Cette table-ronde réunit d’anciens agents publics, engagés au sein de différentes administrations depuis les années 1990 : Fonds d’action sociale (FAS), Fonds d’action sociale pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (Fasild), Politique de la ville … Moussa Allem, Sakina Bakha, Badra Delhoum et Abdelkader Atia témoignent de leurs combats au sein des institutions pour promouvoir un antiracisme conséquent et la lutte contre les discriminations liée aux populations des quartiers populaires principalement issues des immigrations post-coloniales. Ils et elles ont pu être des alliés précieux pour certaines associations, navigant discrètement entre des contraintes fortes, parfois au prix de leur carrière. Ils et elles relatent également combien, en tant qu’agent.es racisé.es, ils ont fait l’expérience de la stigmatisation et de la défiance au sein d’institutions pourtant censées promouvoir l’égalité. Malgré tout, tous les quatre soulignent également combien la situation s’est empirée ces dernières années, les formes de militantisme institutionnel qu’ils et elles ont pu déployer devenant quasiment intenables aujourd’hui*.
Mouvements : Est-ce que vous pourriez commencer par présenter votre parcours, professionnel et militant ?
Badra Delhoum : Je suis issue des quartiers populaires de Marseille, d’une cité de transit qui s’appelait Le petit séminaire. Dans cette cité construite en 1959 et détruite il y a deux ans, nous nous y sommes installés avec ma famille quand j’avais 5 ans. Mes parents, venus d’Algérie de régions différentes, se sont rencontrés et mariés à Marseille en 1953. Mon père étant marin ouvrier graisseur dans la marine marchande, nous avons habité dans le quartier près du port de Marseille jusqu’à mes 5 ans. J’ai commencé à militer très jeune à 17 ans dans la cité à travers l’installation d’un club de jeunes et la création d’une amicale de locataires pour améliorer les conditions de vie. Je militais parallèlement au PCF et à la CGT et dans des actions collectives antifascistes et antiracistes, notamment contre les crimes racistes principalement en direction des algériens qui avaient lieu de manière régulière à cette époque à Marseille. Parallèlement, je travaillais comme employée de bureau au centre-ville. En 1981, quand Mitterrand est élu, il met en place le DEFA 300 sur l’ensemble du territoire national. C’était une formation en animation pour 300 habitants impliqués dans leurs quartiers. J’ai fait partie des 20 jeunes sélectionnés sur Marseille qui ont pu suivre cette formation. Après, j’ai commencé une carrière professionnelle dans l’animation : je suis recrutée animatrice puis coordinatrice et enfin comme directrice de Centre social en centre-ville dans le quartier Belsunce puis par la suite je rentre au Fonds d’Action Sociale (FAS) en 2000.
Sakina Bakha : Je suis née dans une ville minière et j’ai grandi dans des cités minières, parfois proches de ce qu’on appelait les « cantonnements ». Mes parents faisaient partie de la première génération d’immigrés algériens arrivés là : mon père en 1948, ma mère en 1951. À l’époque, il n’y avait que quatre femmes « indigènes » dans la ville, puisque les femmes ne partaient pas en « immigration ». Mes parents étaient engagés au FLN, et mon père était très connu localement. Nous sommes neuf frères et sœurs, tous nés en France.
Mon premier engagement ne s’est pas formulé comme tel. J’avais quinze ou seize ans quand, près de mon quartier, une église a accueilli des réfugiés tunisiens en grève de la faim contre le régime de Bourguiba. Une nuit, des militants d’extrême droite liés à Ordre Nouveau ont violemment attaqué le lieu. En allant voir les grévistes, seule et en dehors de tout cadre militant organisé, j’ai pris conscience de la violence politique et du racisme structurel.
À l’école aussi, j’ai très tôt fait l’expérience du racisme ordinaire. J’étais une élève investie avec les meilleurs résultats mais certains enseignants me renvoyaient déjà à une place assignée. La directrice de l’école Paillon disait ainsi : « Ce n’est pas la peine qu’elle aille au collège pour prendre la place de quelqu’un d’autre, les Arabes marient leurs filles à 13 ans ». Plus tard, à l’université, le directeur du département m’a demandé si, après mon DEA, je comptais « rentrer dans mon pays ». Certains travaillent sur la mémoire, d’autres la reproduisent.
Si j’insiste là-dessus, c’est que nous avons toutes et tous vécu ce type de situations. Ce qui nous réunit, ce n’est pas une origine ou une prétendue identité commune ou autres inepties de ce genre, mais une expérience partagée du racisme et de la disqualification. J’ai fait des études d’anglais et de littérature américaine, tout en enchaînant des petits boulots dans l’animation. Ma thèse portait sur « l’humour dans le blues » comme forme de résistance populaire et contestataire. Ce sujet, jugé peu sérieux et peu académique, m’a valu de fortes résistances, y compris pour trouver une direction de thèse. Ce lien entre culture, conscience politique et émancipation collective a structuré mon parcours militant, du local à l’international jusqu’à aujourd’hui.
L’université, c’était aussi trois mois de grève, l’occupation de la fac contre le projet Saunier-Seité au printemps 1976, et des émissions sur une radio pirate. Plus largement, mon parcours mêle militantisme associatif, éducation populaire, enseignement universitaire, mandat politique et responsabilités dans l’administration et les établissements publics.
En 2003, alors que j’étais directrice départementale d’un centre de lutte contre l’échec scolaire, j’ai été recrutée au FASILD comme adjointe au directeur, en charge de la lutte contre les discriminations et de la politique de la ville. Cette nomination s’appuyait sur un travail antérieur consacré aux discriminations institutionnelles et systémiques, nourri par des approches féministes et intersectionnelles (telles que Beverley Crenshaw ou bell hooks) encore très marginales dans l’action publique française. Ce fut le début d’une grande désillusion et d’un long combat au sein de l’institution.
Moussa Allem : Je suis arrivé en France à l’âge de six ans avec ma mère pour rejoindre mon père, comme la plupart des pères immigrés qui sont venus seuls et qui ensuite ont fait venir leur épouse. J’ai un parcours associatif au départ, je n’ai pas fait beaucoup d’études. Malgré un très bon parcours scolaire, en primaire et au collège, j’ai arrêté en seconde pour des tas de raisons, et notamment la première, c’est que l’école n’était pas faite pour moi. Et puis je devais travailler aussi parce je suis l’aîné et qu’on était neuf enfants à la maison. J’ai très vite fait de la radio, ça a été mon métier pendant une petite dizaine d’années. J’ai commencé quand c’était interdit avant 1981, on a eu la police qui a coupé les antennes. Enfin bref, et en tant que militant associatif, il fallait se former, donc j’ai fait comme Badra, j’ai passé le Defa. Et puis ensuite très vite, j’ai intégré une collectivité, la mairie de Maubeuge, où je suis resté quatre ans pour travailler sur la prévention de la délinquance. J’ai repris des études par la suite en sciences sociales et je suis rentré au Fasild en 2005. Auparavant, j’ai beaucoup travaillé dans le cadre associatif, j’avais donc déjà des relations avec les différents services de l’Etat pour des partenariats ou des subventions, etc. Et puis ensuite, je suis passé de l’autre côté de la barrière, moment où j’ai complètement arrêté mes activités associatives, parce que je ne voulais pas mélanger les genres. Aujourd’hui je suis retraité, et Badra et Sakina n’en ont pas parlé, nous étions tous les trois à la CGT, nous le sommes toujours. On a eu des mandats syndicaux, ce qui est important aussi dans notre parcours.
Abdelkader Atia : Moi je n’ai pas travaillé au Fasild. J’ai une trajectoire un peu similaire à celle de Badra : ouvrier plombier-chauffagiste au départ. Puis du fait d’un accident de travail, je me suis réorienté. Dans un premier temps, militant associatif, dans des mouvements d’extrême gauche. Et par la suite j’ai préparé le Defa comme Moussa et Badra. Puis je suis rentré dans un centre social dans les quartiers nord de Marseille à La Castellane, dans le 16ème arrondissement. J’y ai travaillé près de 18 ans. Et ensuite trois ans dans un centre social en centre-ville, Porte d’Aix. Et après, j’ai travaillé pendant quatre ans comme chef de projet en politique de la ville. Entre-temps, j’ai préparé un DESS en développement local et management urbain. Puis j’ai travaillé comme directeur d’une association qui s’appelle A.M.P.I.L (Action Méditerranéenne pour l’Insertion sociale par le Logement) qui s’occupait beaucoup des chibanis, des roms et des personnes qui ne trouvaient pas de logement. Et plus largement sur les discriminations dans l’accès au logement.
Mouvements : D’un côté, Moussa vous évoquez avoir arrêté vos engagements associatifs au moment de l’entrée dans la fonction publique, pour ne pas mélanger les genres, mais en même temps pour chacun d’entre vous vos engagements dans et en dehors de l’institution semblent très liés. Comment arrive-t-on à continuer à militer quand on devient fonctionnaire ?
Moussa Allem : Bien sûr que c’est possible. De mon côté, j’ai démissionné de tous les conseils d’administration dans lesquels je siégeais. J’ai continué mon engagement mais je ne voulais pas être dans une association qui ensuite demande des subventions.
Badra Delhoum : De la même façon, de manière déontologique, on ne pouvait pas rester dans les conseils d’administration de structures associatives dans lesquelles nous étions engagés, lorsque nous sommes devenus agent du FAS. Malgré cela, je suis restée citoyenne militante engagée en soutenant bénévolement les associations et collectifs issus des quartiers populaires. Dès mon recrutement au FAS j’ai adhéré à la CGT du FAS qui était affiliée à la CGT affaires sociales. Cela nous permettait de militer à plusieurs niveaux, sur plusieurs enjeux dans la mesure où nous avions une autonomie importante. On était engagés sur les quartiers parce qu’on est issu des quartiers tous les quatre. On luttait contre la discrimination, certes, mais pour nous, ce qui nous importait, c’était notre origine populaire avant tout. On essayait d’apporter en tant qu’agents issus des quartiers populaires et syndicalistes CGT une plus-value par rapport aux politiques du FAS. A la CGT, on essayait de faire bouger les lignes des politiques mises en place par le gouvernement sur les quartiers populaires. Sans se mettre en faute, il est évident qu’il m’est arrivé d’intervenir sur des dossiers d’association de manière plus affirmer afin d’appuyer notamment des petites associations des quartiers et/ou issus de l’immigration.
Sakina Bakha : Comme Badra et Moussa, je dirais qu’un agent public a un devoir de loyauté hiérarchique, oui, mais pas au prix du droit. Ce qu’on appelait chez nous du « militantisme », c’était souvent simplement faire son travail : appliquer la loi, garantir l’égalité de traitement, signaler les dispositifs discriminatoires. C’est précisément là qu’on cherchait à nous disqualifier, en disant que nous « manquions de distance ».
En 2001, la direction régionale du Fasild m’a sollicitée une première fois pour travailler sur la lutte contre les discriminations. J’ai refusé, parce que j’étais engagée dans une association jugée « dérangeante » et qu’il m’était demandé d’y renoncer. J’ai rejoint l’institution quelques années plus tard, tout en poursuivant mes engagements hors du cadre professionnel, mais sans responsabilité politique. Pour moi, la neutralité d’un agent public ne consiste pas à fermer les yeux sur les discriminations, pas plus que la loyauté n’oblige à appliquer mécaniquement des décisions injustes.
Je n’ai jamais quitté le “terrain” des luttes sociales mais en essayant de rester invisible. Le problème en fait, ce n’était pas les agents qui portaient les mêmes revendications en tant que citoyen et en tant qu’agent publics. Pour moi, le problème venait des agents qui n’avaient jamais connu une association de l’intérieur ou encore ceux qui considéraient que lutter pour l’égalité, c’était juste un travail, pas un engagement de tous les jours.
Mouvements : Pouvez-vous nous en dire plus sur la façon dont fonctionnait la CGT au FAS ? Est-ce qu’il s’agissait principalement d’un enjeu de protection des agents ou de mener des combats politiques plus larges ?
Badra Delhoum : J’ai été secrétaire générale, donc je peux en parler. La défense des agents, on le laissait à la CFDT. Je plaisante. Il est évident qu’on défendait les agents. Mais on essayait surtout de garder une ligne politique au sein de la CGT. On essayait de faire bouger les lignes au niveau gouvernemental.
Moussa Allem : Les sujets que nous avons portés de manière professionnelle, nous les avons portés aussi à l’intérieur du syndicat. Et aujourd’hui, on peut dire très clairement : ça n’a pas été simple, on a eu quasiment les mêmes difficultés que dans l’administration elle-même. Parce que les collègues dans le syndicat sont aussi des êtres humains, des hommes et des femmes imprégnés par ce que la société dit, fait, les médias, etc. Et on a eu des discussions très chaudes pour ne pas dire plus, y compris sur la défense de certains camarades. On a eu à défendre un collègue qui a été plus que blacklisté. Donc le syndicat, effectivement quelque part aussi, ça nous protégeait. Parce que parfois on pouvait, en tant que syndicaliste, dire des choses à l’Etat qui nous employait. Y compris en se battant à l’intérieur du syndicat pour pouvoir le dire, parce que c’était incompris ou ce n’était pas la priorité du syndicat. Par exemple, les questions de colonisation, de décolonisation et toutes les articulations qui existent sur la question des discriminations. C’était très compliqué de pouvoir expliquer ça à nos collègues. Ça a été des batailles incessantes. Alors on a réussi à en convaincre quelques-uns, mais même à ce jour – on a encore eu des débats récemment – c’est pas tout à fait assimilé, voire pas du tout.
Badra Delhoum : Exemple précis : quand je suis arrivée à la CGT FAS, il y a eu une discussion sur les délégations de signature par l’établissement public pour les directeurs et directrices. Seuls les agents ressortissants européens avaient des délégations. À cette époque, des recrutements de directeur détenteur de titre de séjour ont été effectués de manière plus importante. La CFDT était contre ces recrutements. Un tract dans ce sens avait dénoncé cette situation. La trésorière la CGT agent également du FAS était contre le fait que ces directeurs qui avaient des cartes de séjour aient une délégation de signatures. On a eu des débats de fond importants, qui sont allés jusqu’à la menace de quitter la CGT pour trois ou quatre d’entre nous. Finalement la CGT a pris la position de soutenir une délégation de signature pour les directeurs et directrices quel que soit leur statut administratif (carte de séjour ou pas).
Moussa Allem : Ça nous renvoie au fait que la CGT ne pouvait pas syndiquer des algériens au temps de la France coloniale. D’ailleurs, Badra ton père a dû changer son prénom pour adhérer à la CGT.
Badra Delhoum : Oui en 1937 mon père a eu sa première carte CGT à 17 ans avec comme le dit Moussa un prénom français donné par la CGT. Le code de l’indigénat interdisait aux habitants/indigènes des colonies de faire de la politique ou du syndicat.
Sakina Bakha : Pour moi, qu’on soit né à l’étranger ou en France ne changeait pas grand-chose. Nous avons tous et toutes été confrontés à la suspicion et à la discrimination dans une institution pourtant censée les combattre : carrières, postes, formation, primes… parfois jusqu’au tribunal. La CGT a été de loin le syndicat le plus proche des agents, même si nous aurions voulu qu’elle aille plus loin. Elle ne défendait pas seulement nos conditions de travail : elle permettait aussi de porter des combats politiques. Sur ce terrain, Badra a été particulièrement tenace.
En 2007, la CGT FASILD m’a été précieuse lorsque j’ai dû témoigner dans la comparution immédiate d’un jeune d’un quartier populaire, accusé d’avoir insulté une délégation accompagnant la ministre de la Ville. J’étais présente ce jour-là et j’avais quitté la délégation pour pousser les jeunes à exprimer leur colère autrement. Pourtant, plusieurs ont été arrêtés, et au tribunal le jeune présenté n’était même pas dans le groupe présent le jour de la visite. La direction m’avait fait comprendre qu’il valait mieux ne pas répondre à la convocation. Face à neuf policiers, mon témoignage a été contesté et ce jeune a tout de même été condamné à de la prison ferme. Cette affaire disait déjà une chose simple : la parole institutionnelle pesait plus lourd que les faits, y compris dans un établissement censé lutter contre les discriminations.
Le FASILD n’échappait pas aux discriminations internes. Sa prétendue neutralité, reposant sur un “aveuglement à la couleur” (colorblindness) niant les effets de l’histoire coloniale et de ses héritages, participait en réalité à la reproduction des inégalités. Dès mon arrivée en 2003, ma légitimité a été contestée, non pour des raisons professionnelles, mais à travers des soupçons explicites me présentant comme « islamiste » (des syndiqués du FASILD conjointement avec des associations y avaient pris part). Ce soupçon de partialité, de militantisme, de défaut de distance, est au cœur des discriminations internes. Il touche particulièrement les agents issus des quartiers populaires et les héritiers de l’immigration postcoloniale, dont l’expertise est sans cesse rabattue sur une supposée subjectivité. Le soupçon, c’est l’antichambre du racisme.
Moussa Allem : C’est toute la contradiction qu’on a eu à gérer en tant qu’agent de l’Etat. Entre ce que j’appelle l’ethnicité républicaine et l’universalisme républicain. Il faut savoir aussi que le tissu associatif ne nous a pas aidé parfois. Moi quand j’arrive en 2005 au Fasild à Lille, on a des associations africaines, subsahariennes, noires dont les dirigeants qui montent au créneau pour dénoncer « la maghrébinisation du Fasild ».
Mouvements : Si vous insistez sur les pratiques racistes au sein de l’institution, mais aussi du fait de pressions externes, il a malgré tout été possible depuis vos positions au sein du Fasild de soutenir des associations critiques. Pouvez-vous évoquer les Cripi et les Crild[1], et pourriez-vous nous en dire plus sur la façon dont leurs modalités de fonctionnement – et notamment les commissions où siégeait aussi des représentants associatifs – ont permis de soutenir des militants assez radicaux à l’époque ?
Badra Delhoum : Je suis rentré au FAS PACA en 2000 et j’étais la première recrue chargée de mission issue de quartier populaire, ce qui n’était pas le cas dans le personnel administratif. Auparavant j’ai siégé à la CRILD, instance de décision du FAS : nous y avons été sollicités parce que nous connaissions le tissu associatif, dans lequel nous travaillions. Ce qui nous a permis de pouvoir faire passer des dossiers d’associations qui étaient plus pertinentes sur ces quartiers et qui pour certaines étaient très critiques avec les politiques d’État.
Moussa Allem : Dans les années 2005, jusqu’à la RGPP [Révision générale des politiques publiques], quand il y avait la Cripi et la Crild, qui décidaient de l’attribution des financements, le fonctionnement était paritaire. Il y avait à la fois les services de l’État, le ou la sous-préfet-e à la ville, et les associations. On se réunissait bien en amont, pour que l’Etat ne parle que d’une seule voix, et c’était dans ces réunions là qu’on pouvait défendre les dossiers de certaines associations qu’on voulait absolument soutenir. La période qui a été la plus simple en termes de financement, même s’il fallait un peu aller au front, c’était sous Sarkozy (2007-2012). C’est sous le mandat de Nicolas Sarkozy que l’on a pu financer à peu près tout ce qui était important et structurant.
Mais par la suite, avec les différentes réformes de la politique de la ville, les dossiers ont été traités uniquement par des délégués du Préfet qui venaient, le plus souvent de champs professionnels éloignés des questions sociales et qui ne connaissaient pas grand-chose à nos métiers et/ou à nos sujets.
Mouvements : Mais la situation des associations était malgré tout très précaire.
Moussa Allem : Par exemple, dans le Nord, on a soutenu une association d’éducation populaire, qui a été à un moment encensée par les services de l’Etat. Ils ont été mis en avant par la préfète à l’égalité de l’époque. Mais du jour au lendemain, parce qu’ils ont organisé une conférence sur les migrants à Calais, c’était terminé, ils ont été blacklistés et par conséquent, les subventions ont baissé. Aujourd’hui, l’association continue mais avec beaucoup moins de moyens humains et financiers. On est passé de : « J’aime beaucoup ce que vous faites, c’est super », des photos, la presse, des tweets de la préfète égalité des chances … au blacklistage total. Et là, ce n’était pas une question de couleur ou en tout cas d’origine de celles et ceux qui dirigeaient l’association, mais c’était le sujet et la façon de le traiter qui ne plaisait pas du tout au représentant de l’Etat. Tant que nous évoluions en marge de l’appareil d’État, ces pratiques restaient possibles. En revanche, une fois intégrées aux structures étatiques, elles devenaient théoriquement incompatibles avec notre statut. Nous avons cependant poursuivi cet engagement en respectant les directives institutionnelles, tout en adaptant les dossiers afin qu’ils s’inscrivent dans les cadres administratifs existants, notamment après la disparition de certains dispositifs comme les CRIPI et les mécanismes de parité.
Nous occupions ainsi une position critique, jouant un rôle de vigilance au sein du système. Ce qui nous importait avant tout était de soutenir des associations qui, jusque-là, ne bénéficiaient d’aucun appui, en introduisant explicitement la dimension de la lutte contre les discriminations.
Tandis que certains agents, se voulant politiquement neutres, appliquaient strictement les orientations gouvernementales, nous revendiquions, en tant que syndiqués à la CGT, un engagement en faveur des principes d’égalité et d’émancipation. En tant qu’agents publics, nous contribuions alors à faciliter le fonctionnement du système en en atténuant les rigidités.
Aujourd’hui, cette fonction intermédiaire a disparu, et les associations se trouvent traitées de manière différenciée : les petites structures sont soumises à des exigences accrues en matière d’évaluation et de justification, tandis que les organisations bénéficiant d’un positionnement institutionnel favorable font l’objet de contraintes moindres.
Sakina Bakha : Oui, et cette précarité était structurelle. Les CRIPI et les CRILD ont malgré tout constitué des espaces utiles, même très contraints. J’y ai participé avant de rejoindre le FASILD. Elles permettaient parfois de sauver certains dossiers, à condition de convaincre en amont des institutions ou des syndicats plus ouverts. Je pense par exemple à une association qui avait porté plainte contre un maire pour discrimination dans l’accès au logement : malgré l’opposition initiale du préfet, elle a obtenu gain de cause, et le maire a été condamné.
Mais ce soutien restait fragile. Des associations comme le MIB et le Comité contre la Double Peine (qui a fait le travail de l’Etat), Zaâma de Banlieue ou les JALB [Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue] ont produit des analyses essentielles sur les discriminations racistes et institutionnelles tout en restant dans une grande précarité matérielle. C’était tout le paradoxe : être reconnu pour son expertise et tenu à distance politiquement et financièrement.
Alors que nous avions quelques marges, celles-ci se sont réduites. La baisse des subventions et la montée des appels à projets ont rendu les associations plus dépendantes de financements de court terme. Comme l’a montré Viviane Tchernonog, cela a affaibli leur autonomie, renforcé la concurrence et transformé les logiques d’engagement[2]. Les associations suivistes, techno-solutionnistes et “start-Upisés” ont été favorisées.
Abdelkader Atia : Dans les quartiers populaires, la casse, c’est vraiment que l’Etat ne finance plus les associations, a réduit les budgets. Les gros groupes comme Sos Solidarité, Fondation des enfants d’Auteuil… les grosses associations, elles ont toujours d’énormes financements, par contre, les petites associations … Voilà comment s’est faite aussi la casse dans les cités.
Mouvements : Malgré toutes les attaques que vous avez subies, vous êtes restés au FASILD, avez-vous considéré que vous aviez un rôle à jouer et qu’il y avait des marges de manœuvre ?
Sakina Bakha : Après la disparition de l’agence, beaucoup sont restés par nécessité, mais aussi parce qu’il restait encore quelques marges pour limiter la casse. En même temps, la dégradation était nette. Dans mon service, j’ai entendu des collègues et des chefs de service tenir des propos ouvertement stigmatisants sur les habitants des quartiers populaires, hier les « Arabes », aujourd’hui les « musulmans », ceux à qui « tout était dû », les adeptes de « la France, tu l’aimes ou tu la quittes ».
Au fond, c’est bien ça le problème : l’État peut produire des discriminations systémiques – et laisser certains de ses agents produire des discours stigmatisants – tout en affichant des politiques censées les combattre. C’est cette contradiction que nous avons affrontée en permanence. Nous, on a surtout essayé de limiter les dégâts, alors même que se multipliaient les dispositifs tampons, l’éloignement du terrain organisé par la hiérarchie (au prétexte de perte de temps et d’argent) et le remplacement de la lutte contre les discriminations par des termes plus neutres comme « diversité » ou « égalité des chances » et « réussite »…individuelle. Pourtant, les discriminations racistes, sexistes ou homophobes ne sont pas des opinions : ce sont des délits.
Mouvements : Mais alors, vous considériez-vous comme des alliés des associations au sein des institutions ?
Abdelkader Atia : C’est indéniable, il y avait des alliés, mais ce n’est pas l’institution qui nous a soutenu. Mais des chargés de mission qui comprenaient nos problématiques contre l’institution et contre la direction managériale du Fasild. Je peux vous le dire, tant au niveau local, régional qu’au niveau national : ceux avec qui on avait le plus de problèmes, parfois, c’est ceux qu’on appelait « les blédards », qui avaient des doctorats de troisième cycle et venus des pays du Maghreb. C’est comme s’ils avaient une revanche contre les gens ou que nos revendications politiques et militantes les embêtaient. Les blédards très déformés par la colonisation qui venaient donner des leçons alors qu’ils n’avaient jamais travaillé dans une cité, ils ne connaissaient pas ce que c’était un quartier. Quand je travaillais à l’ A.M.P.I.L, sur le logement des vieux migrants, vous les entendiez parler, ils venaient donner des leçons. Je leur disais : « Venez avec moi, je vais vous montrer ce que c’est qu’un vieux migrant et dans quoi il habite, et ce qu’est sa problématique de logement ». On a eu d’énormes problèmes. Il y a eu heureusement des agents des chargés de mission à l’intérieur qui étaient très sensibles, qui connaissaient très bien la question. Souvent, ce sont des chefs de mission issus des quartiers populaires. Certains chargés de mission avaient une conscience politique et une culture militante. Ce n’est pas parce qu’ils étaient Maghrébins, ou qu’ils s’appelaient Sakina, Badra ou Moussa.
Moussa Allem : Un jour face à un chargé de mission en préfecture, j’étais avec une collègue, et il nous dit à tous les deux : « C’est fini le militantisme ». C’était au moment de la disparition du Fasild. Donc oui, nous étions parfois vus comme des alliés parce que nous avions procédé à des ajustements (légaux) dans l’usage de certains dispositifs qui nous ont permis de soutenir des associations qui en avaient besoin.
Il existait néanmoins, à cette période, des personnalités et des élus de gauche susceptibles de faciliter certaines avancées. Je me souviens notamment d’une réunion tenue à Paris en 2015 avec des conseillers de Patrick Kanner [ministre de la Ville à l’époque]. Nous nous interrogions alors sur les suites possibles de cet échange, craignant un éventuel coup d’arrêt. Les conseillers ont quitté la salle pour consulter le ministre, puis sont revenus en nous indiquant que celui-ci encourageait au contraire à intensifier le travail engagé, notamment sur les questions de discriminations et de lutte contre le racisme
Toutefois, cette dynamique s’est rapidement interrompue. Les attentats survenus à cette période ont profondément modifié le contexte, entraînant une confusion progressive entre les enjeux de radicalisation, d’islamophobie et de lutte contre les discriminations. Donc on s’est fait taper dessus, bien évidemment, on a dû faire attention. Être allié et en même temps aller en chercher d’autres… ça a été très difficile. Par exemple sur les plans de lutte contre les discriminations que je pilotais, la majorité des présidents d’agglomération ont dit : « Ok, on y va ». Ils ont barré le document officiel avec la Marianne bleu, blanc, rouge, etc. Ils ont barré le terme lutte contre les discriminations en disant : « On va l’appeler autrement ». Et quand je leur ai dit : « Mais attendez, si c’était un document de l’ARS par exemple, du Conseil départemental ou d’une autre institution est ce que vous vous seriez autorisé à barrer un document officiel ?
Sakina Bakha : Allié.es… je ne sais pas car cela peut représenter un risque de dépendance de l’agent : on était en tout cas sur une position d’interface entre l’institution et la société civile. La coopération avec les associations fait partie intégrante de nombreuses politiques publiques. Dans ce cadre, en tant qu’agent public, on peut agir comme relais, médiateur ou garant du droit, sans se substituer aux acteurs associatifs ni instrumentaliser leur parole.
Je pense que si en tant qu’agents, on montre trop de proximité avec des associations, cela peut représenter un risque, car être trop visible ou trop engagé peut aussi se retourner contre les associations et puis nous avons veillé au principe d’égalité tout en restant stratégique. Les tensions internes et les attentes institutionnelles rendaient la posture délicate. Des exemples concrets, comme les révoltes urbaines de 2005 et la mobilisation des imams à la demande de notre tutelle (ce que la majorité a refusé de faire dans un État laïque), nous ont aussi mis dans des situations très paradoxales même si beaucoup d’entre nous avaient résisté.
Badra Delhoum: Et moi, je dirais que dans la majeure partie des cas, avec les positionnements que nous avions, les dernières années, on a été blackistés.
Moussa Allem : Parfois il y avait même ce procès en loyauté, quels que soient les gouvernements d’ailleurs, mais ce n’est pas la même loyauté qu’on demandait aux autres agents. Nous, en creux, il y avait toutes ces questions qui ne se disaient pas sur la question de l’islam. Et puis, on était pris en étaux. D’un côté, quand tu soutenais l’association, attention t’étais communiste, quand tu ne soutenais pas l’association, elle-même te disait que t’étais islamophobe. Voilà, on naviguait entre les deux.
Je me souviens, c’était à Roubaix. On est en réunion avec les agents de la politique de la ville sur les associations, et on est là en tant que service de l’Etat et on me refuse de soutenir les scouts musulmans de Roubaix. On me dit : « Ouais, mais il y a musulman ». Sauf que j’avais regardé le dossier, évidemment, je savais qu’on me poserait cette question-là et je ressors quelques dossiers plus tard pour bien les énerver un dossier qui avait été soutenu, d’une association catholique qui fait des vestiaires pour les gens en forte précarité, etc. Je ressors les statuts, je dis : « Voilà, vous n’avez pas lu les statuts. L’article 1 dit, de mémoire : « en respect pour notre Seigneur Jésus Christ ». L’association a été fondée au siècle dernier donc et je leur dis : « Voilà, il y a bien une référence religieuse dans les statuts de l’association ». Et là, vous n’avez rien dit, vous avez tranquillement soutenu ce dossier. » Donc voilà la question de la loyauté. Elle se pose en fonction de votre couleur, de votre origine, de ce que vous pouvez défendre ou pas. On m’a ensuite accusé de racisme, alors que je soulignais simplement le deux poids deux mesures.
Sakina Bakha : Je ne parlerais pas de loyauté vis-à-vis de l’institution, mais plutôt de loyauté vis-à-vis de mes convictions elles-mêmes portées par l’institution. Si j’ai accepté d’entrer au Fasild, c’était parce que je considérais que ce travail constituait un prolongement de mon engagement contre les discriminations et pour la justice sociale. Dans ce cadre, la coopération avec la société civile est au cœur des politiques publiques, notamment dans la politique de la ville. Pourtant, notre expertise était régulièrement niée.
En ce qui concerne les associations, la généralisation des appels à projets les a mises en concurrence, ce qui a progressivement transformé les logiques d’engagement. Les structures sont aussi désormais évaluées sur leur capacité à répondre à des objectifs courts, mesurables et communicables, plutôt que sur leur contribution à l’émancipation collective. Dans ce contexte, ce n’est plus toujours le projet le plus transformateur qui est soutenu, mais celui qui correspond le mieux aux attentes institutionnelles. Beaucoup d’associations sont aussi intégrées dans des logiques de gestion publique inspirées du “New Public Management” comme dans les services de l’Etat.
Je me souviens d’échanges au ministère de la ville où des agents de l’Etat expliquaient le bien fondé de former les Conseils Citoyens aux logiques institutionnelles alors que le problème c’est précisément l’éloignement des institutions du citoyen !
Enfin, la démocratie ne s’affaiblit pas seulement lorsque l’on restreint juridiquement la liberté d’association ; elle s’affaiblit aussi (et c’est moins visible) lorsque l’engagement collectif est progressivement remplacé par des formes de participation encadrées, dépolitisées et mises en concurrence. Beaucoup de dispositifs mis en place dans les quartiers populaires notamment en direction des femmes ou en direction des jeunes ont contribué à les dépolitiser : le Service Civique, le SNU, les Conseils Citoyens, etc.
Ces dernières années une étape supplémentaire a été franchie – dans le contrôle et la censure- même si on se souvient que dans le domaine artistique il est arrivé plus d’une fois que des élus/ préfets demandent l’interdiction de tel ou tel artiste. Des associations féministes, écologistes, de quartiers populaires ou de défense des migrants ont été blacklistées et leurs financements supprimés.
Malheureusement certaines associations y ont elles-mêmes contribué et se sont auto-censurées. On observe aussi que les luttes se sont balkanisées, hiérarchisant les formes de discrimination et/ou niant les inégalités socio-economiques. Ainsi divisées en fragments, cela affaiblit leur portée collective.
A notre niveau, on aura fait ce que l’on a pu en tant qu’agents publics. Désormais on continue en tant que citoyen.ne.s.
* Cette table-ronde a été animée par Camille Gourdeau, sociologue, spécialiste de l’antiracisme et Julien Talpin, directeur de recherche au CNRS et co-rédacteur en chef de la revue Mouvements.
[1] Commission régionale pour l’intégration des populations immigrées (CRIPI) devenue la Commission régionale pour l’intégration et la lutte contre les discriminations (CRILD).
[2] Voir L. Prouteau, V. Tchernonog, V. « Evolutions et transformations des financements publics des associations », Revue française d’administration publique, 163(3), 2017, p. 531-542.

