Un homme de 41 ans écarté d’une émission de téléréalité limitant à 34 ans l’âge des participants ; des dizaines d’offres d’emploi sur un site Internet indiquant des limites d’âge sans justification ; une entreprise refusant d’embaucher sur un emploi permanent les personnes de plus de 40 ans ; une femme empêchée de donner ses ovocytes parce qu’elle a 38 ans… Le point commun de ces cas n’est pas tant qu’ils révèlent l’emprise des seuils d’âge dans l’organisation de la société, mais surtout qu’ils ont été constitués en controverses voire pour certains en affaires portées en justice par des plaignants s’estimant victimes de discrimination. Au même titre que le traitement différentiel des personnes en raison du sexe, de l’origine, de l’état de santé, de l’apparence physique, de la situation de famille ou encore de l’orientation sexuelle, la distinction fondée sur l’âge tend aujourd’hui à être perçue et dénoncée comme une infraction au principe égalitaire du « sans distinction de… ».

Ces transformations du regard social sur la catégorie d’âge et la constitution de cette catégorie en question d’injustice sont à l’origine de ce numéro. L’évolution du droit communautaire (illustré par Élise Muir), la création en 2004 en France d’une Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité qui fait de l’âge un critère de discrimination à part entière (exposée ici par Vincent Caradec, Alexandra Poli et Claire Lefrançois), comme la multiplication des contestations des limites d’âge inférieures ou supérieures concernant l’incarcération, l’accès à des postes, à l’adoption ou encore à la procréation médicalement assistée (explicitée ici par Ilana Löwy), tendent à montrer que l’âge comme principe de tri, de hiérarchisation et de classement des personnes est en train de perdre son aspect évident et naturel. Il peut sembler pourtant paradoxal, au regard de l’histoire des usages de cette catégorie, qu’une telle dénonciation s’énonce au nom d’une demande de traitement égalitaire des personnes. De fait, l’organisation étatique, administrative et juridique de la société en classes d’âge dans le système scolaire, l’armée, ou à travers les politiques d’aide sociale, s’est souvent construite comme une mesure de rationalisation, mais aussi d’égalisation des existences : l’âge chronologique comme principe de gestion des populations devait permettre que tous, sans distinction sociale, disposent des mêmes droits aux mêmes âges. Cependant, dans la mesure où cette visée égalitaire est historiquement inséparable de procédures de contrôle social menant à une standardisation des parcours de vie, scandés par la scolarisation, l’accès à la conjugalité, à la parentalité, à l’emploi, puis à la retraite, c’est surtout cette dimension de police des âges qui est aujourd’hui mise en cause. Depuis une trentaine d’années, un certain nombre de transformations socioculturelles, politiques et économiques ont en effet accentué la désynchronisation des calendriers familiaux, sexuels et professionnels, désormais marqués par une discontinuité et une réversibilité plus grandes. La mise en couple ne coïncide plus forcément avec le départ du domicile familial, pas plus que celui-ci ne concorde avec l’entrée dans l’emploi ; le calendrier de naissance des enfants est plus aléatoire et plus étendu ; des moments de formation ou de congé sabbatique peuvent s’insérer dans la trajectoire d’activité ; les périodes de parentalité, de conjugalité et de célibat peuvent se succéder plusieurs fois au fil de recompositions familiales ; la retraite ne recoupe pas nécessairement le « dernier âge » de la vie, etc. Cette mise en cause du « modèle normatif des itinéraires biographiques » |1|, on le voit, relève de facteurs très hétérogènes qui vont de la pluralisation des normes morales à la dérégulation du travail salarié, l’allongement de la durée de la vie, les progrès de la bioéthique, ou encore la généralisation de l’activité féminine salariée.

Certains de ces processus ont largement intéressé les médias et l’industrie culturelle qui ont produit de nouvelles figures plus ou moins éphémères tel « l’adulescent », trentenaire vivant encore chez ses parents |2|, le personnage télévisé de la « quadra » divorcée commençant une nouvelle vie amoureuse et familiale sans parler des multiples émissions de débat portant sur les familles recomposées, l’homoparentalité ou la parentalité tardive. Les sociologies prenant pour objet l’enfance, la jeunesse ou la vieillesse ont également été reconfigurées par ces transformations temporelles : elles ont d’abord discuté les seuils d’âge qui délimitaient leurs catégories, puis ont élaboré de nouvelles périodes de transition et de « nouveaux âges » de la vie. D’autres perspectives, renonçant à une vision ternaire du parcours de vie |3| autour de l’adulte étalon pleinement intégré, autonome et largement masculin, se sont davantage interrogées sur des processus de catégorisation en situation. L’approche qui traverse ce numéro poursuit ces interrogations, en prenant le contre-pied d’une visée taxinomiste qui réifie les âges de la vie sans penser les rapports sociaux d’âge. En effet, il ne s’agit pas tant ici de travailler sur le déplacement des seuils que de contribuer à une réflexion sur les catégories mêmes d’âge et de classe d’âge, non seulement mobilisées par les politiques publiques, les réglementations administratives et, dans une certaine mesure, par les sciences sociales, mais aussi contestées et reconfigurées par des mouvements sociaux, des décisions juridiques et des paradigmes épistémologiques. On semble parfois oublier que l’âge, en dépit de son apparente naturalité ou linéarité, est une catégorie politique, historique, contingente, tout comme le genre, la classe, la sexualité, ou la race qu’elle contribue aussi à signifier. L’usage politique des catégories d’âge masque et euphémise en effet souvent d’autres rapports de pouvoir. C’est ainsi que lorsqu’on parle des « jeunes de banlieue » on désigne exclusivement des hommes racisés de milieux populaires ou que la politique dite du grand âge cible les vieillardes pauvres (voir les articles de Evelyne Sire Marin et de Hélène Thomas). En jetant un regard rapide sur la constitution juridique de l’âge en critère illégitime de traitement différentiel des personnes, la tentation est alors grande de penser les rapports sociaux d’âge par analogie avec les rapports sociaux de genre et de race et de considérer que les discriminations fondées sur ces différents critères relèvent d’une même logique.
Pourtant, comme le montrent les contributions de ce numéro, l’âge comme rapport social et comme catégorie juridique et réglementaire présente une certaine singularité : l’âge ne se cristallise pas dans des rapports de pouvoir opposant des entités aussi apparemment stabilisées que les identités racisées ou sexuées, contrairement à ce que laissent entendre les lieux communs sur « la lutte des âges » ou le « conflit des générations ». En effet, les catégories de vieux et de jeunes sont relatives, puisque l’on peut être successivement perçu comme vieux ou jeune selon l’âge de nos interlocuteurs et/ou la situation. En outre, alors que l’on est censé passer par tous les âges de la vie et donc connaître successivement les interdits et les prérogatives de chaque âge |4|, ce n’est pas aussi systématiquement le cas du genre ou de la race : il existe peu de situations sociales qui produisent une mobilité de genre ou de race. Enfin, l’avantage social dont on peut se prévaloir en tant que jeune ou en tant que vieux dépend non seulement de son appartenance de classe, de sa couleur, ou de son identité sexuelle, mais aussi de la situation dans laquelle on se trouve : il n’est pas le même selon que l’on a affaire à l’institution policière, judiciaire, médicale ou universitaire, selon que l’on recherche un emploi ou un conjoint, un appartement ou un cours de danse. Mais si cette singularité de l’âge rend problématique une appréhension en termes de discrimination « calquée » sur d’autres critères, c’est aussi et surtout parce que de nombreuses distinctions juridiques fondées sur l’âge semblent à la plupart d’entre nous justifiées par un impératif de protection sociale. Il en va ainsi de l’interdiction du travail des enfants, d’un seuil d’âge pour la retraite, pour la majorité pénale ou sexuelle. Corollairement, plus encore que pour le sexe ou la race, la dénonciation des discriminations sur critère d’âge peut aussi bien relever d’un idéal égalitaire que d’une logique néolibérale de démantèlement des protections sociales, comme nous l’explique John McNicol. L’offensive actuelle en faveur de l’allongement du temps de travail et de l’abaissement de l’âge de la majorité pénale, ainsi que la criminalisation des « jeunes » de banlieue et des « délinquants » de maternelle nous confronte à l’un des défis d’une politique progressiste de l’âge, celui de penser ensemble l’abolition des discriminations et l’impératif de justice et de protection sociales.

Dossier coordonné par Juliette Rennes.
Avec Catherine Achin, Samira Ouardi, Noëlle Burgi et Marc Bessin.

Ce numéro de Mouvements est disponible en librairie, ou directement sur le site de cairn.

Sommaire

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Éditorial

Dossier – La tyrannie de l’âge

Le critère d’âge, une discrimination ?

Les deux visages de la lutte contre la discrimination par l’âge
Vincent Caradec, Alexandra Poli, Claire Lefrançois- Page 12 à 23

Âgisme et discrimination dans le monde du travail. Regard historique sur le cas britannique
John McNicol Page 24 à 33

L’âge saisi par le droit communautaire
Élise Muir – Page 34à 41

La singularité de l’âge : Réflexions sur la jurisprudence communautaire
Axel Gosseries – Page 42 à 54

Polices de l’âge

Policer le grand âge pour conjurer le péril vieux.
Hélène Thomas- Page 56 à 66

Jeunesse et justice, les classes d’âges dangereuses.
Évelyne Sire Marin- Page 67 à 74

Cibler l’âge avancé au nom du court terme : La flexibilisation du statut des fonctionnaires
Noëlle Burgi- Page 75 à 82

« La jeunesse qui bouge a changé de camp ! » Des usages partisans de la catégorie « jeunesse »
Lucie Bargel- Page 83 à 89

Âge, genre et sexualité

Âge, intersectionnalité, rapports de pouvoir. Table ronde avec Christelle Hamel, Catherine Marry et Marc Bessin
Catherine Achin, Samira Ouardi et Juliette Rennes- Page 92 à 101

L’âge limite de la maternité : corps, biomédecine, et politique
Ilana Löwy- Page 102 à 112

Ré-enchanter la vieillesse.
Rose-Marie Lagrave-Page 113 à 122

Les âges de la sexualité. Entretien avec Michel Bozon
Marc Bessin- Page 131 à 135

Itinéraire

La vieillesse : une identité politique subversive. Entretien avec Thérèse Clerc
Catherine Achin et Juliette Rennes- Page 134 à 142

Thèmes

Quinze ans de réforme de l’accès à une couverture maladie des sans-papiers : de l’Aide sociale aux politiques d’immigration.
Estelle Carde- Page 144 à 156

La décroissance soutenable face à la question du « comment ? »
Une remise en perspective par les processus de transition et leurs conditions de réalisation
Yannick Rumpala- Page 177 à 190

|1| M. BESSIN, « La compression du temps : une déritualisation des parcours de vie ? » Education Permanente, n°138, 1999.

|2| Par exemple l’ouvrage de la journaliste M. GIRAL, Les Adulescents, éd. Le Pré aux Clercs, 2002 et sur le mode fictionnel, le film à succès Tanguy d’E. CHATILIEZ, 2001.

|3| Sur ce point, voir l’ouvrage pionnier de G. LAPASSADE, L’entrée dans la vie : essai sur l’inachevement de l’homme, Paris : Éd. de Minuit, 1963

|4| Sur cet argument dit « de la vie complète », voir l’article d’Axel Gosseries. « La singularité de l’âge…. ».