La pratique de la non-mixité (et sa théorisation) dans les luttes de libération et d’émancipation a une longue histoire, que l’on pense à l’African National Congress des années 1940 et 50 en Afrique du sud, aux Black Panthers aux Etats-Unis dans les années 1960, aux mouvements féministes des années 1970 ou aux pratiques de l’autonomie ouvrière depuis le 19ème siècle. L’actualité nous montre que cette stratégie de prise de parole et d’autoémancipation des personnes minorisées ne va toujours pas de soi, aussi bien du côté du gouvernement de la République « universaliste » française que des mouvements sociaux. Dans le contexte des mobilisations contre la Loi Travail en France ces derniers mois, à l’université ou à Nuit Debout, se sont structurés des groupes non-mixtes, dont la légitimité a été fortement mise en question, au sein des groupes mobilisés comme à l’Assemblée nationale (pour des réactions contre ces critiques, voir ici et ici).

Quatre étudiantes de l’université de Vincennes-Saint Denis, soutiens et membres actives de ces groupes non-mixtes, ont décidé de laisser des traces de cette histoire-là. Elles se sont ainsi livrées à un partage de leurs expériences, à un travail collectif d’auto-analyse visant à révéler la réalité des rapports sociaux de sexe, de classe et de race dans la mobilisation à Paris 8 et la pertinence politique de l’organisation en non-mixité.

Mouvements publie leur texte et en recommande vivement la lecture aux « allié-e-s » : si définir des stratégies, des moyens d’action et organiser la lutte demande du temps et de l’énergie, accepter de comprendre ce qui se joue pour les premières concernées et parvenir à intégrer pleinement leur point de vue dans la mobilisation vaut bien un peu d’investissement et d’attention, afin de cesser de (re)produire des pratiques de domination au sein des luttes sociales.

L’université Paris VIII à Saint-Denis, fidèle à sa tradition de lutte, est l’une des universités les plus mobilisées de France contre la loi Travail. Depuis les premiers jours du mois de mars 2016, plusieurs départements se sont déclarés en grève, des cours alternatifs sont proposés, co-organisés parfois avec les étudiant.e.s, les Assemblées Générales ont rassemblé jusqu’à 800 étudiant.e.s, des salles sont « libérées », des commissions en tout genre germent et travaillent à faire converger les différents secteurs en lutte… S’il est difficile de tirer aujourd’hui un bilan, il faut d’ores et déjà relever la richesse des réflexions politiques menées et des dynamiques militantes développées. Deux groupes au sein de la mobilisation se sont constitués en non-mixité – minorités de genre et personnes racisées – et ont organisé des ateliers ouverts à tout.e.s avec des interventions de militant.e.s et d’universitaires.

Nous, quatre étudiantes en licence aux origines et trajectoires sociales variées, aux expériences militantes diverses, différemment sujettes dans toutes nos sphères de vie à l’hétérosexisme, au racisme et au classisme, avons eu envie de laisser des traces de cette histoire-là, car, on le sait, la participation des minorisé.e.s aux luttes politiques a largement tendance à être invisibilisée.

Ceci est apparu d’autant plus nécessaire qu’une vague de réactions hostiles s’est répandue sur internet, dans la presse, à la radio, et même jusqu’à l’Assemblée nationale à l’encontre de ces initiatives étudiantes organisées en non-mixité.

Nous nous sommes donc réunies pour partager nos expériences et nos analyses, avant de passer à un exercice d’écriture collectif. Ni collection de témoignages, ni tribune pour défendre l’intérêt de la non-mixité choisie, le texte qui suit est le résultat d’un travail collectif d’auto-analyse. Il donne à voir la réalité des rapports sociaux de sexe, de classe et de race dans la mobilisation à Paris 8, la pertinence politique de l’organisation en non-mixité et les accusations auxquelles ces « groupes non-mixtes » font face quotidiennement.

Les raisons de la colère

Pourquoi la constitution en non-mixité de deux groupes de réflexion ? Une incohérence dans la composition de la mobilisation a pour certain.e.s posé problème : Paris 8, reléguée depuis les années 1980 à la commune rouge de Saint-Denis, commune spatialement, socialement et économiquement ségréguée, est une des universités les plus racisées de France, et, pour autant, les étudiant.e.s mobilisé.e.s, dans leur composition, sont très peu représentatif.ve.s de la population universitaire.

Théoriquement, au sein de la mobilisation, aucun propos homophobe, raciste, sexiste, validiste1, spéciste2, etc. n’est autorisé. Même si cette prescription est loin d’être systématiquement respectée, une minorité d’étudiant.e.s, pour la plupart membre des groupes non-mixtes, sont particulièrement vigilant.e.s sur la question. Par ailleurs, les tribunes des assemblées générales, dans leur constitution, comme leur exercice, ont pour vocation à veiller à ce que la parole soit aussi peu que possible monopolisée. Par exemple, dans cette perspective, le groupe de non-mixité genre s’est donné pour objectif de faire une étude quantitative et qualitative des prises de parole lors des Assemblées Générales et, malgré les précautions affichées, l’écrasante majorité des prises de parole non réglementées demeuraient blanches (78%) là où la parole des femmes racisées était totalement invisibilisée (8%).

Malgré la mise en avant de certaines militantes encartées qui réussissaient à s’imposer en raison de leur maîtrise d’un vocabulaire militant légitime et d’une certaine expérience, l’enjeu reste celui de se faire reconnaître et respecter parmi les rangs masculins. Ainsi, pour faire entendre sa voix, il faut s’adapter à certains comportements attribués au genre masculin, une certaine virilité et surtout ne pas montrer de « faiblesse », qu’elle soit d’ordre physique ou psychologique.

Autre exemple révélateur : l’appellation généralisée de la « Loi Travail », la « Loi El Khomri ». Comme la plupart des mesures problématiques portées par le gouvernement socialiste (« loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe»3, « loi relative à l’individualisation des peines»4  ou « lois Taubira » ; le projet de « réforme des rythmes scolaires »5 ou « projet Belkacem»), la « Loi Travail » est portée par une des rares femmes racisées membres du gouvernement. Alors que certain.e.s militant.e.s ont dénoncé ce tokénisme6, il est certain que ces surnoms aux consonances arabo-maghrébines, renvoyant directement à une ministre, ont libéré une parole à la fois sexiste et raciste. Un bon nombre de slogans et pancartes croisés en manifestation en témoignent : « Michel et Jacquie, occupe-toi d’El-Khomri », « El-Khomri t’es mimi mais ta loi est pourrie », ou bien encore « El-Khomri, ElKonnerie ».

En résumé, la mobilisation est blanche et masculine. Le paradoxe est d’autant plus absurde et évident que ce sont ces mêmes populations, absentes ou invisibles, qui seront les premières touchées par la loi Travail. De fait, ce sont les femmes, les genres minorisés et les racisé.e.s qui seront plus massivement précarisé.e.s. Face à ce constat, divers groupes de réflexion se sont constitués en non-mixité au sein de la mobilisation, non-mixité assumée à la fois comme modalité d’organisation et outil de lutte.

Lutter en non-mixité, c’est mettre en place une stratégie de réappropriation de la parole. La parole, par définition, se prend : on la prend à quelqu’un.e et bien souvent pour parler à sa place. Se pose alors la question de la légitimité à prendre la parole : de quoi parle-t-on ? Au nom de qui ? Dans la (re)production des logiques hégémoniques, le contrôle du champ discursif est crucial : c’est par la parole que se conquiert le pouvoir et c’est dans le discours qu’est volée la capacité même de parler en son nom. Aussi, lorsque la « commission anti-répression » de Paris 8 organise le 13 mai une journée de réflexion autour des violences policières contre les « quartiers populaires », sans questionner leur légitimité à aborder un tel sujet dans sa dimension racialisée, la « commission » invisibilise in fine ce que la racialisation a de structurel dans les logiques de répressions policières.

En ce sens, la non-mixité est la base même de la lutte pour l’auto-émancipation, la lutte par les opprimé.e.s pour les opprimé.e.s. Aussi, ce n’est, par exemple, qu’à partir de la constitution du groupe de réflexion non-mixte racisée, qu’ont été imposées des problématiques nouvelles au sein de la mobilisation : l’invisibilisation des logiques de racialisation dans le monde du travail, la dimension historiquement raciale des violences policières, etc. L’idée que la parité numérique (quotas) serait une garantie à l’égalité participe seulement à un maquillage des inégalités : respecter un équilibre numérique n’influence en rien ce que les asymétries de pouvoir ont de structurel, qu’elles soient relatives à la distribution de la parole ou aux attributions de rôles. La non-mixité est éminemment réparatrice et radicalement provocatrice : les voix qui ont toujours été spoliées et instrumentalisées s’émancipent. Et tant que nos voix gênent, c’est qu’elles mettent effectivement à mal l’ordre blanc masculin et bourgeois. Le groupe de réflexion non-mixte racisé en a par exemple fait l’expérience lorsque ses initiatives ont été condamnées jusqu’à l’Assemblée nationale au nom de l’« universalisme républicain » par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education Nationale et de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

Définir ses stratégies et ses armes de lutte, déconstruire les schémas oppressifs que l’on a intériorisés, s’émanciper politiquement : cela demande du temps et de l’énergie, deux ressources rares bien souvent épuisées à justifier la légitimité de nos luttes. Les espaces en non-mixité permettent à certain.e.s ayant subi des oppressions de pouvoir discuter entre eulles7, sans avoir à faire de pédagogie auprès de personnes n’ayant jamais vécu ces discriminations du fait de leur privilège blanc/masculin/hétéro. Ils permettent aussi d’éviter que ces derniers ne monopolisent la parole. Ces groupes constituent des espaces « safe » qui permettent à chacun.e de faire part de son expérience. Dans un élan d’émancipation, les deux groupes ont mis en place des semaines d’ateliers ouverts à tou.te.s afin d’arracher des espaces dans lesquels les sujets traditionnellement réduits au silence sont remis au centre des préoccupations. C’était du moins l’ambition de la semaine « Parolesnonblanches »  ainsi que celle « Parle à mon genre ».

Lutter en non-mixité, c’est visibiliser une autre non-mixité, celle que l’on subit de jure comme de facto : celle qui est invisible et structurelle, qui nous entoure au quotidien, que ce soit à petite échelle dans les conseils municipaux, les comités d’entreprise… ou à plus grande échelle, à l’Assemblée nationale ou à la tête des plus grandes firmes françaises. La force des dominants, c’est d’avoir normalisé leur domination, ses mécanismes et sa violence. En se réappropriant ce principe d’exclusion, on renverse les rapports de force, et assumer une non-mixité choisie devient un acte de résistance. C’est poser la question des communautarismes que l’on ignore. Si communautarisme il y a de notre côté, il est sans pouvoir. C’est le communautarisme blanc et masculin qui, par son histoire esclavagiste et coloniale, par ses politiques économiques, diplomatiques ou militaires, elles aussi impérialistes, a été, et demeure aujourd’hui encore, meurtrier.

Levées de bouclier au sein de la mobilisation

Quoi qu’il en soit, les réactions ont été critiques. Or la critique ne s’accommode pas aisément de la dimension affective que prennent certaines déclarations – parmi les moins violentes – telles que « Je ne peux participer à vos réunions parce que je suis un homme hétérosexuel ? Mais enfin, tu me connais, tu sais que je suis sympa ». Cette réaction reflète une tendance à aborder les problématiques politiques sous le prisme de l’intentionnalité, soit l’incapacité à se penser comme membre d’un groupe social plus large et relais d’un rapport de domination qui s’exerce indépendamment de la (bonne) volonté de chacun.e. Réfléchir les enjeux sous le prisme de l’intentionnalité n’a non seulement aucune pertinence politique, mais déréalise et dépolitise les logiques de domination pensées dans ce qu’elles ont de structurel.

Il nous a systématiquement été imposé de justifier nos oppressions, et il est toujours revenu aux dominant.e.s de la mobilisation de se constituer juges de cette démonstration : nous étions un jour de mauvaise foi, le lendemain communautaristes… Cette injonction est d’autant plus problématique que, pour que ces démonstrations soient entendues, elles doivent être formulées selon les termes même du dominant, sans quoi opprimé.e comme oppression seront jugé.e.s fantasmé.e.s. Nous refusons ce rappel systématique à l’ordre blanc, masculin et bourgeois. Mieux, nous gagnons du temps pour aller à l’essentiel, et éviter les heures perdues à rassurer les dominant.e.s bien attentionné.e.s. Parce que, en mixité, il sera toujours question, à un moment ou à un autre, de leurs nobles intentions dont leur « amie noire » pourra d’ailleurs témoigner.

Une panoplie remarquable et attendue d’arguments est mobilisée pour condamner ce mode d’organisation et, au premier rang de ces arguments, le traditionnel primat de la lutte des classes qui, une fois menée à bien, anéantirait toutes les autres oppressions. Les tags « Nique la race, vive la lutte des classes » retrouvés à l’entrée de l’université un lundi matin en attestent. De cet argument découle la dichotomie classique entre l’objectif affiché, auquel la bien-pensance collective adhère évidemment avec ostentation et hypocrisie et les modalités d’organisation définies par les concerné.e.s. Comme si la réalisation de nos objectifs n’était pas intimement liée aux modalités d’organisation, voire à la composition même de nos espaces de lutte. La mobilisation est là aussi un bel exemple. Lors de la deuxième Assemblée Générale, une étudiante afro-descendante a fait une intervention rappelant la nécessité de la lutte afroféministe : sa prise de parole est chaudement applaudie. En revanche, lorsqu’il a été question dix jours plus tard d’exclure catégoriquement le comportement raciste d’un étudiant blanc très actif dans la mobilisation condamné par une étudiante racisée, la réaction collective de ces mêmes personnes a été totalement déficiente.

Une des premières accusations a été le « ralentissement de la lutte contre le projet de Loi Travail au profit de causes n’ayant aucun rapport direct avec la mobilisation. » La disqualification des initiatives non-mixtes a également mis en lumière une vision universaliste bien connue. Synthétiquement : « Nous sommes tous des citoyens, les distinctions renforcent précisément les discriminations et divisent la lutte. »  La non-mixité, dans une stratégie de réappropriation de la parole confisquée, est en rupture avec le modèle traditionnel qui réduit au silence ceulles qui n’ont jamais voix au chapitre. Une autre réaction s’est empressée, non sans anachronisme8, de dénoncer « l’exclusion » provoquée par les groupes de réflexion non-mixtes. Faire l’expérience de l’exclusion de ces espaces en non-mixité est en soi révélateur d’une position dominante qui a tendance à protéger de toute mise à l’écart. Il s’agit du privilège, invisible et pourtant effectif, de l’homme-blanc- hétérosexuel. En réponse à l’ouverture d’une salle en non-mixité « femmes et genres minorisés »9 dans une soirée organisée à l’université dans le cadre de la mobilisation contre la loi travail, un étudiant s’est demandé : « Si nous faisions la même chose entre hommes hétérosexuels, cela ne serait-il pas un problème ? » Par là-même, l’étudiant, certainement bien attentionné, invisibilise le fait que la société est justement structurellement organisée sur les bases d’une non-mixité entre « hommes hétérosexuels ». C’est là tout l’intérêt de se réunir en non-mixité choisie : s’extraire, dans une durée limitée, des rapports de pouvoir discriminants qui s’exercent en permanence. Notons que les réactions – allant de l’incompréhension à l’indignation – ont atteint des degrés différents selon qu’elles concernaient la non-mixité genre ou la non-mixité racisée. Cette dernière s’est vue, dans l’utilisation même du terme « race », attribuée le rôle de générateur du racisme. Peut-on parler de racisme sans parler de races ? Par définition, le premier ne peut exister sans le second. Ainsi le concept de « race » est entendu dans son acception socioculturelle et dans les discriminations raciales observables. L’utilisation de ces mots-interdits et l’organisation d’un groupe de réflexion non-mixte racisé a manifestement heurté la sensibilité de certain-e-s. Des réactions épidermiques classiques du type : « Les races n’existent pas, il n’y en a qu’une, c’est la race humaine ». Poussée à son extrême, cette argumentation dépolitisante a pris la forme d’une accusation directe, celle du dit « racisme anti-blanc ». L’expérience de l’exclusion, comprise comme suspension ponctuelle du privilège (blanc), aurait pu s’avérer intéressante dans le questionnement de la parole (il)légitime : force est de constater que la perche tendue n’a pas été saisie.

La nécessité de prendre conscience des discriminations exercées à l’égard des populations marginalisées va de soi ; celle de s’engager à les combattre également, même si cette nécessité-ci est éminemment liée au capital militant de chacun.e. Cependant, pouvoir lutter hors des cadres traditionnels, conditionnés par les institutions reproductrices des schémas classiques de domination, est autrement plus compliqué. Aussi, c’est de ces cadres traditionnels que les groupes de réflexion non-mixtes choisissent, par définition, de s’extraire. « Ne me libérez pas, je m’en charge ». Ce que les membres de la population majoritaire10 ne parviennent pas à comprendre, c’est que la lutte puisse se mener (plus efficacement) sans eulles. La non-mixité genre n’a pas été disqualifiée de la même manière. Peut-être est-ce lié au fait que, dans l’imaginaire collectif, la non-mixité comme outil des luttes féministes est davantage admis, notamment à Paris 8. Les initiatives féministes demeurent néanmoins marginalisées, autour d’une rhétorique bien connue : « Vous n’êtes qu’une bande d’hystériques ».

La création, à Paris 8, de groupes de réflexion non-mixtes, a été l’occasion pour les membres de la population majoritaire de se poser des questions : Quelle place dois-je occuper dans la lutte ? Suis-je légitime à prendre la parole pour évoquer des discriminations dont je ne suis pas la cible ? Les luttes ne passent-t-elles pas par une réflexion sur ma position de privilégié.e ? Aussi, nous est souvent posée la question de la place des allié.e.s, sorte de pendant de celle de la non-mixité comme modalité d’organisation et outil de lutte. Catégorique, notre réponse a pu sonner choquante : et si vous n’en aviez pas ? Et si vous en aviez une, ce n’est en tout cas pas au sein de nos espaces d’organisation. C’est là l’idée même de la non-mixité comme outil de lutte : pour réfléchir notre place dans le monde du travail et élaborer nos outils de résistance, nous n’avons pas structurellement besoin des dominant.e.s, qui, aussi allié.e.s soient-ielles, se constituent par le fait même de jouir de privilèges. L’atout même des dominant.e.s est d’avoir su se constituer comme indispensables et c’est en ce sens qu’affirmer leur inutilité est terriblement mal accueilli. D’autant plus qu’ielles pourraient avoir, et dans les faits ont, une place dans les espaces de luttes. Leur utilité est de l’ordre instrumental, pragmatique et loin du champ du discours. Les allié.e.s ne « laissent » pas la parole, encore moins ielles ne la « donnent ». Leur rôle se cantonne à celui d’éduquer et casser la parole dominante. « On ne donne pas la voix à la subalterne, on travaille pour la subalterne et contre la subalternité »11.

La lutte des classes, oui mais pas que !

L’accès à la parole n’est pas évident et souvent réparti d’une manière inégale, notamment lorsqu’on en vient à considérer les différents enjeux de classe, race, genre, sexualité, nationalité, validité, etc. Et à ces enjeux s’ajoutent une injonction systématique à l’efficacité, une course contre la montre qui ne laisse d’espace ni à l’apprentissage, ni à la formation politique des individu.e.s. La restriction assez stricte du temps, parfaitement adaptée pour les personnes à l’aise lors de leur prise de parole, maîtrisant le français et le vocabulaire militant, et assumant l’idée d’affronter un grand nombre des personnes, rend néanmoins l’intervention nettement moins accessible aux personnes ne rentrant pas dans ces critères. Ceci est devenu d’autant plus clair à l’occasion de la quatrième Assemblée Générale lorsqu’une personne germanophone, alors même qu’elle avait demandé à ne pas être limitée dans son temps de parole, notamment du fait de ses difficultés à s’exprimer aussi précisément que voulu en français, s’est tout de même vue coupée au moment où ses deux minutes se sont écoulées. Cette violence symbolique a suscité sa réaction : après s’être imposée, elle a malgré tout terminé son propos en rappelant que ce n’était pas aussi facile pour elle de respecter cette règle que pour les personnes maîtrisant mieux le français. La tribune l’a laissée poursuivre, même si c’était manifestement à contrecœur.

Par conséquent, la majorité des prises de parole est d’autant plus monopolisée par les personnes ayant accumulé plus d’expérience et de capitaux militants, que les tentatives d’apprentissage sont souvent étouffées par une stricte injonction à l’efficacité se traduisant par la volonté de faire la tâche « à la place » des personnes moins expérimentées pour « aller plus vite ». Cette expérience s’est vue confirmée lorsque, pour la première fois, la tribune d’une Assemblée Générale (AG) a été composée d’étudiant.e.s exclusivement non-encartées. Le fait que la tribune ait pris plus de temps qu’initialement prévu pour superviser l’AG a suscité l’énervement d’étudiant.e.s pour la plupart militant.e.s voire encarté.e.s, qui ont demandé la révocation de la tribune sous prétexte que les personnes la composant seraient fatiguées. Cette proposition, soumise au vote, a été refusée, notamment car la tribune avait unanimement déclaré qu’elle voudrait mener l’AG jusqu’au bout. Cet épisode illustre à quel point l’apprentissage des outils de lutte, loin d’être compris comme une étape essentielle, est souvent perçu comme un processus « prenant trop de temps ». Et, dans des moments de mobilisation, le temps est une denrée précieuse. Aussi est exclue de facto toute personne voulant apprendre mais n’ayant pas le capital ou l’expérience nécessaires pour aller aussi vite qu’exigé.

Les difficultés relatives à l’insuffisance de capital militant ou à une barrière de langue mises à part, la mobilisation illustre bien à quel point les questions autour du validisme ou du capacitisme12 n’ont jamais été relevées. Rythmé par une injonction à la disponibilité, physique et mentale, permanente, et ne prenant pas en compte les particularités et difficultés potentielles qui empêcheraient une mobilisation mesurée selon une norme valide, le mouvement tend à exclure un grand nombre de personnes n’étant pas à la hauteur de ces attentes standardisées. Chaque outil de lutte, sans être questionné, doit être adapté pour chacun.e, sans quoi le mouvement se verrait déserté. Il est révoltant d’attendre de chacun.e d’être dans une forme physique et psychologique « adéquate » pour affronter le stress ou le contact physique, souvent violent, lors des manifestations, ou d’abandonner un certain rythme de vie adapté à la spécificité du fonctionnement de chacun.e – dimensions perçues comme secondaires à la mobilisation, car « inutiles à la lutte ».

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Cette analyse ne prétend à aucune exhaustivité et entend simplement laisser une trace des aspects les moins conventionnels, et peut-être alors les plus crispants, de la mobilisation contre la Loi Travail à Paris 8 en 2016. Dès le premier mois de mobilisation, se sont affirmées plus ou moins spontanément deux communautés d’expérience distinctes, visibilisant la domination masculine et l’hétérosexisme d’une part, et la domination blanche et le racisme d’autre part. Ainsi, en marge des succès et des aspects plus traditionnels de cette mobilisation étudiante, se développent des modalités d’action moins conventionnelles qui, à l’inverse, sont très hostilement accueillies et ce, quoiqu’en disent ceulles qui s’acharnent à présenter cette mobilisation comme antiraciste et antisexiste. Loin de nous l’idée de « casser la mobilisation » ou de lui retirer de son mérite : au contraire, il nous tenait à cœur de lui donner plus de profondeur. L’analyse des oppressions de genre et de race, dans ce qu’elles ont d’invisibles à la majorité des étudiant.e.s mobilisé.e.s, a été centrale à nos réflexions. Pour autant, il nous a semblé également fondamental de mettre au jour toute une série de mécanismes oppressifs, autant si ce n’est plus méconnus et méprisés par la mobilisation – au premier rang de ceux-ci, le classisme, le validisme et le capacitisme. Finalement, une grande partie de notre lutte se résumerait à un simple slogan : « Moins de précarité, plus de Beyoncé ».

Les non-mixeuses