Le second tour de l’élection présidentielle brésilienne aura lieu le 25 octobre 2026. L’échéance est d’autant cruciale pour la gauche brésilienne qu’elle met à nouveau aux prises Lula et un Bolsonaro : Flavio, le fils. Pour réfléchir aux enjeux de cet évènement, le replacer dans le contexte de l’histoire sociale du Brésil et de l’expérience récente d’exercice du pouvoir par le Parti des travailleurs (PT), Mouvements publie une série de trois textes écrit par le politiste André Singer, professeur de science politique à l’Université de Sao Paulo, ancien porte-parole de Lula de 2003 à 2007, et auteur de Esquerda e direita no eleitorado brasileiro (EdUSP, 1999), Os Sentidos do Lulismo (Companhia das Letras, 2012) et O Lulismo em crise (Companhia das Letras, 2018).

Le retour de Lula, le second volet de cette série a une importance particulière pour cette mise en contexte puisque le premier tour de l’élection, le 4 octobre dernier, a placé en tête Flavio Bolsonaro avec 47% alors que Lula n’a obtenu que 45%. Ce texte1 analyse en effet, à la fois, les conditions sociales et politiques de la fragile victoire de la coalition assemblée par Lula en 2022 et de la capacité de résistance du bolsonarisme.

Dans une célèbre préface à l’ouvrage classique de Sérgio Buarque de Holanda, Raízes do Brasil (1936), Antonio Candido rappelait à ses lecteurs de 1967 que le livre se conclut sur une note de doute quant aux « conditions pour une vie démocratique au Brésil ». Buarque reconnaissait que, dans les villes, les anciennes aristocraties étaient remplacées par des cadres issus des classes populaires, endurcis par les difficultés du travail et capables d’établir un ordre politique égalitaire. Dans le même temps, il constatait la persistance de structures oligarchiques et de logiques de pouvoir fondées sur les relations personnelles.2 Laquelle de ces logiques finirait par l’emporter demeurait incertain. Les élections brésiliennes d’octobre 2022 furent une actualisation dramatique de cette interrogation. Le plus grand pays d’Amérique latine – environ 215 millions d’habitants, une économie classée au treizième rang mondial – a célébré le bicentenaire de son indépendance par son opposition à la revitalisation de formes sociales violentes puisqu’une forme de concertación3 démocratique ou coalition – bien que nettement moin formalisée que ses équivalents au Chili – a propulsé l’ancien métallurgiste Luiz Inácio Lula da Silva à la présidence pour la troisième fois, avec 51 % contre 49 % des voix valides après un second tour marqué par un taux de participation de 79 %. Un soupir de soulagement rythmé par la samba a retenti à travers le monde.

Près de la moitié de l’électorat – menée par des officiers militaires et de riches hommes d’affaires issus des secteurs agro-industriels, des services et de la construction, suivis d’une classe moyenne indignée et de travailleurs à faible revenu influencés par la théologie de la prospérité4 – avaient toutefois opté pour la politique autocratique de Jair Messias Bolsonaro, lequel avait obtenu 58 206 354 voix contre 60 345 999 pour Lula. L’ancien parachutiste de 67 ans est devenu le premier président sortant à ne pas être réélu depuis 1988. Néanmoins, signe de la polarisation du paysage politique, la coalition militaro-religieuse-agro-industrielle parvenait à reconduire sa majorité au Congrès, plaçant la droite en position de force pour entraver toute tentative de changement structurel. De plus, les partisans de Bolsonaro ont remporté les élections des gouverneurs dans les États fédérés de São Paulo, de Rio de Janeiro et du Minas Gerais, les trois États les plus riches du pays.

Après sa victoire, Lula a prononcé un discours soigneusement rédigé dans lequel il a promis que « les rouages de notre économie se remettront en marche, avec la création d’emplois, la hausse des salaires et une renégociation des dettes pour les familles qui ont perdu du pouvoir d’achat ». Les partisans mécontents de Bolsonaro ont toutefois bloqué les autoroutes et campé devant des casernes pour contester le résultat, tandis que le président défait se réfugiait en Floride. Si le candidat à la vice-présidence de Bolsonaro était un général retraité, Walter Braga Netto, les militaires ont semblé accepter l’issue du scrutin. Dans une interview accordée à O Globo, un autre général, Hamilton Mourão, qui avait été vice-président de Bolsonaro de 2019 à 2022 et venait d’être élu sénateur du Rio Grande do Sul, a ainsi tourné la page.5

La politique de ce que j’ai ailleurs qualifié d’« autocratie tendant vers le fascisme » a échoué de peu à inaugurer une nouvelle ère sombre en Amérique lusophone.6  Cette contribution, rédigée alors même que ces événements étaient en cours, se propose de décrypter l’enchevêtrement complexe d’intérêts, d’idées et de stratégies en jeu dans le retour de Lula. La première partie du texte examine le rôle central des classes populaires au sein de la coalition démocratique ; la deuxième esquisse la configuration du bloc bolsonariste ; la troisième et dernière partie revient sur l’alliance victorieuse, en analysant les impératifs de classe qui la structurent et en tentant d’anticiper les défis auxquels elle sera confrontée. Les analyses à chaud d’événements encore en cours peuvent, bien entendu, s’avérer partielles ou exagérées ; ce qui suit vise à contribuer au processus de réflexion sur des contradictions dont la résolution ultime est encore lointaine.

La centralité de la faim

Deux alliances rivales ont émergé pour livrer la bataille d’octobre 2022. Selon les sondages d’opinion, les classes populaires avaient fait leur choix dès avril 2021, lorsque Lula, une fois sa condamnation dans l’affaire « Lava Jato »7 annulée par la Cour suprême, a promis que, s’il gagnait, il y aurait « de la bière dans les verres et de la viande sur la table ».8 Dans un pays pourtant premier producteur mondial de protéines animales, la consommation intérieure de viande rouge avait atteint son plus bas niveau depuis 1996. Un sondage après l’autre montrait qu’environ 50 % des répondants confirmaient leur intention de ramener Lula au palais de l’Alvorada, résidence officielle du président brésilien. Bénéficiant de son avance substantielle dans les sondages, Lula s’est attaché à construire une coalition ad hoc qui s’est élargie au fil du temps. Il a ainsi soutenu un candidat combatif de gauche, bien que présenté par le Parti socialiste brésilien jugé peu dynamique (PSDB9), pour le poste de gouverneur de Rio de Janeiro. Dans le même temps, il a soutenu une figure majeure du centre droit, un populiste lié au principal club de football local, pour celui de gouverneur du Minas Gerais. Ayant choisi Geraldo Alckmin comme colistier à la fin de l’année 2021 — ancien gouverneur de São Paulo, membre actuel du PSB10  et figure de longue date du Parti centriste de la social-démocratie brésilienne (PSDB) —  Lula a tissé autour de lui une vaste mosaïque de groupes de toutes sortes.

Cependant, le cœur stratégique de la bourgeoisie brésilienne – et dont les intérêts (dans la banque, la manufacture, l’industrie lourde, la culture) sont les plus directement liés au noyau du capitalisme mondial, notamment par l’intermédiation financière11 – s’est montré très réticent à rejoindre la coalition de soutien à Lula. Il y a eu quelques exceptions, comme Gustavo Ioschpe, héritier d’un fabricant de composants automobiles, qui déclara dès le mois de juillet qu’il voterait pour Lula. Mais la masse organisée des classes dominantes est restée à distance, malgré les efforts d’Alckmin. Elle a pressé Lula afin qu’il accorde des concessions explicites, détaillées et concrètes en matière de politique économique – mais celles-ci n’ont pas été accordées. Ce qui est peut-être la raison pour laquelle l’élection s’est jouée lors d’un second tour. Lula avait en effet obtenu 48,43 % des voix le 2 octobre, manquant de justesse les 50 % nécessaires pour l’emporter au premier tour ; 1,6 % supplémentaires auraient assuré une victoire immédiate du binôme Lula-Alckmin.

Au second tour, quand il a fallu trancher — et pour des raisons relevant de la politique plutôt que de l’économie — les banquiers se sont retrouvés momentanément alignés avec les syndicalistes ainsi qu’avec les mouvements de travailleurs sans terre et sans-abri ; les secteurs les plus avancés de l’industrie se sont brièvement unis aux femmes, aux Noirs, aux populations autochtones et aux personnes LGBTQIA+ ; les grands groupes médiatiques ont fait cause commune, l’espace d’un instant, avec les étudiant.es à l’université. L’unité de cette coalition a duré aussi longtemps qu’un glaçon (comme dans la chanson de Joaquín Sabina) : juste le temps d’évincer Bolsonaro et de préserver les institutions de la démocratie représentative – terrain sur lequel la bourgeoisie moderne était disposée, aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, à appuyer sur le bouton 13, le numéro de candidat de Lula, dans l’isoloir le 30 octobre.12 La période de “lune de miel”, si tant est qu’il y en eut une, n’a pas duré plus de dix jours, au terme desquels les partenaires ont repris leur affrontement public sur l’orientation de l’économie, comme on le verra plus bas.13

Comprendre les aspects singuliers du concertaciónismo14 permet de démêler les rythmes discontinus et surprenants de la “symphonie” que nous cherchons ici à comprendre. Alors que les électeurs des classes populaires avaient fait leur choix dès le début de la campagne, les plus aisés ne se sont décidés qu’au tout dernier moment, Lula s’est ainsi trouvé dans une position de semi-élu, mais en réalité non élu, jusqu’à ce que les secteurs les plus avancés du grand patronat se rallient par souci de préserver la démocratie représentative. Contrairement à  la trajectoire de Lula, le bloc de Bolsonaro a progressé lentement mais sûrement, car il savait dès le départ quelle stratégie déployer. Partant de 22 % en décembre 2021, Bolsonaro est monté point par point jusqu’à 45 % en octobre 2022.15 Soutenu par un Brésil parallèle opérant sur les réseaux sociaux, le président a silencieusement recomposé une part importante du soutien électoral qu’il avait mobilisé en 2018. Ce qu’il n’a pas réussi à récupérer est précisément le secteur qui s’est rallié à Lula à la dernière heure, faisant  ainsi pencher la balance en sa faveur.

Ce récit non linéaire a culminé dans une confrontation entre deux coalitions formées par le haut, comparable à celle qui a eu lieu  aux États-Unis en 2020, les fractions dirigeantes et intermédiaires de la société se divisant en deux camps.16 Les classes populaires, qui contrairement aux États-Unis représentent près de la moitié de l’électorat brésilien (tableau 1), se sont très majoritairement portées vers un camp, tandis que les catégories aux revenus intermédiaires et les plus aisées ont penché vers l’autre (tableau 2). À la veille du second tour,  Lula  disposait d’une avance de 21 points sur Bolsonaro parmi les électeurs dont le revenu familial mensuel était inférieur à deux salaires minimums, soit la tranche la plus basse des quatre catégories utilisées pour stratifier les répondants aux sondages.17

La société de sondages Datafolha a classé près des deux tiers des électeur.ices des classes populaires comme « vulnérables », c’est-à-dire disposant d’un revenu à la fois faible et instable.18 Cela désigne probablement les sous-prolétaires brésilien.nes – ouvrier.es agricoles saisonnier.ères, vendeur.ses de rue, gardien.nes informel.les, employé.es au noir de petites entreprises, travailleuses domestiques sans papiers, etc – qui se trouvent “privés des conditions minimales de participation à la lutte des classes”, puisqu’ils et elles ne peuvent ni se syndiquer ni faire grève.19  Le lulisme est apparu comme phénomène politique à l’occasion du réalignement électoral de 2006, qui a vu les classes populaires et les personnes âgées se mobiliser massivement en faveur de l’ancien ouvrier métallurgiste.20 En 2022, le lulisme a affirmé son caractère sous-prolétarien, s’imposant surtout auprès des femmes et des habitants du Nordeste. Lula l’a emporté dans 97 % des mille municipalités les plus pauvres du Brésil, dont 80 % se situent dans le Nordeste. Cette fois-ci, il a également gagné dans la ville de São Paulo, peut-être grâce au tiers restant d’électeurs issus des classes populaires, qualifiés de « résilients » par Datafolha, soit disposant de revenu faible mais stable, lié au secteur formel du marché du travail.

Plus de 10 fois le salaire minimum 4%
5 à 10 fois le salaire minimum 11%
2 à 5 fois le salaire minimum 37 %
Jusqu’à 2 fois le salaire minimum 46 %
Ne savent pas / ne répondent pas 4 %

Tableau 1 : Pourcentage de la population brésilienne selon les revenus mensuels des ménages. Source : Datafolha, 28-29/10/2022.

Revenu par rapport au salaire minimum Jusqu’à 2 fois 2 à 5 fois 5 à 10 fois Plus de 10 fois Total
Lula 57 43 40 34 49
Bolsonaro 36 52 55 59 45

Tableau 2 – Intention de vote selon le revenu, second tour de l’élection présidentielle brésilienne (en %). Source : Datafolha, données de 8 308 enquêtés dans 253 localités, 28-29/10/2022.

Pour comprendre pourquoi les classes populaires ont décidé de voter pour Lula si tôt, il faut revenir de quelques pas en arrière. En général, les Brésilien.nes à plus faible revenu désapprouvaient constamment le gouvernement Bolsonaro. Mais avec la mise en place du programme d’Aide d’urgence (AE) – imposé au Congrès à l’initiative du Parti des travailleurs (PT) de Lula en avril 2020, en réponse à la pandémie – les taux de popularité du président ont, de manière surprenante, commencé à augmenter. La population a attribué à Bolsonaro l’ampleur du programme, qui comptait environ 67 millions de bénéficiaires, ainsi que la générosité de ses versements : environ 600 réais par mois (soit 115 dollars), soit trois fois plus que le programme Bolsa Família 21 mis en place par Lula en 2004.22 En conséquence, le revenu des 10 % les plus pauvres de la population brésilienne a augmenté de 15 % au-dessus de l’inflation. Dans les régions où le coût de la vie était faible, ces aides pouvaient suffire à l’achat d’une cabane.23 Plus de 7 millions de personnes sont sorties de la pauvreté et, selon la Banque mondiale, l’extrême pauvreté au Brésil est tombée à 1,95 %, son niveau le plus bas jamais enregistré.

Tandis que Bolsonaro perdait une partie de son soutien de classe moyenne pendant la pandémie en s’opposant à la distanciation sociale, aux masques, en prônant l’usage de la chloroquine, en plaisantant sur le taux de mortalité et en remettant en cause les vaccins, il gagnait en revanche du terrain parmi les couches les plus pauvres. S’il avait choisi de poursuivre la lutte contre la pauvreté, il aurait pu menacer le réalignement électoral de 2006 incarné par le lulisme, qui combinait réforme graduelle et conservatisme institutionnel. Mais il n’en fut rien. Début 2021,  alors que le Brésil connaissait une moyenne d’un millier de décès par jour, le ministre de l’Économie de Bolsonaro, Paulo Guedes, a réduit les aides mensuels de l’AE de 600 reais à 170-370 reais soit 30–70 dollars, tout en restreignant les critères d’éligibilité. Pour les exclu.es, ce fut un désastre. En mars 2021, le taux de chômage parmi les pauvres avait grimpé à 36 % ; à la fin de l’année, le revenu des 5 % les plus pauvres atteignait à peine la moitié de ce qu’il était en 2020. Alors que les taux de contagion explosaient, Bolsonaro a tourné le dos à ceux et celles qui avaient le plus besoin d’aide. Elles et ils ne lui ont pas pardonné son refus de les secourir.

Naturellement, à l’approche des élections de 2022, la question sociale est revenue au sommet de l’agenda présidentiel. Le soutien de Bolsonaro parmi les plus pauvres – celles et ceux dont le revenu familial mensuel équivalait à un seul salaire minimum – était retombé à 14 % en décembre 2021, selon les sondages Ipec, après avoir atteint 35 % en septembre 2020. Alors que le nombre de personnes souffrant de la faim atteignait 33 millions en avril 202224, le président a finalement décidé de rouvrir les vannes, injectant environ 200 milliards de reais dans l’économie. Avec, bien sûr, l’œil rivé sur les élections à venir. Il faudrait plusieurs pages pour énumérer toutes les mesures destinées à attirer les électeur.ices à faible revenu ; quelques exemples suffiront. En janvier 2022, le gouvernement Bolsonaro a lancé le programme Aide pour le Brésil (AB), versant 400 reais par mois, soit le double de la  Bolsa Família qu’il remplaçait, et accessible à quelque 21 millions de familles, contre 14,5 millions pour la BF. En août 2022, le montant de l’AB a été relevé à nouveau, atteignant désormais la barre symbolique de 600 reais, celle en vigueur pendant la pandémie. Dans le même temps, les allocations « carburant » ont été doublées à 112 reais par mois, pour aider les familles pauvres contraintes de retourner cuisiner au feu de bois. Ces versements étant bimestriels, les bénéficiaires ont reçu plus de 800 reais (150 dollars) en septembre. Début octobre, 500 000 familles supplémentaires ont été rendues éligibles et le gouvernement a annoncé un programme d’allègement de la dette, permettant aux bénéficiaires de l’AB de contracter des prêts supplémentaires  dont le montant serait déduit de leurs paiements mensuels, libérant ainsi 1,8 milliard de reais supplémentaires (340 millions de dollars) pour 700 000 personnes. Enfin, le parachutiste devenu Robin des Bois a promis un treizième mois supplémentaire aux femmes inscrites au programme AB.

Ces prestations ont permis à Bolsonaro de gagner quelques points dans les municipalités où le taux de dépendance à l’AB était élevé, améliorant ses résultats dans le nord du Minas Gerais, dans le sertão du Nord-Est, dans l’État du Pará et dans les petites villes situées à l’ouest de la région Centre. L’AB l’a aidé à réduire l’écart avec Lula, passant de 5 points au premier tour à 2 points au second. Cependant, seulement 34 % de celles et ceux qui recevaient ces paiements, ou qui vivaient avec quelqu’un qui en bénéficiait, ont déclaré leur intention de voter pour Bolsonaro, tandis que 61 % soutenaient Lula. À titre de comparaison, en 2006, les intentions de vote pour Lula passaient de 39 à 62 % lorsque l’interviewé recevait une aide fédérale.25 Pourquoi cette différence ?

Le politologue Felipe Nunes a suggéré que les mesures de Bolsonaro étaient perçues par les électeur.ices comme purement électoralistes ; il y avait un scepticisme sur le fait que les 600 reais soient maintenus.26 Il est également possible que les paiements de l’AB aient été utilisés pour rembourser des dettes familiales — 79 % des bénéficiaires étaient endettés en septembre 2022 — tandis que l’inflation à deux chiffres annulait le reste. La révélation que le ministère de l’Économie envisageait de désindexer le salaire minimum et les prestations sociales du taux d’inflation a peut‑être constitué la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Cependant, le bolsonarisme n’a pas seulement usé de la carotte des concessions ; il a aussi brandi le bâton de l’intimidation politique généralisée, des agressions physiques et de la coercition économique par les patrons, phénomènes qui se sont multipliés à l’approche des élections. Ilza Ramos Rodrigues, ouvrière journalière d’âge mûr à Itapeva, dans l’État de São Paulo, a raconté à un journaliste que la donation de biens de première nécessité qu’elle recevait habituellement d’un homme d’affaires pro-Bolsonaro avait été suspendue en raison de ses sympathies pro-Lula, et qu’elle se retrouvait souvent « devant un placard vide ». Elle est néanmoins restée ferme dans son vote. Lula a « toujours été de notre côté » et « avec les pauvres », a-t-elle déclaré à Folha de S. Paulo à la mi-septembre. Ces couches populaires ont commencé à appeler Lula, âgé de 77 ans, painho, sois « petit père », dans le style de Bahia. Tout comme Getúlio Vargas qui était appelé le pai dos pobres , « père des pauvres », lors de sa réélection en 1950 à l’âge de 68 ans, le painho a assemblé une concertatìon mixte ; mais avant tout, il doit son retour au pouvoir aux plus faibles.

Le bloc bolsonariste

Malgré la progression du lulisme parmi les électeurs à plus faible revenu, Bolsonaro conservait une avance de 9 points parmi celles et ceux dont le revenu familial était de 2 à 5 fois le salaire minimum, qui représente environ 40 % de l’électorat (tableaux 1 et 2 ci-dessus). C’est cette couche, qui inclut la majorité des travailleurs « formels », qui a rendu l’extrême droite compétitive en 2022. La question clé est : pourquoi ? D’abord, Bolsonaro a réussi à créer un certain sentiment de bien-être grâce à une multitude de mesures fiscales affectant directement cette strate – réductions de la taxe sur les carburants, bons carburant pour les chauffeurs de taxi et routiers, versement anticipé des primes de fin d’année pour les retraité.es, libéralisation des fonds d’assurance nationale pour permettre des acomptes sur hypothèques. Le PIB du Brésil a progressé de 2,5 % au premier trimestre de  2022 et la valeur du real a augmenté de 1,3 % au troisième trimestre. Le chômage est passé de 11 % à 8,7 % entre la fin  de 2021 et septembre 2022, moment où 53 % des Brésilien.nes estimaient que la situation économique allait s’améliorer dans les mois à venir, soit la perspective la plus optimiste depuis le début du mandat de Bolsonaro.

Ces mesures ont contribué à réactiver les penchants droitiers traditionnels de certains secteurs de la société brésilienne ; mais d’autres facteurs matériels et idéologiques ont presque certainement joué un rôle crucial pour permettre à Bolsonaro de retrouver presque intégralement son soutien de 2018 dans la tranche des 2 à 5 fois le salaire minimum.27 Dans le contexte brésilien, nombre de ces travailleur.ses peuvent être considérés comme appartenant à la classe moyenne inférieure. Ils et elles semblent avoir été attiré.es par une nouvelle conjonction entre formes de production et visions du monde. Le super-cycle des matières premières28, qui a repris début 2021 et qui est resté soutenu à l’approche de l’élection, a offert de nouvelles opportunités à cet égard. La demande extérieure de matières premières et la dévaluation du real ont entraîné une expansion de 24 % de la production agricole en 2020, malgré la pandémie. L’agriculture dans son ensemble contribuait à 27 % du PIB, tandis que le secteur industriel autrefois dominant était réduit à 11 %. La production agricole a encore progressé de 8 % en 2021 ; le rendement de la production de céréales de l’année suivante a atteint le niveau le plus élevé jamais enregistré. Le Financial Time rapportait en juillet 2021 que « Pratiquement tout le jus d’orange consommé dans le monde provient des arbres de l’État de São Paulo », et selon le directeur de l’Embrapa, l’institut public de recherche agricole, dans certains endroits l’« agriculture tropicale durable » permettait trois récoltes par an.29

Une « Confédération » nouvelle

Comme l’a souligné l’économiste Bráulio Borges, les bastions du bolsonarisme coïncident étroitement avec ces vastes plantations dont les profits ont augmenté de 30 % en termes réels sous Bolsonaro.30 Il s’agit d’une immense enclave à la texane, s’étendant du nord du Rio Grande do Sul à Santa Catarina – où des manifestants pro-Bolsonaro ont été filmés faisant le salut nazi après le résultat de l’élection – et au Centre, jusqu’aux  frontières du Nord-Est. Ces régions offrent emplois, dollars et des villes agréables à vivre, où l’on peut s’adonner à la musique sertaneja31, au tir récréatif et à la ferveur de droite. Cela explique pourquoi la fraction agraire de la classe dirigeante, si « moderne » soit-elle, a divergé du tronc principal pour promouvoir un programme que l’économiste José Luis Oreiro a qualifié de fazendão, ou « grande plantation ».32 Comme on peut l’imaginer, cela signifie plus d’armes, moins d’impôts sur l’agro-industrie et un recul considérable des droits des travailleur.ses, de la protection environnementale et de la démarcation des territoires autochtones.33

Ce qui est en jeu est un nouvel alignement politique que nous pourrions appeler une Confédération bolsonariste. L’allusion à la guerre civile américaine doit être prise avec prudence : il n’existe au Brésil du XXIe siècle ni système esclavagiste, ni menace imminente de guerre civile sécessionniste. Mais le terme renvoie à la consolidation d’une coalition dotée d’une base territoriale, économique et sociale, dont la colère prend la forme d’un sentiment sécessionniste politico-idéologique : nous ne voulons pas faire partie du Brésil luliste, avec sa base sociale typique (pauvres, Noirs) et territoriale (Nord-Est). Ce modèle d’exportation confédéré, légitimant la xénophobie anti-Nordestine et un certain séparatisme, a réussi à entraîner des secteurs de la classe ouvrière. Il se reconnaissait dans le bolsonarisme, dont la devise pourrait être : la société ne doit pas être intégrée, mais simplement hiérarchisée.

Alors que Bolsonaro assouplissait les contrôles sur la destruction de la forêt amazonienne — sous son administration, la déforestation a augmenté de 60 % — et autorisait l’invasion des réserves tribales, les bûcherons et mineurs du Nord, dont beaucoup opéraient illégalement, ont apporté un soutien enthousiaste aux Confédérés. L’extrême droite a triomphé dans les 265 municipalités des neuf États amazoniens. Dans la ville de Novo Progresso, au Pará, où en 2019 des propriétaires terriens avaient promu une « Journée du feu de joie », des initiatives d’incendies coordonnés avait fait les gros titres mondiaux, Bolsonaro pouvait compter sur 80 % des voix. Au second tour, il a obtenu la majorité dans les États d’Acre, Rondônia et Roraima, arrivant pratiquement à égalité dans l’ensemble de la région Nord.

Dans les grandes villes, la Confédération34 bénéficiait du soutien des chefs de la construction et des services, symbolisés par Luciano Hang, patron d’une chaîne de grands magasins. Des dirigeant.es  d’écoles de langues, restaurants, concessions automobiles, salles de sport, magasins de sport et entreprises de construction récemment enrichi.es étaient activement engagés dans le modèle export-agro-industriel, auquel ils et elles pouvaient adhérer comme parties subsidiaires. Derrière venait une fraction particulièrement sonore des 20 millions de petit.es entrepreneur.es brésilien.nes, dont certain.es relèvent de la classe moyenne inférieure. Pas moins de 77 % de ces « chef.fes d’entreprise » prévoyaient de voter pour Bolsonaro au second tour. L’une d’entre elles, Thaís do Carmo, 31 ans, de Betim dans le Minas Gerais, a expliqué au Monde que, « en tant que femme d’affaires », elle « détestait naturellement la gauche ».35

En août 2022, Hang, le patron de grands magasins qui apparaît habituellement crâne rasé et costume vert lime avec cravate jaune éclatante, a réagi à la « lettre ouverte » des chef.fes d’entreprise en faveur de la démocratie (voir plus bas) en affirmant que « des millions de chefs d’entreprise » signeraient « le manifeste opposé ».36 Il n’avait peut-être pas tort. La seule municipalité de l’État de Pernambouc à avoir donné plus de voix à Bolsonaro qu’à Lula a été Santa Cruz do Capibaribe, pôle de fabrication de vêtements comptant de nombreuses petites entreprises où le revenu familial moyen était de 2,5 à 4 fois le salaire minimum. Selon l’anthropologue Maurício de Almeida Prado, le discours en faveur du petit État comptait de nombreux adeptes parmi ces « ambitieux ». Le politologue Antonio Lavareda soutenait que ce secteur établissait un lien causal entre « la corruption mise en lumière par l’affaire Lava Jato et l’appauvrissement de la société ».37

Le parti militaire

Les professionnels de « la balle et de la Bible »38 ont joué un rôle significatif dans le bricolage bolsonariste. Les généraux et entrepreneurs religieux ont apporté une dimension constitutionnelle et morale à la plateforme économique de la Confédération, contribuant à sa visibilité médiatique. Reliant la vision du monde de l’intérieur aux problèmes de la vie urbaine, ils appelaient à moins de libéralisme en politique, moins d’État dans l’économie, davantage de famille – en réponse à la précarité atomisante du capitalisme tardif – et,  pour faire face au défi aigu de la sécurité publique, plus de répression.

La question de la sécurité publique revêt une importance énorme dans un pays où plus de 200 000 homicides ont été commis entre 2008 et 2011, soit près du triple du nombre (76 000) de personnes tuées pendant les trois premières années d’occupation américaine en Irak. Avec plus de 700 000 personnes incarcérées, le Brésil détient la troisième population carcérale au monde, après les États-Unis et la Russie ; ses cellules surpeuplées ont été qualifiées de « cachots médiévaux » par un ministre de Dilma Rousseff. De nombreux emplois relèvent du secteur de la sécurité : 380 000 dans l’armée, la marine et l’aviation, environ 400 000 policiers militaires, 130 000 policiers civils et fédéraux, plus environ un million de gardiens de sécurité privés. C’est pourquoi le rôle des Forces armées et de la Police militaire au niveau des États est si pertinent : ils renforcent l’association entre le message « Ordre et Progrès » du drapeau national vert et jaune et le rôle capillaire des plus bas grades parmi ceux employés dans les services armés.

Pro-armes, pro-prison et hostile à l’universalisme des droits humains, la vague bolsonariste s’est révélée « puissamment séduisante », non seulement pour les Forces armées et la Police militaire, mais aussi pour les polices civiles et fédérales, selon l’important ouvrage du journaliste Fabio Victor, Poder camuflado. Une autre étude montre qu’en 2021, environ un tiers des policiers militaires avaient interagi en ligne avec des bolsonaristes radicaux. Marcelo Pimentel, colonel de réserve qui a étudié ce qu’il appelle le « Parti militaire », note que quatorze des dix-sept généraux composant le Haut Commandement des Forces armées en 2016 occupaient des postes de direction dans le gouvernement Bolsonaro en 2021.39

Le retour des généraux dans l’arène décisionnelle, dont ils avaient été bannis après le démantèlement de la dictature militaire de 1964-1985, s’inscrit dans une histoire remontant à la proclamation de la République en 1889. Dans la période récente, il est utile de distinguer quatre étapes clés. Dans la première phase, sous les présidences de Fernando Henrique Cardoso (1995-2002) et de Lula (2003-2010), le régime militaire était encore l’objet d’un culte pour un nombre indéterminé mais significatif d’officiers dans les casernes. Ces vues n’étaient toutefois exprimées publiquement que par quelques figures de réserve, passant sous le radar de la plupart des chercheurs et politiques, créant la fausse impression que les jeunes officiers étaient immunisés contre les attraits de l’autoritarisme. La deuxième phase a commencé en 2011 lorsque Dilma Rousseff, la successeure de Lula, a créé la Commission nationale de la vérité (CNV), chargée d’enquêter sur les morts et disparitions d’opposants sous la dictature. Le rapport de la CNV, remis en décembre 2014, a identifié environ une centaine de figures militaires vivantes comme auteurs de violations des droits humains. Comme le note Victor, cela a provoqué un tollé au sein du corps des officiers et « des interventions politiques de généraux en activité ». La troisième phase a vu la destitution de Dilma en 2016, tandis que son vice-président, Michel Temer, a accordé aux militaires « un degré de pouvoir qui n’avait pas été vu depuis 21 ans ».40

Enfin, ce retour progressif a abouti à l’émergence d’un candidat à la présidence disposant d’une base au sein des forces armées. Bolsonaro, diplômé en 1977 de l’Académie militaire des Agulhas Negras, l’équivalent de West Point, a lancé sa campagne présidentielle lors d’une cérémonie de remise de diplômes de cadets dans cet établissement. Bien qu’il ait failli être expulsé de l’armée pour indiscipline en 1988, il a été « amnistié » par ses anciens collègues. Après la débâcle du gouvernement de Michel Temer (2016–2018), qui a rapidement sombré dans un marécage de corruption, des membres des forces armées se sont ralliés à la candidature de ce député auparavant peu remarquable, de plus en plus qualifié de « légende » par ses admirateur.ices.41 À un moment clé de la pré-campagne de 2018, le chef des forces armées a adressé un message public à la Cour suprême fédérale, qui devait rendre le lendemain sa décision sur un recours en habeas corpus susceptible d’ouvrir la voie à Lula, alors détenu à Curitiba dans le cadre de l’affaire Lava Jato, pour se présenter à l’élection. Selon ce message, l’armée ne tolérerait pas « l’impunité ». Le recours a été rejeté, et  Bolsonaro est devenu le 38ᵉ président de la République.

Selon le vice-président Mourão, l’administration  Bolsonaro n’était pas un régime militaire, mais un gouvernement composé d’anciens militaires. Pourtant, sur les 5 000 postes exécutifs occupés par des officiers en uniforme — y compris, comme on l’a vu, des fonctions de tout premier plan —, 60 % étaient, d’après les calculs de Victor, en activité. Outre un quasi-doublement du nombre de membres des forces armées intégrés à l’appareil gouvernemental, les institutions militaires et policières ont bénéficié de nombreux avantages matériels. Le « parti militaire » a rendu la pareille, manifestant son soutien aux projets autocratiques du dirigeant, malgré des dénégations répétées. Pour prendre un exemple parmi d’autres : le général Paulo Sérgio Nogueira de Oliveira, ancien commandant des forces armées, a abandonné son image de « modéré » dès sa nomination au poste de ministre de la Défense en mars 2022, se révélant aussitôt être « un militant ardent ».42  Nogueira de Oliveira accompagnait Bolsonaro en juillet 2022 lorsque le président a proféré des menaces de coup d’État les plus explicites, attaqué l’intégrité des machines de vote électronique et laissé entendre clairement, devant un auditoire de quarante ambassadeurs étrangers, qu’en cas de défaite, il soutiendrait une rupture institutionnelle semblable à celle tentée par Trump au Capitole des États-Unis. En réponse, un porte-parole du département d’État de Biden a affirmé que le système électoral brésilien était non seulement « fiable et éprouvé », mais aussi un modèle pour d’autres nations.

Soutien sous conditions

Trois semaines plus tard, le 11 août 2022, ce fut au tour de la bourgeoisie financière et industrielle de brandir l’étendard de la légalité, dans la lettre ouverte mentionnée plus haut, qui avait suscité le mépris de Hang. « La tentative de déstabiliser la démocratie et la confiance du public dans l’impartialité du système électoral » n’a pas réussi aux États-Unis, et « ne réussira pas ici non plus », affirmaient les signataires.43 Cette date a marqué une ligne de fracture au sein de la classe dirigeante brésilienne. Les acteurs de la finance et du grand patronat ont proclamé leur attachement à la « démocratie » (mais pas envers Lula). Ceux qui n’ont pas signé la lettre, menés par l’agrobusiness moderne, se sont rangés du côté des confédérés44. Bien sûr, certains secteurs de l’agriculture et des services soutenaient le système démocratique, tandis que des acteurs de la finance et de l’industrie appuyaient Bolsonaro. Mais la ligne générale de division entre les deux fractions était désormais tracée. Il en allait de même pour la classe moyenne traditionnelle, qui s’est scindée en deux : la fraction la plus importante — 55 %, comme indiqué dans le tableau 2 — n’a pas suivi l’orientation du grand patronat et de la finance, avec lesquels elle marchait de concert depuis le retour de la démocratie électorale en 1985.

Le soutien de la bourgeoisie financière et industrielle était assorti de conditions. Consciente qu’aucun candidat n’avait de chance de battre Jair Bolsonaro sans être ancré dans la large masse de la population, la coalition d’affaires qui était intervenue pour prévenir un coup d’État le 11 août décida de donner un coup de pouce à Simone Tebet, sénatrice centriste du Mato Grosso do Sul, dans l’espoir de gagner du poids dans ses négociations avec Lula. Tebet se présentait comme une alternative modérée aux deux grandes coalitions, recueillant finalement 4 % des voix au premier tour — rappelons que Lula avait manqué la victoire dès le premier tour de seulement 1,8 %. Ciro Gomes, candidat de centre-gauche pour le Parti démocratique du travail (PDT), récolta 3 %. Une fois le premier tour rendu public et montrant que chaque vote compterait, Gomes se contenta d’un soutien formel à la coalition démocratique et se retira. Tebet, au contraire, appela à un élargissement supplémentaire de la concertación et adopta un rôle combatif dans la nouvelle alliance. Dans les coulisses, une autre lutte d’influence se déroulait. Les capitalistes avancés souhaitaient un « geste spectaculaire » de la part de Lula, l’engageant à respecter la responsabilité fiscale, même si le manifeste déposé auprès du Tribunal supérieur électoral (TSE) promettait de « révoquer le plafond des dépenses publiques ».

Le 6 octobre, alors que cette question restait encore en suspens, quatre éminents économistes du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB) — Pedro Malan, Edmar Bacha, Armínio Fraga et Persio Arida — se prononcèrent, pour ainsi dire, au nom du capital financier et industriel moderne, déclarant qu’ils voteraient pour Lula, avec « l’attente » d’une « gestion responsable de l’économie ». Le magazine The Economist, considéré comme le thermomètre du capital étranger, avait fait de même 48 heures plus tôt.  La presse quotidienne « sérieuse », ouvertement hostile à Bolsonaro, a largement relayé ces informations, plaçant trois semaines durant, la démocratie au-dessus de la méfiance envers le lulisme.45 Quinze jours après la déclaration du quatuor du PSDB, Lula déclara brièvement, lors d’un discours au théâtre de l’université catholique de São Paulo, que « ce ne sera(it) pas un gouvernement du Parti des Travailleurs ». Ce faisant, selon le journaliste Cristiano Romero, il adressait un message à la fois « aux courants les plus à gauche de son parti et, bien sûr, aux marchés ». Il n’y aurait pas de place au sein du gouvernement pour les membres du Parti des Travailleurs « qui émettraient le moindre doute sur la politique économique » sous un troisième mandat de Lula.46 La présence à l’événement de Henrique Meirelles, architecte du plafond des dépenses publiques, ancien président mondial de BankBoston et président de la Banque centrale sous Lula, ainsi que de Persio Arida, autre ancien président de la Banque centrale à l’époque de Fernando Henrique Cardoso et maître d’œuvre de la réforme monétaire anti-inflation des années 1990, le Plano Real 47, renforçait le message.

Conservateurs et chrétiens

Le « parti militaire », quant à lui, semble avoir compris que tenter de renverser les procédures établies de l’élection sans le soutien du capital financier et industriel avancé ni des États-Unis entraînerait son isolement et son incapacité à gouverner. Le programme autocratique devrait, pour l’instant, être avancé dans le cadre des institutions démocratiques. Comme l’a déclarait Mourão en concédant la défaite : « Nous avons accepté de participer à un jeu auquel l’autre joueur [Lula] n’aurait pas dû participer. Mais puisque nous avons accepté, il n’y a plus rien à redire ». Interrogé sur les manifestations pro-Bolsonaro, il répondit : « Elles auraient dû avoir lieu lorsque le joueur qui n’aurait pas dû être dans le jeu a été autorisé à concourir. Elles auraient dû provoquer ce tumulte dans les rues à ce moment-là, mais elles ne l’ont pas fait. »48

En contrepartie, les élections de 2022 ont vu une augmentation significative du nombre de représentants élus liés aux services de sécurité, avec 48 députés fédéraux et 39 au niveau des États — soit une hausse de 27 %.49 La machine politique confédérée, avec ses composantes sécuritaires et son leadership économique, dispose des conditions nécessaires pour continuer à fonctionner, même si le « légendaire »  Bolsonaro s’efface après 2023. Certains estiment d’ailleurs que le charisme de la « légende » a des racines purement paroissiales. Selon le journaliste Bruno Paes Manso, Bolsonaro et ses fils sont les représentants idéologiques d’une culture de milice qui s’est développée à Rio de Janeiro et « a conduit jusqu’à la présidence du Brésil ».50 Les milices en question étaient des unités créées par des policiers en activité et à la retraite à Rio dès les années 1990, qui prenaient en charge la « sécurité » dans des zones supposément envahies par des trafiquants de drogue prédateurs. Ces milices percevaient de l’argent de protection et obligeaient les habitant.es à payer pour des services — connexions illégales à la télévision par câble, taxes sur les coopératives de transport et pourcentage élevé sur l’achat et la location de véhicules. Une étude estime que, ces trente dernières années, les milices de Rio ont pris le contrôle de la moitié du territoire autrefois dominé par le crime organisé, représentant plus de 4 millions d’habitants. Une analyse du vote du premier tour montre que Jair Bolsonaro a largement remporté les quartiers à forte présence de milices.51

Rio est également l’État où les groupes pentecôtistes52 exercent la plus grande influence. Des prédicateurs évangéliques ont mené des grèves de la faim pour protester contre la perspective d’une victoire de Lula dès le premier tour, et la pression religieuse a pu constituer le principal facteur d’influence dans cet État. Dans le Minas Gerais, où aucune milice n’est connue pour opérer, la progression du bolsonarisme au second tour a été attribuée aux évangéliques. Soutenus par 30 % de la population et une liste récemment élue de 92 représentants, les principales Églises évangéliques ont lancé une mobilisation nationale inédite en faveur de Jair Bolsonaro. Son vote de 2018 avait déjà été associé à l’évangélisme, mais le cycle électoral de 2022 a vu une montée biblique-conservatrice sans précédent. Catholique lui-même, Bolsonaro a investi systématiquement dans la construction de relations avec les leaders évangéliques. À partir de 2011, il a commencé à intégrer « des thèmes liés à la moralité sexuelle » dans son activité législative et s’est fait baptiser dans le fleuve Jourdain, événement célèbre. Une fois au pouvoir, il a fait afficher partout le slogan « Dieu au-dessus de tout », appliqué des concepts religieux aux décisions de l’État, nommé des figures évangéliques à des postes ministériels et à la Cour suprême, s’est opposé aux restrictions imposées aux groupes religieux pendant la pandémie et a annulé une dette de 1,4 milliard de reais due à l’État par les Églises.53

En retour, les dirigeants religieux — dont le milliardaire Edir Macedo, fondateur de la méga-église Igreja Universal do Reino de Deus (IURD) — ont apporté leur soutien enthousiaste au projet bolsonariste. La chaîne de télévision de Macedo, Rede Record, deuxième plus grande du Brésil, s’est jointe à d’autres médias, dont Jovem Pan, inspiré de Fox News, pour contrebalancer la couverture critique de Jair Bolsonaro par Globo, le plus grand et influent réseau télévisé du pays. En septembre 2022, IURD a réaffirmé le soutien de Macedo au président, estimant que « la pensée évangélique » ne pouvait accepter « l’attaque constante contre la structure familiale traditionnelle, composée du père, de la mère et des enfants ».54

Au début de la campagne électorale, les entrepreneurs religieux ont inondé le pays d’une armée de prosélytes fervents, donnant voix à ce que la politologue Marina Basso Lacerda a qualifié de « paléo-conservatisme brésilien ».55 Importé des États-Unis, ce courant prêche qu’une bonne société ne s’atteint pas par les politiques publiques ou les mesures redistributives, mais par « le renforcement de la famille comme source de subsistance pour ses membres ». Comme l’a déclaré Bolsonaro aux Nations unies, la famille est la cellule-mère d’où émergera une société saine. Un Brésil « conservateur et chrétien » devrait défendre son ordre moral interne contre celles et ceux qui cherchent à le saper. Bien que Bolsonaro ait évité de s’opposer explicitement à l’État laïque, c’était en réalité en jeu, étant donné qu’un pays chrétien place celles et ceux qui ne le sont pas dans une position d’infériorité. Une inversion rhétorique de la réalité s’opère, transformant l’agresseur.se en victime.56 Le message sous-jacent est que les ennemis de la famille visent à détruire ce pilier d’une bonne société et doivent donc être réprimé.es — alors qu’en réalité, ce sont les paléo-conservateurs eux-mêmes qui cherchent à supprimer l’autre et refusent de permettre la diversité.

Une étude menée dans une zone périphérique du sud de São Paulo dans les années 2010 a retracé la lente diffusion des arguments anti-Parti des Travailleurs parmi les évangéliques de la classe ouvrière, généralement celles et ceux dont le revenu se situe entre 2 et 5 fois le salaire minimum — employées de salons de beauté, employés de commerce, agents de sécurité, policiers — phénomène qui s’est accompagné de la détérioration des conditions économiques et des accusations de corruption visant le Parti des Travailleurs (PT).57  C’est peut-être ce cocktail de sentiment anti-PT « moléculaire » et de paléo-conservatisme qui explique le caractère fanatique de la polarisation politique de 2022. Dans un langage rappelant celui des agitateurs d’extrême droite américains des années 1930 étudiés par Löwenthal et Guterman, les adversaires politiques n’étaient plus conçus comme des obstacles humains à la réalisation de certains objectifs, mais comme un corps extérieur à la société, l’incarnation même du mal.58

S’adressant à une congrégation de l’Église baptiste de Filadélfia à Salvador, Bahia, peu avant le second tour, un pasteur élu au Congrès a parlé d’« une guerre civile contre le mal imminent qu’aurait pu représenter une victoire possible de la gauche ». Un membre d’une autre Eglise a rapporté que le pasteur aurait déclaré que, si Lula  était élu et que l’on venait incendier les églises, « il veillerait à ce que ceux qui avaient voté pour Lula soient les premiers à brûler ». À Belo Horizonte59, un pasteur rassemblant chaque semaine cinq mille fidèles a utilisé sa chaire pour accuser Lula de soutenir l’avortement et la légalisation des drogues, de vouloir restreindre les médias et de vouloir libérer ceux condamnés pour petits vols.60 La pression fut telle que Lula se sentit obligé de publier, deux semaines avant le second tour, une « Lettre aux évangéliques », assurant les lecteur.ices qu’il ne ferait pas obstacle au libre fonctionnement des lieux de culte, qu’il était personnellement opposé à l’avortement et qu’il s’engageait à « renforcer les familles afin que nos jeunes soient tenus à l’écart des drogues ». Pourtant, partant d’une égalité parfaite avec Lula chez les évangéliques en décembre 2021, l’agitation des pasteurs a permis à Jair Bolsonaro de prendre une avance de 20 points auprès de ce groupe à l’approche du second tour.

La grande coalition

En politique brésilienne, caractérisée par un hyper-transformismo 61 qui laisserait Antonio Gramsci lui-même perplexe, les positions les plus fanatiques peuvent se modifier au gré du vent. Dès le 3 novembre 2022, Edir Macedo prêcha le « pardon » envers Lula. La politique réaliste (realpolitik) fut encore plus rapide. Les négociations avec le Congrès commencèrent immédiatement. Le président de la Chambre des députés, Arthur Lira (PP–Alagoas), allié de Bolsonaro et porte-parole du Centrão62 — le plus grand groupe du Congrès, avec environ 300 représentant.es, principalement conservateur.ices — n’attendit même pas l’annonce officielle des résultats le 30 octobre pour se précipiter devant les caméras et affirmer que la volonté du peuple exprimée dans les urnes « ne doit jamais être contestée ». Dans la foulée, le président du Sénat, Rodrigo Pacheco (PSD–Minas Gerais), lui aussi en bons termes avec Bolsonaro, suivit son collègue de la Chambre : « Nous pouvons offrir au peuple une grande coalition d’alignement entre les institutions dans le gouvernement à venir. »

Ce que voulaient Lira et Pacheco en échange de ce revirement spectaculaire — qui servait aussi à décourager toute tentative de coup d’État de la part des extrémistes pro-Bolsonaro — était le soutien de Lula pour leur réélection à la présidence de leurs assemblées respectives en février 2023. De plus, ils souhaitaient la poursuite de ce que l’on appelle désormais le  « budget secret », un mécanisme en vigueur depuis 2019 et officialisé par Bolsonaro en 2021, dans lequel le président de la Chambre dispose d’une énorme enveloppe — environ 20 milliards de reais (3,8 milliards de dollars) — à distribuer sous forme d’amendements législatifs. Une partie de ces fonds peut être dépensée par les législateur.ices dans leurs propres circonscriptions, sans avoir à détailler les travaux entrepris ni à rendre de comptes. Il s’agissait d’un moyen (scandaleux) pour s’assurer le contrôle des membres du Congrès, car ceux et celles qui bénéficient de ces fonds tendent à être réélu.es ; les élections de 2022 ont enregistré le taux de renouvellement le plus bas de la Chambre depuis 1998. Le budget secret renforçait la position du président de la Chambre, déjà puissamment doté par une clause de la Constitution stipulant que lui seul peut décider de transmettre ou non au plénum les articles de destitution qui lui sont soumis. Bolsonaro accepta le budget secret comme prix pour éviter sa propre destitution et devint ainsi le « tchutchuca do Centrão », selon l’un de ses partisans, traduit sans détour par l’Associated Press comme « le “chouchou” d’une fraction de Congrès orientée vers le clientélisme ».63

Comme Lula avait également besoin du soutien du Congrès pour échapper à une procédure de destitution et pour faire passer les programmes sociaux qu’il avait promis, il a lui aussi eu recours à l’hyper-transformismo, soutenant en pratique la réélection de Lira et Pacheco. Mais au cours des négociations avec eux, il a pu obtenir certaines concessions. L’histoire est pleine de rebondissements. Dans le sillage de l’élection, Lula — comme tout président brésilien — a dû négocier avec de nombreux partis du Congrès et même des membres indépendants jusqu’à ce qu’il dispose, conformément à la règle de la « grande coalition », d’un soutien parlementaire suffisant pour gouverner.64 Les député.es sont élu.es selon la représentation proportionnelle au niveau des États, si bien que le soutien majoritaire absolu au niveau national accordé au président ne se reflète pas au Congrès. Et grâce à ses règles flexibles sur la formation des partis, le Brésil possède depuis longtemps l’un des paysages partisans les plus fragmentés au monde. En 2022, 23 organisations politiques étaient représentées parmi les 513 membres de la Chambre, ce qui signifie que chacune ne disposait que d’un petit bloc de représentants.65 Comme les partis de la coalition préélectorale du Parti des Travailleurs (PT) ne comptaient que 154 sièges à la Chambre, le PSD et le MDB — le parti qui avait conduit le coup parlementaire contre Dilma Rousseff en 2016 — furent rapidement invités à entrer dans le troisième cabinet de Lula. En théorie, comme les loyautés individuelles envers un parti sont aussi relativement flexibles, ils apportaient avec eux 83 sièges. Le parti conservateur Brazil Union, disposant d’un bloc précieux de 59 sièges, avait également reçu des postes ministériels, mais il reste divisé sur le soutien à Lula. Grâce à ces alliances, le gouvernement de Lula a pu constituer une majorité étroite à la Chambre, mais au prix de l’inclusion de tout le spectre idéologique, de la gauche à la droite, n’excluant que les partis pro-Jair Bolsonaro. Au Sénat, le candidat bolsonariste à la présidence a été battu par 49 voix contre 32 le 1er février.

Le maintien d’un accord entre ces groupes ambigus — une entreprise coûteuse — permet d’éviter une nouvelle procédure de destitution. Mais ils ne suffisent pas à faire passer des amendements à la Constitution, qui nécessitent 308 députés et sont essentiels à tout programme législatif minimal, la Constitution brésilienne étant extrêmement détaillée et laissant peu de place au hasard. Dès octobre, certains analystes avaient suggéré que Lula tenterait également de coopter des membres des partis pro-Bolsonaro au sein du Centrão, en attirant des député.es isolé.es.66 Après le volte-face rapide de Macedo, les Republicanos, un parti lié à l’Igreja Universal do Reino de Deus (IURD), se sont déclarés « non-fervents » dans l’opposition. Certains membres du Parti Progressiste (PP), principal héritier de la dictature, étaient également enclins à rejoindre le gouvernement de Lula. Même au sein du Parti Libéral (PL), une organisation créée en 1985 et colonisée par Bolsonaro en 2021, environ 40 des 99 député.es du groupe étaient favorables à entrer dans un gouvernement dirigé par Lula. Mais le chef du parti, Valdemar Costa Neto, sous pression de Bolsonaro, adopta une ligne dure. Le rôle de l’opposition est donc revenu au PL, qui sert de plateforme pour déstabiliser le gouvernement de Lula. D’un autre côté, le PSDB, ancien parti dominant du vote des classes moyennes, désormais réduit à seulement 13 représentants, s’est déclaré indépendant à la fois de Lula et de Bolsonaro ; et avec lui, peut-être, les fractions modernes du capitalisme financier et industriel.

La situation économique du Brésil, combinée aux pressions récessionnistes et inflationnistes mondiales, rendait impératif pour Luiz Inácio Lula da Silva de parvenir à une sorte de résolution budgétaire dès le début de 2023. Un facteur de « malaise » était exactement ce que les forces de la Confédération espéraient, pour allumer le feu qui consumerait son capital politique accumulé. Comme toute marge de manœuvre fiscale avait été exclue par un amendement constitutionnel de 2016 imposant un plafond très strict aux dépenses publiques, la question était vouée à tirer sur les coutures du patchwork interclasses du gouvernement Lula. De plus, le discours de Lula le 21 octobre, en présence de Henrique Meirelles et Persio Arida, avait semblé écarter toute mesure redistributive. Avait-il cédé aux pressions auxquelles Rui Falcão, ancien président du Parti des Travailleurs (PT), faisait référence lorsqu’il mettait en garde contre le risque d’être poussé à « adopter un programme qui n’est pas le nôtre » ?67  La vérité est que Lula cherchait une formule de conciliation, qu’il tenta de traduire dans sa « Charte pour le Brésil de Demain68 », publiée 48 heures avant le vote : « Il est possible de concilier responsabilité fiscale, responsabilité sociale et développement durable ». Le secteur financier jugea, comme prévu, le document trop général, ne donnant aucune indication sur l’origine des fonds nécessaires pour répondre à autant de demandes.

Cependant, la nécessité de tenir les promesses faites aux plus pauvres, d’accorder un allégement de la dette aux familles, d’augmenter le salaire minimum et de financer les mesures de sécurité publique, le système de santé, l’éducation — en somme, la reconstruction nationale que tant espéraient — a contraint Lula, dans un mouvement astucieux, à négocier avec Lira avant même sa prestation de serment. Pour le dire simplement, il échangea son soutien implicite à la réélection de Lira et Pacheco contre une dérogation aux limites de dépenses pour la première année. Formellement, Lula confia le contrôle de son équipe de transition à  Alckmin et nomma Arida comme l’un de ses coordinateurs en politique économique, aux côtés de trois autres économistes, dont deux membres du Parti des Travailleurs (PT).69 Arida préconisa un plan de « dérogation » autorisant un dépassement de 100 milliards de reais (19 milliards de dollars) au-dessus du plafond des dépenses — bien en deçà de ce que la gauche jugeait nécessaire pour un projet de reconstruction calqué sur le discours de Joe Biden devant le Congrès le 28 avril 2021. Montant qui ne suffisait même pas à garantir le « minimum social » : l’engagement de Lula de maintenir le Bolsa Família à 600 reais, avec un supplément de 150 reais par enfant jusqu’à l’âge de six ans.

Puis Lula lança son coup audacieux : il entra en négociations directes avec le Congrès, c’est-à-dire avec Arthur Lira et Rodrigo Pacheco, sans consulter l’équipe d’économistes qu’il avait lui-même nommée sous l’autorité de Geraldo Alckmin. Parallèlement, le  « budget secret » fut soumis à la Cour Suprême, qui le déclara illégal. Cela signifiait que Lira devait accepter la solution intermédiaire proposée par Lula, laquelle impliquera de nouvelles négociations entre le président de la Chambre (Lira) et l’Exécutif (Lula) sur l’allocation d’une partie de ce qui constituait le « budget secret ». Il était certain que Lira ferait tout son possible pour conserver le contrôle de l’argent. Dans le même temps, Lula tentera d’en tirer des concessions législatives en échange des amendements qu’il souhaite. Quant aux résultats de cette bataille acharnée, seul l’avenir le dira. Mais Lula, avec l’aide décisive de la Cour Suprême, a pu regagner un certain pouvoir pour la présidence.

Ce qu’on appelle l’« Amendement Constitutionnel pour la Transition » que Lula a obtenu du Congrès a levé le plafond annuel des dépenses de 50 % au-dessus de la proposition de Persio Arida, portant le montant à environ 150 milliards de reais, ce qui devrait garantir le « minimum social70 » jusqu’à la fin de 2023. Après de durs pourparlers, l’amendement constitutionnel a été adopté le 21 décembre 2022. Cela suffira-t-il ? Les estimations indiquent que ce montant couvrira le « minimum social », en maintenant les 600 reais de la nouvelle Bolsa Família, en plus de 150 reais par enfant jusqu’à l’âge de six ans. En d’autres termes, Lula a obtenu du Congrès suffisamment de ressources pour bénéficier à sa principale clientèle : les classes populaires. Une famille avec deux enfants de moins de six ans recevra 900 reais par mois, ce qui n’est pas si loin du salaire minimum de 1 300 reais. Mais il ne restera que 23 milliards de reais pour tout le reste.

« Un très mauvais départ » pour le nouveau gouvernement, a déclaré un consultant en gestion au Financial Times.71 Bien que la fraction centrale de la bourgeoisie ait été poussée à prendre le parti des classes populaires pour sauver la démocratie, elle pourrait bientôt être mécontente du prix qu’elle a payé pour ce choix. On peut craindre qu’elle ne devienne nostalgique du programme de Paulo Guedes, ministre de l’Économie de Jair Bolsonaro, qui insistait — au risque de provoquer la défaite de son patron — sur la nécessité de dépouiller le budget de ses « indexations, obligations et engagements », ouvrant la voie à un recul des pensions et du salaire minimum par rapport à l’inflation. Cela dit, l’opposition réelle viendra probablement du Sénat. Avec d’anciens ministres clés élus sénateurs, une brigade de bolsonaristes tente de créer un bunker anti-Lula dans la Chambre Haute. Et peut-on compter sur Lira, l’homme qui assurera les arrières de Bolsonaro à la Chambre, lorsque les temps durs arriveront ? Avec une coalition si large, y aura-t-il suffisamment de consensus pour approuver des programmes capables de convaincre la population que la démocratie en vaut la peine ?

Une émeute et ses significations

Alors qu’une grande partie de cet essai était déjà rédigée, l’émeute bolsonariste du 8 janvier 2023 a déversé sa fureur sur les magnifiques bâtiments conçus par Oscar Niemeyer à Brasília. Au-delà des dommages matériels, et peut-être irréversibles, infligés aux institutions démocratiques centrales du pays, que peut-on dire des conséquences politiques ? Selon Ross Douthat, écrivant dans le New York Times, la tempête observée à Brasília n’était que performative, puisque Lula avait déjà été investi la semaine précédente, le 1er janvier, et ni l’exécutif, ni le législatif, ni le judiciaire ne travaillaient, puisqu’il s’agissait d’ un dimanche. La foule d’extrémistes déchaînés, venue de nombreuses régions de province, ne cherchait pas sérieusement à perturber la démocratie électorale, soutenait Douthat. Ils faisaient simplement un spectacle pour évoquer les images de l’invasion du Capitole le 6 janvier, deux ans plus tôt.72

Sur le calendrier du vandalisme, Ross Douthat a raison. Il a éclaté alors que, grâce à l’ habile gestion du Congrès par Lula , les attentes populaires vis-à-vis du nouveau gouvernement étaient en hausse. Grâce à cette sagesse pragmatique, les cent jours de bonne volonté générale après sa cérémonie d’investiture émouvante étaient en cours. C’est pourquoi la violence stupéfiante contre les institutions démocratiques de la Praça dos Três Poderes73 s’est rapidement éteinte dans le vide et l’isolement, en plus d’être vigoureusement répudiée par la grande majorité des Brésiliens. Cela a peut-être contribué à infliger une blessure mortelle au bolsonarisme. Tout dépendra de la capacité de l’alliance entre le gouvernement et la Cour Suprême à tirer parti de cette opportunité.

Mais il y a trois points sur lesquels l’analyse de Douthat échoua. Le premier, curieusement, concerne justement son succès. L’incroyable volonté de vouloir ressembler aux trumpistes de la foule rassemblée le 8 janvier est singulière, et mérite d’être étudiée pour ce qu’elle est. Bien que l’invention américaine de 2016 ait eu un impact mondial, le paysage social brésilien a probablement été le plus profondément marqué par l’expérience Trump. La tendance à imiter les États-Unis est constitutive de l’histoire républicaine brésilienne. Lorsque la monarchie fut abolie en 1889, donnant naissance à la république, le premier drapeau proposé pour le nouveau régime brésilien comportait des étoiles et des bandes, en jaune et vert. Après une période de conciliation, il se termina avec des étoiles dans un globe, sans bandes, donnant un dessin assez similaire à l’ancien pavillon impérial. Il est possible que le bolsonarisme ait réalisé un nouveau saut dans cette trajectoire, rapprochant plus que jamais la politique brésilienne de la politique américaine.

Le deuxième aspect concerne les conséquences symboliques de l’épisode. Il est dangereux de surestimer le poids du symbolisme en politique ; après tout, ce qui est fait compte plus que ce qui est dit, comme l’a enseigné Karl Marx. Mais les représentations, les mots et les symboles occupent une place particulière en politique. Ce jour de janvier fut suffisamment impressionnant pour ne pas être oublié, même dans une culture ayant tendance à tout oublier. Il restera toujours un rappel que le bolsonarisme, en fin de compte, n’est pas absorbable par la démocratie, même s’il cherche à agir de manière crypto-autoritaire.

Le troisième point concerne la responsabilité politique des militaires, de la police, des fonctionnaires, des pasteurs évangéliques et des entrepreneurs dans les événements du 8 janvier. Leur implication montre que la mise en scène d’imitation signalée par Ross Douthat constituait également un avertissement d’une partie du bloc confédéré à l’attention de la concertación. Du gouverneur de Brasília, dont la police a accueilli les « manifestants », aux militaires qui ont empêché l’arrestation de certains de ceux cherchant refuge sur le « campement » près du siège de l’armée, sans parler des entrepreneurs qui ont financé la destruction, le message était clair : nous n’acceptons pas la conciliation et n’avons pas déposé les armes. Les enquêtes actuellement menées par la Cour Suprême et la Police Fédérale disposent désormais des moyens pour poursuivre de nombreuses personnes, y compris l’ancien président.74 Si cela doit se produire, tout dépendra de la conviction, du degré d’unité et, enfin et surtout, du soutien populaire à la grande coalition dans les mois à venir.

Le dilemme nous ramène aux prévisions de Buarque et Candido. Pour tous les deux, la démocratie ne pourrait prévaloir au Brésil que si elle contribuait à accélérer « l’émergence des couches opprimées de la population, seules capables de revitaliser la société et de donner un nouveau sens à la vie politique ».75  En revêtant l’écharpe présidentielle le premier janvier de cette année, Lula a également assumé la responsabilité d’ouvrir de nouvelles perspectives aux plus défavorisés, sous la menace d’une résurgence autocratique qui effacerait la resplendissante Croix du Sud de la carte des étoiles et du drapeau tropical.76

 

Traduit de l’anglais par Clara Nacera Lefilef et Imane Nacef

Aussi sur http://mouvements.info, Le Parti des Travailleurs brésilien et l’exercice du pouvoir, 1 – Du rêve rooseveltien au cauchemar d’un coup d’État parlementaire.

Et prochainement, Le Parti des Travailleurs brésilien et l’exercice du pouvoir, 3 -Le Lulisme au ralenti.