S’il existe bien un sujet pour déconstruire l’idée suivant laquelle le sport serait apolitique, c’est bien celui du sport santé. De la naissance de l’activité physique hygiéniste à la fin du XVIIIe siècle au sport érigé en « grande cause nationale » contre la sédentarité en 2024, l’activité physique est régulièrement mobilisée comme réponse aux désordres sociaux, sanitaires et moraux de son temps, tel un pansement sur les maux de la société que les institutions produisent elles-mêmes, dans un concours d’injonctions contradictoires permanentes. Loin d’être neutres, les discours sur les bienfaits du sport pour la santé s’inscrivent dans des configurations politiques et idéologiques bien spécifiques.

À l’instar de l’analyse développée par Zineb Fahsi à propos du yoga[1], le sport santé peut être analysé comme l’un des vecteurs contemporains d’une transformation des rapports au corps et à la performance. Corps stéréotypés dans les salles privées, culte du corps aux accents masculinistes par des influenceurs d’un côté, espaces bienveillants pour toutes et tous, à tous les âges de la vie de l’autre, il existe bien deux visions, socialement très différentes, du sport santé, qui oscille entre logique marchande, quête de bien-être et recherche de sens collectif.

Cet article se propose d’analyser le sport santé comme un champ traversé de tensions, à partir des expériences développées au sein de fédérations sportives affinitaires (au sens d’une affinité avec un mouvement social ou culturel à une époque donnée) telles que la Fédération Française d’Education Physique et de Gymnastique Volontaire (FFEPGV). Il interroge la manière dont les conditions peuvent être réunies pour faire des activités physiques et sportives un levier d’épanouissement et d’émancipation individuelle et collective, contribuant à une conception élargie de la démocratie et de la santé.

Préambule

En préambule, il me parait nécessaire de préciser la posture dans laquelle cet article est écrit. Il ne s’inscrit en effet ni dans une démarche sociologique ou historique académique, ni dans une prétention à la neutralité scientifique. Il est le produit d’un parcours professionnel et militant au sein du mouvement sportif associatif.

Pendant plus de 20 ans, j’ai exercé des responsabilités au sein de la Fédération Sportive et Gymnique du Travail (FSGT), dont deux mandats de coprésidente. Depuis 2025, j’ai intégré la Fédération française d’éducation physique et de gymnastique volontaire (FFEPGV) comme directrice de cabinet. Ce parcours au cœur des structures sportives affinitaires, traversées de tensions politiques, institutionnelles et économiques, a contribué à façonner une lecture du sport comme fait social et politique à part entière.

Cet engagement s’est traduit par deux candidatures à la présidence du Comité national olympique et sportif français (CNOSF), visant à porter une alternative à un mouvement sportif largement dominé par une seule vision élitiste des pratiques. Il s’inscrit dans la conviction que le sport n’est pas porteur de valeurs positives en soi, mais que celles-ci se construisent dans des choix d’organisation, de contenus et de finalités.

Enfin, en 2024, avec Mounia Mahfoufi et Valery Arramon, nous avons créé une conférence gesticulée — outil de l’éducation populaire articulant expérience vécue et analyse politique — intitulée : « Nage, vole, glisse : le sport c’est politique ». De la petite à la grande histoire, nous y retraçons plusieurs décennies de luttes ayant fait du sport un puissant levier d’émancipation, en donnant toute sa place à la joie du collectif. Le présent article prolonge et approfondit ce travail.

De l’origine de l’activité physique et sportive hygiéniste

La défaite de la France face à la Prusse en 1870 constitue un moment fondateur dans la politisation des corps. Elle est alors analysée par les autorités politiques et morales comme la conséquence d’un affaiblissement physique et moral des jeunes hommes. Deux éléments étaient particulièrement mis en avant : l’insuffisance de couverture vaccinable contre la variole, qui provoque de lourdes pertes sanitaires, et l’incapacité d’une partie de la population à maitriser des compétences physiques essentielles, à commencer par la nage, entrainant de nombreuses noyades.

Dans ce contexte, la question de la santé devient un enjeu central de redressement national. Si la vaccination contre la variole existe depuis le début du XIXe siècle, son obligation est progressivement renforcée après la guerre franco-prussienne de 1870, avant d’être généralisée par la loi de santé publique en 1902. L’école publique devient alors un vecteur central de cette politique sanitaire, en conditionnant l’accès à la scolarité des enfants à leur vaccination.

Parallèlement, la troisième République instaure une éducation physique obligatoire dans le cadre scolaire. Les lois Ferry (1881-1882), prolongées par des textes ultérieurs, inscrivent l’éducation physique et l’apprentissage de la natation dans un projet hygiéniste visant à former des corps robustes, disciplinés et utiles à la Nation.

L’éducation physique s’impose alors comme un outil de santé publique, mais aussi comme un instrument de préparation militaire implicite. Former des corps résistants, endurants et coordonnés répond autant à des préoccupations sanitaires qu’à la nécessité de reconstituer une armée forte après la défaite de 1870.

C’est dans ce contexte que se structurent, des conceptions concurrentes quant à la finalité sociale et politique des pratiques corporelles.

Une première conception issue de l’Éducation populaire Républicaine et communarde, est incarnée par Pascal Grousset, fondateur de la Ligue nationale d’éducation physique, qui défend une pratique émancipatrice, fondée sur les jeux et l’accès du plus grand nombre. Dans son sillage, Philippe Tissié fonde en 1888 la Ligue girondine d’éducation physique, promouvant des pratiques ludiques, de plein air, opposées à la gymnastique militaire et à la compétition sportive et pensées comme une « grande école de la santé publique ».

Parallèlement, se développe un mouvement sportif structuré autour d’une conception hiérarchisée du corps. Pierre de Coubertin contribue à diffuser en France le modèle des public schools anglaises et œuvre, à partir de 1894, à la rénovation des jeux olympiques. Il promeut un idéal éducatif fondé sur la compétition, la sélection et la formation d’une élite masculine appelée à incarner la vitalité nationale.

Dans une perspective différente mais également centrée sur l’utilité sociale des corps, Georges Hébert élabore à partir de 1910 la « méthode naturelle » visant à former des individus « forts pour être utiles ». Articulant santé, virilité et service collectif, cette approche circule entre milieux civils et militaires et participe t’elle aussi à la rationalisation des usages sociaux des corps.

Au-delà de ces orientations distinctes, l’activité physique est progressivement investie par des logiques sociales et politiques convergentes. L’industrialisation favorise des formes de paternalisme patronal où l’exercice corporel contribue au maintien de la santé des travailleurs et à l’amélioration de leur productivité. Sous le régime de Vichy, cette instrumentalisation prend une dimension explicitement idéologique : la pratique physique, notamment féminine, est encouragée à des fins natalistes et morales, au service d’une entreprise de « régénération » nationale.  Ce retour historique montre que l’inscription de l’activité physique dans le champ de la santé est tout sauf neutre. Dès son origine, elle est pensée en fonction d’intérêts sociaux, militaires et politiques. Comprendre cette histoire permet d’éclairer la persistance, jusqu’à aujourd’hui, d’une conception de sport santé par les pouvoirs publics comme outil de gouvernement des corps, bien plus que comme levier d’émancipation.

La FFEPGV : d’une culture hygiéniste à une politique explicite de sport-santé

La FFEPGV, créée en 1972 à la suite d’une directive ministérielle demandant la fusion de la Fédération Française de Gymnastique Éducative et de Gymnastique Volontaire (FFGEGV) et de la Fédération Française d’Éducation Physique (FFEP), s’inscrit dans une filiation ancienne. Elle hérite directement des Ligues d’éducation physique créées à la fin du XIXe siècle, marquées par une forte influence hygiéniste et anatomique. Pendant le Front Populaire, la Ligue française d’éducation physique réinstaure les Lendits, fêtes scolaires sportives, créées en 1889 par Paschal Grouusset sous la forme de 12 concours (course à pied, escrime, bicycle et paume). Ils s’inscrivent dans le cadre des « journées de santé » impulsées par Léo Lagrange, Sous-secrétaire d’État aux sports dont le projet visait à permettre à la jeunesse de trouver dans la pratique sportive joie et santé, et aux travailleurs une organisation des loisirs synonyme de détente et de compensation au labeur. Sous l’Occupation, malgré une distance critique initiale à l’égard des orientations éducatives du régime de Vichy, la Ligue adapte ses pratiques hygiénistes à un contexte de carences alimentaires. La tradition dite  « suédiste », issue de la gymnastique suédoise élaborée au XIXe siècle par Pehr Henrik Ling, repose sur une conception analytique et anatomique du mouvement, associant exercices gymniques codifiés, respiratoires et visée correctrice. Elle devient alors un outil de maintien de la santé publique. A la Libération, la rééducation physique s’impose dans un pays affaibli. La gymnastique suédoise, centrée sur la respiration, la posture et le redressement des corps, constitue le socle technique et pédagogique du savoir-faire fédéral.

En 1946, le stage de Lillsved en Suède, auquel participent des cadres français proches de la Ligue d’éducation physique pour renforcer leur connaissances scientifiques et pédagogiques, marque un tournant décisif avec l’introduction de la « Frivillig Gymnastik » (gymnastique volontaire), pensée pour les adultes. Cette innovation transforme le paysage fédéral : il ne s’agit plus seulement d’éducation physique scolaire, mais d’une pratique autonome, choisie, inscrite dans le temps libéré du travail et du champs domestique. En 1954, la Fédération Française de Gymnastique Éducative (FFGE) est officiellement constituée. Elle revendique le développement d’un « loisir utile », associant « santé individuelle, bonheur familial et rendement social », selon une formule révélatrice des représentations de l’époque. En impliquant la gymnastique volontaire, la fédération cherche à impliquer les populations dans leur quête de santé et de forme physique. Le public devient alors majoritairement féminin. Entre 1954 et 1963, le nombre de licencié·s passe de 3 000 à 61 000, dont près de 80% de femmes. Cette féminisation massive est un fait social majeur : dans un contexte de transformations des rôles sociaux féminins et d’accès accru au temps libre, la gymnastique volontaire offre un espace de socialisation et d’appropriation du corps, hors du strict cadre domestique. La santé demeure centrale. En 1965, un memento de 500 exercices de gymnastique-santé formalise les contenus pédagogiques, témoignant d’une volonté de rationalisation scientifique.

Les Trente Glorieuses puis l’après mai 68 transforment le rapport au corps. L’autonomie, l’épanouissement personnel, la quête de bien-être deviennent des références centrales. Si les motivations esthétiques (en particulier la minceur) apparaissent fortement dans les enquêtes de l’époque, les dirigeants fédéraux mettent en avant « un nouvel art de vivre », fondé sur l’équilibre et la responsabilisation du pratiquant. La fédération se distingue ainsi d’un marché privé de la forme en plein essor. Elle revendique une approche collective, éducative, non marchande. Dans les années 1970, elle élargit également son public aux personnes âgées, anticipant les enjeux démographiques et sociaux qui deviendront centraux plusieurs décennies plus tard.

Entre le milieu des années 1970 et 1992, le nombre d’adhérent·s atteint 350 000. La fédération devient un acteur majeur des pratiques d’entretien physique en France.

C’est en 1993, sous l’impulsion de Gérard Auneau, que la FFEPGV engage explicitement une politique fédérale de sport-santé. Ce tournant s’explique par la montée des préoccupations de santé publique, la reconnaissance scientifique des effets préventifs de l’activité physique et de la transformation de l’Etat en « Etat animateur », intégrant les fédérations comme opérateurs de prévention. La démarche n’est plus seulement pédagogique, elle devient stratégique et institutionnelle, la fédération cherchant à s’imposer comme partenaire des pouvoirs publics avant même la formalisation des grandes politiques nationales de sport santé. Comme l’analyse Yves Morales[2], cette période correspond à une transformation de l’action publique : l’« État providence » laisse place à un « État animateur » intégrant progressivement les fédérations sportives comme opératrices de politiques de santé. La FFEPGV fait partie des fédérations affinitaires dont la légitimité repose sur la diffusion d’activités physiques d’entretien à forte utilité sociale. En 1997, elle initie les premiers Jeux européens de sport santé, après la création d’une commission sportive dédiée.

Au tournant des années 2000, le sport santé devient un axe central des politiques publiques. La création de la Fondation sport-santé du Comité National Olympique et Sportif Français CNOSF(2000), les Etats généraux de la santé (2006), la création de l’Observatoire National de l’activité Physique et de la Santé (ONAPS) (2015) et surtout la loi de modernisation de la santé en 2016 introduisant le sport sur ordonnance consacrent institutionnellement le rôle de l’activité physique dans la prévention. La FFEPGV, forte de 560 000 licencié·es en 2007-2008, intensifie ses projets de lutte contre la sédentarité, à l’image du programme « Acti’March », dédié aux personnes inactives ou sédentaires, aux adultes en reprise d’activité et notamment aux femmes au moment de la ménopause. Ce programme repose sur une individualisation de l’intensité, un encadrement formé et une validation scientifique dans le cadre d’une coopération avec l’UFER STAPS de Toulouse. C’est dans ce contexte qu’un Institut de recherche en activités physiques et santé (IRAPS) pour appuyer scientifiquement son action, est créé en 2008. Cependant, cette reconnaissance institutionnelle s’accompagne d’une mise en concurrence des fédérations dans le cadre des conventions d’objectifs. Selon l’analyse d’Yves Morales, cette évolution s’inscrit dans des logiques de New Public Management : contractualisation, évaluation, appels à projets. La question de pose alors : le mouvement associatif devient-il un opérateur de politiques publiques au risque de voir ses finalités éducatives instrumentalisées ?

Le sport santé et le sport bien être, une injonction/nouvel esprit du capitalisme ?

En 2024, à l’occasion des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris, le Président de la République érige le sport en grande cause nationale. L’annonce, hautement symbolique, s’accompagne d’un budget de 10,5 millions d’euros : 5,5 millions destinés à des campagnes de communication incitant à la pratique d’activités physiques et sportives et 5 millions abondant les crédits de l’Agence Nationale du Sport. À l’échelle d’un budget de l’État de 440 milliards d’euros, dont environ 850 millions consacrés au sport (dont les salaires des enseignants d’Education Physique et Sportive), cette enveloppe traduit moins une transformation structurelle qu’une stratégie qu’on pourrait qualifier de comportementale. Le slogan « bouger 30 minutes par jour » largement diffusé, résume cette posture : l’État n’organise pas les conditions matérielles de la pratique (créneaux, équipements, formation) ; il incite les individus à modifier leurs comportements. On retrouve ici une continuité historique : après le redressement militaire de 1870 et l’hygiénisme républicain, le corps reste un enjeu politique. Mais la logique change. Il ne s’agit plus (pas encore) de défendre la Nation, ni d’éduquer pour former les citoyen·nes, mais d’activer des conduites individuelles.

En 2016, l’universitaire Bernard Andrieu écrivait : « L’injonction de n’être ni trop gros ni trop mince est à la fois une prise de conscience personnelle et une culpabilisation quotidienne de la part d’une société qui aborde les questions de santé sur un mode résolument libéral : le citoyen a désormais le devoir de prendre soin de lui afin de ne pas occasionner des frais évitables au système de santé »[3]. Le sport-santé devient ainsi un outil de gouvernent des conduites. La santé n’est plus seulement un droit, mais un devoir moral. L’individu est sommé de gérer son capital corporel, de prévenir ses risques et d’optimiser sa longévité. Nous ne sommes plus dans l’éducation populaire promue par Léo Lagrange qui assignait aux pratiques physiques et sportives une fonction d’émancipation collective : il s’agissait moins de normaliser les corps que de former des citoyens, en démocratisant l’accès aux loisirs et à la culture. Le déplacement contemporain vers le sport santé modifie la posture politique. L’activité physique est pensée comme instrument de gestion des risques individuels. Nous ne sommes plus dans une logique d’éducation populaire mais dans la responsabilisation néolibérale. L’État providence laisse place à l’État incitateur. La prévention devient une affaire privée.

Le sport santé constitue alors un laboratoire privilégié du capitalisme contemporain car il articule morale sanitaire, marché du fitness, normes esthétiques, économie numérique -entendue comme l’ensemble des plateformes de coaching en ligne ou des objets connectés –  et politiques publiques incitatives. Les salles privées low cost, fondées sur le turn-over et l’absence de fidélisation, participent à cette logique. Le corps y devient vitrine : culte du muscle, performance visible, ségrégation sociale. Les influenceurs comme Thibo In Shape incarnent une esthétisation viriliste du corps performant, révélatrice d’un retour de normes masculines dominantes dans l’espace numérique. Dans un registre différent, l’orientalisation des pratiques corporelles (yoga, méditation) participent aussi de cette individualisation. Comme le montre la professeure de yoga Zineb Fahsi, le yoga est politique : présenté comme une solution au mal-être, il peut invisibiliser les déterminants sociaux et ajouter, notamment pour les femmes, une charge mentale supplémentaire – faire du yoga, manger sain, être performante et apaisée à la fois.

Une enquête publiée par la MGEN en janvier 2026 indique que 45% des adolescentes de 13 à 20 ans abandonnent le sport sous l’effet de contraintes sociales : pression esthétique, compétition omniprésente, méconnaissance du corps féminin, climat de jugement et de comparaison. Ce chiffre rappelle une évidence sociologique : le sport n’est pas émancipateur, ni éducatif, par essence. Tout dépend des contenus proposés, des cadres pédagogiques et des environnements sociaux. Or, de nombreux clubs restent structurés autour de la seule logique compétitive. L’accès aux créneaux, la reconnaissance symbolique et les moyens sont concentrés sur la performance. Celles et ceux qui souhaitent pratiquer sans entrer dans la compétition sont relégué·es. L’injonction à bouger ne suffit donc pas. Ce qui compte n’est pas de bouger, mais de savoir dans quelles conditions, avec quelles finalités, selon quelles normes corporelles et sociales. Présenté comme un bien universel et consensuel, le sport est pourtant traversé par des rapports de pouvoir. Il peut contribuer à réduire les inégalités de genre, de classe, de légitimité corporelle. Il peut aussi, dans d’autres configurations, ouvrir des espaces d’appropriation et de transformation.

Autrement dit, le sport santé n’est pas une évidence naturelle : il est un construit pédagogique et politique. Tout dépend, encore une fois, des contenus et des imaginaires qu’il mobilise. C’est précisément dans cet écart entre injonction normative et pratiques situées que se joue la possibilité d’un sport santé émancipateur. Certaines fédérations affinitaires, au sens d’une « affinité » avec un mouvement social, culturel ou politique d’une période donnée, ont précisément tenté d’inscrire le sport‑santé dans une logique éducative et collective plutôt que prescriptive. L’exemple de la FFEPGV permet d’interroger cette autre voie possible.

Des pratiques de sport santé peuvent-elles être émancipatrices ?  

En 1982, dans un éditorial de Loisirs santé intitulé « À chacun sa messe », Nicole Dechavanne, première femme présidente de la FFEPGV, critique vivement le programme télévisé « Gym tonic ». Elle y dénonce une pratique standardisée, rythmée, spectaculaire, où le pratiquant est sommé de suivre un modèle sans compréhension ni appropriation. En réalité sa charge vise moins l’émission elle-même que ce qu’elle symbolise : une pratique imposée, où le professeur « prend le pouvoir » sur le corps d’autrui, a fortiori des femmes. Cette critique révèle une ligne de fracture déjà présente dans les années 1980 : d’un côté une pratique prescriptive, spectaculaire, normative et de l’autre une conception éducative du moment.

Dans cette perspective, l’éducation à la santé ne consiste pas à faire bouger, mais à apprendre à comprendre son corps, à ajuster l’effort, à développer des compétences motrices et cognitives transférables dans la vie quotidienne. Le projet sportif de la FFEPGV repose sur une idée simple mais exigeante : éduquer à un mode de vie sain et actif. Cela suppose de dépasser la simple mise en mouvement pour organiser une progression. La « séance complète » de gymnastique volontaire repose historiquement sur un travail cardio-respiratoire, un renforcement musculaire, un développement de la souplesse et un travail d’équilibre et de coordination. Mais surtout, elle repose sur une pédagogie différenciée : adapter les exercices aux capacités de chacun·e, permettre la progression, expliciter les effets recherchés. L’enjeu n’est pas la conformité à un modèle corporel, mais l’appropriation progressive de sa pratique. L’émancipation se situe ici dans la capacité à poursuivre une activité en autonomie, à faire des choix éclairés, à ne pas dépendre de prescription permanente. La question posée est toujours actuelle : le sport‑santé doit‑il être un programme à appliquer ou un processus d’apprentissage ? C’est sur cette ligne de partage que s’est structuré le projet sportif de la FFEPGV.

Celui-ci fixe un objectif clair : permettre à chaque club de proposer trois temps complémentaires de pratique hebdomadaire : une séance encadrée en intérieur, une pratique encadrée en extérieur, un temps d’activité autonome. Cette organisation traduit une conception du sport comme habitude de vie et non comme consommation ponctuelle. Si le modèle marchand peut lui aussi développer des stratégies de fidélisation, la différence tient moins à la continuité formelle des pratiques qu’à leur finalité. Le projet associatif ou fédéral ne repose pas sur une logique de rentabilité, mais sur une visée d’éducation. La ligne de partage se situe ainsi dans la manière de concevoir les pratiquant·es et leur place dans le projet : comme des client·es inscrits dans une relation contractuelle, ou comme des adhérent·es participant d’un projet collectif. Dans un contexte d’individualisation croissante, cette permanence constitue en soi un enjeu social. Les fédérations affinitaires ont par ailleurs historiquement valorisé le processus plutôt que la seule finalité, le résultat. Le mouvement d’apprentissage prime sur la recherche de performance immédiate. Cette approche rejoint les travaux internationaux montrant que la spécialisation précoce peut être délétère pour le développement moteur et cognitif. Certains pays, comme la Norvège, ont d’ailleurs longtemps limité la compétition avant l’adolescence afin de privilégier la diversité des pratiques contribuant au développement global de la personne.

Les séances FFEPGV dites « sport santé » sont collectives. La santé est pensée comme indissociable du lien social. L’émancipation ne se joue pas uniquement dans la relation individuelle au corps. Elle s’inscrit avant tout dans un cadre social. Les séances sont conviviales, ancrées dans des territoires ruraux ou péri-urbains, au sein de 4500 clubs affiliés. Cette dimension relationnelle rompt avec la logique marchande de salle low-cost, où la pratique est individualisée et intermittente. Le rapport à l’extérieur constitue également une continuité historique. Dès les années 1960, les activités de plein air sont pensées comme un « antidote » aux contraintes de vie urbaine. Dans les années 1990 on parle « d’écologisation » de la séance. Si le développement en 2026 de la pratique en extérieur semble relever d’un choix logistique face au manque d’équipements, elle réintroduit une relation sensible au vivant. Éduquer à la santé, c’est alors s’éduquer à un mouvement social et environnemental.

Aucune organisation n’échappe aux transformations contemporaines. Certaines peuvent toutefois en tirer un bénéfice relatif. Ainsi, le vieillissement démographique constitue aujourd’hui un facteur favorable à une fédération comme la FFEPGV, dont la moyenne d’âge des licencié-es atteint 58 ans D’autres évolutions se révèlent en revanche plus déstabilisatrices : l’individualisation des parcours, la montée des inégalités ou encore la numérisation des pratiques qi modifient les attentes des publics, fragmentent les engagements et obligent l’institution à adapter en permanence ses formes d’action.  Le maintien d’un projet associatif suppose un travail permanent de formation des dirigeant·es, d’adaptation des contenus pédagogiques et de réflexion sur les publics éloignés de la pratique. L’émancipation n’est pas automatique. Elle dépend des contenus proposés, de la place accordée à la progression, du cadre collectif, des conditions matérielles d’accès. Autrement dit, le sport santé peut-être un outil de normalisation ou un levier d’autonomie. Il ne l’est ni pas essence, ni par décret.

Conclusion

En octobre 2026, le Mouvement Associatif lance la campagne « Ça ne tient plus ! ». Fragilisation des financements, transformation des formes d’engagement, montée des inégalités : le modèle associatif est sous tension. Dans le même temps, la santé s’impose comme impératif public et responsabilité individuelle, et le sport est sommé de répondre à la sédentarité comme au mal‑être social.

Or le sport‑santé n’est ni une évidence ni une solution en soi. Ses effets ne tiennent pas à l’activité physique, mais aux cadres pédagogiques, institutionnels et symboliques qui l’organisent. Il peut nourrir une logique de normalisation et de responsabilisation individuelle ; il peut aussi constituer un espace d’apprentissage, d’appropriation et de lien collectif.

La reconnaissance croissante dont il fait l’objet place les fédérations dans une position délicate : contribuer à l’intérêt général sans devenir opératrices d’injonctions à « bouger ». Plus largement, c’est la capacité du mouvement sportif associatif à demeurer un espace d’éducation populaire dans un contexte de marchandisation du bien‑être qui est en jeu.

Le sport‑santé n’est ni émancipateur ni normalisateur par nature : tout dépend du projet politique qui le porte. C’est dans cette tension que se joue son avenir.

 

[1] Voir l’article de Zineb Fahsi dans le présent dossier : « Le yoga, du néolibéralisme à la libération ? »

[2] Yves Morales, « Action publique et injonction du « sport-santé » : les fédérations sportives, nouvelles opératrices de santé (1980-2018) », Corps, 17(1), p.77-87, 2019 .

[3] Bernard Andrieu, « Du sport santé performance au sport santé », CNRS Le Journal, 10 avril 2016