L’élection présidentielle brésilienne aura lieu les 4 et 25 octobre 2026. Elle intervient en parallèle au renouvellement complet de la Chambre des députés et de celui d’un tiers de la représentation sénatoriale. L’échéance est d’autant plus cruciale pour la gauche brésilienne qu’elle met à nouveau aux prises Lula et un Bolsonaro : Flavio, le fils, en remplacement de son père qui ne peut pas se présenter. Pour réfléchir aux enjeux de cet événement, le replacer dans le contexte de l’histoire sociale du Brésil et de l’expérience récente d’exercice du pouvoir par le Parti des travailleurs (PT), Mouvements publie une série de trois textes écrits par le politiste André Singer, professeur de science politique à l’Université de Sao Paulo, ancien porte-parole de Lula de 2003 à 2007, et auteur de Esquerda e direita no eleitorado brasileiro (EdUSP, 1999), Os Sentidos do Lulismo (Companhia das Letras, 2012) et O Lulismo em crise (Companhia das Letras, 2018).
Du rêve rooseveltien au cauchemar d’un coup d’État parlementaire1, le premier volet de notre série, porte sur la présidence de Dilma Rousseff (PT), élue à la fin du second mandat de Luiz Inácio Lula da Silva (2003 à 2010), qui avait introduit des politiques sociales novatrices. Lula terminait ce second mandat avec un très bon taux de croissance et une réduction considérable de la pauvreté. En 2014, Dilma Rousseff est réélue de justesse, mais la situation économique du pays se dégrade pendant ses mandats et sa popularité baisse. En 2015, des scandales de corruption impliquant l’ensemble des partis, y compris le PT, déclenchent des manifestations nationales. Le pays est touché par une crise économique et politique. Dilma Rousseff est finalement destituée en 2016 par le Parlement brésilien. Pour comprendre ce retournement, André Singer revient ici sur la spécificité des relations entre classes dominantes et classes dominées au Brésil, sur la politique « luliste » de lutte contre la pauvreté et la façon dont – en réaction – les partis représentatifs des classes moyennes ont mis fin à leur soutien au gouvernement du PT.
Au Brésil, la première décennie du XXIe siècle a été marquée par un programme de réformes fructueuses mais modérées, mené par le président Luiz Inácio Lula da Silva entre 2003 et 2010. Sa successeure espérait accélérer le projet, porté par un rêve rooseveltien, de créer « en l’espace de quelques années seulement » un pays où la majorité pourrait mener « une vie matérielle sensiblement similaire et remarquablement décente ». Que s’est-il passé ? Qu’est-il advenu de la vision d’avenir esquissée par Dilma Rousseff dans son discours d’investiturei, en ce magnifique samedi 1er janvier 2011, celle d’un pays qui deviendrait « l’une des nations les plus développées et les moins inégalitaires du monde ; un pays doté d’une classe moyenne solide et entreprenante » ? Que reste-t-il de la prédiction de l’économiste Marcelo Neriii, selon laquelle les Brésiliens, « champions du monde du bonheur prochain », auraient cette fois-ci des raisons d’être optimistes, puisqu’une « nouvelle classe moyenne » pouvait devenir dominante d’ici à 2014 ?
Il y avait pourtant des raisons d’espérer. Dilma est arrivée au pouvoir avec, à son actif, un taux de croissance du PIB de 7,5 %, un taux de chômage de 5,3 % et une part du revenu salarié supérieure de 14 % à celle de 2004iii. Une multitude de travailleurs commençait à bénéficier de privilèges autrefois réservés à la seule classe moyenne, tels que les voyages en avion, les soins dentaires et l’accès à l’université. Le Brésil semblait intégrer les pauvres dans le développement capitaliste sans qu’une seule pierre ait traversé le ciel bleu et limpide de Brasília. Sous la direction de Lula, le Parti des travailleurs pouvait prétendre avoir résolu la quadrature du cercle et trouvé la voie de l’intégration sans confrontation. Acclamé urbi et orbi, Lula avait reçu les applaudissements tant de la bourgeoisie, nationale et étrangère, que des syndicats les plus importants. Au début de l’année 2009, Obama avait déclaré que Lula était « l’homme politique le plus populaire de la planète »iv. En novembre, sous le titre « Le Brésil prend son envol », les bras tendus du Christ Rédempteur, emblème de Rio, ornaient la couverture de The Economist sous la forme d’une fusée. En décembre 2010, Lula termina son mandat avec un taux de popularité de 83 %, le plus élevé jamais enregistré depuis que Datafolha a commencé à mener ce sondage dans les années 1980.v La Coupe du monde de football de 2014 et les Jeux Olympiques de 2016, tous deux organisés au Brésil, étaient présentés comme la consécration définitive du lulisme.
Choisie par Lula pour occuper ce poste, l’économiste Dilma Rousseff, ancienne cheffe de cabinet, n’était pas une politicienne de carrière et ne s’était jamais présentée à des élections. Mais à la Chambre des députés, le Parti des travailleurs (PT) formait un groupe de 88 sièges, le plus important d’une assemblée de 513 membres, et bénéficiait de loin du plus grand soutien parmi l’électorat. En collaboration avec le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), un parti attrape-tout2, le PT promettait à notre première femme présidente un Congrès docile pour mener à bien son mandat. Protégée par des conditions favorables, la « mère » du Plan d’accélération de la croissance (PAC)3 pouvait intensifier le rythme du faible réformisme du lulisme et, qui sait, au cours d’une décennie rooseveltienne, donner naissance à un Brésil intégré, surmontant le fossé entre les inclus.es et les exclu.es que la nation indépendante avait hérité près de deux siècles plus tôt de l’ère coloniale et n’avait cessé de reproduire depuis. « L’éradication de l’extrême pauvreté dans les années à venir sera donc l’un de mes objectifs », affirma-t-elle après sa victoire.4
Cinq ans, quatre mois et douze jours plus tard, un jeudi 12 mai 2016, jour où la présidente, accusée de faute administrative pénale, quitta ses fonctions, le rêve s’était transformé en cauchemar. En 2015, le PIB avait chuté de 3,8 % ; le chômage avait atteint les 11 % ; les revenus avaient baissé de 5 % ; 2,7 millions de Brésilien.nes étaient retombé.es dans l’extrême pauvreté, et près de 3,6 millions dans la pauvreté.5 Dilma, avec un taux d’impopularité de 70%, critiquée par la gauche et les pauvres, détestée par la droite et la classe moyenne, méprisée par le monde des affaires, abandonnée par sa base parlementaire, avait été suspendue par le pouvoir législatif et s’était retirée à la résidence présidentielle, qu’elle quitterait trois mois plus tard, destituée de ses fonctions. Les dirigeant.es du PT, supposément impliqués dans des affaires de détournement de fonds mises au jour par l’énorme enquête anticorruption connue sous le nom de Lava Jata 6, étaient en prison. Lula, mis en examen dans plusieurs affaires pénales, cherchait à organiser sa propre défense. Le PT avait perdu près des deux tiers du soutien dont il bénéficiait en mars 2013.7 Le lulisme était anéanti.
Le vice-président Michel Temer, du PMDB, protégé par une large majorité au Congrès, prit la tête du gouvernement avec un projet visant non seulement à démanteler l’intégration réalisée par le lulisme, mais aussi à détruire les fondements mêmes de son existence : la Constitution brésilienne de 19888. Le nouveau bloc au pouvoir voulait mettre fin à la participation obligatoire des acteurs publics à l’exploitation des gigantesques gisements pétroliers pré-sel, geler les dépenses publiques pendant deux décennies, approuver l’externalisation de la main-d’œuvre pour les services essentiels, adopter des réformes du travail qui videraient le code du travail de sa substance, approuver un amendement constitutionnel qui limiterait les prestations de sécurité sociale et, si possible, réorienter la politique vers un parlementarisme qui démobiliserait les forces populaires nationales. Temer nomma un gouvernement enclin à réduire le nombre de familles bénéficiant du programme de revenu garanti Bolsa Família ; à réduire le financement de la santé, de l’enseignement primaire, des universités publiques et de l’agriculture familiale ; à ralentir les enquêtes sur le travail forcé ; à mettre fin à la délimitation des terres autochtones et à la reconnaissance des droits de propriété des descendant.es des communautés d’ancien.nes esclaves marrons. L’objectif était de démanteler ce qui avait été construit depuis la fin de la dictature dans les années 1980, à savoir la base sur laquelle s’étaient édifiées la démocratisation de la société, la « réinvention de la politique »9 et l’État-providence.
Un mercredi après-midi, le 31 août, vêtue de rouge, entourée d’anciens ministres, de député.es, de sénateur-trices et de responsables associatifs, Dilma prononça son dernier discours depuis la résidence présidentielle, où elle attendait depuis mai le vote du Sénat. À 13h36, le Sénat déclara, par 61 voix contre 20, qu’elle était coupable d’avoir enfreint la sixième clause de l’article 85 de la Constitution : violation de la loi de finances. « C’est le deuxième coup d’État auquel je suis confrontée dans ma vie. Le premier, le coup d’État militaire, soutenu par la sauvagerie des armes, de la répression et de la torture, m’a touchée alors que j’étais une jeune militante. Le second, le coup d’État parlementaire perpétré aujourd’hui au moyen d’une farce juridique, me destitue de la fonction à laquelle j’ai été élue par le peuple. »10 Filmée par des réalisateurs de documentaires, l’ancienne présidente s’adressa à l’histoire. La toge sénatoriale de 2016 remplaça les chars de 1964. Dilma Rousseff pour João Goulart. Lula pour Getúlio Vargas. Le PT pour l’ancien PTB, le PSDB pour l’UDN, le PMDB pour le PSD.11 L’avocat Michel Miguel Elias Temer Lulia pour le maréchal Humberto de Alencar Castelo Branco. Si tout se passait bien pour le coup d’État, le PT serait écarté pendant au moins une décennie, tout comme le coup d’État de 1964 avait freiné la croissance de son précurseur, le PTB, lui-même issu du réalignement politique de l’époque précédente. Le parti populaire n’avait fait son retour sur les listes qu’en 1974, sous le couvert du parti d’opposition officiel.
Mais un coup d’État parlementaire n’est pas un coup d’État, qui « dans la grande majorité des cas » implique une prise de pouvoir par les forces armées.12 La procédure de destitution, ponctuée de revirements spectaculaires, avait été approuvée par la Chambre des députés le 17 avril, après quatre mois de débats publics et libres entre l’accusation et la défense. Au cours d’une séance qui dura neuf heures et quarante-sept minutes, retransmise intégralement à la télévision, 367 des 513 député.es votèrent en faveur de la destitution, chacun prononçant une déclaration de quinze secondes. Le président de la Chambre, Eduardo Cunha (PMDB-RJ), demanda « que Dieu ait pitié de cette nation ». Le clown de télévision Tiririca (PR-SP) vota « pour mon pays ». Le sénateur du Rio grande do Sul Sérgio Moraes (PTB-RS) souhaita « un joyeux anniversaire à Ana, ma petite-fille ». L’ancien capitaine de l’armée Jair Bolsonaro (PSC-RJ) évoqua la « mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra », un tortionnaire sous la dictature militaire13.
Les 137 parlementaires opposé.es à la destitution avaient le droit d’utiliser leurs quinze secondes pour défendre le gouvernement, la légitimité du vote populaire qui a réélu Dilma en 2014, l’honnêteté personnelle de la présidente ; pour rendre hommage aux martyr.es de gauche tel.les que Luís Carlos Prestes, Olga Benário et Carlos Marighella ; et, surtout, pour dénoncer la corruption d’Eduardo Cunha, l’homme qui présidait la séance avec un sourire ironique permanent aux lèvres. Dix-huit jours après la destitution, il fut relevé de ses fonctions par la Cour suprême fédérale ; en septembre, expulsé de la Chambre ; et en mars 2017, condamné à quinze ans de prison pour corruption, blanchiment d’argent et évasion fiscale.
Au Sénat, la session qui aboutit à la destitution de Dilma dura sept jours. Pendant trois jours, sous la présidence du juge de la Cour suprême Ricardo Lewandowski, l’accusation et la défense présentèrent leurs arguments. La présidente se défendit dans un discours de 47 minutes et, au cours d’un marathon de treize heures, répondit aux questions de 47 sénateur.trices.14 Au dernier moment, par déférence particulière, les sénateur.trices décidèrent, par 42 voix contre 36, de ne pas lui interdire de se présenter aux élections pendant les huit prochaines années. Huit sénateurs du PMDB, dont deux anciens ministres et le père d’un troisième, votèrent scandaleusement contre Dilma, mais défendirent le maintien de son droit de se présenter aux élections, se démarquant délicatement de leurs collègues de la Chambre. Temer, qui avait personnellement mené la lutte pour destituer Dilma, dut promettre des postes dans des banques publiques, des entreprises de services publics, des projets hydroélectriques, le ministère des Transports, etc., pour obtenir les 54 voix dont il avait besoin.15
Le coup d’État se déroula dans les limites de la Constitution : un coup d’État postmoderne, selon le politologue Bernardo Ricupero, bien qu’alimenté ? par le retard historique du Brésil.16 Le PMDB et le PSDB s’étaient unis, sans aucune preuve de faute de la présidente, pour écarter le PT du pouvoir exécutif, après que celui-ci eut remporté, en 2014, sa quatrième victoire consécutive aux élections présidentielles. La Folha de São Paulo, un journal peu favorable au gouvernement destitué, nota que les preuves présentées ne répondaient pas aux critères requis par la Constitution : « Bien qu’il y ait des motifs de destitution, notamment parce que [l’article 85] établit un large éventail d’options, aucune de celles-ci n’est irréfutable. Ce n’est pas qu’il n’y ait aucune preuve de faute ; ce qui a manqué, jusqu’à présent, c’est une preuve définitive. Les manipulations comptables constituent un motif discutable dans une culture budgétaire permissive. »17
Une manœuvre constitutionnelle avait été entreprise pour déformer l’esprit de la loi. Au nom de la Loi de responsabilité budgétaire (LRF), les prêts accordés par les banques publiques au Trésor, émis sous la direction de la présidente, et les retards dans les paiements du Trésor à la Banque du Brésil, qu’elle n’avait pas approuvés, furent qualifiés de fautes criminelles. Il s’agissait là de prétextes, puisque ces prêts faisaient partie de la routine administrative jusqu’en octobre 2015, date à laquelle la Cour fédérale des comptes (TCU) déclara cette pratique répréhensible. Les sénateur.trices qui accusèrent Dilma de corruption cherchèrent à appliquer cette décision rétroactivement, ce qui n’avait aucun sens. Les retards de paiement à la Banque du Brésil ne dépendaient pas d’elle, mais directement du Trésor.18
On a observé que la destitution constitue un nouveau type d’instabilité en Amérique latine, remplaçant les anciens coups d’État militaires. Le politologue argentin Aníbal Pérez-Liñán a répertorié sept procédures de destitution en Amérique latine entre 1992 et 2015.19 Selon Kathryn Hochstetler, les destitutions qui ont suivi l’ère des coups d’État militaires ont été aussi souvent le résultat de protestations populaires contre les politiques néolibérales que de pressions exercées par les élites pour freiner les gouvernements progressistes, constituant ainsi un mécanisme quasi-parlementaire visant à renverser un gouvernement.20 Ce nouveau mécanisme n’entraîne pas nécessairement, comme ce fut le cas dans les années 1960 et 1970, une perte des libertés démocratiques. Dans le cas du Brésil, l’instabilité créée par le coup d’État parlementaire a menacé la démocratie, mais ne l’a pas dissoute.
Un bric-à-brac brésilien
En 2002, lorsque Lula remporta l’élection présidentielle pour la première fois, la Constitution était solide et la démocratie battait son plein. Comment a-t-il été possible, pour reprendre une expression de Marx, que « La société semble être actuellement revenue à son point de départ »?21 Comment expliquer une contre- révolution22 sans révolution ? Quels liens cachés permettraient de formuler des hypothèses capables d’expliquer la catastrophe ? »»23″ comment la lutte des classes en France a créé des circonstances et des relations qui ont permis à une médiocrité grotesque de jouer le rôle d’un héros. » Karl Marx, Le Dix- huit Brumaire de Louis Bonaparte (New York : International Publishers, 1975), 8. »] La lutte des classes est-elle la clé de l’énigme ? Je le crois, bien qu’il faille souligner que, contrairement aux attentes du Manifeste du parti communiste selon lequel « l’époque de la bourgeoisie […] a simplifié les antagonismes de classe », la scène contemporaine est marquée par la fragmentation et la complexité manifestes de ce conflit. 24 Plutôt que de traiter uniquement de la bourgeoisie et du prolétariat, il est nécessaire de prendre en compte des divisions dont l’analyste ne trouve pas la taxonomie toute faite. Bourgeoisies transnationales, industriels à la recherche de rentes, syndicats de travailleur.ses précaires, un précariat ayant eu accès à l’université, entrepreneur.ses pauvres, paysan.nes agroécologiques ; la gestion sociale de l’extrême pauvreté, le rôle actif joué par les professionnel.les appartenant aux appareils judiciaire et médiatique, etc. Dans la brocante du XXIe siècle, il faut se servir de tout ce qui est à portée de main pour générer des interprétations. C’est pourquoi ce texte, dont l’inspiration première est le Marx du Dix-huit Brumaire, recourt ponctuellement à une acception fonctionnaliste de la notion de classe, définie à la manière de Weber en termes d’accès aux biens et au statut, ce que recouvre notamment l’usage courant de l’expression classe moyenne. À ma connaissance, il n’existe aucune théorie générale des classes qui rende compte des processus rapides actuellement en cours.
Au-delà de la référence à la classe moyenne, il faudra donc mobiliser la catégorie des « pauvres », qui renvoie à un manque d’accès aux biens, car elle est fondamentale pour comprendre comment le lulisme s’est effondré. À la suite d’une séquence que Francisco de Oliveira a définie comme la « réinvention de la politique », au cours de laquelle la classe a occupé directement le devant de la scène, soit approximativement la décennie s’étendant de 1978 à 1988, la pauvreté a commencé à devenir une catégorie politique au Brésil.25 Alors que le lulisme s’est forgé au sein de la fraction organisée de la classe ouvrière, il s’adresse depuis 2002 principalement aux « pauvres ». Ce faisant, il a renoncé aux avancées représentées par une orientation de classe – le prolétariat ayant, comme dirait Marcuse, « dégénéré en une masse de travailleurs indifférenciés »26 – mais il a touché une corde sensible de la formation périphérique. »»27″, Radical America 3.4 (juillet/août 1969) : 58. »] Le lulisme est donc profondément contradictoire et – parce qu’il est à la fois régressif et progressiste – il se prête à d’innombrables mystifications.28
La caractéristique essentielle des pauvres au Brésil est que, comme l’a montré Caio Prado Jr., ils et elles n’ont pas leur place dans le noyau organisé de la production. »»29″ est la règle. » »] À l’époque coloniale, le moteur capitaliste était composé de maîtres et d’esclaves, lié.es par l’économie d’exportation aux économies mondiales les plus avancées, et donc à la classe. Mais, comme l’a démontré Prado Jr., ce qui prédominait à l’époque coloniale était le caractère « inorganique » de secteurs qui n’avaient pas leur place dans le moteur capitaliste. Sans rôle défini, ils gravitaient autour du centre dynamique, offrant ici et là les services qu’ils étaient en mesure d’effectuer, dans une relation clientéliste qui, comme Roberto Schwarz l’a découvert plus tard, offrait à la classe dominante une latitude considérable.30 Celso Furtado, quant à lui, montre qu’après l’indépendance, « l’existence d’une réserve de main-d’œuvre relativement amorphe, qui s’était accumulée au cours des siècles précédents, a été d’une importance fondamentale pour le développement du nouveau système économique fondé sur le travail salarié ».31 C’est dans cette réserve qu’a afflué la couche des ancien.nes esclaves, qui ont rejoint les rangs des pauvres lorsque le mode de production a remplacé le travail esclave par celui d’immigrant.es libres. Dans le même ordre d’idées, le sociologue José de Souza Martins a affirmé que les « groupes restés en marge des processus dominants, abandonnés et mis au rebut par l’absence d’un projet politique étendu, intégrateur et participatif de la part de l’État » définissaient l’anomie brésilienne.32
Le caractère intermittent de l’activité des pauvres les empêche de s’identifier comme travailleur.ses, même si c’est ce qu’ils et elles sont en réalité. Ils et elles constituent une classe en soi, mais pas pour soi. Il est néanmoins courant, dans le langage populaire, de désigner « les pauvres » comme ceux et celles qui ont le sentiment que leurs intérêts s’opposent à ceux des « riches ». Dans le domaine politique, l’opposition entre riches et pauvres tend, simultanément, à réfracter et à obscurcir le conflit sous-jacent entre capitalistes et travailleur.ses. D’une manière biaisée, cette réfraction permet de voir, sous les étiquettes de « pauvres » et de « riches », le conflit fondamental – tout en éludant le véritable centre de l’antagonisme : la propriété des moyens de production. C’est cette double réfraction et obscurcissement qui rend difficile une analyse de classe du lulisme, et donc du processus turbulent et enchevêtré qu’il a connu entre 2011 et 2016.
Pour parvenir à une meilleure compréhension, il est nécessaire de reprendre les concepts de masses et de classe, les masses étant la forme d’apparition que prend la classe en politique lorsqu’elle n’est pas organisée en tant que classe. Dans les mots de Marx, « Les paysans parcellaires constituent une masse énorme dont les membres vivent tous dans la même situation, mais sans être unis les uns aux autres par des rapports variés […] Dans la mesure où des millions de familles paysannes vivent dans des conditions économiques qui les séparent les unes des autres et opposent leur genre de vie, leurs intérêts et leur culture à ceux des autres classes de la société, elles constituent une classe. Mais elles ne constituent pas une classe dans la mesure où il n’existe entre les paysans parcellaires qu’un lien local et où la similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté, aucune liaison nationale ni aucune organisation politique. C’est pourquoi ils sont incapables de défendre leurs intérêts de classe en leur propre nom. »33 Dans le cas brésilien, les masses sont composées des « pauvres », nom donné au sous-prolétariat, ce segment de travailleur.ses qui n’atteint pas le statut de prolétariat, comme je l’ai suggéré dans Os Sentidos do Lulismo.34
La prédiction du Manifeste du parti communiste selon laquelle les masses seraient absorbées par les classes sociales ne s’est pas réalisée. Divers auteurs ont constaté, depuis la périphérie du monde, que les masses se reproduisaient parallèlement au développement des forces productives. Antonio Gramsci, en examinant la situation italienne, propose une approche intéressante. « En quoi consiste la situation italienne, selon cette formulation ? », s’interrogeait le dirigeant communiste. « Elle consiste en ce que la croissance démographique contraste avec la pauvreté relative du pays, en d’autres termes, en l’existence d’une population excédentaire. ». Au départ, Gramsci pense qu’il s’agit d’une « de population parasitaire, c’est-à-dire vivant sans intervenir en rien dans la vie productive », mais peu après, dans une réflexion datant de 1934-1935, il se demande s’il ne serait pas plus avantageux pour les industriels italiens de miser « sur la main-d’œuvre à bas prix et sur les privilèges gouvernementaux plus que sur une production techniquement perfectionnée. »35
Gramsci a soulevé des questions qui allaient refaire surface en Amérique du Sud : se pourrait-il que les populations excédentaires, apparemment déconnectées du système, composent, avec les secteurs productifs, un autre système, invisible, mais non moins connecté pour autant ? Comme l’a souligné Francisco de Oliveira lors du miracle économique des années 1970, « ce qui était pertinent et nécessaire du point de vue d’un mode d’accumulation qui commençait ou cherchait à se renforcer, c’était la conversion d’énormes pans de la population en une “armée de réserve” adéquate à la reproduction du capital. »36 Comme il l’a noté, en ce qui concerne une troisième trajectoire périphérique, celle de la Russie, « le caractère même d’incomplétude du système représente un nouveau niveau de complexité, qui ne sera bien compris qu’au cours du XXe siècle par une lignée de penseurs latino-américains tels que Raúl Prebisch, Celso Furtado et Florestan Fernandes. »37 Selon Oliveira, « la transition russe du féodalisme au capitalisme aboutit à un système hybride qui ne parviendra jamais à son terme, combinant la férocité du nouveau avec le retard de l’ancien. »38 La périphérie a réinventé Marx afin de se comprendre elle-même. Comme l’a observé Schwarz, dans les situations périphériques, « une inspiration marxiste cohérente impliquerait un certain déplacement de la problématique classique du marxisme lui- même, nous obligeant à théoriser l’expérience historique par nos propres moyens. »39.
Oliveira attire sans cesse l’attention sur le fait que le système capitaliste périphérique « incomplet » du Brésil – qu’il a baptisé « ornithorynque »40 – fonctionne bien du point de vue de l’accumulation.41 En 2014, le PIB du Brésil était supérieur à celui de l’Inde, de la Russie et de l’Italie, malgré nos décennies perdues. Il s’agit peut-être d’une variante spécifique de ce que Barrington Moore Jr. a conceptualisé comme la modernisation conservatrice.42 Spécifique parce que, comme l’a souligné Oliveira, il n’y a ici « aucun résidu précapitaliste ».43 Il ne reste au Brésil aucun vestige ni du féodalisme, ni des castes hindoues, ni des communes paysannes russes. Cependant, les fondements d’une société mercantile et esclavagiste liée au capitalisme des économies centrales qui ont dominé les 300 ans de colonisation restent selon moi bien présents. L’une des particularités de cette société est le purgatoire structurel dont les pauvres peuvent s’échapper individuellement (et dans lequel ils et elles peuvent retomber), mais jamais en tant que classe.44 En d’autres termes, certain.es pauvres peuvent cesser d’être pauvres, mais la pauvreté ne peut cesser d’exister. En conséquence, les masses constituent la majorité. Cela signifie que Lula n’a pu résoudre la quadrature du cercle et que le lulisme, accéléré par Dilma dans le cadre de l’idéologie rooseveltienne, a échoué devant ses propres contradictions, qui sont tout autant les contradictions du Brésil. Bien qu’un quart de la population fût encore en situation de pauvreté en 2014, des voies permettaient de passer du sous-prolétariat au prolétariat, ce qui exerçait une pression sur les conditions de reproduction du capitalisme brésilien.
En intégrant les populations excédentaires, le lulisme réduisait la réserve de main-d’œuvre. Un symptôme : la pénurie de personnel domestique entre 2011 et 2013. Le recours à l’emploi domestique constitue une composante distinctive du mode de vie de la partie « modernisée » de cette société : avec 7,2 millions de personnes, le Brésil était le pays comptant le plus grand nombre de travailleurs domestiques au monde.45 Outre cette pénurie, l’extension des droits du travail aux employé.es de maison en avril 2013, avec notamment le paiement des heures supplémentaires, la limitation de la durée de la journée de travail et une rémunération majorée pour le travail de nuit, a progressivement revalorisé les employé.es de maison restant. Le film Une seconde mère46, sorti en 2015 (à une époque où la situation avait déjà changé), dépeint cette période. Mais le travail domestique n’est qu’un exemple du processus plus vaste et plus central qui était en cours. Le lulisme n’avait pas l’intention de s’opposer aux classes dirigeantes mais en réduisant la pauvreté, il l’a fait involontairement.
C’est une surpopulation massive faisant baisser la valeur du travail qui permet au secteur moderne de fonctionner. Il est intuitif, mais faux, d’imaginer que le retard freine ou tire vers le bas le secteur moderne ; en réalité, c’est le contraire. « La spécificité de la révolution productive sans révolution bourgeoise était la qualité ‘productive’ du retard. »47 La réalité est contre-intuitive : le limbe fonctionne comme l’atmosphère d’où le secteur moderne puise l’air qu’il respire – ou plutôt, la main-d’œuvre qui le nourrit. Disposant d’une main-d’œuvre surabondante, le secteur « moderne » brésilien est suffisamment dynamique et vaste pour spéculer sur le marché immobilier de Manhattan ou pour compter comme la deuxième plus grande communauté d’utilisateur.trices de Facebook au monde, juste derrière les États-Unis.
La conséquence politique est que le secteur moderne est suffisamment important pour mettre son veto à tout changement systémique, puisque le retard d’une grande partie de la société est la condition préalable permettant à la partie moderne de jouer dans la cour des grands. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce qui paralyse le progrès n’est pas le retard, mais la taille du secteur modernisé. Je pense que cette suggestion serait le complément politique de celle d’Oliveira selon laquelle, au Brésil, « en raison de l’extraction élevée de plus-value absolue et relative, la sur-extraction de plus-value remplit dans le système la fonction de maintenir une suraccumulation, nécessaire à la réalisation de l’accumulation réelle »48. Le succès de l’ornithorynque implique l’existence d’un parti de la classe moyenne influent. Si ce parti fait cause commune avec le parti qui gère le retard du pays, le parti des campagnes et des provinces, ils bloquent à eux deux les avancées vers l’intégration des pauvres promues par le parti populaire.
Il s’agit d’établir un lien entre le système des partis brésiliens et sa dynamique de classe, en partant du principe que sans un tel lien, il ne serait pas possible d’expliquer l’effondrement du lulisme. Je pars du principe que le système des partis brésiliens n’est compréhensible que si l’on tient compte de la dialectique entre modernisation et retard. Mon hypothèse est que les trois « véritables » grands partis, de 1945, date à laquelle le Brésil devient une démocratie de masse 49, jusqu’en 2016, sont d’un certain point de vue les mêmes, même si leurs noms ont changé.50 Ils traversent le secteur moderne et le secteur arriéré, ce qui se traduit par une opposition bipolaire entre un parti populaire et un parti de la classe moyenne, mais médiatisée par un parti des campagnes et des provinces, où prévalent le patronage et les relations clientélistes. La plupart du temps, le parti populaire et le parti de la classe moyenne, tout en évoluant dans un milieu populiste, (re)présentent la lutte des classes telle qu’elle existe réellement. Parfois, le choc entre capitalistes et travailleur.ses, c’est-à-dire entre la droite et la gauche, devient central, comme ce fut le cas pendant la décennie de la « réinvention de la politique » (1978-1988), mais la forte présence du sous-prolétariat et le rôle par conséquent accru joué par la classe moyenne tendent à pousser les acteurs vers une polarisation de la société entre riches et pauvres, polarisation qui s’est transformée, à partir de 2006, en opposition entre lulisme et anti-lulisme.
Une telle structure pose un problème pour la démocratie. Une fois le réalignement électoral opéré, le parti de la classe moyenne, dont la force ne réside pas dans le nombre, aura du mal à remporter les élections présidentielles. Cela crée une dynamique de radicalisation au détriment du parti populaire, un climat qui favorise la tentation d’un coup d’État. La délégation de l’intérieur, dotée d’une grande mobilité idéologique sur un spectre allant du centre à la droite, puisque sa base n’est pas représentée mais plutôt prise en charge, va où le vent la mène ; elle est aussi capable de stabiliser la démocratie, comme l’a fait le PSD en 1961, que de la déstabiliser, comme l’a fait le PMDB en 2016 et le PSD en 1964. Sans comprendre le système électoral des partis, il devient impossible de replacer les pièces qui ont permis le passage de la stabilité à l’instabilité au cours de la période 2011-2016.
Au Brésil, les positions réformistes modérées comme le lulisme ont un contenu dangereux pour la stabilité du système car elles impliquent un rétrécissement progressif de la zone d’incertitude. Si elles ne menacent pas le système capitaliste, elles affectent le mode de reproduction de l’ornithorynque. Si quelqu’un, comme Dilma, décide d’accélérer le rythme des réformes, la situation devient encore plus tendue, car des conditions objectives sont créées dans lesquelles les défenses « polanyiennes » du travail et de la société, régulant et restreignant la tendance du marché à détruire les travailleur.ses et les liens sociaux, apparaissent soudain sur la table.51 D’une manière hautement contradictoire, les événements de juin 201352, dans leur aspect de gauche, ont pris une orientation anti-business.53 Parce qu’elle revendiquait un investissement social accru, la pression de la gauche visait à contenir le marché. Elle a donc activé, dans le sens inverse, des énergies destinées à démanteler (par l’externalisation, les réformes du travail et le gel des dépenses publiques) les avancées obtenues au cours de la décennie luliste.
Le moment Dilma
Lorsque Lula a remporté les élections en 2002, il a perçu une fenêtre d’opportunité pour un réformisme modéré grâce au boom des matières premières, et il a su tirer parti de cette ouverture de manière efficace. Il a augmenté la valeur réelle du salaire minimum ; généré des millions d’emplois ; créé un programme de prêts sur salaire, une couverture nationale des médicaments et un revenu garanti pour les familles pauvres ; étendu la sécurité sociale, les bourses universitaires financées par l’État fédéral et les aides à l’accession à la propriété pour les travailleur.ses à faibles revenus ; il a encouragé et développé, entre autres, l’aide aux frais de scolarité pour les étudiant.es à faibles revenus, la construction de citernes dans le nord-est semi-aride, la reconnaissance des droits de propriété pour les descendant.es des communautés d’ancien.nes esclaves marrons et les crédits pour l’agriculture familiale. Bien que plus de 90 % des emplois créés aient été à bas salaire le revenu moyen a augmenté de près d’un tiers entre 2003 et 2014, grâce à des conventions collectives favorables aux travailleur.ses.
Encouragée par le capital politique accumulé par Lula, Dilma a pris au sérieux l’idée d’accélérer le rythme de l’entreprise réformiste, en lançant simultanément une approche développementaliste de l’économie politique (que j’appelle rooseveltienne) et une action républicaine contre les réseaux de corruption ancrés dans l’État. L’orientation qui sous-tendait la stratégie économique de Dilma peut se résumer en quatre points adaptés de la description de l’école développementaliste par Ricardo Bielschowsky : 1) Une réindustrialisation à grande échelle ouvrira la voie à l’éradication de la pauvreté ; 2) Il n’y a aucun moyen de parvenir à la réindustrialisation au Brésil par le biais des forces spontanées du marché ; 3) L’État doit planifier le processus ; 4) Cette planification doit coordonner l’expansion souhaitée des secteurs économiques, les instruments destinés à promouvoir cette expansion et sa mise en œuvre.54
Par ailleurs, l’orientation qui sous-tendait le « grand nettoyage éthique » de Dilma peut se résumer en trois idées : 1) L’État républicain se définit par une sphère publique qui doit être immunisée contre les influences privées ; 2) Cette immunisation permet de freiner la corruption au sein de l’appareil d’État ; 3) La corruption n’est pas considérée comme une décadence morale des fonctionnaires, mais plus spécifiquement comme le détournement de biens publics.55 Dans la vision de Dilma, seul un État républicanisé serait capable de réindustrialiser le Brésil.
Plutôt que de se contenter de donner une continuité à ce que Lula avait accompli de 2003 à 2010 et de lui permettre de se présenter à nouveau en 2014, la présidente opta ainsi pour une orientation relativement autonome, rapprochant un peu plus le lulisme d’un réformisme fort, bien que dans les limites d’une transformation par en haut – un réformisme sans mobilisation de la société. J’ai baptisé ces deux orientations « l’expérience développementaliste » ou « rooseveltienne » et « l’expérience républicaine », pour faire allusion à des projets qui ne seraient pas menés à terme. Mais les réactions qu’elles ont suscitées, en alimentant à la fois un front anti-développementaliste et un front anti-républicain, font partie de l’explication de la destitution.
Entre 2011 et 2013, Dilma s’attaqua aux taux d’intérêt, à la réglementation des comptes d’épargne, aux écarts de taux d’intérêt des banques privées, au taux de change, à la capitalisation de la banque nationale de développement et au cadre réglementaire du secteur électrique.56 L’objectif était d’attirer l’investissement privé vers le secteur productif de manière à stimuler la croissance économique grâce à la réindustrialisation du pays. Ces décisions répondaient aux inquiétudes exprimées par une coalition productiviste composée d’une classe ouvrière organisée collaborant avec les dirigeants industriels. Au cours du premier semestre 2011, cette coalition se plaignit du « retour à une priorisation croissante de l’agenda exportateur », de la « substitution des produits importés et des intrants industriels à la production nationale » et du « déclin significatif de la part nationale dans la production ».57 En bref, elle pointait la désindustrialisation. Le gouvernement décida de dévaluer la monnaie, de taxer les capitaux spéculatifs, de réduire les taux d’intérêt et de faire pression sur les banques privées par l’intermédiaire des banques d’État pour qu’elles baissent leurs taux, finançant ainsi la production et la consommation internes. Cette combinaison de mesures explique la campagne féroce contre « l’interventionnisme d’État » qui s’abattit sur Dilma à partir de 2012.
Dilma prit également des décisions cruciales concernant la présence au sein du gouvernement de ministres accusés de détournement de fonds ; le problème de l’attribution de postes clés dans le secteur public sur la base du clientélisme ; et le PMDB, le parti le plus associé au clientélisme. Bien que la présidente ait exprimé son malaise face à l’expression de « grand nettoyage éthique », utilisée par la presse pour décrire ses politiques de lutte contre la corruption, les mesures prises par l’administration en 2011-2012 se concentrèrent sur des domaines gérant un volume important de ressources, marquant ainsi une nouvelle norme de conduite publique.
Des pratiques très anciennes furent remises en cause, suscitant de vives réactions de la part des personnes concernées. En particulier, le PMDB, soutenu par un bloc croissant de représentant.es à la recherche de rentes, contesta la présidente lors de chaque vote législatif important entre 2011 et 2014. Malgré ces résistances, les résultats furent positifs jusqu’au premier semestre 2013. En janvier, après avoir annoncé la baisse du prix de l’électricité, la présidente obtint le soutien de la Fédération des industries de l’État de São Paulo (Fiesp). Son président, Paulo Skaf, déclara dans un communiqué : « Dilma a fait preuve de sensibilité, et ses actions concrètes témoignent du souci du gouvernement pour la compétitivité du pays. »58 Avec le « grand ménage éthique », la présidente avait également gagné l’approbation du secteur modernisateur. Dans un article publié dans piauí en septembre 2012, le sociologue Celso Rocha de Barros observa « que de nombreux partisans de la classe moyenne du centre et ancien candidat à la présidence du PSDB, [José] Serra se sont enthousiasmés pour Dilma. »59 En octobre 2012, Dilma se rendit à São Paulo pour soutenir la candidature de Fernando Haddad à la mairie d’une capitale que le PSDB, le parti de la classe moyenne, avait gouvernée pendant huit ans. « On ne peut pas diriger le Brésil sans s’intéresser à São Paulo », déclara la présidente depuis la tribune, dans la ville qui allait plus tard devenir l’épicentre de la procédure de destitution.60 Le 28 octobre, Haddad battit ce même José Serra à l’élection municipale avec 54 % contre 46 % des suffrages exprimés.
En mars 2013, couronnant le succès de ses deux premières années au pouvoir, Dilma obtient une note de 65 % en additionnant “bien” et “excellent” dans le sondage Datafolha. En juin 2013, cependant, la situation connait un revirement inattendu. Tel un coup de tonnerre dans un ciel serein, des manifestations de rue massives inversent la tendance. Différents groupes, de gauche comme de droite, mécontents de la situation, descendent dans la rue, portant un « coup substantiel à la crédibilité institutionnelle. »61 La cote de popularité du gouvernement chute à 30 %. La Fiesp lance une campagne anti-impôts, qui s’imbriquera plus tard avec la campagne de destitution, toutes deux symbolisées par un canard jaune de 12 mètres de haut, arborant le slogan « On ne se laissera pas prendre pour des idiots. »62 Un jeune mouvement d’opposition émerge à gauche, qui mènera à l’occupation des lycées en 2015 et 2016.
Les causes immédiates des événements de juin 2013 restent un mystère. Le scandale du mensalão de 2005, dans lequel le PT avait utilisé des fonds publics pour s’assurer le soutien d’élu.es corrompu.es, avait abouti à des jugements en justice à la fin de l’année précédente63. Des hausses impopulaires des tarifs des transports publics, une certaine pression inflationniste – l’économiste Marcos Lisboa rappelle que « l’inflation des prix alimentaires dépassa 10 % cette année-là » – et de nombreuses critiques de la part des médias, notamment à l’encontre de l’interventionnisme, faisaient tous partie du contexte qui précéda l’explosion.64 Pris isolément, aucun de ces éléments n’explique l’ampleur des manifestations. Les protestations prirent naissance dans des propositions formulées par des groupes de gauche extérieurs au PT qui cherchaient à se rapprocher de la nouvelle classe ouvrière. La mobilisation relativement limitée pour l’annulation des hausses de tarifs des bus, du métro et des trains à São Paulo prit de l’ampleur après une répression policière d’une brutalité inhabituelle le 13 juin. Soudain, les manifestations rassemblèrent des millions de personnes dans des centaines de municipalités, pour les raisons les plus diverses.
Bien que les soulèvements de juin 2013 aient commencé comme une opposition de gauche au lulisme, le centre et la droite portèrent rapidement la question de la corruption dans la rue, mobilisant des foules vêtues non pas de rouge, mais des couleurs nationales, le vert et le jaune. Le soulèvement de la classe moyenne commença à ce moment-là, s’alliant à l’opération Lata jato, qui avait été lancée en mars 2014. Ce lien mérite d’être approfondi, mais il convient de mentionner un fait relevé par le journaliste Eugênio Bucci, selon lequel « la lutte contre la corruption ne trouva d’écho ni au Palais présidentiel ni au Congrès national, mais plutôt dans l’opération Lava jato. »65 Malgré l’expérience républicaine de Dilma, la direction du juge fédéral Sérgio Moro reprit le fil jaune dénoué en juin et le mena jusqu’à la destitution de la présidente. Les effets de l’opération Lava jato, dont l’efficacité ne peut être comprise sans l’alliance qu’elle a établie avec les médias, furent à la fois partisans et républicains. D’une part, elle catalysa la mobilisation anti-Lula qui avait débuté en juin 2013 et se conclut par les plus grandes manifestations en faveur de la destitution, le 13 mars 2016. D’autre part, l’opération Lava jato mit à nu le cœur du système corrompu qui finançait la politique brésilienne depuis 1945, un système que l’expérience républicaine de Dilma elle-même avait commencé à démanteler.
Le mois de juin 2013 marqua néanmoins une rupture dans la période de cinq ans et demi durant laquelle Dilma gouverna le Brésil. Face à ces difficultés, la présidente devint imprévisible. Voyant qu’elle était acculée, les élites prédatrices provoquées par les expériences de Dilma passèrent à l’offensive, et la présidente, sans base à partir de laquelle se défendre, zigzagua, s’isolant de plus en plus.
Sur le plan économique, elle imposa des exonérations de charges sociales, dont les résultats furent négatifs. Puis, lors de l’élection de 2014, elle se présenta sur un programme développementaliste qui avait déjà perdu le soutien du secteur industriel. Paradoxalement, pendant la campagne, elle limogea Guido Mantega, le ministre qui avait géré ce programme développementaliste. Réélue, elle fit le contraire de ce qu’elle avait promis et adopta le programme néolibéral, en nommant Joaquim Levy au ministère de l’Économie. Elle perdit le soutien de la gauche et de la base luliste.
Le revirement soudain de 2015 réduisit à néant les avancées du premier mandat de Dilma. Le statisticien José Eusáquio Diniz Alves affirme que le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté passa de 7,9 % à 9,2 % cette année-là.66 Bien que la crise ait rendu nécessaire un renforcement des protections pour les plus démuni.es, le financement du programme Bolsa Família fut gelé et le nombre de bénéficiaires, qui n’avait cessé d’augmenter depuis 2004, stagna. 67 Le chômage augmenta de 38 %, excluant près de 3 millions de personnes du marché du travail, alors même que les allocations chômage, les indemnités de maladie et les prestations d’assurance-vie subissaient des coupes budgétaires.68 Le travail informel refit surface, avec une augmentation de 4,6 % du nombre de travailleur.ses indépendant.es sans droits reconnus, après que l’emploi formel soit passé de 40 % à 51 % de la population active entre 2002 et 2012.69 Ce revirement laissa 3,7 millions de personnes en dehors des échelons les plus bas des classes de consommateurs.70 Une partie de la nouvelle classe ouvrière retourna au statut de sous-prolétariat. Comme si cela ne suffisait pas, en 2016, Dilma proposa même un plafonnement de la dette publique et une réforme des retraites, fixant un âge minimum pour la retraite.71
Dans une troisième décision erratique, la présidente, bien qu’affaiblie par les précédents revirements, décida de poursuivre son duel avec le PMDB, s’opposant au député évangélique de droite corrompu Eduardo Cunha, à la tête d’un énorme bloc mécontent de l’expérience républicaine. Lorsqu’il fut élu président de la Chambre le 1er février 2015, il ouvrit la voie à la procédure de destitution, une prérogative prévue par l’article 51 de la Constitution. Ayant rompu avec la gauche sur le plan économique, Dilma n’avait plus de base pour lutter contre la droite sur le plan politique. On sait, d’après la biographie de la présidente, qu’elle fut une héroïne de la résistance à la dictature militaire. Emprisonnée et torturée, elle n’a jamais parlé. Cela a peut-être un rapport avec l’attitude « Je me briserai avant de plier » qui caractérisait son refus de tolérer les alliances de pouvoir axées sur la recherche de rentes qui caractérisait la politique habituelle du PMDB. Lula s’est quant à lui ancré dans la devise opposée : « Je plie, mais ne romps pas. ». Ce sont là des orientations antithétiques, toutes deux nécessaires à l’action politique, mais qui encouragent des tendances différentes selon les situations. Lula privilégie l’efficacité. Dilma s’en tient aux principes, à la flamme de la foi, dont la puissance réside, selon les mots de Walter Benjamin, dans les « profondeurs du temps ».72
Dans les décisions stratégiques de son deuxième mandat, Dilma s’éloigna de Lula, reconnu comme l’un des hommes politiques les plus avisés de la scène politique. Pourquoi Dilma, confrontée à un scénario aussi défavorable après le revirement de 2013-2014, décida-t-elle de briguer un second mandat ? Dès mai 2012, après s’être remis d’un cancer de la gorge, Lula avait fait savoir qu’il était prêt à se présenter, mais la présidente ne lui proposa jamais ce poste. Au contraire, irritée par les cris de « Reviens, Lula ! » qui rassemblaient hommes d’affaires, politiciens et syndicalistes, elle redoubla d’efforts pour sa réélection. Lorsqu’elle décida en octobre 2015 de commencer à suivre les conseils de Lula, il était trop tard.
Le caractère erratique des actions de Dilma après juin ouvrit la voie à l’anti-lulisme. Les rouages qui attendaient cette occasion depuis 2003 se mirent en marche. Une ambitieuse coalition au pouvoir, menée par Michel Temer et José Serra (sénateur du PSDB en 2016), se constituait discrètement depuis au moins août 2015. Le PSDB fournit les éléments nécessaires à la réalisation du coup d’État parlementaire. Bien que le PMDB ait joué un rôle de premier plan et assumé la présidence, c’est le PSDB qui fournit le cadre juridique, le programme économique, le lien avec le monde des affaires et la légitimité aux yeux de la classe moyenne – sans parler des cent voix que ce parti mobilisa au sein de la législature. Pendant ce temps, la mobilisation déclenchée par l’opération Lava jato camouflait, via les médias, le démantèlement du filet de sécurité sociale.
Les couches populaires ne vinrent pas à la défense du lulisme – ce qui était prévisible, compte tenu de la dépolitisation et de la démobilisation qu’elles avaient connu. Alors que l’écart entre les continents des riches et des pauvres se réduisait légèrement, la classe moyenne traditionnelle montrait des signes d’irritation croissante. Mais le lulisme n’avait pas pris soin de faire comprendre à ses bénéficiaires que, tôt ou tard, il y aurait une réaction contre les politiques visant à réduire la pauvreté et la misère.
Autorisée par la Chambre le 17 avril 2016, la mise en accusation de Dilma devait être approuvée par le Sénat, ce qui fut le cas le 12 mai, comme prévu. Cet après-midi-là, Michel Temer assuma la présidence de la République, faisant reculer le processus historique. Le 31 août, le Sénat ratifia cette situation cauchemardesque, destituant une présidente qui était arrivée au Palais présidentiel portée par l’idéologie rooseveltienne. Le New Deal de Roosevelt vit le jour au cœur du système capitaliste à une époque où le keynésianisme dominait. Appliqué au contexte brésilien à l’ère de la mondialisation et du néolibéralisme, il mit à mal le « lulisme », entraînant la société vers on ne sait quelle rive lointaine, loin des aspirations égalitaires que le rêve rooseveltien avait cristallisées.
Traduction par Léonore Wohleber et Edwin Legrand
Prochainement en ligne sur Mouvements.info:
Le Parti des Travailleurs brésiliens et l’exercice du pouvoir – 2 Le retour de Lula

