
En ce 30 mars 2025, des centaines de manifestant·es défilent au pied du massif de la Chartreuse près de Grenoble, à quelques kilomètres de l’Isère. Nous sommes sur le site d’une usine de l’entreprise STMicroelectronics, fleuron du secteur des semi-conducteurs – ces pièces indispensables aux équipements électroniques. Trois ans plus tôt, Emmanuel Macron s’était lui-même rendu dans cette usine pour promouvoir une stratégie d’indépendance technologique. L’agrandissement de l’usine de Crolles était à l’ordre du jour pour un montant de 5,7 milliards d’euros et avec près de mille emplois supplémentaires annoncés. Ce n’est pas seulement une initiative privée que venait saluer le président de la République ce jour-là. En plus des investissements que l’entreprise souhaitait engager, le gouvernement avait annoncé soutenir cette initiative à hauteur de 2,9 milliards d’euros d’argent public.
Ce n’est pas un hasard si l’usine et sa potentielle extension doivent se nicher entre la Chartreuse et l’Isère. Comme de nombreuses autres infrastructures industrielles de pointe, le secteur de la microélectronique ne peut fonctionner sans une matière fondamentale et dont la qualité doit être la plus élevée possible : l’eau. Elle est en effet un élément indispensable puisqu’elle sert à nettoyer des pièces de la chaîne de production appelées « wafers ». Et ces wafers sont particulièrement gourmands. Des médias spécialisés dans les enjeux d’industries technologiques ont même sonné l’alarme ces dernières années, rappelant d’une part que la consommation d’eau du secteur industriel équivalait à celle des 7,5 millions d’habitant·es de Hong-Kong, et d’autre part que le dérèglement climatique faisait peser un risque important sur la production mondiale.
Dans ce contexte, la mobilisation contre l’agrandissement de l’usine de Crolles concerne un double enjeu relatif à l’eau, avec des problèmes de quantités et de qualités. Le conflit d’usage de l’eau est le premier ressort de la mobilisation, comme en témoigne le slogan du mouvement social et environnemental, « De l’eau, pas des puces ». Ce conflit met en concurrence des besoins considérés comme essentiels (l’eau à destination de la consommation humaine) et des besoins pouvant être considérés comme artificiels, car résultant de la course à la croissance de la production industrielle et des marchés (la consommation toujours élargie d’équipements électroniques). Mais il comporte aussi une autre facette, celle des effets des industries sur la pollution des eaux, notamment par le rejet des eaux utilisées dans le cadre de l’activité de production. Ce ne sont donc plus seulement les quantités de l’eau qui engagent des luttes sociales et environnementales mais aussi leurs qualités et les contaminations.
Assiste-t-on ces dernières années à l’émergence, ou à la résurgence, d’un nouvel objet politique ? Les indices en ce sens sont nombreux. Depuis les essais dénonçant l’eau que l’on épuise et que l’on maltraite jusqu’à ceux appelant à un sursaut face aux périls d’une matière indispensable à la vie – et à la vie en bonne santé –, les ouvrages se multiplient en librairies1. D’autres indices dénotent une attention accrue des politiques : les investissements scientifiques initiés par l’État français ont par exemple, ces dernières années, accordé une place de choix au sujet de l’eau. Nous en voulons pour preuve la mise en œuvre d’un plan d’excellence de programmation de la recherche (PEPR) uniquement consacré à l’eau (OneWater) pour un montant de 53 millions d’euros, ou encore les interventions répétées du président de la République sur le sujet et le lancement de son plan eau en mars 2023.
Mais quels sont les contours de cet objet ? Les raisons de sa visibilité ? La perspective adoptée pour ce numéro de Mouvements est que l’eau – ou plutôt les eaux – dont il est désormais question sont celles de l’Anthropocène, c’est-à-dire celles d’un moment de crise profonde résultant de l’intensification de l’extractivisme et des rapports d’exploitation du vivant et de la biosphère. Certes, cet Anthropocène est un Capitalocène profondément lié aux logiques d’extraction, d’accumulation et de valorisation du capital, mais il ne s’y résume pas : le socialisme soviétique n’a pas fait beaucoup mieux que le monde du capital en matière de course à la croissance et de prédation des « ressources ». Comme la biodiversité ou le climat, les équilibres globaux du cycle des eaux et la pérennité de leurs viabilités sont menacés par l’articulation des crises et leur généralisation à l’échelle planétaire. Le dossier privilégie trois aspects de cette dynamique : l’intensification des pollutions ; la déstabilisation climatique et ses conséquences ; la raréfaction des matières exploitables et le durcissement des conflits d’usage.
Au préalable, il convient sans doute de rappeler que les luttes et préoccupations à propos de l’eau, de sa qualité ou de son accessibilité ne sont pas nouvelles. L’histoire environnementale a fait de l’eau un de ses sujets d’intérêt centraux. Elle montre que les pollutions et la conscience des pollutions ne sont en rien les prérogatives d’une modernité réflexive. Les conflits liés à l’accès sont très anciens, mais leur nature comme leur ampleur ont été modifiées par les vagues d’industrialisation du début du xixe siècle aux Trente Glorieuses. Dans d’autres régions du monde évoquées dans ce numéro, comme le Moyen-Orient, l’accès à l’eau et l’aménagement des socio-écosystèmes en vue d’une régulation des flux sont depuis des siècles des piliers de l’organisation territoriale comme de l’exercice du pouvoir.
Nous n’assistons donc pas à l’émergence de l’eau comme problème écologique et politique, mais plutôt à sa résurgence à grande échelle, à un moment d’actualisation aigue d’enjeux jamais absents mais souvent négligés ou traités ailleurs. Les pollutions aux PFAS, celles des nappes phréatiques, les contaminations des eaux du robinet et les scandales des eaux en bouteille, les interrogations sur les pollutions des rivières, des eaux littorales et même pluviales sont désormais omniprésentes. Les enjeux relatifs aux conflits d’usage viennent également rappeler que l’eau en tant que ressource a changé de statut. Si le volume global d’eau douce n’a pas diminué, sa disponibilité a en revanche été amoindrie. Les luttes contre les mégabassines, les épisodes de sécheresse des étés 2022 et 2023, l’approvisionnement en eau potable de villages par des camions citernes ou encore les mobilisations comme celle évoquée plus haut, contre certains secteurs industriels gourmands en eau douce, témoignent d’une préoccupation renouvelée autour des usages de l’eau.
À la question de ce qui caractérise ces eaux de l’Anthropocène, ce dossier apporte plusieurs pistes de réponses. La première est celle des liens étroits entre les troubles de l’eau et les enjeux climatiques. La généralisation des premiers est en effet la conséquence du fait que l’eau s’inscrit dans un cycle continu, allant de l’évaporation, de la transpiration, aux précipitations et à l’infiltration, des phénomènes profondément affectés par les dérégulations climatiques. Une rupture majeure puisqu’il en résulte une multiplication et une aggravation des crises découlant aussi bien du trop peu d’eau – les sécheresses – que du trop d’eau – précipitations extrêmes et inondations –, comme le discute Judicaëlle Dietrich dans son article sur Jakarta2. Si les questions de sécheresse et d’assèchement ne sont pas récentes, elles prennent depuis quelques années une tournure très sévère, ce que montre bien l’assèchement quasi total du lac d’Ourmia en Iran présenté par Dorna Javan3. Et le phénomène n’est pas l’apanage des zones classiquement associées aux pénuries hydriques comme le Sahel. D’après le ministère de l’Écologie, les sécheresses sont en effet, en France, deux fois plus nombreuses depuis les années 1960 et les projections à 2050 sont pour le moins préoccupantes : considérant une augmentation de 2,7 °C, les périodes de sécheresse augmenteraient en moyenne de 24 jours par an4. Le réchauffement accroît les consommations des villes des Nords industriels et riches qui se considéraient à l’abri du besoin et des problèmes d’accès à l’eau. Ceci conduit à remettre en cause des politiques publiques ancrées dans les années de modernisation post-Deuxième Guerre mondiale comme la généralisation des piscines municipales5 et participant de la gouvernance locale de l’eau6. Ces besoins accrus en eau confrontés à l’altération de ressources historiques comme celle des nappes phréatiques conduisent ainsi à la multiplication des tentatives de réutilisation d’eaux jusque-là déconsidérées7.
Dans ces conditions, difficile de séparer les eaux des uns des autres. Le dossier navigue entre les eaux des lacs et rivières, les eaux du robinet, les eaux en bouteille, les eaux que l’on capture en bassines ou en piscines et même les eaux de pluie. Car aucune eau n’est épargnée par l’altération du cycle, la mise en danger des écosystèmes et l’intensification des conflits d’usage. En témoignent les investissements croissants dans les pratiques de géo-ingénierie, par exemple au Moyen-Orient pour « faire pleuvoir » au risque de générer des inondations et de priver les pays voisins de la ressource en eau8. Cependant, parce qu’un numéro de Mouvements ne peut traiter de tout, nous avons fait le choix de ne pas ouvrir le chantier des océans et des eaux salées à l’exception de la disparition du lac salé d’Ourmia, de leur utilisation comme source d’eau douce, et de l’élevage industriel des saumons en Écosse dont parle l’écrivain Peter May dans son dernier roman Loch noir9. La logique du cycle et des pénuries conduit en effet à mobiliser de façon croissante le dessalement comme réponse soit au manque de précipitations, soit aux phénomènes de pollution du littoral. Certains pays du Moyen-Orient sont aujourd’hui dépendants à 80 % des usines de dessalement pour l’alimentation en eau potable de leurs populations, bien que cette technologie génère aussi des externalités négatives : consommation élevée d’énergie, rejets en mer des saumures et des produits chimiques utilisés pour traiter l’eau, etc.
Une deuxième raison du changement des regards que nous portons sur l’eau peut être identifiée dans la production croissante de connaissances et de savoirs sur l’eau, sur les attaques dont elle fait l’objet et de la mobilisation par des acteur·rices profanes de ces savoirs, à l’image du travail conduit par Eaux et rivières de Bretagne sur la pollution des eaux de littoral10. De façon plus générale, les connaissances relatives aux pollutions se sont fortement affinées ces vingt dernières années, qu’il s’agisse par exemple des pollutions aux PFAS11, au chlordécone12 ou les résidus de médicaments présents dans les eaux douces et notamment les eaux du robinet12. La mise à l’agenda du problème des PFAS a ainsi d’autant plus d’impact que ceux-ci sont retrouvés dans tous les milieux et organismes et qu’ils sont « éternels », autrement dit très stables, mutagènes et non dégradables aux échelles de temps qui sont celles des pratiques industrielles. La question des savoirs conduit aussi à prendre en compte différemment des domaines d’action classiques comme la santé au travail, profondément transformée par l’extension du domaine des expositions, ou encore la planification et l’aménagement du territoire qui interrogent désormais la pertinence d’une territorialisation des limites planétaires concernant l’eau13.
La troisième piste ouverte par ce dossier concerne l’intensification et les changements des conflits d’usage. Le cas de l’agriculture, de son industrialisation et des luttes pour l’accès en sont emblématiques. La « révolution verte » dans les Suds, qui visait à assurer la sécurité alimentaire en combinant commercialisation de la production, mondialisation des échanges, utilisation massive des intrants chimiques (engrais et pesticides) et recours aux semences à haut rendement de la biotech, fait aujourd’hui l’objet d’une réévaluation majeure. Une de ses conditions était en effet une consommation massive d’eau et, dans des pays au régime hydrique complexe comme l’Inde, l’irrigation a été rendue possible par la politique de construction de grands barrages puis par le pillage de l’eau des nappes, mais ce recours quasi systématique est insoutenable et atteint ses limites comme le raconte Sunil Amrith dans les extraits de son livre Unruly Waters14. Loin de ne concerner que les économies de la dépendance, la systématisation et la violence des conflits liés à l’accaparement des eaux par le complexe agro-industriel sont des enjeux plus que partagés. C’est ce que montre en France la montée des polémiques sur la construction des mégabassines et la mise en avant par de nombreux·ses acteur·rices de la nécessité d’une sortie de l’organisation de la production prônée par le complexe agro-industriel15.
Pour finir, le dossier interroge le contour politique des actions et mobilisations. S’il y a des reconfigurations des mobilisations et du gouvernement de l’eau, de quoi s’agit-il ? De ce point de vue, deux éléments nous semblent importants. Premièrement, nous constatons une moindre centralité des enjeux de privatisation. S’ils demeurent centraux dans l’accès à l’eau, nous voyons qu’ils sont moins au cœur des tensions politiques et sociales, parce que la municipalisation de l’eau a été victorieuse dans de nombreuses métropoles, notamment après les mobilisations des villes de Grenoble et de Paris, mais aussi parce que les préoccupations expertes ont changé par rapport à ce qu’elles pouvaient être dans les années 1980 et 1990 quand Anne Le Strat, dont nous publions l’itinéraire, a commencé à s’occuper de ces questions. De façon emblématique la violence associée aux nouvelles formes d’appropriation des eaux, l’union de la droite et de l’extrême droite prend aujourd’hui pour cible l’engagement et l’expertise d’Anne Le Strat pour remettre en cause la légitimité de sa nomination à la direction de l’Office français de la Biodiversité. Les réflexions autour du capitalisme hydrique, de la municipalisation des infrastructures ou encore des communs demeurent mais elles sont prises dans des dichotomies souvent fragiles et qui à l’image de l’opposition entre espaces urbains et espaces ruraux ne permettent pas d’appréhender l’entièreté des enjeux politique de l’eau16.
Deuxièmement, l’eau est devenue un thème récurrent des grands champs de lutte pour une autre mondialisation, que ce soit la justice sociale, la justice climatique, les luttes pour les combats décoloniaux. La question de la fragilité des sociétés est bien incarnée par les dépendances technologiques que les limites de l’accès à l’eau potable génèrent. À ces fragilités s’articulent donc des logiques guerrières et violentes. Le cas de la capacité de l’État israélien à contraindre l’accès à l’eau pour la Palestine présenté par Julie Trottier17 témoigne du rôle que joue cette ressource dans des politiques géostratégiques marquées par des rapports de domination coloniale.

