FABRIQUE DES IDEES. La pathologisation des trans identités – le « transsexualisme » – apparaît comme le fait d’un système de normalisation sexuel à la fois puissamment dominant et désespérément en crise. 5 octobre 2007

Depuis près de 30 ans, désormais, les « experts en transsexualisme » affirment qu’en l’état des connaissances, le fait trans est une énigme non résolue et, dans le même temps, qu’il relève d’une affection mentale ; les interventions et opérations médicales préconisées par les protocoles relevant d’une « mutilation ». Cette définition « psychanalytique » des trans identités justifie ainsi depuis des années leur maintien dans le DSM (Diagnostic and Statistical Manuel – Revision 4 : outil de classification publié par l’Association américaine de psychiatrie en 1994), sous la catégorie de « trouble de l’identité sexuelle », tant aux USA qu’en Europe dans le cadre de l’OMS (CIM-10 – Classification Internationale des Maladies, F64 « Troubles de l’identité sexuelle »). Face à l’enjeu déterminant de la classification du « transsexualisme » dans la version prochainement révisée en 2008 du DSM5 et de la CIM11, il convient d’analyser de près ce qui constitue le fond du débat, c’est-à-dire ce que la médecine, les Etats, les sociétés font aux/des trans identités, mais aussi ce que les trans identités font aux/des représentations, des régulations et des normes, en matière de corps, de sexe et de genre.

Le cadre et son contexte

Faisons d’abord un point sur ce sujet rendu difficile par son contexte idéologique et l’orientation entièrement médicale qui tend à masquer la dimension sociologique du fait trans. Alors que l’homosexualité est retirée du DSM en 1973, le « transsexualisme » y fait son apparition en 1980. Dans les deux cas, il s’agit toujours de distinguer des (ces) personnes de la population globale, de « La » population. Maxime Foester |1| note à ce propos le hold-up du fait trans par la psychiatrie. Il décrit la culture des cabarets transgenres, tel un îlot coincé entre spectacle et contrôle policier, avant l’émergence de la pathologisation et de la psychiatrisation des trans’. En quelques années, on est passé de la culture – minorisée |2| , surveillée – « transgenre », au fait – psychiatrique, médical – « transsexe ».

Le fait transsexe en France naît de deux facteurs coïncidents. La prise en charge par la psychiatrie du fait trans et la naissance de groupes et d’associations militantes dans les années 90. Ainsi, voit-on avec ce sujet, plusieurs transferts symboliques. Transfert de « l’inversion sexuelle » que représentait l’homosexualité pour la société hétérosexiste, en « inversion de l’identité sexuelle » que représentent les trans’, qui prennent en charge le poids de la transgression binaire et donc de sa reproduction. Dès lors, que des individu-e-s sont stigmatisé-e-s parce qu’ils/elles transgressent la binarité des sexes et des genres, ils/elles deviennent, par la même occasion, des figures repoussoirs qui maintiennent cette binarité comme « naturelle », « normale ». Aujourd’hui, dans la littérature dite « spécialisée », on trouve l’expression d’« inversion de l’identité de genre » (ou dysphorie de genre), sans que la substitution opérée entre le sexe – inversion de l’identité sexuelle – par le genre – inversion de l’identité de genre – ne soit en rien expliquée et étayée. Or cette reconceptualisation, trente ans après le travail de Robert Stoller |3| , et dans la foulée de la militance féministe et queer, a une portée politique, anthropologique et philosophique d’importance. On ne change/transgresse plus la « nature » mais un modèle, un ordre social (« L’Ordre symbolique »), un mode de construction identitaire et de socialité. En France, ce que les tenants de la pathologisation des trans identités peinent à masquer, c’est leur refus policier de toute construction socio-identitaire autonome et critique. Ils préfèrent « lâcher » le sexe – et autoriser les changements d’état civil (Homme/Femme) à la condition d’opérations (Mâle/Femelle) – plutôt que de renoncer au genre, c’est-à-dire au rapport de pouvoir qui est précisément au fondement de cette conception naturaliste binaire. Or, le fait transgenre et transvariant, longtemps à la remorque, bouleverse la donne car il soutient le paradoxe d’un sexe différent du genre. En bref, il ne binarise pas.

Le succès paradoxal du « transsexualisme » dans la classe des intellectuels (psychiatres, médecins, universitaires, essayistes…) est essentiellement dû à la recomposition du mode binaire sexe-genre qui maintient le mode cisgenre. Le mode cisgenre synthétise le mode le plus courant de la construction socio-identitaire sur un schéma binaire et oppositionnel : une femme féminine, un homme masculin, et se caractérise par le lien au sexe biologique (dit naturaliste) et à un développement (et une identité) linéaire et fixé. En bref, il n’y a que deux sexes auquel correspondent deux genres ou deux sexes sociaux. L’opposition homme/femme régule les liens, codes, relations, comme la sexualité. Le mode transgenre est caractérisé par des modes transversaux : un femme masculine, un homme féminin. Le lien naturaliste est abandonné pour un développement non linéaire mais sans véritable remise en cause de l’organisation biosociale. Le mode androgyne, tout en gardant la fixité naissance-devenir, considère le genre comme une variable non fixée, voire aléatoire. Le mode intergenre déconnecte totalement naissance et devenir. C’est l’identité de genre elle-même qui est considérée comme une variable non fixée, aléatoire. Il n’y a plus d’opposition homme/femme puisque les individu-e-s « switchent » de l’un à l’autre. L’identité est donc un processus dynamique et la relation à l’autre est régulée dans son déroulement, et non fixée par avance par les codes binaires. Le mode cisgenre (sexe=genre) comme mode majoritaire, exclusif et exhaustif, soit pour le critiquer, soit pour le maintenir. Tant que la société se construit sur ce modèle binaire, la classification est aisée, comme le souligne cette définition liminaire de M. Bonierbale, psychiatre : « Le transsexualisme est une manifestation qui frappe un individu génétiquement et biologiquement normal (dans l’état actuel des connaissances) et qui le contraint à se penser irrésistiblement de l’autre sexe » |4| Or ceci n’est qu’une partie de la réponse que les protocoles (du DSM et du CIM) tendent à maintenir : puisqu’il n’y a que deux sexes et deux genres, que le sexe produit le genre – et surtout pas l’inverse bien entendu … –, tout ce qui dépasse, y compris l’introuvable continent noir de l’androgynie psychique, est potentiellement un trouble, un flou, une affection. Le paradigme binaire sexiste en toile de fond nourrit l’idée que ces « minorités sexuelles » sont troublées, malades, alors même que ces individu-e-s minorisé-e-s sont des minorités genrées qui défont le rapport dogmatique sexe=genre. Dans ce modèle créateur d’affections psychiatriques se joue un combat symbolique d’importance : celui du partage bien réglé entre nature et culture, partage renvoyant aux figures du normal et du déviant.

Toutefois, aujourd’hui, le recul clinique est possible, tout autant au niveau sociétal que personnel pour les intéressé-e-s, si tant est que l’on revienne à ce fameux passage de la « transition ». Le fait « trans » (terme adopté par
les associations en France) englobe toutes les identités trans (ou trans identités). On définira « transsexe », par le double changement de sexe et de genre, sans l’opposer au fait transgenre, que l’on peut définir par le changement de genre. Je distingue ces deux types de mode trans identitaire pour mettre en perspective ces deux types de construction/développement, et non comme deux groupes homogènes et opposés (l’un change |de sexe| l’autre pas). Deux acquis majeurs doivent être mentionnés : d’une part, on n’observe pas cliniquement de trouble chez les personnes trans’ et, d’autre part, le traitement médico-chirurgical est tout à fait adapté pour les transsexes. La stabilité personnelle post-transition des identités et l’intégration sociale et subjective dans le sexe d’appartenance (homme ou femme en termes binaires) est remarquable comparativement aux instabilités d’avant la transition. Reste la difficulté de la stabilité sociale quand celle-ci comporte des facteurs aussi décisifs que la réussite scolaire, les diplômes et une entrée stable dans la vie active ; autant de facteurs qui sont souvent généré des stigmates profonds, une angoisse et une errance caractéristiques. La « guérison » est donc avant tout un rééquilibrage dans une intégration tenant compte du processus dynamique socio-subjectif de la transition, notamment de réintégration-réinscription dans son corps, équivalent dans la société binaire à une réinscription sociétale. Or les deux processus sont clairement distincts. La « transition » est donc une composante du développement de l’identité socio-subjective et non un processus limité dans le temps, un simple passage. Le véritable sujet du transsexualisme –compris comme processus d’identité– est avant tout, une question philosophique et politique de régulation et une question médicale. En un mot, les individu-e-s, ayant trouvé une place adéquate se stabilisent, s’intègrent, aiment, travaillent comme tout un chacun. Un des changements les plus significatifs est que les trans identitaires ne se condamnent plus à la solitude affective et sociale post-transition.

Le réveil trans : deux périodes

En 1987, paraît Le Saut de l’ange de Maud Marin. A la suite de cet ouvrage, quelques biographies, sur un mode souffrant, sont publiées et quelques émissions à la télévision présentent ce sujet sur le mode du spectacle, maintenant l’idée d’une exception à une règle universelle : la détermination de l’identité, la sexualité et l’appartenance à un sexe social (unique et fixé) sur le seul critère du sexe de naissance. Dans cette période, le transsexualisme sort de son silence au prix d’une psychologisation et d’une sur-individualisation des récits qui va de pair avec une surmédicalisation et un tri drastique, que gère la classification psychiatrique sous la forme d’un protocole strict. Le psychiatre décidant seul qui est qui dans l’espace confiné d’un sas de normalisation : « Aimez-vous le rose ? Quelle est la taille de vos pieds ? Une femme, ça dit pas ‘ouais’ », tranche l’un d’eux, en se référant à un fondement anthropologique de la différence des sexes, tandis qu’une autre s’occupant uniquement d’un panel réduit à une poignée de MtF hagardes, répand une idéologie transphobe dans les universités. En l’espace d’à peine vingt ans, le sujet explose, fort de son statut de phénomène spectaculaire et génère une avalanche de livres, articles, interventions télévisuelles et universitaires de quelques auteurs, plus ou moins praticiens, et s’autoproclamant expert en « transsexualisme ». Si au début des années quatre vingt dix, l’activisme dépasse rarement le soutien personnel, à la fin des années 90, soutenu par le mouvement gay et lesbien, les trans’ commencent à s’organiser et participent d’abord à la marche homosexuelle. Bientôt, Tom Reucher, co-fondateur de l’ASB (Association du Syndrome de Benjamin |5||première association trans autonome, fonde l’Existrans, la marche des trans’. Les associations de trans’ se mobilisent, réagissent, non sans tenter un dialogue qui restera lettre morte en France, contrairement à d’autres pays d’Europe, le centralisme français jouant à fond. En 1992, la France est condamnée par la Cour européenne sur le point particulier du changement d’identité sur le motif du respect de la vie privée, mais le protocole, triant les uns des autres sur le critère brutal du vrai/faux (ou primaire/secondaire) transsexualisme est maintenu, écartant de facto les transgenres.

Nous sommes aujourd’hui dans une seconde phase de mobilisation qui est celle de la démédicalisation-dépsychiatrisation. Les trans’ se politisent et se joignent au mouvement de contestation et de relecture critique qui court du féminisme au fait homosexuel et queer. Désormais, les trans’ produisent articles, films et interventions. La spirale des échecs, en partie due à l’ignorance, jusqu’aux années 80, à l’invisibilité et au type de prise en charge, à l’échec patent des chirurgies de conversion sexuée et à l’absence d’une socialité ordinaire équilibrée, est inversée. Le plus marquant demeure le choix décisif quant aux opérations, autant dans la décision de se faire opérer à l’étranger que dans celle de ne pas se faire opérer en France, face aux échecs répétés (et graves) des opérations pratiquées dans notre pays, qui trahit l’indifférence, d’une part, et l’abandon progressif de l’hyperbinarisation, toutes générations confondues, d’autre part. On assiste donc à une recomposition des créations d’identités et à une réflexion conjointe sur la socialité trans. Nombre se revendiquant désormais d’une identité trans en rompant définitivement avec la binarité essentialiste régulant les comportements et le clivage homo/hétérosexualité qui devient ici sans objet. Reste le changement de papiers qui tarde pour les personnes non-opérées, dites transgenres, et classées non-trans dans le protocole psychiatrique, souvent opposées aux transsexes, qui les place devant le dilemme d’un exil permanent dans leur propre pays, tandis que l’Espagne légifère sur ce sujet.

Le modèle binaire du DSM et l’apport considérable des questions de genre

On a tendance à considérer ce débat comme un débat mineur, orphelin et isolé qui concerne un fait ultra minoritaire mais symboliquement important. Or, le fait trans se découvre des ramifications très étendues avec les questions de genre, traversant le clivage des sexualités, des comportements, des modes d’identification et de construction identitaires. En bref, tous les termes que l’on retrouve dans la définition du DSM-IV et du CIM. Parallèlement, une question focalise l’attention depuis une dizaine d’année : Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ? Question qui déborde largement ce sujet et renvoie à deux conceptions distinctes : la conception de notre origine dans la naissance (modèle dit « essentialiste »), ou la conception d’un devenir multiple et hybride (modèle dit « constructiviste »), suivant là la révolution conceptuelle de Beauvoir. Soulignons ici la position centrale du sexe comme ancrage naturel et culturel dans les définitions du DSM-IV :

« A. Identification intense et persistante à l’autre sexe (ne concerne pas exclusivement le désir d’obtenir les bénéfices culturels dévolus à l’autre sexe).
Chez les adolescents et les adultes, la perturbation se manifeste par des symptômes tels que l’expression d’un désir d’appartenir à l’autre sexe, l’adoption fréquente des conduites où on se fait passer pour l’autre sexe, un désir de vivre et d’être traité comme l’autre sexe, ou la conviction qu’il (ou elle) possède les sentiments et les réactions typiques de l’autre sexe.
B. Sentiment persistant d’inconfort par rapport à son sexe ou sentiment d’inadéquation par rapport à l’identité de rôle correspondante.
C. L’affection n’est pas concomitante d’une affection responsable d’un phénotype hermaphrodite.
D. L’affection est à l’origine d’une souffrance cliniquement significative ou d’une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants ».

L’identification stable est le moyeu du développement permettant à un enfant de grandir et d’accéder à sa maturité/subjectivité propre. Il est ici le symptôme d’un trouble sexuel et/ou d’un trouble de l’identité sexuelle. En quelques lignes, on est passé d’une identification à une affection sous les mêmes termes. Dans ce clivage binaire, les trans’ viennent à incarner (au moins temporairement) cette distinction normal/pathologique, pureté/hybridité, les reliant à toute l’histoire de la fabrication de monstres. Jusque dans les années quatre vingt dix, on parlera de « créatures ». Dans une société où la technique est désignée comme toute-puissante, la nature demeure le symbole d’une fondation immuable.

« L’identité de genre est le sentiment d’appartenir à une classe d’individus identiques à soi et reconnus du même sexe ; sexe en congruence psychologique, morphologique et sociale » |6| . Cette définition essentialiste valide le cadre de la société/socialité binaire sans autre possibilité d’identification-construction créant mécaniquement un vide que le « transsexualisme » va remplir : un espace et une identité horsexe |7| , ce qui valide une définition du « transsexualisme » sur la base du plus petit dénominateur commun : le sexe est opposé au genre dans le transsexualisme. Le mode cisgenre valide la pathologisation sans examen du contexte socioculturel tout en se référant à une anthropologie, notamment lévi-straussienne. Deux points sont à souligner. L’équation entre le sexe biologique, l’identité sexuelle majoritaire (hétérosexualité) et le sexe d’appartenance socio-sexuelle crée ce vide : l’espace horsexe est d’une part un espace sociologique où des individu-e-s n’ont pas de place, créant un « être impossible » (Deleuze et Guattari). C’est un espace de désassignation comme fracture dans une société de surassignation lisse. Assignés à occuper cet espace non-social et psychiatrisé, ils vont se construire le long de cette faille et dans le vide de cette fracture, suivant là l’exemple de l’homosocialité, mais aussi, dans ce découpage vrai/faux dans lequel on reconnaît la figure du contre-nature et de l’erreur de (la) nature. Cette faille culturelle dans laquelle les intersexes ont été enfermé-e-s pour permettre l’assignation médico-chirurgicale en mode de réparation d’une erreur devenue pathologie à son tour. D’autre part, dans les trans identités, le sexe n’est pas opposé au genre : ces deux dimensions sont à la fois autonomes et transversales. C’est l’assignation socioculturelle qui joint ces deux dimensions. Un homme féminin ne se reconnaît pas dans cette définition. S’il est de même sexe biologique que les hommes masculins, il n’est pas du même genre et cherche un modèle mixte dans lequel il peut se reconnaître et se construire positivement. L’exception androgyne, drag et intergenre, saute plus encore aux yeux. C’est le genre d’assignation (comme signe, symbole de l’éducation et donc du futur putatif d’un enfant), qui est différent du genre vécu, lequel produit cette identité (produit d’une identification et d’une appartenance) à un genre social (le DSM et le CIM le nomme « sexe d’appartenance »). En clair, l’éducation-assignation n’engrange pas tout le devenir, et notamment ce devenir distinct de la naissance. Une identité de genre non fixée dépasse souvent le chiffre fatidique de deux : femme, homme, androgyne, intergenre… La génération actuelle trouvant autonomie et réflexion, équilibre et socialité, parle ouvertement de transformation sociale, non en complément du transsexualisme mais en préalable à la régulation des identités.

Revenons sur la définition : le sexe est opposé au genre. Une définition culturelle qui parcourt tous les ouvrages et ce, malgré l’exception bien connue (« naturelle ») des intersexuations, autre radical inconnu et invisible qui va servir de moule à J. Money dans les années 50-60 aux USA |8|. On opère plutôt que de réformer la binarité exclusive et exhaustive qui vient s’appuyer sur un fantasme fondateur de la division et de la différence des assignations selon le sexe. Un mode-système dans lequel l’intersexe vient créer une faille qu’il faut réassigner. La société comme les trans’ s’y retrouvant, malgré cette sérieuse anicroche au dogme naturaliste binaire (que l’on retrouve intégralement dans la définition du DSM). Car cela pose un redoutable problème à la théorie de l’identification ancrée sur le dogme de la naissance et étayée par le quadruple fantasme de normalité, fixité, pureté et stabilité sexe=genre. Or, les uns et les autres sont autonomes. C’est la variable subjective d’un développement – qui est certes socialement balisé, voire étroitement balisé – qui les relie ou non. Le sexe étant cette nature mais aussi et surtout cette allégorie de la fondation, de l’origine et du devenir, l’hybridation du sujet trans’ sera double. Du côté de sa plastique, l’on parle de néo vagin et de néo phallus, soumis à une hormonation extérieure permanente qui ne fait que le rapprocher du groupe de sexe souhaité. Du côté de son identité, il est devenu elle, et inversement, incarnant cette création-inversion radicale, dont on souligne l’apport coupable des homosexuels (longtemps stigmatisés et pathologisés comme « invertis ») qui tenteront de le faire oublier, tout en reconnaissant leur rôle subversif et déstabilisateur dans les rapports |hétérogenrés| de genre, notamment celui du travestissement comme mode de changement/permutation de genre avant les transgenres eux-mêmes. C’est cette permutation non-fixiste, théorisée par les queers en une identité labile et multiple, qui inquiètent ou fait fantasmer. Au nom du contrôle, les protocoles y trouvent leur assise institutionnelle : les opérations sont irréversibles et l’on doit tout de même contrôler. Un programme qui ne disait pas son nom s’y dévoile dans l’obsession du contrôle et de la maîtrise devenue une régulation rationnelle, ici des frontières du sexe-genre, là de la nature-culture.

Plus largement, on oublie, ou nie, toutes les technologies de genre visant à surgenrer dans le but de produire la figure oppositionnelle binaire qu’il s’agit de naturaliser. Ici, nulle affection pour qui demande cette surgenrisation de son corps, identité ou apparence tant que l’équation cisgenre est maintenue. L’intégration à cet idéal-type (du XXe siècle occidental) de pureté culturelle issue de la nature vaut pour identité stable et saine. La question (« Qu’est qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ? ») est pourtant une révolution culturelle d’ampleur tant elle repose l’évidence du socle supposé (la nature), de plancher (l’habitus et la législation) et du surplomb (la loi humaine et sa transcendance). Le fait trans venant transgresser les trois dimensions de l’identité qui apparaît dès lors comme une croyance.

La question posée, on se demande rapidement si elle ne constitue pas aujourd’hui le demain de notre transcendance ordinaire, où le fantasme de pureté dans la liaison essentialiste nature-culture, sexe-genre est examiné, voire abandonné pour le repère global du devenir lui-même, où le devenir trans rejoint le devenir genré qui tend à se substituer au devenir destin selon le sexe. Va t-on être moderne ou post-moderne en acceptant, traditionnel ou conservateur en refusant le fait trans com
me allégorie du devenir genré ? Bruno Latour tranche, Nous n’avons jamais été modernes |9| . Le paradoxe tient en ce que le XXe siècle, tout en produisant continûment des hybridations tous azimuts, continue de se référer à une naissance de plus en plus problématique et à une nature qui s’éloigne drastiquement. Et plus cette dernière s’éloigne, plus les appels sont pressants au retour de « saines valeurs ». Et si cela continue, prévient-on, que va t-on donc inventer dans ce fantasme de toute-puissance ? L’Occident technique produit donc quantité d’hybrides, note Bruno Latour, mais ne les assume pas. Face aux réels hybrides des techniques chirurgicales et culturelles, il trie, et le cas échéant pathologise et discrimine, selon le mode de lecture qu’il s’est inventé : la rationalité technique selon le code binaire oppositionnel. Le déni du fait le plus massif qu’il soit au XXe siècle en Occident, à savoir la transformation de la société rurale en société technique (trop vite nommée moderne), tient lieu de toile de fond invisibilisée à la pathologisation survisibilisée des différences que les communautarismes identitaires, ces nouvelles ethnies, sont sommées d’incarner. Hier, les féministes, ces individualistes hédonistes voulant détruire la société et transgressant la nature, aujourd’hui, qui ? Les trans’ ? En bref, on ne supporte toujours pas les révoltes des anciens vaincus, humiliés et infériorisés. La démocratie des Lumières y trouve là sa limite qu’elle prétend surmonter en légitimant un discours par des critères et des valeurs scientifiques, non sans se trouver face à un discours de naufrages attendus et de crises idéologiques. On ne supporte pas les vides et tremblements sociologiques et politiques dans les républiques occidentales, tout en exportant un modèle humaniste de droits et de respect de l’humain.

Le modèle binaire et plus

La lecture conjointe du féminisme et du queer constitue aujourd’hui une révolution brisant le mythe du réel binaire naturaliste et universaliste. Lecture rejointe par l’anthropologie contemporaine qui réexamine ce couple nature-culture/sexe-genre, non sans repousser, sauf exception, cet objet déclaré cas limite, chargeant la discipline « psy » de sa prise en charge qui y voyait une cible idéal et, avec le contrôle étatique, une clientèle captive. Les trans identités incarnent aujourd’hui l’aporie de la thèse de la « différencedessexes » |10| tant il brutalise la conception naturaliste, ainsi que la limite du modèle sociologique en postulant une société/socialité à X genres sociaux. Ce qui divise aujourd’hui « binaires » et « queers » chez les trans’ et intersexes, à l’instar du clivage chez les praticiens et scientifiques, c’est que les uns reconduisant ce modèle sexe-genre dans un fantasme collectif de « vraiEs » femme/homme, à l’instar de la population dite globale (homo et hétérosexuel-les confondu-s), alors que les autres font imploser celui-ci en repositionnant le processus d’identité et de socialisation en devenir-construction permanent, inventant face aux résistances et aux contrôles leur existence-identité propre. Ainsi, un modèle de socialité multiple à X genres sociaux apparaît, incluant toutes les identités dans un modèle non linéaire. Mais dans l’ensemble, pour des raisons historiques et collectives, autant que psychologiques, le fait trans est et reste binaire dans une société. On transite et l’on disparaît encore sous le collectif au prix du même refoulement et d’un fantasme de pureté qui, avec les trans’ (binaire ou queer) explose pourtant avec lui.
Signe d’un débat récent, toujours passionnel, en 2005, la HALDE réaffirme que la transphobie n’existe pas, justifiant son refus d’inscrire cette discrimination et louvoyant au travers des agressions, des licenciements et surtout des meurtres transphobes qu’il faut renommer « homophobie ». La binarité hétérosexuelle rebaptisée « Ordre symbolique » ne supporte pas les exceptions qu’elle a créées dans le silence de son évidence faite société et fondement de civilisation. En réponse, à l’occasion de leur dixième marche à Paris, l’Existrans défile en 2006 avec ce slogan, « la bite ne fait pas le genre ». Une analyse et une vision queer, une révolte autant qu’une critique rationnelle des savoirs/pouvoirs dans cette lutte productrice d’inégalités, d’exils et de souffrances. La tension entre les différents classements des affections mentales qui se succèdent et l’introuvable normalité définie, in fine, par l’habitus, est telle qu’on érige la conception hétéronome de la société binaire (L’Homme et La Femme) comme un mur. On lie traumatisme et subjectivité, en dehors de tout contexte culturel, lequel n’est jamais analysé, pour parvenir à un profil psychologique soutenant un harcèlement théorique et moral . |11| Les trans’, dans cette conception clivée, prennent la place des précédentes subversions et autres éruptions contre-nature, ressorties du placard, reprises par le DSM dans cet imaginaire pré rationnel. Il en incarne jusqu’à la rupture, ce horsexe, la figure de l’Autre, le freak, l’hybride sexuel, suivant là le fantasme de pureté qui avait construit l’universaliste occidental à son acmé dans le racialisme. En l’état de l’impasse dans laquelle nous sommes actuellement, la société multiple montre la rupture sociopolitique et philosophique avec le modèle binaire essentialiste et son système organisationnel, moraliste et excluant, que le DSM incarne. Car si le mode binaire permet un socle sociétal stable pour une partie de la population (même majoritaire), il ne le permet pas pour les identités non-binaires et à l’orientation sexuelle distincte et/ou multiple. Ainsi, le DSM est devenu un instrument étatique d’un type de pensée et de société générant discrimination, inégalité et infériorisation, d’autant plus efficace que son pouvoir est nié et son impact décisif.

Le retrait des trans identités (sous la forme du transsexualisme, des identités transgenres et travesties) de l’OMS ainsi que l’examen des intersexuations, est un préalable à la régulation et au dialogue entre les parties pour un respect, non seulement de la vie privée, mais également du respect de la socialité ordinaire, socle de la vie en commun.


|1| Maxime Foester, Histoire des transexuels en France, Paris, H&O, 2006.

|2| Le fait que cette culture ait été, est, minorisée, n’est pas lié à une prétendue « minorité sexuelle » : les dites « minorités sexuelles » (Lesbiennes, Gays, Bi, Trans, Intersexes…), sont distinguées, non de la société en générale, mais bien d’un type de société particulière, la société patriarcale et hétérosexuelle, lestée de l’inégalité des sexes sociaux et de l’infériorisation des groupes prédéfinis.

|3| R. Stoller, né en 1925, psychiatre et psychanalyste, créa en 1954, la Gender Identity Research Clinic. Il y conceptualise la notion de gender (genre) pour désigner le sentiment de l’identité sexuelle, par opposition au sexe, qui définit l’organisation anatomique de la différence entre le masculin et le féminin. Voir son principal ouvrage : Recherches sur l’identité sexuelle, Gallimard, Paris, 1978.

|4| Transsexualisme, les grandes questions, M. Bonierbale, Qu’est-ce que le transsexualisme ?, http://www.medspe.com (portail médical). Mireille Bonierbale est psychiatre à Marseille et dirige l’équipe hospitalière dans le suivi des personnes transsexuelles..

|5| |->http://www.asbfrance.org/

|6| M. Bonierbale, op.cit.

|7| Catherine Millot, Horsexe, essai sur le transsexualisme, Paris, Point Hors Ligne, 1993

|8| Lire Judith Butler sur le cas Joan/David, Défaire le genre, Paris, Amsterdam, 2006.

|9| Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes, essai d’anthropologie symétrique, La Découverte, 1991.

|10| Sabine Prokhoris, Le Sexe prescrit, Paris, Flammarion, 2002.

|11| Tom Reucher, « Quand les trans deviennent experts », op. cit., Françoise Sironi, « Maltraitance théorique et enjeux contemporains de la psychologie clinique », in Pratiques Psychologiques, “Les Nouveaux défis éthiques”, n° 4, 2003.