Ayşen Uysal, sociologue et politiste, continue à travailler dans son université à Izmir, une ville « d’opposition » qui permet une certaine protection, même si elle a été menacée plusieurs fois par les « loups gris » (l’extrême droite) de l’Université de Dokuz Eylül, tout comme d’autres collègues signataires de cette ville. L’Université de Dokuz Eylül reste plutôt silencieuse face aux pressions du YÖK (Conseil de l’Enseignement Supérieur) car, si l’Université a lancé une enquête administrative, les membres de la commission d’enquête refusent de poursuivre les signataires en estimant qu’il n’y a là ni crime ni coupable. Elle fait néanmoins l’expérience, comme beaucoup d’autres, des formes plus diffuses de la répression sociale et politique, mais aussi du harcèlement administratif de la part de Tübitak, l’agence nationale de la recherche en Turquie. Le financement de son projet de recherche en cours a ainsi été annulé et l’agence lui demande le remboursement d’une partie de la somme d’argent déjà versée et dépensée. Ce sont justement les diverses formes de représailles subies par les signataires de la pétition « Universitaires pour la paix » qu’elle analyse ici, appuyée sur ses travaux consacrés aux transformations des modes de mobilisation civile et de répression étatique – suite au texte de Ferhat Taylan présentant le contexte politique, et en complément du témoignage livré par Çagla Aykaç sur l’expérience collective de la mobilisation et des représailles qu’elle a suscitées.

1128 universitaires et chercheurs de Turquie ont signé une pétition1 qui réclame la fin des violences exercées par l’Etat vis-à-vis de ses citoyens et une paix durable. Ses initiateurs ont ensuite organisé une conférence de presse simultanée à Istanbul et à Ankara le 11 janvier 2016. Dès le lendemain, le Président de la République, Recep Tayyip Erdoğan (RTE), a commencé à disqualifier et à insulter les universitaires, inaugurant une campagne de lynchage politique dans des médias qui ne cesse pas depuis lors, et se fait même de plus en plus agressive. Le présent article ne propose pas une description de ces événements mais part de la pétition pour exposer les risques de la mobilisation collective sous les régimes autoritaires.

Pétition : d’une forme de mobilisation peu efficace à une forme d’action risquée ?

Une pétition est vue en général comme une forme d’action peu couteuse, « ni en temps, ni en argent, ni en énergie »2, et peu risquée. Elle est de plus considérée comme peu efficace car elle « a de grandes chances de n’attirer l’attention de personne »3, comme c’est le cas de la plupart des pétitions mises en circulation. Ainsi, depuis des années, certains milieux contestataires critiquent les intellectuels et les universitaires pour leur incapacité à organiser d’autres formes de protestation plus efficaces et moins banalisées que les pétitions.

Le cas de la pétition des Universitaires pour la paix (BAK) pose alors question : pourquoi a-t-elle attiré autant d’attention et est-elle devenue la cible des critiques et des insultes ? On peut avancer un certain nombre de raisons. Premièrement, cette pétition est issue essentiellement de l’Ouest du pays. Dans une conjoncture où prévaut un grand silence face à la violence d’Etat exercée au Sud-Est du pays, cette déclaration est devenue gênante en particulier pour le Président de la République qui est l’initiateur de cette politique répressive. La pétition incarne une voix alternative à celle du gouvernement, irréductible aux porte-paroles habituels des victimes de la répression.

Deuxièmement, la plupart des signataires de cette pétition sont dotés d’un capital culturel important, qui non seulement leur facilite l’accès à l’espace médiatique mais s’avère plus largement antinomique avec les valeurs portées par le gouvernement conservateur de l’AKP. Les idéologies conservatrices et fascistes se montrent généralement hostiles aux intellectuels et se nourrissent de cette hostilité pour séduire leur base politique et/ou électorale – et le régime dirigé par Recep Tayyip Erdoğan n’y fait pas exception. Il faut même souligner que les signataires de la pétition constituent « la crème de la crème » des universitaires en Turquie : diplômés des meilleures universités, la plupart d’entre eux ont fait et font encore des études dans des universités étrangères, maitrisent bien au moins une langue étrangère, appartiennent à des réseaux scientifiques internationaux, etc. Ces insertions internationales nourrissent d’ailleurs les accusations du régime contre les pétitionnaires comme « traîtres » et « anti-nationaux ». De plus, les femmes (54 %) et les jeunes universitaires ont un poids importants parmi les pétitionnaires4, dans un contexte social où dominent les valeurs sexistes et agistes.

Enfin, la troisième raison renvoie à la volonté du gouvernement de transformer le système universitaire, accentuée depuis les mobilisations du parc de Gezi qui, en 2013, avaient compté de nombreux étudiants et intellectuels. La pétition constitue un prétexte pour légitimer cette politique de contrôle et de censure.

On peut sans doute avancer d’autres raisons – par exemple la volonté de rendre moins visible la politique étrangère, notamment vis-à-vis de la Syrie. Quoi qu’il en soit, par ces circonstances, une forme protestataire peu efficace est devenue très efficace pour rendre visible au niveau national et international les débats sur la liberté d’expression et sur ce qui se passe au Sud-Est du pays. Dès lors, elle est du même coup devenue une forme d’action « couteuse et risquée ».

Délégitimation politique de la pétition et de ses signataires

Une campagne de délégitimation à la fois du texte de la pétition et des signataires est menée depuis le 12 janvier 2016. La campagne a été initiée par le Président de la république, Recep Tayyip Erdoğan (RTE). Pour ce dernier, les signataires sont des « traitres », « ignorants très obscurs », « intellectuels colonialistes » (müstemleke aydını), « pseudo-intellectuels » (sözde aydın), « foule d’intellectuels » (aydın güruhu), etc. Les signataires de la pétition (au moins une partie d’entre eux) ont été considérés comme des personnes qui ont signé le texte sans l’avoir lu. Cette forme de délégitimation a été diffusée par les médias et les voisins, les collègues, les proches des signataires n’ont pas hésité à poser cette question – « tu l’as signée sans lire le texte, n’est-ce pas ? » – construite par le gouvernement, avant tout pour encourager la démobilisation parmi les signataires. De même, les procureurs ont demandé à chaque signataire interpellé s’ils avaient bien lu et compris le texte. Mais cette stratégie n’a pas eu l’effet escompté par le gouvernement : un nombre peu significatif d’universitaires pour la paix a retiré son soutien à la pétition et, au contraire, le nombre des signatures a atteint 2200.

Un essai de classification des risques pétitionnaires

Une pétition laisse généralement une trace papier ou numérique. C’est d’autant plus vrai pour la pétition des universitaires pour la paix que les noms et les photos des signataires ont été publiés de façon répétée. Les médias proches du gouvernement de l’AKP ont même ouvert des sites internet pour afficher l’identité (nom, affiliation, photo, etc.) des personnes concernées. Certaines sont plus stigmatisées que d’autres, en particulier celles qui avaient aussi signé la pétition dite « Nous sommes tous Arméniens » publiée le 15 décembre 2008.

Cette stigmatisation publique, premier risque encouru par les signataires, en a rendu possible d’autres qu’on peut classer en trois catégories.

Risques physiques et juridiques. À la suite du discours de Tayyip Erdoğan, certains procureurs fidèles à l’AKP ont convoqué les signataires, et les forces policières ont perquisitionné les domiciles et les bureaux de ceux-ci (33 cas à l’heure actuelle). Ils ont été placés en garde à vue durant plusieurs heures, jusqu’à 24h. Certains parmi eux ont également vu leurs locaux saccagés. Finalement, quatre signataires de la pétition ont été emprisonnés pour propagande en faveur du terrorisme et incitation du peuple à la haine et à l’hostilité. L’un d’entre eux est resté en isolement (Esra Mungan), deux ont subi des fouilles à nu (Kıvanç Ersoy et Muzaffer Kaya).

La procédure judiciaire suit les risques physiques pour de nombreux mois. Toutes les investigations ont été réunies à Istanbul suite aux décisions d’incompétence des procureurs locaux, sauf celui d’Ankara. Le processus de la poursuite pénale est inhabituel et incertain, et cette incertitude constitue en elle-même une peine pour les accusés.

Risques administratifs et professionnels. Les enquêtes administratives constituent la forme la plus fréquente de la répression étatique en Turquie. Elles incarnent parfaitement le caractère arbitraire de la répression, ceci d’autant plus que, récemment, la Cour constitutionnelle a annulé le règlement qui les légalise. Malgré ce vide juridique qui les rend illégales, et même si certaines universités publiques et privées ont résisté en refusant de poursuivre les signataires (comme celles de Boğaziçi, ODTÜ et Galatasaray), la plupart ont suivi ou cédé à la pression du Conseil de l’enseignement supérieur (YÖK) et lancé une enquête administrative contre les universitaires signataires. Les sanctions administratives vont de la condamnation à l’exclusion de la fonction publique. Les résultats des enquêtes sont assez diverses : certains enquêteurs ont estimé qu’il n’y avait pas lieu d’une poursuite administrative alors que d’autres ont préconisé l’exclusion de la fonction publique. Certains établissements, comme l’Université de Muğla (au Sud-Ouest), ont suspendu les universitaires de leur fonction au cours de la poursuite administrative. De même, sept universitaires ont dû démissionner de leur université face à la pression sociale et administrative. On peut rajouter à tout cela l’éviction forcée des signataires de leurs responsabilités administratives, telles que la direction d’un département ou d’un centre de recherche. Pour leur part, certaines universités de fondation (privées) ont résilié le contrat des signataires sans avoir besoin d’une poursuite institutionnelle.

Néanmoins, les sanctions administratives des universités n’épuisent pas tous les risques encourus au plan professionnel. De multiples formes d’isolement des pétitionnaires sont mises en œuvre : annulation des projets de recherche, suspension des bourses doctorales et postdoctorales par le Tübitak (l’équivalent de l’ANR en Turquie), exclusion des jurys de concours, commissions exécutives, instances d’évaluation, comités d’organisation de manifestations scientifiques, etc.

Risques moraux et sociaux : Le caractère conflictuel de la société en Turquie a favorisé dans certaines villes des sanctions sociales et morales pesant sur la vie quotidienne des signataires. Des comportements hostiles des collègues, des voisins, des petits commerçants (qui sont devenus des « policiers » de quartier à la solde de Tayyip Erdogan tout comme les gouverneurs locaux) créent une nouvelle « pression du quartier » (mahalle baskısı). Certains collègues, notamment à Düzce et à Erzurum, ont dû quitter la ville et abandonner leur domicile afin de pouvoir garantir leur sûreté. L’exclusion administrative et professionnelle des signataires est ainsi au principe de risques moraux et sociaux plus larges : elle les discrédite auprès de leur cercle intime en particulier et de leur environnement social en général. Le stigmate « signataires » est devenu aux yeux de nombreux citoyens synonyme de « collaborateur d’organisation terroriste ».

Au final, les universitaires qui ont signé une même pétition font face à des risques très différents selon leur situation professionnelle, géographique, sociale. Or, comme je l’ai déjà montré au sujet d’autres mobilisations, le caractère aléatoire et imprévisible de la répression politique constitue en lui-même une arme de dissuasion contre les mobilisations en Turquie5. Malgré l’ampleur de la mobilisation, il faut ainsi retenir que, depuis le 11 janvier 2016, certains signataires sont devenus plus vulnérables que d’autres.