des terres rares ou du pétrole a peut-être un effet sur cet éprouvé ? Et si c’est le cas, si surgit une forme de culpabilité ou de honte, est-ce en raison de voir la terre se désoler ou est-ce en raison de sa propre participation à cette désolation ? N’est-il pas utile de distinguer une « éco-anxiété » éventuelle (peur, angoisse d’assister à l’effondrement) d’une souffrance éthique potentielle ? Traite-t-on individuellement et collectivement ces deux formes d’éprouvé de la même manière ? Poser la question, c’est sans doute déjà y répondre, puisque l’on sait que la souffrance éthique est directement liée à des organisations du travail qui poussent, progressivement, les travailleurs et travailleuses à commettre des actes qu’ils et elles réprouvent pourtant moralement. Des actes qui peuvent, progressivement, déboucher sur un épuisement professionnel profond, marqué par une distance à autrui et par une haine de soi. Des actes qui peuvent déboucher sur la culpabilité et la honte de soi. Traiter la souffrance éthique et ses effets pathogènes nécessite donc de transformer profondément l’organisation du travail, ce qui implique une réflexion collective et des transformations structurelles à l’opposé de l’individualisation des techniques de soulagement de l’éco-anxiété et du burn-out. Les forces de droite et du centre l’ont bien compris : il est tellement plus simple de conseiller aux gens d’aller faire des câlins aux arbres… du moins tant qu’il y en a encore.
[1] https://www.info.gouv.fr/actualite/comment-gerer-l-eco-anxiete.
[2] https://www.miroirsocial.com/index.php/participatif/souffrance-au-travail-le-rapport-censure-du-senat#:~:text=La%20majorité%20sénatoriale%20vient%20de,la%20souffrance%20psychique%20au%20travail. Suite à la censure du rapport, une pétition a été mise en ligne pour demander l’organisation d’un grand débat sur cette question cruciale : https://petitions.senat.fr/initiatives/i-2324.
[3] Philippe Zawieja (dir.), Psychotraumatologie du travail, Paris, Armand Colin, 2016, p. 23.
[4] Stéphane Le Lay, « Le flou notionnel n’empêche pas la mesure : le cas de l’éco-anxiété dans la littérature scientifique », Zilsel, n° 14, 2024, p. 312-347.
[5] Olivier Martin, Chiffre, Paris, Anamosa, 2023.
[6] Voir par exemple Clyde Hendrick et Susan S. Hendrick, « Research on love: Does it mesure up? », Journal of Personality and Social Psychology, 56(5), 1989, p. 784-794.
[7] Pour se convaincre de l’influence des neurosciences sur l’organisation et le fonctionnement de nos sociétés – en dépit de leur faiblesse scientifique parfois abyssale –, lire le livre documenté de François Gonon, Neurosciences. Un discours néolibéral. Psychiatrie, éducation, inégalités, Nîmes, Champ social éditions, 2024. Le neurobiologiste critique de manière précise ce qu’il nomme l’« impérialisme neuronal ». Il pointe notamment les multiples distorsions (pas toujours éthiques…) que subissent les résultats de recherches en neurosciences lors de leur production et leur diffusion académique puis médiatique, de manière à laisser penser aux financeurs et au grand public que la biologie du cerveau permet de répondre à de nombreuses interrogations (troubles psychiatriques, problèmes d’apprentissage, etc.), alors que ce n’est pas du tout le cas.
[8] Le dernier numéro de la revue Mouvements (n° 123, 2026) consacré à la question du bien-être – parfois considéré comme l’envers du stress – explore les rapports ambivalents entre marchandisation et « souci de soi » (https://shs.cairn.info/revue-mouvements-2026-2)
[9] Oskar Negt, L’espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007.
[10] Stéphane Le Lay, « Comment le travail est-il pris en compte dans les recherches sur l’éco-anxiété ? Une revue de littérature sur les pratiques cliniques et thérapeutiques », Bulletin de psychologie, n° 591, 2026, p. 19-30.

