Dans la lignées des ouvrages Ceux qui nous veulent du bien (2010) ou Faites demi-tour dès que possible (2014), la maison d’édition La Volte poursuit l’exploration de notre actualité restructurée par le prisme de la science-fiction (SF). Elle vient de publier un recueil de nouvelles de SF qui s’attaquent cette fois au futur du travail, à la place qu’il pourrait avoir dans la société (imaginaire) de demain. Au bal des actifs (2017) comprend une douzaine de textes, aux styles inégaux, mais qui reprennent largement les codes classiques de la SF et ont en commun d’interroger le travail, d’éveiller la réflexion chez le lecteur. Les auteurs confirment, si c’était encore nécessaire, que la science-fiction est une littérature éminemment politique.

Ces nouvelles mettent en exergue les travers de notre société et peignent un futur plutôt sombre où la robotisation fait souvent perdre tout son sens au travail (Karim Berrouka, Nous vivons dans un monde meilleur) quand celui-ci n’est tout simplement pas vain et occupationnel (Emmanuel Delporte, Vertigo), fait pour encadrer des classes populaires, et permettre aux riches de profiter tranquillement des bienfaits de la modernité. Dans ces mondes (Stéphane Beauverger, Canal 235) les hommes n’ont plus qu’à se vendre : les hommes gagnent leur vie en vendant leur image et leur corps à des télés-réalités.

L’avenir du travail c’est aussi son absence. Dans CoÊve 2051, Norbert Merjagnan imagine un monde où 80% des actifs se retrouvent sans emploi, profitent d’une ressource universelle d’existence, mais voient leur pouvoir d’achat évoluer en fonction de leur cotation : dans ce monde, encore imaginaire, chacun évalue l’autre, car « coévaluer c’est coévoluer ». Dans ce futur, nous notons les compétences, les performances, la popularité, et la confiance qu’il porte aux autres individus. Ceux qui décrochent des “A” sont ainsi les mieux lotis. Dans Alive (Ketty Steward), le lecteur se retrouve encore une fois dans une société de chômage de masse, où tous ceux qui ne sont pas utiles économiquement sont sommés de faire preuve de leur citoyenneté ; une tendance que l’on retrouve déjà dans notre société, avec le développement du workfare1, et que certains hommes politiques comme Laurent Wauquiez2 et Eric Straumann3 plébiscitent déjà largement.

Dans ces nouvelles, la fin du salariat ne débouche pas sur la libération travail comme l’imagine l’économiste Baptiste Mylondo4, mais plutôt sur une économie néo-néo-libérale ubérisée, où le travail est subi et dont dépend la survie de chacun. Dans ces nouvelles de SF, pas de retour à la terre ni au sens du travail: on assiste plutôt à un retour à la condition salariale du XIXe siècle telle que l’a décrite Robert Castel5. Le progrès économique ne profitent qu’à quelques-uns, et aucune lutte des classes ne semble poindre à l’horizon. À l’inverse elle est même étouffée (L.L. Kloetzer, La fabrique de cercueils).

La seule note optimiste, si l’on peut dire, vient de la nouvelle d’Alain Damasio. Dans Profil, cet auteur incontournable de la SF française imagine un monde où le travail humain a été remplacé haut la main par des intelligences artificielles. Dans cette société, où l’immense majorité des gens sont « libérés du travail », chacun se réalise en consommant. Cependant, une petite élite de consultants créatifs ont la chance d’avoir l’un des derniers emplois socialement valorisés et porteur de « sens ». Ils produisent du marketing créatif et artistique, que les machines sont bien incapables d’inventer. Les héros ne vont finalement pas filer droit ; alors qu’un avenir prometteur s’annonce, l’un d’eux préfère l’action politique (et amoureuse). C’est la seule nouvelle à parler d’action collective : une poignée d’individus vont s’émanciper de ce système pour créer une communauté d’artisans. Cette critique du taylorisme et du marketing créatif comme dernier stade du capitalisme, appellent ainsi les hommes à devenir des « oeuvriers ».

Le livre se termine par un treizième texte, une bonne postface écrite par Sophie Hiet, la scénariste de la série d’anticipation Trepalium (Arte, 2016), où elle interroge les tourments et la déshumanisation que produit le travail. Elle y rappelle que, dans notre société devenue post-industrielle, il est plus que nécessaire de penser l’aliénation et l’exploitation. Car avec l’ubérisation, c’est aux individus de gérer leurs capacités, leur survie individuelle. Après l’économie de marché, nous entrons dans une société de marché où tout se vend, et où chacun doit se vendre.

Les nouvelles de ce recueil d’anticipation ne reflètent pas encore tout à fait la réalité, mais la course est en cours. On espère que l’un des prochains recueil de nouvelles de la Volte interrogera l’avenir des mobilisations collectives, qu’il nous donnera des idées pour contrer, au moins dans ces mondes imaginaires, ce capitalisme individuant et aliénant.

Maud Simonet, Le travail bénévole. Engagement citoyen ou travail gratuit ?, Paris, La Dispute, coll. « Travail et salariat », 2010.

« Wauquiez: « l’assistanat est un cancer » », Europe1, 08/05/2011, http://www.europe1.fr/politique/wauquiez-l-assistanat-est-un-cancer-532559

3 « Haut-Rhin. RSA contre travail obligatoire », l’Humanité, 17/02/2017, https://www.humanite.fr/haut-rhin-rsa-contre-travail-obligatoire-632331

4 Baptiste Mylondo : «L’emploi n’est qu’une manière de travailler parmi d’autres», Libération, 17/01/2016, http://www.liberation.fr/france/2016/01/17/baptiste-mylondo-l-emploi-n-est-qu-une-maniere-de-travailler-parmi-d-autres_1427042

Robert Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, 1995.