C’est avec chagrin et regret que nous apprenons le décès d’Abdel Hafed Benotman. Écrivain de romans noirs à caractère autobiographique publiés chez Rivages : Marche de nuit sans lune, Éboueur sur échafaud, ainsi que de deux recueils de nouvelles Les Forcenés et Les Poteaux de torture, il avait passé 17 ans en prison, faisant de la littérature un acte de résistance dans et hors les murs. Durant sa période de détention, il avait créé un journal engagé : L’EnvoléeCritique acerbe du système pénitentiaire, pourfendeur inlassable de l’iniquité de la justice, ses romans comme sa vie furent un acte d’insoumission permanent, brûlant plaidoyer non seulement pour la défense des droits sociaux et civiques mais aussi et surtout pour les droits humains. Notre collaboratrice, Patricia Osganian, lui avait consacré un long entretien, en 2010, intitulé « Prison et écriture : haute surveillance », publié dans le numéro 62 de Mouvements, « sous contrôle. Gouverner par les fichiers ». Nous republions cet entretien, en hommage à Hafed et en gage de notre amitié.

Mouvements : |1| Abdel Hafed Benotman, vos romans contiennent une critique sociale radicale. Vous vous considérez vous-même comme un insoumis. Par ailleurs, bien que né sur le territoire français, vous êtes de nationalité algérienne, et du fait du code de la nationalité, à la fois sans papiers et tombé sous le coup de la double peine. Pouvez nous raconter ce qu’il s’est passé ?

Abdel Hafed Benotman : Je suis né le 3 septembre 1960, Français Musulman d’Algérie. L’Algérie était alors française. Sauf que les autochtones et les Arabes étaient considérés comme des sujets français et non pas comme des citoyens français. Quand en 1962, il y a eu les accords d’Évian, les Algériens ont évidemment opté pour la nationalité algérienne. Les autres ont demandé une intégration à la nationalité française afin de devenir citoyens français. Lorsqu’en 1962, mes parents ont opté pour la nationalité algérienne, nous étions dans le mythe du retour au pays. C’est ainsi que leurs enfants sont d’office devenus Algériens.
Mon casier judiciaire remonte à l’âge de 15 ans. J’étais très jeune et la première fois que j’ai été incarcéré, j’avais 16 ans. Je ne pouvais donc plus opter pour l’intégration à la nationalité française puisque c’est impossible avec un casier judiciaire.
Beaucoup de familles explosaient à ce moment-là. Si en 1976 j’avais dit à mes parents que je voulais devenir Français, cela équivalait à dire en 1946 à une famille française que l’on voulait devenir Allemand. J’étais néanmoins, à cette époque-là non expulsable puisque le droit du sol existait. Et lorsqu’en 1994, Charles Pasqua l’a transformé, je suis devenu ce qu’on appelle une double peine. J’encourais donc, à partir de 1994, des risques d’expulsion.
Sauf qu’il y avait la convention européenne des droits de l’homme, avec notamment les articles 6 et 8 permettant à tous les expulsés nés sur le territoire français de demander un recours débouchant sur une condamnation de la France. Même si ça prenait trois, quatre ou cinq ans, de nombreux ressortissants renvoyés dans leur pays d’origine entamaient la procédure. La France était ainsi dans l’obligation non seulement de faire revenir les personnes mais de les dédommager financièrement.
Le nombre de condamnations de la France l’avait placée au même niveau que la Turquie. Sarkozy a voulu réformer la double peine, tout en maintenant qu’il ne s’agissait en aucun cas de l’abolir. En clair, ça signifie que l’on n’expulse plus les personnes inexpulsables et que les condamnations morales de la France sont en baisse. Alors même qu’ordre est donné aux préfectures de ne pas remettre de papiers. De toute façon, lorsqu’elles en remettaient, ceux-ci n’étaient pas valables plus de trois mois avec la mention « N’autorise pas son titulaire à travailler ». Ce qui fait que délinquants et criminels, qu’ils soient amateurs, cas sociaux ou professionnels, se sont retrouvés dans l’incapacité, à leur sortie de prison, de louer un appartement, d’avoir un compte bancaire et de travailler légalement. Cela signifiait forcément le travail au noir et la mise en esclavage au service de patrons pas toujours corrects. Je suis encore aujourd’hui en 2010 sans aucun papier d’identité. Alors je pratique la guérilla sociale. J’ai ouvert un petit commerce avec un réseau d’amis qui, même s’ils ne sont pas fortunés, m’aident. Ce sont la fraternité et l’amitié qui me sauvent. Quelqu’un qui n’a pas eu la même chance que moi est irrémédiablement poussé à la récidive. Bien que toujours sans papiers, je reste inexpulsable. Alors on m’étrangle socialement en m’empêchant de me réinsérer. Tout ce que le système me propose, c’est un recyclage perpétuel comme prisonnier.

M : Parlons du rapport entre écriture et prison. Robin Cook dans la préface qu’il écrit pour la première édition des Forcenés parle d’une plongée essentielle dans l’expérience et le cauchemar de la prison, ajoutant que l’on attend désormais de vous le livre relatant les circonstances qui vous ont conduit à l’incarcération. Comment tout cela a-t-il commencé, la prison, le militantisme, l’écriture ?

A.H.B : La prison a commencé par une part égale de chance et de malchance : la chance d’avoir été élevé dans un quartier culturellement et économiquement riche, à savoir le VI arrondissement de Paris, à une époque ou il n’y avait encore ni le boom intellectuel de Saint-Germain des Prés, ni le boom économique de la construction de la Tour Montparnasse. C’était le quartier Latin avec beaucoup d’artisans, de petits fonctionnaires et de petits commerçants. Lorsqu’il y a eu cette explosion culturelle et économique du VI et du XIV arrondissement, nous n’avions plus les moyens d’y vivre. Mon père était ouvrier et nous avons tous, mes parents, mes frères et mes sœurs, été dépassés. Mon père s’est accroché et nous a serré la ceinture, en commençant par lui-même. Je me suis finalement trouvé distancié par rapport à mes camarades de classe qui, eux, étaient quasiment tous issus de milieux bourgeois. Je dois également souligner que dans notre immeuble, nous étions la seule famille maghrébine ouvrière, les autres familles étant quasiment toutes françaises ou européennes, notamment espagnoles ou portugaises.
Nous avons donc gagné ce loto social qui consistait à être logé dans une HLM à Paris. Notre famille a été tirée au sort : deux parents algériens émigrés, avec uniquement quatre enfants. Nous avons servi de caution et d’alibi, à toute cette barre d’immeuble située en plein cœur du VI arrondissement. Cette distinction sociale avec mes camarades, et cette comparaison, ont fait que très tôt dans l’enfance je me suis fait voleur. Ce n’est pas une histoire de délinquance. L’une de mes sœurs est devenue avocate, mon frère a fait de la mise en scène au théâtre, mon autre sœur a épousé un banquier. J’avais donc toutes les cartes en mains pour arriver à quelque chose, à condition d’accepter la pauvreté. Or, très tôt, je ne l’ai pas acceptée. Je suis devenu voleur et commerçant. Tout ce que je volais, je le revendais à mes camarades de classe plus fortunés, puisqu’ils avaient de l’argent de poche. Je ne peux donc pas me considérer comme une victime sociale. Le mot « délinquant » porte en lui l’idée d’une victimisation, celui de voleur un peu plus de révolte et de choix.

M : Vous avez fondé à l’extérieur de la prison le journal L’Envolée. Pouvez-vous nous en parler ?

A.H.B : L’Envolée a été créée en 2001. Le Canard enchaîné a fait un dossier sur la censure et a décrété que notre journal était le plus censuré de France, voire d’Europe. Pendant le dernier procès que nous avons eu pour diffamation, le président du tribunal correctionnel de Beauvais a osé dire : « les faits dénoncés dans L’Envolée sont avérés mais mal formulés ». Nous avons reçu une condamnation.
L’aventure de l’Envolée a commencé de manière radiophonique. Je correspondais à l’intérieur de la prison avec une radio anarchiste, Radio Libertaire. Ca a duré pendant des années. J’envoyais des textes qui n’étaient pas des témoignages mais des opinions. Je fais une grande différence entre le témoignage et l’opinion. Les victimes témoignent et les politiques donnent leur opinion. J’estime avoir moi aussi le droit de donner mon opinion sans être obligé de témoigner. Puis nous avons fait une année à Radio Libertaire. Un ami, qui avait entendu parler de moi dans les prisons françaises, m’a rejoint et nous avons décidé de créer L’Envolée. C’était un hommage à Serge Coutel qui est le premier en France à avoir fait évader ses amis par hélicoptère. Le générique de notre émission, c’était le son d’un hélicoptère au décollage. L’Envolée était sur Fréquence Paris plurielsur |2| tous les vendredis. Nous nous sommes aperçus que nous touchions Paris, la grande couronne de la région parisienne mais pas la province. Francine, mon actuelle épouse et compagne, a alors suggéré que pour toucher la province, ce serait bien de créer un journal. Et c’est ce que nous avons fait afin de diffuser à Marseille et dans toutes les autres villes de France qui n’étaient pas à l’écoute. Les prisonniers qui à Paris ou en grande couronne étaient nos auditeurs ne pouvaient plus capter l’émission dès qu’ils étaient transférés. C’est aussi un peu à leur demande qu’on a créé ce journal. On a commencé à avoir des abonnés à l’intérieur de la prison. Notre problème, c’est que l’administration pénitentiaire refusait de donner le journal gratuitement alors que normalement, pour les prisonniers, il est gratuit.
Je fais une différence entre prisonnier et détenu. On détient un objet et on emprisonne une personne. Les politiques détestent que l’on utilise le mot prisonnier, ça leur rappelle trop franchement le prisonnier de guerre ou le prisonnier politique.

M : La censure concernant la circulation de L’Envolée en prison est-elle actuellement levée ?

A.H.B : Notre journal porte en quatrième de couverture l’article du code de procédure pénale qui interdit à l’administration pénitentiaire de le censurer. Dans la mesure où il n’est pas censuré à l’extérieur, il ne peut être censuré à l’intérieur. Seul un journal censuré au dehors peut l’être au-dedans. Mais l’autorité de la prison a trouvé un système vicieux. Elle ne dit pas que le journal est censuré. Elle dit qu’il est simplement retenu et remis plus tard aux prisonnières et aux prisonniers abonné-e-s. Elle le dépose dans ce qu’on appelle « la fouille ». Lorsqu’on est arrêté et que l’on arrive en prison, on nous prend notre téléphone portable, nos clefs, nos papiers d’identité. Tout ça est entreposé dans un endroit que l’on appelle « la fouille » dans de grandes enveloppes et de petites valises noires en carton et on retrouve ses affaires à la sortie. Mais on n’y a pas accès pendant la détention. Ce qui fait que lorsque les prisonniers sortiront, ils auront 20 ou 30 numéros de L’Envolée dans leurs bagages, et parfois même le CQFD. CQFD est quelquefois lié avec nous et de temps en temps, il passe à la trappe à cause de certains vaguemestres qui confondent CQFD et L’Envolée. À part ça, tous les autres journaux sont en vente sur les bons de cantine ou par abonnement. On peut avoir tous les journaux. À la prison de la Santé, il y a déjà eu une très forte protestation parce que la direction pénitentiaire avait osé mettre Minute sur les bons de cantine. Les prisonniers ont dit : si vous mettez Minute sur les bons de cantine, mettez-y donc aussi L’Envolée. Résultat : Minute n’a jamais été sur les bons, pas plus que L’Envolée.
Par contre, lorsque j’étais incarcéré, on me donnait L’Envolée. Pour moi, le journal n’était pas mis à la fouille. Il y a des prisonniers qui sont les bêtes noires de l’administration, pas tant parce qu’ils sont dangereux que parce qu’on les considère comme revendicatifs et procéduriers. Ils savaient que j’irais au tribunal administratif et que je les emmerderais un maximum. C’est aussi ce qui m’a valu de ne jamais obtenir d’aménagement de peine.

M. : Outre la presse militante, qu’est-ce qui vous a amené à vouloir témoigner par l’écriture romanesque |3| ? Le spectre de vos romans va au-delà de l’idéologie pour témoigner d’une expérience vécue. On y trouve un engagement de soi qui dépasse le cadre du militantisme.

A.H.B : Disons que par l’écriture, je donne mon opinion d’une autre façon. L’écriture m’a toujours accompagné et c’est quelque chose que j’ai un peu de mal à faire comprendre. Elle n’est pas liée à la prison. Comme je vous l’ai dit, j’ai eu d’excellents professeurs. J’étais à l’école à Montparnasse, puis à Saint-Germain des Prés. C’est en cours de français que j’ai pris goût à l’écrit et à la lecture. J’étais mauvais partout, en tout, mais très attaché au français. J’avais de bonnes notes de français et la première fois que j’ai obtenu des prix, ça a été un en français et en histoire. Je me suis retrouvé en prison à l’âge de 18 ans, mi-1979. C’était ma première grosse peine. À cette époque, nous n’avions pas la télévision en cellule et les parloirs étaient hygiaphones. Nous avions très peu de contacts physiques, ne serait-ce qu’avec la maman pour l’embrasser. Je me suis dit : « Tu es entre quatre murs. La porte est fermée et il y a des barreaux aux fenêtres. Tu as le choix entre deux possibilités : soit l’évasion, la vraie, c’est-à-dire scier les barreaux, creuser des tunnels, et ainsi de suite, soit tu trouves une porte de sortie ». Et là, il y a eu une résurgence de mon goût de l’écrit et du livre.
J’ai commencé à prendre des livres à la bibliothèque jusqu’à devenir un véritable boulimique de lecture. En maison d’arrêt, il y a 20 heures sur 24 à combler. Je me suis simplement souvenu que j’avais ça, la lecture et l’écriture. Entre 15 et 18 ans, je ne m’en étais pas préoccupé. Il y a eu comme un retour. Je « me suis » appris à écrire.
À une époque, le journal Libération avait un cahier interne qui s’appelait « Sandwich ». Il se présentait comme une mini-revue à l’intérieur du journal, listant à la fois toutes les prisons de France et toutes les demandes de correspondant-e-s. C’était dans les années 1979-1980 et beaucoup de prisonniers avaient des correspondances extérieures. L’écriture est arrivée à ce moment-là. La correspondance est un effort que l’on fait pour que l’autre reçoive votre lettre et vous réponde. J’ai eu énormément de correspondances.

M : La lettre est du reste mise en scène dans vos romans où elle joue un grand rôle.

A.H.B. : En prison, tout passe par l’écrit. Si vous voulez voir un médecin, il faut lui écrire. Si vous voulez voir le surveillant, il faut lui écrire. Si vous voulez voir le juge, il faut lui écrire. Il faut écrire à tout le monde.
Celui qui, à l’intérieur de la prison, ne sait ni lire ni écrire a vraiment un handicap social grave. Il est obligé de se mettre sur une liste d’attente jusqu’à ce que l’écrivain public l’appelle. Quand il a une urgence, il doit demander aux copains. Mais c’est toujours difficile de demander à un autre prisonnier d’écrire une lettre parce qu’il entre dans votre intimité. Vous ne pouvez pas être certain qu’il ne va pas le répéter ailleurs. Il y a aussi des pièges terribles, un prisonnier peut par exemple prendre les adresses d’un autre prisonnier et à sa sortie, aller voir sa famille en prétendant qu’on l’envoie demander de l’argent parce que leur fils qui est en prison en a besoin ou bien aller consoler l’épouse. Il y a des monstruosités de ce type où l’amitié est complètement galvaudée. Il est très difficile pour un prisonnier de faire confiance à un autre prisonnier.

M : Marche de nuit sans lune aborde la justice sous l’angle de la satire, à la façon d’une mauvaise farce. Vous écrivez pourtant dans ce même roman : « Je crois en la justice de mon pays » et vous ajoutez à propos de la prison qu’elle vole aux détenus leur vie de façon disproportionnée par rapport aux délits commis. « Tous… locataires d’une cellule pour laquelle le loyer est payable chaque seconde d’un morceau de leur vie. |4| »N’est-ce pas paradoxal ?

A.H.B. : La phrase complète est : « Je crois à la justice de mon pays, rigole l’apatride ». C’est un apatride qui dit cela, quelqu’un qui n’a pas de pays et donc pas de justice. Il est évident que je ne crois pas du tout en la justice, ni de mon pays, ni de tout autre pays.
Quant à la disproportion de la peine, elle est évidente. En tant que voleur, et je précise bien qu’il existe une grande différence entre un voleur et un voyou, j’ai eu la chance de ne pas avoir de sang sur les mains. L’argent volé, je suis en capacité de le rendre. En admettant que je gagne au loto, je peux rembourser à une banque un million d’euros. Aucune banque ne peut me rendre en échange ne serait-ce qu’une petite seconde de ma vie.
C’est pour cette raison que je dis que la cellule est un loyer. C’est évidemment une boutade. Beaucoup de gens disent qu’en prison on est blanchi, nourri, logé. Et c’est vrai mais à quel prix ? Ce loyer est énorme. Ce n’est pas du temps que l’on nous prend, c’est de la vie ! Mon temps, je l’ai rempli. C’est de la vie que j’ai perdue.

M. : À propos de la privation non seulement de liberté mais aussi de droits sociaux et civiques, vous écrivez : « Je n’ai que des droits ! Pas de devoirs moi ! J’ai délégué mes devoirs aux politiques pour qui j’ai voté dont le premier est l’immuable respect total et absolu de mes droits » |5|. Et vous l’expliquez en ajoutant que l’on ne peut avoir de devoirs si l’on est privé de ses droits, notamment civiques, puisque les deux sont indissociables. C’est une autre illustration de la disproportion entre peines et délits ?

A.H.B. : Ce sont les politiques qui disent que l’on a des droits et des devoirs. Et qui à chaque fois les rendent indissociables. Je leur renvoie la balle en répondant : « Si vous m’ôtez mes droits, alors vous m’ôtez aussi mes devoirs. Ou bien il faut être plus clair ».

M. : Vous reconnaissez pourtant que le délit existe, tout comme la responsabilité devant la société. Quelle est votre une position sur les infractions à la loi et la question des peines ?

A.H.B. : Je mets derrière le mot justice le mot impunité. Je suis d’accord avec l’idée d’une justice et d’un jugement, pas forcément avec celle d’une punition. La justice se résume aujourd’hui à la punition et non pas à la compréhension que la personne doit avoir de son acte. J’ai écrit dans un de mes aphorismes : « Un voleur n’est jamais malhonnête ». Il n’est jamais malhonnête parce que ce qu’il met dans le plateau de la balance, ce sont sa vie et sa liberté. Il prend un risque et il donne quelque chose. La justice sera pour moi fiable, correcte, intègre, le jour où il n’y aura plus d’impunité. Or il existe une très grande impunité relative au statut social. Que l’on attende 50 ans pour juger un Maurice Papon, qu’on le condamne à 10 ans et qu’il n’en fasse que 2, on est à mon avis dans la plus complète impunité ! Un policier écrase une personne au feu rouge sur les passages cloutés et il y a encore impunité. Je ne peux pas cautionner cette justice-là.
Si d’un côté, lorsqu’on s’attaque à des biens, on purge des peines de prison en terme d’années et que de l’autre, en portant atteinte à la vie d’une personne, il existe une impunité cautionnée par l’État, je considère alors le juge qui me condamne comme un imposteur, un imbécile, un incompétent ou un salaud. Parce que juste derrière moi, quelqu’un aura droit à l’impunité. J’ai des amis qui sont condamnés à des peines de 25 ans et ils n’ont pas la moindre trace de sang sur les mains. Il y a bien sûr les séquelles psychologiques sur les victimes mais ils ne se sont attaqués qu’à des biens. La magistrature est aux ordres du politique et cette justice-là, je ne peux pas la cautionner. Il m’est arrivé, en cours d’incarcération, d’avoir de gros soucis de santé. J’ai eu maille à partir avec des médecins incompétents mais je n’ai pas porté plainte. Je n’allais pas lancer une procédure contre quatre quidams à qui l’on a fait croire que je simulais afin d’aller à l’hôpital et de pouvoir m’évader. Je ne porte plainte auprès de la justice que si cela met en cause l’institution. C’était la même chose dans mon métier de voleur. Je me suis attaqué, autant que je le pouvais, à des institutions. Rarement à des personnes.

M. : Croyez-vous dans le pouvoir de l’écriture, qu’il s’agisse d’un journal militant tel que L’Envolée, ou du plaidoyer de vos romans, à la fois poignant et radical, pour faire bouger la machine judiciaire et le système carcéral ?

A.H.B : J’espère sincèrement que non. Mes livres tout comme le journal ne sont pas là pour faire bouger le système carcéral ou la justice. Je ne suis pas un réformiste. Je ne cherche pas à améliorer la prison ou la justice. L’écriture est une lutte qui n’a rien à voir avec une évasion hors des murs. S’évader, c’est scier des barreaux et prendre le risque d’une balle dans la tête, sûrement pas ouvrir un livre ! J’ai tellement de respect pour le mot « évasion » que je refuse de le brader. Que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la prison, l’écriture joue pour moi le rôle d’une confrontation au réel. Je suis quelqu’un qui n’est pas dans l’imaginaire. Quand Martin Luther King dit « J’ai fait un rêve », il y a sans doute quelqu’un qui depuis les prisons américaines lui répond : « Martin, si tu as rêvé, c’est que tu dormais. ». J’essaie surtout par l’écriture de montrer les failles. Par exemple, lorsque je dis que je n’ai pas de sang sur les mains, je mens puisque je fais partie d’une humanité qui commet des crimes collectifs auxquels je participe. Le Rwanda, l’Afghanistan, l’Irak. C’est aussi ce que je mets en perspective dans mes romans, le parallélisme entre le crime individuel et le crime collectif. Il est évidemment beaucoup plus facile de crier haro sur le baudet ou le fou qui tue et viole un enfant car cela permet de se dédouaner du crime collectif. On désigne le monstre et les citoyens, par ailleurs impuissants devant les crimes collectifs, réagissent en demeurant lâches sur tous les autres crimes. Et on accable le baudet. Je ne veux surtout pas changer la justice. Je n’ai pas envie d’améliorer mon ennemi.

M. : S’il y a pourtant une chose frappante dans vos romans, c’est bien l’absence de déterminisme. Malgré sa condition, l’individu reste libre. On y trouve, indépendamment de leur force de dénonciation sociale, des poches de rêves et d’utopie, avec notamment tout un lyrisme lié à l’amour. Ce en quoi vous avez d’illustres prédécesseurs, dont Jean Genet. Existe-t-il pour vous une filiation avec son œuvre ?

A.H.B. : J’aime beaucoup Jean Genet. Mes premiers écrits publiés puis joués étaient pour le théâtre. J’ai un parcours d’écriture théâtrale avant même le roman. Il y a forcément, sans mauvais jeu de mots, une sorte de chaîne entre les auteurs qui ont fait de la prison. Il y a une filiation liée à la mémoire carcérale. Qu’il s’agisse du roman ou des luttes, il existe une culture parallèle qui malheureusement ne s’est pas transmise aux jeunes. Eux n’ont ni la connaissance, ni la mémoire des luttes, telles que celle des émeutes de 1974 ou de 1987.
Il existe de nombreux livres de témoignages écrits par d’anciens ressortissants de prison. La plupart sont des livres où il n’y a pas d’écriture. Ils sont souvent réalisés à deux, un ex-prisonnier et un journaliste. Ces livres sont du domaine de la sociologie. Ils ne s’inscrivent absolument pas dans la lignée de Jean Genet, de Lacenaire ou même des poètes qui ont fait de la prison.

M. : Dans la seconde préface aux Forcenés, Jean -Hugues Oppel parle, à propos de votre récit, de chant funèbre. Jean Genet a réalisé un film qui s’appelle Chant d’amour Nous ne sommes ni dans la protestation, ni dans la revendication idéologique immédiate mais bien dans le fait de montrer les choses. Le film de Jean Genet comporte une allégorie de la liberté. C’est l’image d’une fumée de cigarette s’échappant par une minuscule ouverture. N’est-ce pas beaucoup plus efficace que n’importe quel slogan ?

A.H.B. : J’ai lu Genet et j’ai vu le film et je ne pense pas du tout qu’il s’agisse d’un rapport à la liberté. Il évoque avant tout la fraternité. Contrairement à moi, Jean Genet aimait la prison. Ca peut sembler paradoxal mais il l’aimait de façon sincère et viscérale. Peut-être parce qu’il savait que la liberté n’existe pas. Jean Genet était homosexuel et il s’est retrouvé dans une prison d’hommes où il n’y avait que des hommes. Il y avait un peu là comme un paradis pour lui ! Ou disons plutôt qu’il aimait la confrérie des hommes, ce qui est différent. Là où la confrérie des hommes est la plus condensée, c’est soit sur un bateau, soit dans une prison. C’est pour cela qu’il passe de Querelle de Brest à Notre dame des fleurs.

M. : Cet aspect individuel existe bien sûr mais Jean Genet est également l’un des plus féroces critiques des rapports sociaux engendrés par la prison, avec la part d’amour et de fraternité certes, mais aussi de violences, de jalousies, de fourberies et de haines.
Il a aussi écrit Haute surveillance qui sur les rapports entre détenus et la violence en prison est un livre-dynamite. On y trouve par ailleurs une dénonciation implacable de la corruption comme du maintien et de la reproduction, non seulement de la condition carcérale, mais aussi des criminels.

A.H.B. : Nous n’avons pas la même lecture de Jean Genet. Haute surveillance est une pièce de théâtre. Sartre a brisé Genet en disséquant son écriture romanesque et Genet s’est guéri avec le théâtre. Derrière le théâtre, il y a évidement le metteur en scène, les acteurs, le contexte de l’époque qui était très politique. On ne faisait pas de l’art pour l’art mais de la politique sur les scènes de théâtre. Haute surveillance est une pièce dont Jean Genet se sert comme outil de dénonciation politique, ce qu’on ne retrouve ni dans ses romans ni dans son film.
C’est un auteur atypique au sens où lorsqu’il est dans le roman, il est dans la poésie pure. Et lorsqu’il est dans le théâtre, il politise, avec toujours, en arrière-plan, la présence du metteur en scène. J’écris également du théâtre. Du fait de son impact collectif, il est beaucoup plus exposé à la censure. Ca vient tout juste de m’arriver avec une courte pièce d’une demi-heure destinée à être jouée devant des magistrats du palais de justice. Le non-dit de l’affaire, c’est que les grosses brigades de police qui m’ont suivi sont sceptiques sur ma réinsertion. Pour eux « Voleur un jour, voleur toujours ! ». Une réinsertion intellectuelle les dérange. Par contre, si on m’envoie dans le 200 mètres carrés du seizième d’un magistrat pour déboucher ses W.C., ils seront ravis de me donner la pièce pour m’aider à me réinsérer. L’écriture théâtrale a un impact différent du roman. Elle n’est pas intime, ni interne mais commune.

M. : Sur la réinsertion, parlons du film d’Audiard Un prophète. Le caractère idéologique de ce film est à la fois beaucoup plus flagrant et immédiat que celui des livres de Genet. Il y a dans cette histoire un déterminisme social tout à fait glaçant et peu d’espoir pour un prisonnier de s’en sortir, même une fois qu’il a purgé sa peine. Que pensez-vous de cette vision, quasiment sans issue, de la domination ?

A.H.B. : C’est très embêtant parce que la directrice de casting est venue me voir. Audiard a eu la gentillesse d’écrire au ministère de l’Intérieur pour demander une dérogation afin que je puisse jouer dans le film. Mais le ministère n’a pas répondu et je n’ai donc pas pu tourner. Je suis sans papiers, je ne peux donc pas travailler. Un patron qui m’emploierait prendrait le risque de se retrouver soit avec de grosses amandes, soit incarcéré. Comme Jacques Audiard voulait de « vrais taulards », j’ai pris mon carnet d’adresses et j’ai envoyé tous mes amis pour y tourner. J’ai vu le film à sa sortie et toute la presse m’a appelé pour me demander ce que j’en pensais. J’ai répondu que je ne l’avais pas vu. Je ne dis pas que le film est faux mais il est inexact, du moins au niveau carcéral. Audiard a fait confiance à d’anciens prisonniers que nous avons également reçus dans l’émission « l’Envolée ». Pour la plupart d’entre eux, ce sont des voyous mais pas des voleurs. Et on me dit avec de gros clins d’œil que des chèques sont tombés. « Ils voulaient de l’ultra- violence, m’ont-ils raconté, alors on leur en a donné. »
On ne nous montre dans le film que l’islamisation et le clan des Corses. Les autres prisonniers n’existent pas. On ne les voit même pas traverser. On nous fait croire une fois de plus que la prison est l’école du crime, ce qui est complètement faux. Parce qu’elle est essentiellement l’école de la soumission. Dans le cas contraire, il y aurait des révoltes tous les jours. C’est l’école de la sournoiserie et de l’humiliation constante. Si en prison existaient des caïds corses tels qu’on les voit dans le film, s’ils tenaient réellement l’administration pénitentiaire en leur pouvoir, pourquoi ne s’évaderaient-ils pas ? Le film le plus juste que j’ai vu récemment sur le milieu carcéral, c’est Animal Factory. Un jeune homme arrive dans une prison où il est pris en charge. Il y a évidemment de la violence et des coups de couteau. Par contre, si un seul pervers sexuel tente de violer un prisonnier, les autres le tuent aussitôt. C’est ça la réalité de la vie en prison.
Le film d’Audiard est un très bon polar mais complètement à côté. À peine ce jeune homme est-il incarcéré qu’on le pousse à tuer. C’est impossible ! Comment pourrait-il faire sans cesse la navette entre l’isolement et la détention normale ? De plus, comment un clan de tueurs peut-il laisser vivant, à l’intérieur même des murs, quelqu’un qu’ils ont forcé à tuer ? On crée de toutes pièces l’idée selon laquelle les prisonniers sont tous des barbares qui se violent entre eux sous les douches. En dix-sept ans, je n’ai pas subi l’ombre d’une approche sexuelle. Le viol en prison est du domaine du fait divers. Un pour dix à l’extérieur, et encore !
Dans Un prophète, ce gamin que l’on le force à tuer, qui a pris une peine de six ans pour avoir blessé un policier au couteau, se retrouve au bout de sa seconde permission, la première se résumant à une seule et unique journée, ambidextre, capable de manipuler un 11 43 et un P 38 et de rentrer dans une bagnole de professionnel où il tue tout le monde, excepté celui qu’il veut éviter de tuer. Imaginez les gamins de banlieue ! Pour eux, c’est un nouveau Tony Montana. Et le message qu’ils retiennent, c’est que pour accéder à la richesse et au pouvoir, il faut passer par la case prison. Pour eux, le héros d’Un prophète représente la réussite alors qu’en fait, il devient tueur et trafiquant. Ça m’ennuie de le dire comme ça mais de ce point de vue, le film est dangereux.

M. : Dans ce film, la prison est montrée comme l’antichambre du gangstérisme et de la corruption. Sans parler de l’islamisation qui y est massivement traitée. Mais la violence, les cellules d’isolement, le mitard, les passages à tabac, ça existe quand même vraiment…

A.H.B. : Le décor a été très bien restitué. Dans n’importe quel pays d’Europe, on a le droit de tourner en prison hormis en France. À moins d’être en visite guidée, les médias n’entrent pas. Toute l’architecture dans le film est juste : la cour de promenade, le mitard, les cellules…Mais ce n’est pas ça la prison ! C’est ce qu’il se passe dans la boîte crânienne de la personne enfermée. Une personne qui est clouée au lit sous perfusion dans un hôpital et qui ne bouge pas ou qui est dans un fauteuil roulant est en prison. De même dans les camps de rétention. Si je vois un SDF dans la rue dans son carton, je me dis que je préfère une cellule de prison. Ce n’est pas la question du lieu carcéral mais c’est celle de l’enfermement. Il existe également dehors.
Quant à l’islamisation du milieu carcéral, je l’ai vue naître. Je suis athée mais comme je suis maghrébin, j’ai eu de gros conflits. Sur l’un des rendus de jugement du tribunal administratif, il est écrit que j’ai reçu, intra-muros, des menaces de mort relatives à l’islamisation.
Dans les années 1990, au moment de la guerre du Golfe, il y a eu un genre de fierté arabo-maghrébine et musulmane touchant les personnes qui avaient vécu le plus grand nombre d’échecs, dont la prison était le dernier. Cette population carcérale immigrée a relevé la tête en se disant qu’elle avait en Saddam Hussein son champion, un peu comme aujourd’hui les Afro-Américains avec Barack Obama. Et l’administration pénitentiaire a favorisé l’islamisation parce qu’elle pacifiait la prison. Des imams autoproclamés qui étaient quand même de petits caïds ont commencé à expliquer aux plus jeunes que s’ils étaient en prison, c’est que Dieu l’avait voulu. On n’était plus sur le terrain social. Ce n’était pas parce que vous étiez au chômage ou que vous preniez de la drogue ! C’était Dieu. Une fois que les jeunes l’avaient intégré, ni le juge, ni le surveillant, ni le ministre de la justice, ni l’État n’étaient plus des ennemis. En fait, l’administration pénitentiaire à fait jouer l’islamisation contre l’extrême gauche carcérale. J’ai été stigmatisé, ainsi que d’autres mecs, qui considéraient également la « case prison » comme une pure gestion de la misère sociale. Ca a été la révolte des gueux. Nous demandions des douches et des parloirs supplémentaires. Nous demandions de meilleures conditions de détentions. Nous étions minoritaires et de transferts en renvois en quartiers d’isolement, l’administration pénitentiaire nous a cassés. Elle a très largement favorisé l’islamisation. Elle s’est quand même fait avoir sur la durée. De jeunes prisonniers musulmans qui, derrière l’injonction à respecter les préceptes de Mahomet, avaient recouvré une certaine santé physique et mentale, ont commencé à ouvrir les yeux.
Comparez l’architecture de la prison à celle des cités. C’est la même. Quand des jeunes des prisons françaises sortent de leurs cellules pour aller dans leur cour de promenade forclose, ça se passe de la même façon que lorsque les jeunes de banlieue descendent de leurs immeubles et restent sur le parking. Les jeunes qui arrivent en prison ne sont pas dépaysés hormis peut-être par les barreaux. Ce sont les mêmes discussions et les mêmes groupes qui se créent. L’islamisation n’a touché que les couches populaires immigrées les plus pauvres.
Un prophète se passe dans une centrale, ce qui signifie des peines supérieures à dix années. Le film montre l’islamisation mais ce qu’il faut surtout voir derrière ça, c’est que les Maghrébins, même les plus assimilés, ne sont pas du tout intégrés au grand banditisme. Nous sommes du gibier de maison d’arrêt. Quelqu’un qui va dealer une tonne de shit dans une banlieue passera pour un caïd. Mais si ce même caïd arrive dans une maison centrale et tombe sur un dealer de 200 kg de cocaïne, il passera pour un rigolo.

M. : Cette double utilisation de l’islam, avec le statut du jeune immigré maghrébin, est justement très bien montrée dans le film. Au départ soumis et gouverné par la peur, le personnage ne s’affranchit qu’en devenant une caricature de caïd. Son destin est tout tracé. On en revient à ce que vous disiez sur l’impossible réinsertion. Il y a comme une sorte de fatalité dans le destin qui attend ce jeune homme à sa sortie de prison, la reproduction du gangstérisme, le fait de devenir un plus gros dealer et ainsi de suite…

A.H.B. : Mais c’est faux. C’est le système qui ne veut pas de la réinsertion. Le système ne réinsère pas, il recycle. Et il recycle perpétuellement un prisonnier en prisonnier. Vous savez ce qu’est un prisonnier ? Ce n’est pas une personne en marge ! C’est quelqu’un qui est au cœur du système. Qui se lève à telle heure, qui mange à telle heure et se couche à telle heure. Il est réglé comme une pendule. On a le même schéma pour les prisons que pour les casernes, les hôpitaux et les écoles. Le prisonnier est au cœur de la société. Il n’y a pas plus inséré que lui, pas mieux socialement !

M. : Sauf pour celui qui se suicide en prison.

A.H.B. : C’est le même que celui qui se suicide chez France Télécom. Ce n’est pas la prison qui provoque le suicide, ce sont les échecs. Les gens arrivent en prison détruis. La prison les achève. J’ai dix-sept ans de placard et pas une seule coupure. J’ai passé des moments durs parce que je suis toujours allé au bout de mes peines. Mais je n’ai jamais rêvé la liberté. Je n’ai jamais comptabilisé ni géré mon incarcération en me disant que j’allais gagner une semaine. Au point que la dernière fois que je suis passé aux assises, le procureur a dit « Foutez ce mec dehors, il est plus dangereux en prison que dehors ». On sait toujours situer l’ennemi. La dangerosité pour l’administration pénitentiaire et la justice, ce n’est pas le crime mais la capacité à réfléchir et à agir. Voilà pourquoi je n’ai jamais été en souffrance en prison. Elle est pour moi un terrain de luttes. Un territoire social et un espace de rencontres. Je n’étais pas verrouillé sur moi-même. J’étais avec les autres.

M. : Sur le travail en prison, vous écrivez des mots rédhibitoires : « Les grandes marques font travailler les prisonniers pour économiser les frais de transport lorsque ce même travail est donné aux pauvres du tiers-monde, 20 euros brut les mille, sept heures de travail sans lever le nez |6| ». Ne pensez-vous pas que le travail puisse être une aide pour un détenu ?

A.H.B. : Je suis hostile au travail. Je suis hostile et réfractaire au travail que ce soit en prison ou à l’extérieur. Pour parler de l’écriture de mes livres, j’ai trouvé une formule. Je suis « salarié de mes loisirs ». En prison, je n’ai jamais travaillé. Lorsque le travail était obligatoire, j’allais au mitard. Le directeur de Clairvaux m’a demandé de faire au moins des études parce que selon lui, il était impossible de laisser voir aux autres prisonniers que je n’étais pas malheureux en ne travaillant pas. Ce à quoi j’ai dit : ni travail, ni études ! On créé un sous-prolétariat à l’intérieur de la prison. Chaque fois que l’État propose d’en construire une, le maire ou le conseiller régional sont ravis. Passées les premières réticences à l’égard des criminels, le boucher travaille, le marchand de tabac travaille, le chômage baisse dans la région, cela crée de la richesse. Les prisonniers qui y contribuent n’en bénéficient jamais.
Je ne dis pas que ceux qui travaillent sont des imbéciles. Ils n’ont pas le choix. S’ils veulent manger, ils ont intérêt à bosser, surtout dans les prisons actuelles où c’est semi-privé. Les entreprises de sous-traitance, telles la Sodexo, apportent le minimum dans les plateaux-repas et un prisonnier qui veut manger à sa faim doit travailler énormément pour 200 euros par mois afin de pouvoir acheter, à cette même entreprise, le supplément de nourriture qu’elle lui vendra. Je suis hostile à un système où le ministère de la Justice est capable de produire une brochure qui est un appel d’offres aux entreprises. Autant décréter tout de suite qu’il s’agit d’une population disponible sur place en permanence, corvéable à merci, n’ayant pas le droit de grève et que l’on peut déclasser sans lui payer le chômage. Une population qui en cas d’accident du travail est déclassée sans indemnisations. C’est la seule population ouvrière que l’on peut fouiller à nu lorsqu’elle sort des ateliers. Imaginez ça à la sortie des usines Renault ! La prison est le seul endroit où l’on peut mettre à nu les ouvriers.

M. : Parlons du contrôle, de la surveillance et du fichage. Vous êtes objecteur d’ADN. Quelle est votre position sur cette extension du fichage « hors les murs » et de cet emballement général pour la preuve par l’expertise scientifique ?

A.H.B. : La population est littéralement assommée. Fatiguée par le travail et matraquée par la peur La peur est ce que l’on vend. J’ai été convoqué par la police pour donner mon ADN à trois ou quatre reprises. Il n’est pas question que je paie un ticket de métro pour y aller. Par contre, si je me fais arrêter dans la rue pour un contrôle d’identité et qu’il y a une fiche de recherche disant qu’il faut prélever mon ADN, je ne pourrai pas m’y soustraire. En cas de refus, la peine est de 500 euros d’amende et de 18 mois de prison. Si je me fais prendre et que je refuse, ils me mettront le maximum.
On nous a vendu l’ADN par rapport aux crimes sexuels. Du coup, 60 % des Français se sont trouvés d’accord pour s’élever contre les violeurs. Les prisonniers eux-mêmes à l’intérieur des murs trouvaient ça normal. Mais c’était l’arbre qui cache la forêt. On prend à présent l’ADN du moindre manifestant qui se fait choper. Il existe un collectif de 500 ou 600 personnes qui n’ont pas de casier judiciaire et qui ont refusé de donner leur ADN. Bien sûr, on ne les condamne pas à de la prison ferme ! On les paupérise. On sait très bien par ailleurs que les services de police qui ont vraiment besoin de l’ADN d’un suspect peuvent procéder en faisant des perquisitions et des prélèvements.
Il y a actuellement un fichage parallèle qui transite par les renseignements généraux.
Personnellement, je m’inscris contre le fichage ADN parce que c’est une preuve identitaire infalsifiable. C’est très dangereux. Dans les années 1940, si les résistants n’avaient pas pu faire de faux papiers, il n’y aurait pas eu de résistance. Si aujourd’hui quelque chose arrive et qu’un ennemi extérieur s’empare des fichiers ADN relatifs aux activistes politiques susceptibles, si besoin est, de rentrer en résistance, ces fichiers ne seront pas falsifiables. Et il n’y aura pas de résistance. Le relevé d’ADN est une saloperie fasciste.

M. : La saloperie fasciste n’est-elle pas plutôt de l’avoir érigé en système ? Il y a aussi des cas où c’est la trace ADN qui a permis d’innocenter des gens.

A.H.B. : C’est ce qu’on veut nous faire croire, que ça sert à attraper les assassins qui tuent ou violent des enfants. En réalité, la véritable cible, ce sont les centaines de lycéens et d’étudiants fichés. Parce que dans la plupart des cas, le vrai criminel, le professionnel, ne laissera pas traîner un poil ni une trace de salive. Il connaît les rouages et sait comment les éviter.
Je voudrais citer le cas de Treiber |7|. Inculpé pour avoir tué deux personnes, il se retrouve à l’atelier de la prison et s’en évade. L’atelier est proche de la sortie. Il y parvient. Bien que présumé coupable d’avoir tué deux personnes, l’administration pénitentiaire ne le considérait pas comme dangereux puisqu’elle le laissait travailler et se rendre à l’atelier. Mais le moindre braqueur qui sans avoir jamais tué personne a volé 10 000 ou 30 000 euros dans une banque est considéré comme dangereux. Et lui, on ne le laisse pas travailler à l’atelier. Il est contraint de travailler en cellule. Sur la sécurité, ce sont des fantasmes qu’on nous vend.

M. : Outre la démission collective qu’il implique, le fichage change aussi le sens du travail de la police puisqu’il modifie la procédure de l’enquête policière et partant de l’instruction judiciaire.

A.H.B. : Il y a deux types d’examen de l’ADN. Un examen scientifique à partir des prélèvements salivaires qui peut être commun à 1 000 ou 2 000 personnes et ne constitue pas une preuve à 100 % et un autre centré sur la recherche d’atomes. Pour obtenir un résultat d’ADN qui soit fiable, il faut avoir soit du sperme, soit un cheveu, soit du sang. Tout le reste, postillon, bouts de mégot et autre, c’est nada. Tout le monde croit que ça constitue une preuve véritable alors que c’est surtout utilisé par les flics comme moyen de pression afin d’extorquer des aveux. Quand la police dit à un professionnel du crime qu’il détient son ADN, il répond immédiatement que ce n’est pas de lui qu’il s’agit, jusqu’à l’arrivée de son avocat qui va démonter l’argumentaire scientifique de la fiabilité du test et invalider la procédure. Le véritable criminel est parfaitement au courant.

M. : En somme, la responsabilité des experts éloigne de la responsabilité des citoyens et de la défense du bien commun…

A.H.B. : Sans compter les peines de sûreté. Quelqu’un qui est condamné à 10 ans de prison et qui, après les avoir purgés doit sortir, peut être convoqué par un psychologue, voire plusieurs, et être soumis à leur expertise. S’il est alors évalué comme dangereux, il restera une petite année supplémentaire. Et cela, grâce à Rachida Dati, c’est aujourd’hui légal. On ne dira pas qu’il s’agit encore une fois de la prison mais d’un lieu sûr. Ce sera un autre endroit tout aussi fermé. Un centre de rétention est une prison. Un établissement pour mineur est une prison. Si au bout d’un an on refait des tests et que la personne est toujours considérée comme dangereuse, elle y restera. Elle aura alors intérêt à faire profil bas et à se soumettre. Et elle aura accepté une telle dose d’humiliation qu’à sa sortie, on aura décuplé sa force de récidive. Des sociologues ont déclaré que les personnes qui se réinséraient le mieux étaient celles qui s’étaient révoltées à l’intérieur des murs et n’avaient pas accepté les humiliations qu’on leur avait infligées. Elles n’avaient aucun désir de vengeance. Ce dont après-coup on se venge, c’est des humiliations subies.
Sur les peines de rétention, on convoque un jury populaire. On sélectionne disons neuf personnes de la société qui n’ont pas de casier judiciaire et on leur prend de deux jours à trois mois de leur vie pour un procès d’assises classique. Ce jury rend une sentence au nom du peuple français. Et là, si une personne condamnée à 15 ans a purgé ces 15 ans, l’État peut dire non, vous ne sortez pas ! À quoi servent alors les jurys populaires ? À quoi bon demander à des citoyens de se déplacer si leur parole n’est pas prise en compte ? L’État et le système judiciaire ont trouvé un moyen imparable d’éradiquer à vie l’erreur judiciaire. Ainsi, Patrick Dils qui a été condamné à perpétuité sur l’accusation du meurtre de deux enfants n’a pu être innocenté que parce qu’un autre monstre, Francis Haulne, traînait dans les parages. Si ça n’avait pas été le cas, le collège des pairs aurait dit qu’il avait droit, au bout de 20 ou 25 ans, à un aménagement de peine, peut-être même à une conditionnelle, si et seulement s’il reconnaissait qu’il était coupable. S’il avait maintenu qu’il était innocent, on lui aurait refusé une remise de peine en l’accusant de déni, considéré comme le sommet de la dangerosité. C’est ainsi qu’on fait avouer des innocents. Ce sont des gens qui finissent par avouer n’importe quoi pour pouvoir sortir.

M. : Sans compter l’allongement des durées de détention provisoire, la multiplication des garde-a-vue et des comparutions immédiates…

A.H.B. : C’est ce que j’appelle la gestion de la misère sociale.

M. : On parle souvent de l’engouement du roman policier contemporain pour l’expertise scientifique. À l’opposé, vos livres mettent en scène la subjectivité de l’individu. Il y a une grande tradition du roman noir subjectif remontant aux années 1950, qui prend du reste en compte la question de l’enfermement, que l’on retrouve de moins en moins dans le paysage actuel du roman noir. C’est en tous les cas une tendance lourde où la conscience s’efface au profit d’une dualité entre le bien et le mal, largement confortée par l’expertise scientifique. Comme si la vérité était une simple question matérielle. Comment vous situez-vous ?

A.H.B. : J’aime bien le polar mais je n’en ai jamais écrit. Je n’ai jamais fait d’enquêtes et si un jour je raconte une enquête, il est inutile d’acheter le livre. Il n’y aura pas de coupables.
Si je veux écrire un roman où la science apparaît, avec notamment la recherche d’ADN, je changerai de genre pour la science-fiction. Ce sera une anticipation de la réalité.
Du point de vue du lyrisme dans l’écriture, je me considère comme un cancre. J’ai arrêté l’école à quinze ans, je n’ai pas de diplômes, je ne suis même pas un autodidacte. Toutes mes connaissances viennent de mes rencontres. J’ai parlé à de véritables assassins, à des personnes qui avaient tué. La seule chose qui m’intéresse, c’est l’humain. Le roman noir pour moi, c’est Dostoïevski. C’est ça ma filiation. J’essaie de répondre à une question que le cancre en moi n’a pas compris. Je dis souvent, même si ça peut paraître absurde, que je ne suis pas un écrivain. Je suis la matière de l’écriture. Et mon éditeur en fait de la littérature, de la même façon que l’on fait de l’essence à partir du pétrole. Je pourrais aussi écrire un texte chaque semaine, avoir une fenêtre ouverte sur un média puissant et en tirer profit. Mais je m’y refuse. Ce n’est pas parce que j’ai l’occasion de m’exprimer que je vais l’utiliser si je n’ai rien à dire. C’est pareil pour les livres. Ce sont des chantiers. En ce moment, j’en ai un en-cours, il s’agit d’un gros roman, parce que j’ai quelque chose à raconter.

M. : D’autres projets ?

A.H.B. : Oui, un roman en jeunesse sur la prison pour expliquer aux gamins comment ça se passe réellement. Le petit caïd de banlieue qui lorsqu’il a fait 15 jours sort en crânant auprès de ses copains, je le prends à part et je lui dis ce que je sais. Que la nuit dans sa cellule, il était en train de pleurer et d’appeler sa maman. Je ne raconterai pas ça à ses copains mais au moins, lorsqu’il retournera les voir, il cessera de se vanter d’avoir fait de la prison. Dans ce roman jeunesse, je raconte la prison en passant par la mythologie.
Et je travaille sur mon prochain roman Un jardin à la cour.
La cour, c’est bien sûr la cour d’Assise et le jardin, c’est le box. Un jardin spécial avec des plantes carnivores, des cactus… où il n’y a pas de roses.
C’est 30 ans de la vie d’un homme qui navigue dans le milieu carcéral, de petites peines en petites peines mais évite la perpétuité. Et lorsqu’il se retrouve dehors, il gravite dans les milieux d’extrême gauche ou il devient une icône. Il s’agit d’un regard très dur sur ce que j’appelle les autonomes et bien sûr ça les énerve ! Lors de mon dernier procès, la justice m’a fait un très beau cadeau. Comme je ne parle pas beaucoup aux juges, mon dossier d’assises était plutôt maigre. Or, un juge d’instruction ne peut pas envoyer en cour d’assises quelqu’un avec un dossier qui fait trois ou quatre pages. Du coup, le juge a pris tous mes dossiers, depuis l’enfance jusqu’à mes 44 ans, et en a fabriqué un gros avec ça. J’ai donc un dossier qui court des années 1970 aux années 2000. Tout mon parcours judiciaire y est, avec mes premières dépositions, celles de mes victimes, des experts psychiatres, tout ça tapé à la mécanique, à la boule électronique et les plus récentes au traitement de texte. J’ai là un document extraordinaire qui couvre 30 ans. Avec tous les changements de regard de la justice sur le crime.

M. : Avez-vous des retours de lecteurs ? Pensez-vous que vous êtes lu par des gens de la police ?

A.H.B. : Je suis suivi par un travailleur social qui me convoque tous les quatre mois. La dernière fois qu’il m’a convoqué, c’était pour me demander de lui dédicacer un de mes livres. J’ai écrit : « On peut se rendre à une convocation sans se rendre ».Mais ça ne lui a pas plu.
Je suis ami avec Éric Halphen. La première fois qu’il m’a demandé une dédicace, je n’ai pas voulu. Je savais qui il était et le cœur n’y était pas. Il m’a piégé en se recommandant d’un de mes amis. Et il a ajouté : « Je ne suis plus juge ». Il a évidemment menti parce que pour moi « Juge un jour, juge toujours ». Je lui ai répondu « Je sais, tu es devenu écrivain ». Et j’ai écrit en dédicace : « Je suis très heureux de ta réinsertion ».


|1| entretien réalisé avec la participation de Jean-Hugues Oppel et Julienne Flory

|2| 106.3

|3| J.-P. SARTRE, Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard, Paris, 1988. Le livre paraît pour la pre-mière fois en 1952

|4| A.H. BENOTMAN, Marche de nuit sans lune, Rivage, Coll. « Rivages Noirs », Paris, 2008, p. 16.

|5| Ibid., p. 102 et 103.

|6| Ibid, p. 38.

|7| Accusé des meurtres de Géraldine Giraud et de Katia Lherbier, Jean-Pierre Treiber s’était évadé de la prison d’Auxerre le 8 septembre 2009 avant d’être interpellé après six semaines de cavale. Il s’était dissimulé dans une palette de cartons qui avaient été chargés dans un camion. Réincarcéré à la prison de Fleury-Mérogis, il s’est donné la mort par pendaison le 20 février 2010.