NOTE DE LECTURE sur La diversité contre l’égalité , de Walter Benn Michaels, (Raisons d’Agir, 2009), ouvrage dont la réception critique positive contraste avec une certaine pauvreté de l’argumentation et d’importantes libertés avec les faits historiques et sociologiques. Daniel Sabbagh replace l’ouvrage dans la littérature consacrée à l’Affirmative Action aux Etats-Unis et les débats en France et montre qu’il existe des travaux critiques plus aboutis sur le sujet que ce que propose Benn Michaels. 19 octobre 2009.

Écrit dans un style alerte – bien rendu par la traduction de Frédéric Junqua –, le petit livre de Walter Benn Michaels, professeur de littérature à l’Université de l’Illinois, semble avoir assez largement atteint sa cible. Depuis sa publication en février 2009, on a pu observer qu’il y était souvent fait référence dans des séminaires ou colloques français, presque toujours de manière élogieuse et en se réclamant de son autorité pour étayer une position défendue. À une exception près |1|, les quelques comptes-rendus en bonne et due forme qui lui ont été consacrés vont dans le même sens : d’un « immense intérêt », « convaincant », « corrosi|f| », « dérangeant », « salutaire » et « jubilatoire » figurent parmi les qualificatifs employés |2|. Quel est donc le propos de cet ouvrage, dont on souligne à l’envi le caractère iconoclaste ?

Disons-le sans détours, la thèse de l’auteur relève de la variante la plus sommaire d’un fonctionnalisme marxisant qui semblait pourtant obsolète |3|. À l’en croire, le culte contemporain de la « diversité » – le statut de nouvelle doxa qu’aurait acquis la célébration dans le discours public de cette « valeur » par laquelle Benn Michaels désigne globalement l’antiracisme, la lutte contre les discriminations et le multiculturalisme – exercerait une fonction idéologique univoque consistant à « masquer le véritable problème » (p. 97) qu’est l’accroissement des inégalités « économiques » : « alors que le problème est l’inégalité, la solution proposée est l’identité » (p. 46), la « guerre des cultures » se trouvant logiquement « préférée » à la « lutte des classes » (pp. 49-50), de par sa compatibilité avec la reproduction du système capitaliste contemporain, dont elle constituerait même l’un des instruments privilégiés. Et dans la mesure où « la seule différence qu’une véritable politique de gauche devrait chercher à éliminer (…) est la différence entre les classes » (p. 144), il importe que la pernicieuse diversion ainsi opérée – parfaitement accomplie aux États-Unis mais également en voie d’aboutissement dans le contexte français (pp. 5-19) – soit dénoncée en tant que telle. Alors que « les départements de sciences humaines » des universités américaines ne seraient plus guère que « le secteur recherche et développement du néolibéralisme » (p. 144), le département d’études littéraires de l’Université de l’Illinois aurait heureusement permis l’éclosion d’une pensée suffisamment lucide pour détecter et décrypter un tel dévoiement et mettre en garde le lecteur français à son encontre.

Passons rapidement sur un certain nombre d’erreurs ou d’approximations qui, pour périphériques qu’elles soient, n’en présentent pas moins un caractère surprenant dans un ouvrage censé aussi fournir des éléments d’information sur la réalité sociale américaine. Contrairement à ce qui est affirmé p. 67, c’est évidemment en vertu du Quinzième Amendement adopté en 1870 – et non du Quatorzième, dont la « clause d’Égale Protection » était originellement conçue comme n’ayant pour objet que les droits « civils », par opposition aux droits « politiques », et comme autorisant le maintien de certaines classifications raciales par les pouvoirs publics, y compris en matière électorale (Kull 1992) – que les législations des États du Sud interdisant aux Noirs de faire usage de leur droit de vote ont été rendues inconstitutionnelles |4|. Contrairement à ce qui est affirmé p. 55, il n’y a jamais eu de « réintroduction de la catégorie “multiracial” dans les formulaires du recensement » : d’une part, la désignation de « mulâtre » (mulatto), présente de 1850 à 1920 (sauf lors du recensement de 1900), loin de pouvoir être considérée comme un synonyme de « multiracial », renvoyait exclusivement à la fraction de la population noire d’ascendance manifestement mixte (Schor 2009) ; d’autre part, pour ce qui est du recensement de l’an 2000 auquel l’auteur fait ici allusion, à l’issue d’un processus désormais assez bien connu il a précisément été fait le choix de ne pas introduire dans la nomenclature une catégorie « multiracial » à caractère englobant, mais de se borner à donner aux individus la possibilité de déclarer leur rattachement à plusieurs des catégories « raciales » existantes (Perlmann et Waters 2002 ; Williams 2006). Contrairement à ce qui est suggéré p. 84, en dehors du secteur atypique que constituent à cet égard les universités d’élite, il est absolument inexact que les « politique|s| de discrimination positive » rencontrent une « approbation massive », du moins à partir du moment où leurs implications concrètes sont mises en évidence (Sniderman et Piazza 1993 ; Steeh et Krysan 1996). Attestée notamment par les résultats des référendums les concernant (en Californie en 1996, dans l’État du Washington en 1998, dans le Michigan en 2006, dans le Nebraska en 2008), qui ont tous donné lieu au démantèlement des programmes en question avec l’approbation de 55% à 58% des électeurs, cette hostilité majoritaire de l’opinion publique américaine à l’affirmative action trahit évidemment l’inexistence du quasi-consensus contre lequel affecte de s’élever notre auteur intrépide. Elle est donc passée sous silence.

Mais venons-en à l’essentiel, c’est-à-dire à la conjonction d’amalgames – intentionnels ou non – sur laquelle repose entièrement la « démonstration » de Walter Benn Michaels.

Le premier de ces tours de passe-passe consiste à identifier purement et simplement racisme et discrimination – et, corrélativement, antiracisme et politiques de lutte contre les discriminations –, au mépris des acquis de plusieurs décennies de recherche en sciences sociales ayant établi que les comportements discriminatoires, loin d’être nécessairement la manifestation d’attitudes dont le racisme constituerait la rationalisation idéologique, ont aussi pour ressort le jeu inconscient de stéréotypes intériorisés, d’une part (Hamilton Krieger 2008), le déploiement de calculs d’optimisation fondamentalement destinés à minimiser le risque anticipé, d’autre part (Phelps 1972 ; Schauer 2003). Pour ce qui concerne le cas français – précisément caractérisé par une focalisation prolongée de la législation et de l’action publique sur la répression des discours racistes plutôt que des faits discriminatoires (Bleich 2003) –, la non-prise en compte par l’auteur de la distinction susmentionnée le conduit à des raccourcis particulièrement aberrants. Le lecteur apprendra ainsi que « à partir du tournant libéral de la gauche de gouvernement, en 1983, la lutte contre les discriminations (SOS Racisme…) a remplacé la “rupture avec le capitalisme” en tête de l’agenda politique » (p. 7) ! Vues depuis le campus de l’Université de l’Illinois, l’évolution de la législation européenne et les mobilisations soutenues d’acteurs associatifs confrontés à la passivité et à l’indifférence persistantes des pouvoirs publics tout au long des années 1980 et 1990 (Fassin 2002) ne sont sans doute que des épiphénomènes indignes de figurer dans ce tableau de la nécessité en marche, et, manifestement, l’on n’est pas à
deux décennies près… Mais la distance à l’objet n’explique pas tout, car l’hypothèse d’une corrélation stricte entre la montée en puissance du « néolibéralisme » et la focalisation de l’action publique (et non d’un échantillon de discours arbitrairement délimité pour les besoins de la cause) sur la lutte contre les discriminations est à peine mieux étayée concernant les États-Unis. Pour ne prendre qu’un exemple, c’est sous la présidence de Ronald Reagan que les ressources budgétaires dévolues à la Commission pour l’égalité des chances dans l’emploi (Equal Employment Opportunity Commission) ont été réduites à la portion congrue et qu’a été engagée la première offensive de grande ampleur contre l’affirmative action (Laham 1998), « détail » chronologique que l’auteur se garde bien de mentionner.

À la confusion systématique entre racisme et discrimination se superposent aussi deux autres amalgames également lourds de conséquences : d’une part, entre lutte contre les discriminations (raciales) (a), discrimination positive (b) et promotion de la diversité (culturelle) (c), alors même que les différentes composantes de cet amalgame – notamment celle qui identifie (b) et (c) ou justifie la première au nom de la seconde – ont fait l’objet de nombreuses analyses critiques (Hollinger 1996 ; Volokh 1996 ; Gregory 2000) dont l’auteur, en pratique, ne tient aucun compte, tout occupé qu’il est à édifier l’épouvantail contre lequel il aura ensuite beau jeu de ferrailler ; d’autre part – et surtout –, entre l’inégalité et la composante « économique » (monétaire) de celle-ci, la réduction intégrale de l’une à l’autre étant d’emblée tenue pour acquise, sans que soit jamais formulée à cet effet l’ombre d’un argument – ni a fortiori discutées les conceptualisations de l’inégalité comme phénomène multidimensionnel proposées par des auteurs aussi différents (et aussi peu confidentiels) que Amartya Sen (1992) ou Nancy Fraser (2005). À titre exceptionnel, il arrive à l’auteur de mettre lui-même l’accent sur ce qui constitue le postulat sous-jacent à l’ensemble de son argumentation : « laisser intactes les inégalités économiques de la société américaine en se contentant de répartir différemment la couleur de peau de ceux qui en souffrent et de ceux qui en bénéficient peut difficilement passer pour un progrès – en tout cas si ce que nous recherchons est l’égalité économique » (p. 129) |5|. Mais jamais il n’envisage sérieusement la possibilité que d’autres formes d’inégalité puissent légitimement être combattues par les pouvoirs publics avec des moyens adaptés, conformément à une conception moins étriquée de la justice sociale qui n’est nullement incompatible avec les valeurs de « la gauche » – principale destinataire des objurgations de Benn Michaels –, tant s’en faut.

En effet, si l’on accorde volontiers à l’auteur que « les classes sociales, définies sur un axe vertical », s’inscrivent dans une « structure d’inégalité » (p. 106) – et diffèrent en cela des « cultures » –, il ne serait nullement inapproprié de décrire les deux composantes principales du système de classification ethnoraciale américain tel qu’il s’est historiquement constitué exactement dans les mêmes termes. Comme l’a montré une abondante littérature située à l’intersection du droit et des sciences sociales et ici entièrement négligée (Crenshaw 1995), aux États-Unis, la « race », en tant que catégorie cognitive, est largement indissociable de la relation de domination dont elle apparaît originellement comme le fondement substantialisé et la matrice de légitimation : celle des Blancs sur les Noirs. Elle renvoie moins à une apparence qu’à un statut, statut qui correspond à la position occupée au sein d’une hiérarchie (King et Smith 2005), au démantèlement de laquelle le souci de « l’égalité » peut légitimement conduire à vouloir s’attaquer. Et ce d’autant plus que, nonobstant l’élection à la présidence des États-Unis de Barack Obama – que Benn Michaels, sans doute afin de mettre son propos à la portée du lecteur français tel qu’il se l’imagine, décrit par ailleurs comme « un Sarkozy noir », les traces laissées par ce régime de subordination ne sont pas rares.

Ainsi, en 2005, le revenu moyen des ménages noirs (30 858 dollars) représentait 61% de celui des ménages blancs (50,784 dollars) (DeNavas-Walt, Proctor et Lee 2006, p. 5). L’écart moyen entre le montant du patrimoine des ménages appartenant à chacun des deux groupes raciaux est bien plus considérable encore : du fait notamment de l’exclusion antérieure des Noirs de l’accès à la propriété pour ce qui est des logements dont la valeur a connu l’augmentation ultérieure la plus forte, l’ordre de grandeur est ici de un à dix (Shapiro 2004). En 2007, et comme l’auteur lui-même le note tout en s’efforçant d’en minimiser l’importance, alors que 8,2% des Blancs disposaient d’un volume de ressources inférieur à celui qui définit le seuil de pauvreté, c’était le cas de 24.5% des Noirs (p. 69). En 2009, 14,8% des Noirs étaient atteints par le chômage, contre 8,3% des Blancs (United States Bureau of Labor Statistics 2009). En 2003, l’espérance de vie des Noirs était inférieure de plus de cinq ans à celle des Blancs (72 ans et demi contre 78 ans) (Arias 2007). En 2004, la proportion des victimes d’homicide était de 3 sur 100 000 parmi les hommes blancs, de 20 sur 100 000 parmi les hommes noirs (United States Department of Justice 2007). En outre, de très nombreux travaux empiriques ont établi que ces inégalités sont pour partie le produit cristallisé de discriminations passées et présentes. Que ce soit en matière d’embauche (Bertrand and Mullainathan 2004 ; Pager 2007), en ce qui concerne l’achat ou la location d’un logement (Ross et Turner 2005), l’octroi de prêts immobiliers (Williams, Nesiba and McConnell 2005), les montants des cautions exigées pour la remise en liberté des personnes ayant fait l’objet d’une arrestation (Demuth and Steffensmeier 2004), la probabilité de bénéficier assez rapidement d’une greffe d’organe (Ayres 2001, pp. 165-232), voire la capacité à faire l’acquisition d’une voiture neuve ou d’occasion au prix du marché (Ayres 1991), les enquêtes en question confirment dans la quasi-totalité des cas la permanence d’inégalités de traitement entre Blancs et Noirs, une fois neutralisé l’effet propre des variables auxquelles l’identité raciale se trouve corrélée. Mais de ces données factuelles, manifestement, l’auteur n’a que faire. Dans la perspective exclusivement matérialiste qui est la sienne, toutes choses égales par ailleurs, une société où la « race » aurait perdu toute valeur prédictive quant à la distribution des biens susmentionnés demeurerait « exactement aussi inégalitaire » que la société américaine contemporaine (p. 128). C’est au prix de telles affirmations que Benn Michaels entend constituer le monopole de la classe sociale en tant qu’unité d’analyse légitime des inégalités.

La nature complexe et évolutive du rapport entre race et classe aux États-Unis mérite pourtant de faire l’objet d’un traitement moins dogmatique. En particulier, on sait qu’au moins une partie des multiples désavantages encore induits par l’identification raciale – dont l’existence, aux yeux des Noirs comme des Blancs, ne fait guère de doute |6|– procèdent plus précisément de discriminations « probabilistes » fondées sur la réelle « spip »>valeur informative qu’est susceptible de détenir la couleur de peau, valeur informative elle-même liée à l’inégalité empiriquement observable dans la répartition des ressources matérielles et symboliques entre Blancs et Noirs. En d’autres termes, c’est bien, dans une certaine mesure, la corrélation objective entre race et classe – et la permanence de stéréotypes associant l’identité noire à une marginalité socio-économique génératrice de dysfonctionnements divers qu’elle rend possible – qui alimente une proportion croissante des comportements discriminatoires (Kirschenman et Neckerman 1991 ; Wilson 1996). Cette corrélation, la discrimination positive entreprend de la réduire, dans le cadre de ce que l’on peut concevoir comme un processus de décatégorisation raciale visant à faire en sorte, par l’accroissement planifié de l’hétérogénéité économique interne au groupe des Noirs, que ce dernier cesse d’apparaître comme « un bloc homogène séparé » (Parsons 1965, p. XXIV) aux composantes duquel on pourrait attribuer un certain nombre de ressemblances autres que la caractéristique commune qui définit initialement le bloc en question. L’affirmative action est donc potentiellement justifiable au regard d’un objectif d’égalité qui n’a strictement rien à voir avec la valorisation de la diversité culturelle : l’égalité dans la répartition du bien consistant pour les individus en l’absence de préjudice subi du fait de leur identité « raciale » – ou, plus précisément, du fait de la corrélation observable entre cette dernière et la position occupée dans la hiérarchie socio-économique. Comme l’a reconnu la Cour suprême des États-Unis, « … il se peut que l’emploi d’un individu, le type d’éducation auquel il est en mesure d’accéder et la reconnaissance de sa dignité même dépendent en réalité autant de la réputation du groupe racial ou religieux auquel il se trouve identifié bon gré mal gré que de ses mérites propres. |…| Le statut social de l’individu et le degré d’estime qui lui est accordé seraient |alors| inextricablement liés à ceux du groupe en question » |7| . Dans cette perspective, on peut raisonnablement soutenir que l’amélioration du statut des Noirs en tant que groupe résultant vraisemblablement de la discrimination positive devrait se traduire par une atténuation des désavantages subis par les individus noirs en conséquence de leur appréhension en tant que membre de ce groupe – et s’apparenterait dès lors, en ce qui les concerne, à un véritable bien collectif. Or, ce type d’arguments, présent dans le débat américain sur la « question raciale » depuis plusieurs décennies (Myrdal 1944, pp. 75-76 ; Fiss 1976 ; Dworkin 1985, pp. 294-295 ; Sunstein 1994), jamais Benn Michaels ne prend la peine de s’y confronter. Il est bien trop occupé à attribuer diverses absurdités à des contradicteurs non identifiés – et pour cause |8|– et à brocarder les usages les plus creux de la notion de « diversité » par les grandes entreprises américaines (pp. 33-34) : la tâche est plus aisée.

Enfin, quid de l’objection éventuelle selon laquelle l’ouvrage en question, de par sa nature pamphlétaire, constituerait d’abord et avant tout un « texte d’intervention », à apprécier en tant que tel, plutôt qu’à l’aune de critères « académiques » auxquels il n’ambitionnerait pas de se conformer ? Ne serait-il pas plus approprié, en définitive, de formuler à l’égard de sa publication un jugement de nature politique ? On s’y aventurera donc brièvement, en guise de conclusion.

À cet égard, on peut tout d’abord s’étonner de ce qu’un éditeur s’étant donné pour mission de « présenter l’état de la recherche sur des problèmes politiques et sociaux d’actualité » au moyen d’ouvrages « conçus et réalisés par des chercheurs en sciences sociales, sociologues, historiens, économistes » |9| ait ici jeté son dévolu sur un auteur dont le « domaine de recherche » est, de son propre aveu (p. 145), « la critique littéraire ». Si louable soit-il dans son principe, cet élan d’œcuménisme disciplinaire se traduit par le fait que, dans la mesure où l’objet du livre ne se réduit pas à des discours analysés en tant que tels, ledit auteur aborde cet objet en essayiste exclusivement. Faut-il rappeler que, en règle générale, le fondateur de Raisons d’Agir et ses disciples ou ex-disciples ne sont pas connus pour leur indulgence à l’égard de l’essayisme, « tare|s| héréditaire|s| de la vie intellectuelle française » (Bourdieu 1984, p. 73) |10| ? La nature du sujet traité – ou sa composante états-unienne – expliquerait-elle qu’une exception soit faite à cet égard ? Comprenne qui pourra. En tout cas, le choix de l’éditeur est d’autant plus remarquable – et critiquable – qu’il existe quantité d’ouvrages américains relativement brefs, délibérément conçus pour être accessibles à un assez large public et présentant, sous une forme infiniment plus rigoureuse et plus éclairante, des arguments voisins de ceux égrenés dans La Diversité contre l’égalité. C’est le cas notamment des livres de l’historien David Hollinger (Hollinger 2006) et du juriste Richard Thompson Ford (2005) (sur l’articulation problématique entre non-discrimination, affirmative action et multiculturalisme), ou de ceux des sociologues Dalton Conley (1999) (sur la désimbrication des déterminants du désavantage subi par les Noirs américains (discrimination ou pauvreté relative)) et Todd Gitlin (1995) (sur la nécessité pour la gauche états-unienne de faire une plus grande place aux rapports de classe dans sa grille d’analyse des inégalités et ses mobilisations effectives). Mais il est vrai que, précisément parce que ces auteurs sont des chercheurs en sciences sociales soucieux d’affronter et de restituer la complexité du réel, aucun d’entre eux n’est disposé à jeter le bébé avec l’eau du bain avec l’enthousiasme dont fait preuve Walter Benn Michaels. Et l’on ne peut s’empêcher de penser que ceci explique peut-être cela. Quand on a dégotté l’oiseau rare – un universitaire américain prêt à dire au lecteur français tout ce que, pense-t-on, il a toujours voulu entendre sur le « système » états-unien et ses tares dans le domaine considéré –, pourquoi diable aller chercher plus loin ? À cet égard, et comme le souligne justement Jérôme Vidal dans la recension évoquée plus haut, la branche « républicano-marxiste » de la gauche française a finalement trouvé en la personne de Benn Michaels son Dinesh D’Souza |11|. À ceci près que D’Souza, lui, s’était au moins abstenu d’étendre inconsidérément la portée de son « analyse » au contexte français…

Ce dernier, en effet, n’est nullement similaire à la configuration américaine. Quand bien même l’on en viendrait à considérer qu’aux États-Unis, étant donné la focalisation du débat public sur les dimensions raciale et/ou « culturelle » des inégalités, toute contribution potentielle à la visibilisation et à la politisation des inégalités de classe participerait d’un r
ééquilibrage souhaitable – fût-elle aussi caricaturale –, le moins que l’on puisse dire est qu’il n’en va pas exactement ainsi en France. Dans un pays où, alors que l’ampleur des discriminations observées est tout sauf marginale (Cédiey et Foroni 2007 ; Duguet, Léandri, L’Horty et Petit 2007), la loi ayant introduit l’une des principales mesures susceptibles d’y faire obstacle (le « CV anonyme) |12| attend ses décrets d’application depuis plus de trois ans, la jurisprudence des tribunaux demeure comparativement embryonnaire et la Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité (HALDE) disposait en 2008 d’un budget près de 7 fois inférieur à celui de son homologue britannique |13|, le caractère « avant-gard|ist|e » de la « volonté militante » |14|de donner écho à ce qui s’apparente à une disqualification outrancière de l’action antidiscriminatoire est rien moins qu’évident. « Le sens et la fonction d’une oeuvre étrangère sont déterminés au moins autant par le champ d’accueil que par le champ d’origine », soulignait Pierre Bourdieu, dans un article célèbre (Bourdieu 2002, p. 4). Ce rappel est ici on ne peut plus opportun |15|.

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Volokh Eugene (1996). « Diversity, Race as Proxy, and Religion as Proxy », UCLA Law Review, 43 (6), pp. 2059–2076.

Williams, Kim (2006). Mark One or More : Civil Rights in Multiracial America, Ann Arbor, University of Michigan Press.

Williams, Richard, Nesiba, Reynold et McConnell, Eileen Diaz (2005). « The Changing Face of Inequality in Home Mortgage Lending », Social Problems, 52 (2), pp. 181-208.

Wilson, William Julius (1996). When Work Disappears : The World of the New Urban Poor, New York, Knopf.

|1| Jérôme Vidal, « Bourdieu, reviens : ils sont devenus fous ! La gauche et les luttes minoritaires », La Revue internationale des livres et des idées, n°13, septembre-octobre 2009 (http://revuedeslivres.net/articles….).
Le texte susmentionné formule une critique principalement (quoique non exclusivement) politique de l’ouvrage, au nom d’une conception alternative de ce que devrait être la position de la « gauche radicale » quant à l’articulation de la « question sociale » et des rapports de pouvoir mettant en jeu d’autres formes identitaires. La critique formulée ci-après s’inscrit dans une perspective assez différente, principalement (quoique non exclusivement) « académique » – et centrée sur le traitement par l’auteur de la « question raciale » (Fassin et Fassin 2006). Partiellement concordants, les deux textes sont aussi largement complémentaires.

|2| On trouve les trois premiers sous la plume du philosophe Mathias Roux dans un texte publié sur le site du Centre national du livre, avec le concours duquel l’ouvrage a été traduit (http://www.centrenationaldulivre.fr…) ; les trois suivants apparaissent dans la recension du sociologue Igor Martinache, publiée sur le site « Liens socio : le portail français des sciences sociales » (http://www.liens-socio.org/article….).

|3| « Fonctionnalisme marxisant » plutôt que « marxisme », car du marxisme la démarche de Benn Michaels n’offre qu’un simulacre des plus rudimentaires. Faut-il rappeler que l’on doit à des auteurs d’obédience marxiste – comme C. L. R. James (2008), Eugene Genovese (1976) et Barbara Fields (1987) – des travaux de première importance sur la formation, la pérennisation et l’autonomisation partielle des clivages raciaux dans les sociétés esclavagistes et post-esclavagistes ?

|4| Le Quinzième Amendement dispose que « le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera retiré ou restreint ni par les États-Unis ni par aucun État pour des raisons de race ou de couleur de peau, ou à cause d’une condition de servitude antérieure ».

|5| C’est moi qui souligne.

|6| C’est ce que suggère en tout cas l’expérience édifiante réalisée par le sociologue Andrew Hacker auprès de lycéens blancs d’un établissement du Queens, au cours de laquelle il était demandé à ces derniers de fixer le montant de la somme qu’il faudrait leur verser pour qu’ils acceptent de se voir transformer en « Noirs ». En moyenne, les personnes interrogées réclamaient au moins un million de dollars par an (Hacker 1992, pp. 35-36).

|7Beauharnais v. Illinois, 343 U.S. 250 (1952), p. 263 (opinion majoritaire du juge Frankfurter).

|8| Deux exemples parmi bien d’autres : « Considérer la race comme un fait social |la position opposée à celle qu’il préconise ici| équivaut à reconnaître que nous avions tort de croire qu’elle était un fait biologique puis à soutenir que nous devrions continuer à commettre cette erreur » ; « |aux États-Unis|, la gauche (sic) (…) soutient que dans un monde sans discrimination, il n’y aurait plus d’inégalité ». L’auteur pense-t-il vraiment pouvoir faire croire au lecteur français que le débat se pose en ces termes ?

|9| Site de la revue Raisons d’Agir, page d’accueil

|10| Pour d’autres exemples d’usages péjoratifs du terme, voir Lahire (dir.) 2002, p. 46 ; De Montlibert 2005, p. 134. À ce sujet, voir aussi de Lagasnerie 2007.

|11| Plumitif conservateur jadis affilié à l’American Enterprise Institute et précurseur de Benn Michaels en tant que pourfendeur attitré du conglomérat « antiracisme/discrimination positive/multiculturalisme/political correctness », à la formation duquel il a largement contribué dans un ouvrage promptement traduit en français et fréquemment cité afin de dénoncer telle ou telle dérive « à l’américaine » dans la première moitié des années 1990 : voir D’Souza 1992 ; à ce propos, voir également Fassin 1993

|12| Loi n° 2006-396 du 31 mars 2006, article 24.

|13| Soit un peu moins de 11,3 millions d’euros, contre 76,6 millions d’euros : voir Halde (2008), p. 39 ; « Application for New Accreditation of the Equality and Human Rights Commission (Great Britain) to the International Coordinating Committee of National Human Rights Institution, novembre 2008 : http://www.nhri.net/2009/Summary%20… (p.7).

|14http://www.homme-moderne.org/raison… (page d’accueil).

|15| Je remercie Laure Bereni et Nicolas Guilhot pour leurs commentaires judicieux sur une première version de ce texte.