À partir du 15 mai 2011, l’Espagne est secouée par un mouvement protestataire sans précédent, connu de façon éponyme comme le 15M ou mouvement des Indigné·es en français. « Non, ils ne nous représentent pas ! », « Nous ne sommes pas une marchandise aux mains des politiciens et des banquiers ! » ou encore « Ce n’est pas une crise, c’est une arnaque ! » sont autant de messages mobilisant des milliers de personnes qui occupent les places publiques pendant plusieurs semaines. Les critiques de ces acampadas (campements) visent le bipartisme et la représentativité des institutions, les effets de la crise financière et sa gestion politique, la corruption, tout en appelant à expérimenter une « démocratie réelle maintenant ! », du nom de la plateforme convoquant à cette manifestation – ¡Democracia Real Ya!.

Depuis lors, presque chaque printemps est l’occasion pour de nombreux journalistes, chercheur·es et ancien·nes protagonistes de formuler la même interrogation : « Que reste-t-il du mouvement du 15M ? » C’est à cette question que cherche à répondre le présent article. La synthèse des travaux académiques par laquelle il s’ouvre montre combien ce mouvement et ses suites sont questionnés et ont inspiré une diversité d’organisations et de recherches. Dans un second temps, loin des feux de la rampe des grandes capitales comme Madrid et Barcelone, qui ont à juste titre retenu l’attention de nombreuses investigations, cet article propose de resserrer la focale dans une ville andalouse : Cordoue. Plutôt que d’évaluer le « bilan comptable » du 15M à l’aune de ses revendications initiales, ce qui conduit invariablement à un constat d’échec, il s’agit ici d’analyser ses héritages politiques au pluriel : la manière dont certaines formes de pensée, d’action et de lutte, certains affects mobilisateurs[1], certains répertoires d’action collective, ont été retravaillés, réagencés, voire altérés dans les luttes qui lui ont succédé.

Héritages, legs, legados : un panorama de la littérature universitaire autour du 15M

Pour reprendre l’idée du philosophe spinoziste Frédéric Lordon[2] :

Intervenir en politique, sous quelque forme que ce soit, c’est toujours intervenir dans l’élément des passions. « Intervenir », très généralement parlant d’ailleurs : en politique, ou par une proposition artistique, ou scientifique, […] ou en disant quelque chose à quelqu’un pour lui faire quelque chose, rire, se mettre en colère, partager une idée, penser, etc. Intervenir donc, c’est toujours travailler la matière passionnelle. Avec le désir d’y produire des effets.

Le désir d’intervention du champ universitaire autour du mouvement du 15M est prégnant : outre des milliers d’articles, nous répertorions 78 thèses[3] soutenues entre 2013 et 2024 qui font référence au 15M ou mouvement des Indigné·es espagnol·es dans leur titre ou résumé. La majorité (80 %) sont publiées en castillan ou dans des langues régionales de la péninsule (61), 12 en anglais, 4 en français et une en allemand.

L’axe de recherche à la fois le plus immédiat et le plus abondant est celui de l’analyse du 15M comme « mouvement-réseau[4] » avec une vingtaine de thèses en lien avec la diffusion du mouvement par les TIC, la « technopolitique », la « technoscience », les réseaux sociaux, le cyberactivisme ou qui offrent des comparaisons dans le traitement médiatique et la construction du récit 15M. Ce prisme a permis de saisir des dimensions inédites des mouvements sociaux contemporains : le rôle des TIC et des réseaux sociaux dans la construction de l’identité du mouvement, la communication pour diverses actions et la diffusion de celles-ci. Mais elle a parfois occulté les dimensions plus classiques de la sociologie des mouvements sociaux : ressources organisationnelles préexistantes, capitaux militants, généalogies des luttes et conséquences biographiques de l’engagement. Ces premières analyses « à chaud » tentent de décrypter le caractère spectaculaire du mouvement, son organisation sur la toile et son traitement médiatique : de l’occupation des places dans des dizaines de centres-villes, à la stupeur non seulement des éditorialistes mais aussi de nombreux spécialistes face à un mouvement sans leader, en passant par la capacité des réseaux sociaux à organiser des « multitudes connectées » et leur traduction potentielle dans la sphère politique électorale.

Le deuxième axe de recherche le plus abondant, croissant à partir de 2015, concerne précisément l’institutionnalisation électorale du mouvement, ses effets sur la participation citoyenne et la manière d’appréhender la démocratie en Espagne[5]. Le parti Podemos, lui aussi d’abord analysé comme « parti-réseau[6] » inspire a minima 17 thèses soutenues entre 2018 et 2024, interrogeant souvent la rupture entre mobilisation de rue et représentation parlementaire. Parmi celles-ci, 6 font directement référence au 15M dans leur résumé, dont 4 se concentrent sur l’analyse des discours et de la communication du parti « populiste de gauche ». De plus, les expériences des coalitions électorales inspirées du municipalisme dans les « villes rebelles[7] » sont sans doute les productions qui ont le plus approfondi les apports comme les limites de ces tentatives d’articulations entre mouvements sociaux et institutions représentatives avec des études doctorales à Barcelone, Madrid et Saragosse principalement.

En plus de ces thématiques classiques de sociologie et science politique, une douzaine de thèses reviennent sur les pratiques artistiques (littéraires, scéniques, graphiques, cinématographiques et audiovisuelles) en lien avec le 15M. Nous répertorions 8 thèses qui traitent des constructions discursives et identitaires du mouvement, des subjectivités politiques dans l’espace public et 7 thèses approfondissant les luttes pour le logement qui comportent souvent des ethnographies de terrain. De plus, au moins 6 thèses croisent les approches féministes et le 15M en s’ancrant localement, dont la moitié à Madrid. Plusieurs thèses touchent à une ou plusieurs des thématiques précitées en comparant le 15M avec plusieurs mouvements sociaux contemporains au Chili, en Chine, en Égypte, en Islande, en France et en Turquie. Une autre catégorie concerne les travaux portant sur les interrelations entre mouvements sociaux, souvent antérieurs ou concomitants au 15M, à l’échelle d’un quartier, d’une ville ou d’une région espagnole. Xoán Hermida González[8] examine les relations entre altermondialisme et mouvements sociaux en Galice de 2002 à 2012. Gomez Betancor Nuez[9] a travaillé sur les processus de diffusion de la protestation et les interrelations entre mouvements sociaux antérieurs au 15M à Madrid. Rosa María Barreda Rey[10] traite des trajectoires politiques de l’activisme à haut risque en Cantabrie de la Transition à la participation politique normalisée avec le mouvement du 15M. Miguel Ángel Gil Escribano[11] a travaillé sur les traces et la mémoire des chants populaires contre le franquisme de la Transition au 15M.

Un dernier axe, lui aussi plus récent, porte sur les héritages des mouvements sociaux à long terme. Tandis que Donatella Della Porta et ses coauteurs dans Legacies and Memories in Movements[12], ont fourni dès 2018 un cadre comparatif utile en confrontant les mouvements grecs, espagnols, italiens et portugais, Josep María Antentas[13] a contribué à problématiser la notion d’héritages du 15M, admettant qu’ils sont à la fois politiques, sociaux, culturels, biographiques, symboliques, mais aussi contradictoires et complexes.

Ces travaux montrent que les effets des mouvements sociaux sur le temps long sont rarement linéaires et varient selon les espaces, les structures en place, les contextes locaux. Gomer Nuez Betancor[14] emploie le terme de legado activista (héritage activiste) pour désigner les transmissions entre les mouvements précédant le 15M – antimilitarisme, féminisme, altermondialisme, V por Vivienda – et le mouvement lui-même. Daniel Rueda[15] l’utilise pour analyser les héritages institutionnels du « long 15M ». Héloïse Nez, dont l’ouvrage Démocratie réelle. L’héritage des Indignés espagnols[16] constitue la référence française la plus complète, mobilise le terme au singulier pour la démocratie « réelle », comme horizon normatif transmis, mais au pluriel pour les formations politiques municipalistes issues du mouvement comme Ahora Madrid[17]. À l’appui de diverses monographies et d’études transversales[18], les sociologues ont montré comment ces expériences articulent héritages des mouvements sociaux et influences internationales pour produire des formes hybrides de gouvernement local, porteuses de tensions entre inclusion et horizontalité revendiquées et impératifs de gestion publique.

Nous choisissons de parler d’héritages au pluriel, dans leur dimension patrimoniale immatérielle, presque généalogique[19]. Ces héritages s’apparentent à ce que Pauline Delage[20] nomme des « héritages sans testament » – des appropriations différentielles d’affects, d’idées et de pratiques contestataires, ayant conduit à une forme de normalisation et d’institutionnalisation de la protestation par certaines luttes. Après avoir dressé ce panorama académique, nous proposons de poursuivre la réflexion sur le fond, à partir des résultats issus cette fois-ci de notre recherche doctorale[21].

Normalisation et institutionnalisation de la protestation par certaines luttes de terrain

Une forme de normalisation de la protestation en Espagne peut s’établir en observant le nombre de manifestations convoquées par an. Avant 2008, elles tournent autour de 10 000[22] et franchissent les 15 000 cette année-là. Entre 2009 et 2012, on en compte environ 23 000, avant d’atteindre les records inégalés en 2013 et 2014 avec près de 45 000 manifestations enregistrées chaque année. Depuis 2015 et jusqu’à 2024, la moyenne tourne autour de 30 000 par an. Cette normalisation peut aussi s’apparenter à une forme de démocratisation de l’action protestataire, ce qui conduit Manuel Jiménez-Sánchez[23] à avancer que, depuis les années 2000, les Espagnols sont parmi les peuples européens à le plus participer à des manifestations (21,6 % de la population de plus de 15 ans, contre 14,7 % des Français – la moyenne européenne étant à moins de 7 %).

Cette forme de normalisation s’accompagne d’une sectorisation des luttes sur le terrain. Diverses organisations de luttes dans le sillage du 15M se sont ainsi maintenues dans le temps : les marées humaines pour la défense des services publics, particulièrement la blanche pour la santé et la verte pour l’éducation, les réseaux de PAH[24] et collectifs pro-logement ou encore les Yayoflautas, ces collectifs de lutte de personnes âgées se définissant comme les petits-enfants du 15M. Restés en dehors des institutions traditionnelles de la représentation en se revendiquant apartidista (non partisan), les héritages du 15M s’y déploient lors de leurs actions mais aussi en interne, dans les assemblées qui se tiennent notamment dans des centres sociaux okupés et autogérés (CSOA). La pérennisation dans le temps de ces organisations incite à les analyser comme des institutions de la protestation. Devant l’effervescence et le caractère spectaculaire des mobilisations madrilènes ou catalanes, dont les images, notamment vues du ciel, ont pu faire la une de la presse internationale, pourquoi choisir d’étudier ce mouvement protestataire à Cordoue ?

À Cordoue comme à Madrid, la démocratie est représentée dans un cercueil, accompagnée parfois de ses dates de vie et de mort de 1978 à 2011. Dès 2013, Luis Moreno-Caballud[25] proposait la notion de « débordements culturels » pour désigner ce qui serait propre au 15M : une rupture avec la « culture de la transition » post-franquiste. À l’instar de Germán Labrador Méndez (2014)[26], il est permis d’avancer que le 15M vient rompre avec le mythe de la Transition et peut symboliser la fin d’une double illusion : celle de la démocratisation de l’Espagne comme modèle achevé de transition et celle de l’appartenance à l’UE comme synonyme d’un avenir prospère. Il ouvre un cycle de contestation et de réflexion sur les manières de « faire démocratie » en Espagne, en appelant à en redéfinir les règles vers davantage de souveraineté populaire, ce qui est également observable dans une capitale de province de taille moyenne, qui dispose par ailleurs d’atouts propres. Julio Anguita, figure charismatique du Parti communiste espagnol (PCE), y fut maire de 1979 à 1986, faisant de Cordoue la première capitale de province gouvernée par un communiste dans l’Espagne post-franquiste. Ce « califat rouge » a contribué à développer un tissu associatif dense, une tradition militante qui repose sur l’assemblée et des expériences de démocratie participative bien documentées par la thèse d’Héloïse Nez. Par ailleurs, la province est durement touchée par les effets de la crise ouverte en 2007. Comme le montre Ludivine Bantigny, convoquer l’historicité implique une « mise en œuvre, à partir d’études de cas[27] ». C’est ce que nous proposons en présentant brièvement nos deux cas d’étude qui puisent plus ou moins directement dans les héritages du 15M.

15M Stop Desahucios Córdoba : « l’indignaction » sur le temps long (2011-2026)

Après mai 2011, la combinaison entre le 15M et la PAH amplifie considérablement le mouvement pour le droit au logement en Espagne. À Cordoue, c’est à partir de la Commission Actions de l’Acampada (campement) du centre-ville que se formalise le collectif 15M Stop Desahucios Córdoba (Stop Expulsions Cordoue – SDC). Ce collectif est directement héritier du 15M, s’inscrivant dans la continuité de ses répertoires d’action, discours et méthodes : décision par consensus en assemblée, désobéissance civile non-violente par l’occupation prolongée des établissements bancaires, blocage des expulsions, accompagnement judiciaire et psychologique des personnes menacées de l’être. Formant partie du réseau de PAH dès l’hiver 2011, son discours ancre la critique de la financiarisation, la dénonciation du bipartisme et la mise en cause des banques comme adversaires identifiables – ce que le 15M a contribué à populariser. Ainsi, la trajectoire du collectif sur une décennie révèle des mutations significatives, liées aux évolutions économico-politiques et aux transformations de l’adversaire. Dans la première phase (2011-2015), l’action cible les banques directement : devant et à l’intérieur des agences (en négociant au cas par cas). Si certains activistes deviennent élu·es municipaux·les de Ganemos Córdoba (2015-2019), à partir de 2015 aussi, les banques commencent à céder leurs portefeuilles de prêts à des fonds d’investissement – souvent états-uniens, dont les ramifications en holding sont opaques, même pour les défenseurs aguerris du droit au logement. La période post-pandémie accentue encore cette reconfiguration où la dette devient liquide, insaisissable avec la « technologie de la titrisation[28] » des prêts, rendant l’adversaire plus difficile à interpeller. Les « fonds vautours » remplacent progressivement les banques comme figures antagonistes tandis que de nombreux discours et pratiques anti-okupa s’intensifient (multiplication des entreprises « anti-okupa », assurances, alarmes, etc.).

La période post-pandémie coïncide par ailleurs avec une reconfiguration politique majeure : d’un côté, le gouvernement de coalition PSOE-Unidas Podemos offre une caisse de résonance institutionnelle à certaines revendications héritées du 15M ; de l’autre, la montée de Vox recompose le paysage électoral de façon inédite depuis la fin de la dictature franquiste. Cela se traduit notamment en suivant la trajectoire des moratoires sur les expulsions, qui a longtemps été une des revendications des PAH, afin de suspendre les expulsions des personnes en situation de vulnérabilité sans alternatives résidentielles. Le gouvernement central adopte finalement cette mesure pendant le confinement en 2020, puis la renouvelle chaque année jusqu’en 2025. En 2026, faute de consensus avec Junts (parti de droite indépendantiste catalan) et l’opposition de la droite conservatrice du Parti Populaire (PP) et de l’extrême droite de Vox, le décret-loi n’est pas renouvelé.

Malgré de nombreuses difficultés, SDC remplit depuis une quinzaine d’années une fonction d’empowerment significative pour ses membres. Le passage du désespoir ou de l’abattement individuel – la honte et la culpabilité de ne plus pouvoir rembourser, la peur de l’expulsion – à « l’indignaction » collective représente une transformation biographique de premier ordre pour ses protagonistes. Depuis la pandémie également, les assemblées mensuelles de ce collectif s’effectuent de façon plus routinière au sein du centre social Rey Heredia.

Le centre social Rey Heredia, une « maison des luttes » à l’intersection de plusieurs héritages

Le CSOA Rey Heredia est une ancienne école publique et mixte, ouverte aux élèves en 1919 et fermée par la mairie en 2010 en vue de sa destruction dans le cadre d’un plan d’urbanisme. Le bâtiment est occupé dans la nuit du 3 au 4 octobre 2013 par des membres de l’Acampada Dignidad, dont beaucoup ont participé au 15M cordouan. Ce lieu est emblématique de ce que nous souhaitons saisir avec la notion d’héritages des mouvements sociaux qui le composent, la première strate est celle de la mémoire républicaine : il s’agit d’une des premières écoles publiques et mixtes d’Espagne, dont le corps professoral fut décimé pendant la guerre civile et où l’emblème républicain sur le fronton de l’entrée a survécu à quatre décennies de franquisme. La seconde est populaire et générationnelle : plusieurs générations d’habitant·es du district sud y ont été scolarisées, créant un attachement multigénérationnel au lieu. La troisième est directement héritière du 15M : l’occupation de 2013 par l’Acampada Dignidad est conçue comme une « libération » d’un espace public laissé à l’abandon – un « cadavre urbain » à réanimer en espace de résistance et d’organisation pour les collectifs du quartier qui n’ont pas de siège. Juan[29], l’une des premières personnes à occuper le lieu, rappelle que :

On a décidé d’occuper ce lieu, aussi en réaction à l’abandon de ces édifices sociaux […]. Lorsqu’on a décidé d’entrer c’était pour tirer la sonnette d’alarme, et la réaction de la mairie a été si virulente, que la contre-réaction a été encore plus forte. Nous, on est rentrés en pensant qu’on allait y rester quelques jours, et finalement, cette année, ça fait dix ans qu’on est là.

Au cours sa douzaine d’années d’existence, le Rey Heredia s’est imposé comme espace central pour l’activisme cordouan, réunissant selon les périodes des dizaines de collectifs – des Yayoflautas aux mouvements féministes, en passant par des collectifs ou associations agroécologiques, de soutien aux personnes migrantes ou trans. Divers projets collectifs répondant aux besoins de la société civile cordouane y œuvrent quotidiennement – la cuisine solidaire, l’école d’été, la bibliothèque, la radio et les innombrables usages du patio et des salles permettant l’organisation des assemblées et toutes sortes d’événements. Le Rey Heredia illustre ainsi un aspect souvent négligé des héritages des mouvements sociaux : la dimension affective et mémorielle comme enjeu politique. La lutte pour faire reconnaître ce lieu comme « lieu de mémoire historique et démocratique » – menée par les activistes du Forum pour la mémoire historique de Cordoue – mobilise le concept de Pierre Nora, mais en le retravaillant dans un sens populaire et conflictuel : il ne s’agit pas d’une patrimonialisation descendante mais d’une appropriation par le bas. Sous leur impulsion, durant le gouvernement municipal de coalition PSOE-IU (2015-2019) soutenu par Ganemos Córdoba, plusieurs rues et places cordouanes sont rebaptisées en remplacement de noms franquistes et le Rey Heredia est en voie d’être patrimonialisé. Avec l’entrée du PP au gouvernement en 2019 (en coalition avec Ciudadanos et soutenu par Vox, réélu en 2023 à la majorité des sièges), ces changements sont annulés – illustration de la polarisation politique dans laquelle s’inscrivent les héritages du 15M.

Conclusion : des héritages en mouvement et en tension

Cet article a cherché à montrer que l’intérêt académique autour du 15M traverse l’ensemble des dimensions de la et du politique : de ses enjeux de communication à son institutionnalisation dans la sphère électorale et jusqu’à la « révolution de la perception » qu’il a induit pour certains de ses protagonistes, ce qui se traduit par une forme d’institutionnalisation de la contestation dans divers espaces inscrits dans son sillage qui perdurent depuis 2011. Les héritages du 15M n’ont rien d’une transmission linéaire ou d’un legs testamentaire, c’est en cela qu’ils interrogent et sont difficilement mesurables. Sur le terrain, ces héritages sont animés par une myriade d’individus et de collectifs qui s’inscrivent plus ou moins directement dans son sillage, en font vivre certaines images et cherchent à réveiller des affects, tout en réagençant nécessairement les pratiques contestataires à l’aune des évolutions structurelles et des bifurcations biographiques. À la suite de Ludivine Bantigny, l’historicité désigne « la capacité qu’ont les acteurs d’une société ou d’une communauté donnée à inscrire leur présent dans une histoire, à le penser comme situé dans un temps non pas neutre mais signifiant, par la conception qu’ils s’en font, les interprétations qu’ils s’en donnent et les récits qu’ils en forgent[30] ». Dans cette perspective, les héritages du 15M échappent largement aux bilans comptables et semblent davantage anthropologiques que programmatiques. Ces héritages ne se jouent pas seulement dans les capitales, mais s’ancrent également dans les territoires souvent décrits comme « périphériques », dans les luttes quotidiennes moins visibles et médiatisées, mais tout aussi politiques et sociales.

Le collectif Stop Desahucios incarne un héritage organisationnel et discursif : les méthodes du 15M et sa critique de la financiarisation se perpétuent dans une action ancrée dans les luttes pour le logement. Le 14 mai 2026 est ainsi l’occasion pour le collectif d’organiser une conférence au sein du centre social Rey Heredia sur le thème du « logement et de la dette comme outils de contrôle de la population ». SDC y organise également une fête le lendemain pour célébrer ses quinze années d’existence. Ce lieu de mémoires en lutte incarne un espace pluriel chargé de strates historiques multiples, où des mémoires républicaines, populaires et celles dans le sillage du 15M coexistent et alimentent des pratiques solidaires au présent.

Ces héritages sont aujourd’hui soumis à une double tension. La montée de l’extrême droite et la reconfiguration conservatrice du paysage politique local pourraient préfigurer une bascule aux prochaines élections générales avec un scénario de coalition des droites du PP à Vox. Depuis les élections régionales andalouses de 2018, le parti d’extrême droite s’est implanté dans toutes les régions, souvent en troisième force lui permettant de gouverner en coalition avec le PP. De plus, l’affaiblissement relatif de certaines structures militantes, l’épuisement de certains protagonistes ayant traversé plus d’une quinzaine d’années de luttes sociales, la transformation de l’ilusión en désillusion pour une partie de ses acteurs parfois un temps élus, rendent les héritages du 15M incertains. Mais les mouvements sociaux ne disparaissent pas tout à fait : ils se sédimentent dans les corps et les esprits, réémergent selon les contingences, prennent des formes sans cesse renouvelées. À quoi sert de faire l’inventaire où il nous faudrait nous demander ce qu’il reste d’un mouvement social passé ? Face à la fascisation du monde, la récurrence de la question « que reste-t-il des Indignados ? » est en définitive, le signe peut-être le plus sûr que « quelque chose » de ce mouvement perdure : le combat pour une démocratie « réelle ».

 

Leïla Tazir

Docteure en sociologie, chercheuse associée au Centre Pierre Naville (Université Évry Paris-Saclay).

 

  1.  L. BANTIGNY, 1968 De grands soirs en petits matins, Paris, Seuil, 2018.
  2.  F. LORDON, Les Affects de la politique, Paris, Seuil, 2016, p. 35.
  3.  Relevé issu d’une recherche sur les plateformes bibliographiques des sciences humaines en langues hispanique, française et anglaise : Dialnet, Open Access Theses and Dissertations (OATD), theses.fr et HAL science.
  4.  M. CASTELLS, Networks of Outrage and Hope: Social Movements in the Internet Age. Polity. 2012 ; J. TORET MEDINA (coord.), Tecnopolítica y 15M, La potencia de las multitudes conectadas, UOC, Barcelone, 2015.
  5.  C. MONGE LASIERRA, 15M : un movimiento político para democratizar la sociedad, Prensas de la Universidad de Zaragoza, 2017. Le livre est issu de sa thèse soutenue en 2016.
  6.  M. CERVERA-MARZAL, « Podemos, un partido movimiento », Mouvements, n°94, p. 87-97, 2018.
  7.  H. NEZ et al. (dir.), Villes rebelles. Municipalisme et pouvoir local en Espagne (2015-2023), Éditions du Croquant, 2025.
  8.  X. HERMIDA GONZÁLEZ, Movementos Sociais e Altermundismo en Galicia. De Nunca Máis a AGE (2002-2012), Thèse de science politique, Université Saint Jacques de Compostelle, 2015.
  9.  G. NUEZ BETANCOR. Procesos de difusión de la protesta e interrelaciones entre movimientos sociales. El caso de la influencia de movimientos sociales previos al 15m en Madrid. Thèse en sociologie, UNED, 2021.
  10.  R-M. BARREDA REY, Trayectorias políticas de una generación estratégica. Del activismo de alto riesgo de la transición a la participación normalizada en el 15m en Cantabria, Thèse en sociologie, UNED, 2024.
  11.  M-A. GIL ESCRIBANO, Ruidos (im)políticos. Huellas y memoria de las audiotopías “a la contra” durante el segundo franquismo y la transición española, Thèse en sciences sociales, Université Carlos III de Madrid, 2021.
  12.  D. DELLA PORTA et al., Legacies and Memories in Movements: Justice and Democracy in Southern Europe, Oxford Studies in Culture and Politics, 2018.
  13.  J-M. ANTENTAS, « Introduction: Memories and Legacies of the 15M », Journal of Iberian and Latin American Research, n°28, p. 317-320, 2022.
  14.  G. NUEZ BETANCOR, « Redes de movimientos sociales, procesos de difusión y legados activistas. La influencia de los movimientos sociales previos al 15M », Acción colectiva, movilización y resistencias en el siglo XXI, Vol. 2, p. 135-152, 2020.
  15.  D. RUEDA, « Los legados institucionales del largo 15-M », Encrucijadas. Revista Crítica De Ciencias Sociales, Vol. 19, 2020.
  16. H. NEZ, Démocratie réelle. L’héritage des Indignés espagnols, Éditions du Croquant, 2022.
  17.  H. NEZ, « La démocratie participative à Madrid (2015-2019). Entre héritages des mouvements sociaux et influences internationales », Pôle Sud, n° 51, p. 23-41, 2019.
  18.  H. NEZ et al., op.cit., 2025.
  19.  I. SOMMIER et al., Généalogie des mouvements altermondialistes en Europe, Karthala, 2008. ; IBARRA et al. (coord), Acción colectiva, movilización y resistencias en el siglo XXI, Vol. 2: Genealogías, Fundación Betiko.
  20.  P. DELAGE, « Des héritages sans testament : L’appropriation différentielle des idées féministes dans la lutte contre la violence conjugale en France et aux États-Unis », Politix, n° 109, p. 91-109, 2015.
  21.  L. TAZIR, Les héritages du mouvement du 15M à Cordoue, une approche des affects aux images. Thèse de sociologie, Université Évry Paris-Saclay, 2025.
  22.  Données issues des annuaires du Ministère de l’Intérieur de 1994 à 2024.
  23.  M. JIMÉNEZ SÁNCHEZ, « La ciudadanía contestataria. Normalización de la protesta popular en tiempos de crisis y transformación política », Marcial Pons, p. 69-91, 2024 (voir graphique p. 76).
  24.  La PAH (Plataforma de Afectados por la Hipoteca) est fondée à Barcelone en 2009 par Ada Colau (future mairesse de Barcelone de 2015 à 2023) et des activistes du droit au logement. Après le 15M, les plateformes locales se multiplient. => à mettre lors de la 1e occurrence du terme + traduire le sigle en français
  25.  L. MORENO-CABALLUD, « Desbordamientos culturales en torno al 15-M », Revista Teknokultura, Vol. 10, n°1, p. 101-130, 2013.
  26.  G. LABRADOR MÉNDEZ, « ¿LO LLAMABAN DEMOCRACIA? La crítica estética de la política en la transición española y el imaginario de la historia en el 15-M », Kamchatka. Revista De análisis Cultural, nº 4, p. 11-61, 2014.
  27.  L. BANTIGNY, « Historicités du XXe siècle : Quelques jalons sur une notion », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n° 117, p. 13-25 (p. 15), 2013.
  28.  Q. RAVELLI, « Les limbes de la dette : Crise économique et mouvements sociaux », Revue française de sociologie, Vol. 61, p. 641-671, 2020.
  29.  Entretien du 12 juillet 2023, Juan Suárez.
  30.  L. BANTIGNY, op. cit., 2013.