« La méditation aide à mieux dormir la nuit. Avoir un bon banquier aussi. » Cette récente campagne de publicité d’une grande banque écocidaire met en lumière les bienfaits communément attribués à la méditation de pleine conscience (et sa récupération capitaliste). Associée au bouddhisme, cette pratique s’est fortement diffusée à travers le monde dans les années 2000, avant que la crise sanitaire de COVID-19 n’accélère davantage sa massification. Dans cet article, la chercheuse en psychologie sociale Philippine Chachignon propose d’analyser les angles morts de la méditation, ses enjeux politiques, et sa potentielle intégration aux luttes pour la justice sociale et l’émancipation.
« Bhikkhu Bodhi, moine bouddhiste occidental engagé, a mis en garde : « en l’absence d’une critique sociale rigoureuse, les pratiques bouddhistes pourraient facilement servir à justifier et à stabiliser le statu quo, devenant ainsi un renforcement du capitalisme de consommation. »
Malheureusement, une conception plus éthique et socialement responsable de la mindfulness est aujourd’hui perçue par de nombreux pratiquants comme une préoccupation secondaire, voire comme une politisation inutile d’un parcours personnel de transformation de soi. »[1]
La pratique de la mindfulness : une question politique
La méditation de pleine conscience, appelée « mindfulness » dans les milieux académiques, consiste à porter son attention sur le moment présent (par exemple, sur un « objet » comme sa respiration) instant après instant, sans jugement. La mindfulness s’est fortement développée depuis les années 2000 dans le monde de la recherche et de la clinique nord-américaine et européenne. D’abord introduite dans le domaine de la santé mentale, notamment pour la gestion du stress ou la prévention de la dépression, elle est aujourd’hui largement diffusée bien au-delà du champ thérapeutique, via les applications mobiles, les techniques de management en entreprise et de gestion des émotions à l’école, des programmes standardisés ou des formations professionnelles qui participent à sa diffusion dans de nombreux cadres sociaux. Cette pratique est présentée tantôt comme un outil thérapeutique validé scientifiquement, tantôt comme une technique de développement personnel.
Mais son succès institutionnel s’est accompagné d’une critique croissante. Loin d’être neutre, la mindfulness serait devenue l’une des technologies psychologiques les plus compatibles avec le système socio-politique contemporain : le capitalisme néolibéral. En invitant les individus à se transformer eux-mêmes plutôt qu’à transformer leurs conditions d’existence, elle participerait à l’individualisation des problèmes sociaux et à la normalisation d’un sujet flexible, adaptable et autorégulé. De surcroît, la pratique de la mindfulness ne concerne pas tous les publics de la même manière. Les personnes qui méditent sont plus souvent des femmes, blanches, diplômées et socialement favorisées, et s’inscrivent généralement dans une démarche d’amélioration du bien-être ou de gestion de difficultés comme le stress ou l’anxiété. La mindfulness apparaît ainsi comme une pratique située socialement.
Cette critique, désormais bien installée, a le mérite de politiser une pratique longtemps perçue comme juste bénéfique, sans effets adverses, une « panacée universelle », comme l’a nommée le chercheur en sciences contemplatives Zack Walsh[2]. Elle souligne la manière dont certaines formes de mindfulness peuvent être mobilisées pour renforcer l’acceptabilité du stress au travail, encourager l’optimisation de soi ou déplacer la responsabilité de la souffrance vers l’individu. C’est ce que certains auteurs, tels que Ronald Purser, qui a été parmi les premiers chercheurs à théoriser la mindfulness contemporaine comme « néolibérale », appellent la « McMindfulness », pour désigner une technique standardisée de management basée sur une logique de profit et de rendement sur le modèle de McDonald.
Toutefois, le débat tend à se structurer autour d’une approche dualiste : la mindfulness serait soit un instrument d’émancipation intérieure, portée par des courants tels que le Socially Engaged Buddhism (Bouddhisme socialement engagé) développé par le moine bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh, né dans le contexte de la guerre du Vietnam et orienté vers la transformation sociale face à la violence et à l’injustice ; soit un outil de gouvernance néolibérale. Cette polarisation masque une question plus profonde, rarement examinée empiriquement : si elle transforme quelque chose, que « transforme » réellement la mindfulness ? Poser ainsi la question vise à expliciter l’assertion selon laquelle la mindfulness ne constitue pas seulement une technique de bien-être : elle peut aussi être envisagée comme un phénomène social et politique, qui interroge la place du soi dans les sociétés contemporaines. Déplacer le débat de la question « la mindfulness est-elle néolibérale ? » vers celle de « quel type de sujet (de soi) contribue-t-elle à produire ? » permet ainsi d’éclairer son ambivalence politique. Car c’est peut-être moins dans ses intentions affichées que dans la structure du soi qu’elle façonne que réside son enjeu contemporain.
Ce que « transforme » réellement la mindfulness : le soi
Ces interrogations sont d’autant plus importantes que la mindfulness entretient un lien étroit avec la manière dont les individus se perçoivent eux-mêmes. Les recherches issues de la psychologie sociale montrent que les interventions basées sur la mindfulness, comme la Mindfulness-Based Stress Reduction (MBSR, pour la prise en charge du stress) ou la Mindfulness-Based Cognitive Therapy (MBCT, pour la prévention de la rechute dépressive), agissent principalement sur des dimensions intrapsychiques : régulation émotionnelle, réduction de l’autocritique, meilleure conscience des états internes et plus grande flexibilité dans la manière de se définir. Le soi devient alors plus processuel, moins figé, ce qui peut avoir des effets thérapeutiques bénéfiques.
Il convient toutefois d’être prudent avec la notion de « transformation » souvent associée à la mindfulness. Si certains auteurs, notamment Jon Kabat-Zinn[3], l’utilisent pour décrire un changement profond du rapport à soi, les effets mesurés dans les études restent généralement faibles à modérés. La mindfulness semble donc davantage modifier certaines dimensions du soi qu’opérer une transformation globale de l’individu.
Cette question implique alors de préciser ce que l’on entend par « soi ». En psychologie sociale, le soi ne désigne pas uniquement une réalité individuelle : il se construit aussi dans les relations aux autres, les rôles sociaux et les appartenances collectives. Il existe ainsi un soi personnel, lié à l’expérience subjective et aux caractéristiques individuelles, mais aussi un soi social, qui renvoie à notre inscription dans des groupes et des contextes sociaux. Un dernier niveau concerne le soi sociétal, c’est-à-dire les manières de se définir encouragées par une société donnée, par exemple à travers les valeurs d’autonomie, de responsabilité ou d’épanouissement personnel.
La mindfulness semble principalement agir sur le rapport au soi personnel, en favorisant l’observation des pensées et des émotions ainsi qu’une plus grande souplesse identitaire. En revanche, l’étude de ses effets sur le soi social en sont encore aux balbutiements. La figure 1 présente différents effets documentés de la mindfulness sur ces différents niveaux du soi : individuel, relationnel, social et sociétal.
Cette tendance à investiguer et développer davantage la dimension individuelle du soi se rattache directement à une théorisation du soi néolibéral proposée par le chercheur en psychologie sociale Glenn Adams et ses collègues. Ils y développent quatre caractéristiques centrales : 1) l’impératif de croissance, qui décrit par le qui souligne l’attention portée au développement personnel et à l’amélioration de soi dans le néolibéralisme ; 2) l’abstraction radicale du contexte, l’idée que le soi social doit s’affranchir des déterminismes, contraintes et appartenances sociales ; 3) le management des affects ou régulation émotionnelle ; 4) le soi entrepreneur, que l’on peut qualifier de projet personnel actif, à l’image d’une marque ou d’une entreprise. Le soi dans la pratique de la mindfulness est davantage centré sur l’expérience et la croissance personnelle, le bien-être et l’autorégulation, ainsi que sur les efforts et la planification nécessaires pour soutenir un projet de développement personnel ou spirituel. De surcroît, les dimensions sociales du soi apparaissent souvent comme plus flexibles et moins centrales chez les méditant·e·s que chez les non-méditant·e·s, ce qui le situe également dans le domaine de l’abstraction du contexte. Il est important de rappeler toutefois que cette typologie ne s’applique pas exclusivement à la mindfulness mais regroupe aisément d’autres activités psychocorporelles et corporelles comme le yoga ou la musculation, ainsi que d’autres pratiques sportives promouvant la compétitivité, qui sont le lieu de la reproduction de la néolibéralisation[4].
Dans le domaine thérapeutique, cette orientation vers le soi personnel est particulièrement visible.
Figure 1. Exemples d’effets de la mindfulness sur le soi selon les niveaux d’analyse

Mindfulness et thérapie : soigner le soi, mais de quel soi parle-t-on ?
Les recherches sur la mindfulness s’intéressent principalement aux changements individuels, notamment à la manière dont les personnes perçoivent leurs pensées, leurs émotions ou leur identité personnelle. Cette priorité donnée au soi individuel plutôt qu’au soi social peut néanmoins avoir une fonction thérapeutique importante. En psychologie sociale, le soi est considéré comme une réalité dynamique qui évolue au fil des expériences et des interactions. Dans cette perspective, la mindfulness peut aider les personnes à développer un rapport plus flexible à leur identité, en particulier lors de périodes de crise ou de souffrance psychologique. Dans certaines situations, comme la dépression, ce recentrage sur l’expérience individuelle peut constituer une étape nécessaire avant une réouverture vers les relations et le monde social. Toutefois, les protocoles thérapeutiques n’invitent pas toujours explicitement les participant·e·s à réfléchir à leurs appartenances sociales, à leurs relations ou aux contextes collectifs dans lesquels leurs difficultés prennent place.
La dimension sociale du soi n’est pourtant pas absente des expériences de mindfulness. Elle apparaît notamment dans les relations entre participant·e·s, le soutien ressenti dans les groupes thérapeutiques ou encore dans certains effets prosociaux associés à la pratique, c’est-à-dire l’ensemble des comportements intentionnellement orientés vers le bénéfice d’autrui, comme l’aide, le soutien émotionnel, le partage et la coopération[5]. La dimension sociale du soi est souvent ambivalente[6] : les individus peuvent à la fois rechercher un sentiment de connexion avec les autres et préserver leur singularité. Les groupes de mindfulness sont ainsi être vécus comme un soutien et une source de motivation, mais aussi parfois comme une contrainte.
Ces effets montrent que les modifications du soi dans la mindfulness ne concernent pas uniquement l’individu isolé : elles peuvent également toucher la manière dont les personnes se relient aux autres. Toutefois, ces aspects relationnels et sociaux restent encore moins centraux dans les modèles dominants de la mindfulness.
Intégrer le soi social dans l’expérience thérapeutique : adapter ou émanciper ?
Si la manière dont nous nous définissons dépend aussi de notre place dans la société, alors l’expérience de la santé, de la maladie ou du rétablissement ne peut être comprise comme une expérience uniquement individuelle. Cette perspective invite à interroger les interventions de première génération basées sur la mindfulness, telles que le MBCT et le MBSR, qui restent aujourd’hui les références dans les parcours de soins. Bien qu’elles aient démontré leur efficacité clinique, elles sont parfois critiquées pour leur focalisation sur l’attention aux expériences internes et la régulation individuelle, au détriment des dimensions sociales de l’existence.
En réponse à ces critiques, des approches plus récentes accordent davantage de place à la relation à autrui, aux valeurs éthiques et aux interdépendances sociales. Certaines études[7] suggèrent qu’elles pourraient favoriser le sentiment de connexion aux autres et améliorer certaines dimensions des relations interpersonnelles, comme l’altruisme. Leur intérêt réside surtout dans le fait qu’elles élargissent le cadre de l’expérience thérapeutique en reconnaissant que le soi se construit également à travers les appartenances, les rôles sociaux et les interactions avec autrui.
Cette question est particulièrement pertinente dans le contexte de la dépression, où l’isolement social, le soutien perçu et le sentiment d’appartenance sont étroitement liés à l’évolution des symptômes et au risque de rechute. Intégrer plus explicitement ces dimensions dans les interventions basées sur la mindfulness pourrait ainsi permettre de dépasser une conception du rétablissement centrée sur l’adaptation individuelle, pour prendre davantage en compte les ressources et les contraintes du contexte social dans lequel les personnes évoluent. Et, in fine, permettre de politiser la souffrance psychologique.
Une telle évolution n’implique pas nécessairement le recours à des références spirituelles, parfois peu adaptées à certains contextes cliniques ou institutionnels laïcs. Elle pourrait s’appuyer sur une approche davantage psychosociale, invitant les patient·e·s à explorer plus explicitement leurs relations, leurs appartenances et les différents rôles qui participent à la construction du soi. Dans cette logique, les recherches sur la « Guérison Sociale » de la chercheure néerlandaise Jolanda Jetten et ses collègues[8] montrent que les facteurs sociaux jouent un rôle majeur dans la santé mentale, même s’ils sont souvent moins étudiés que les facteurs individuels. Le fait de se sentir appartenir à un groupe peut renforcer le sentiment de sens de soi et d’estime de soi, tandis qu’une identité sociale négative peut au contraire fragiliser la santé mentale. L’appartenance à des groupes peut donc devenir un levier important dans les interventions thérapeutiques, même si la restauration du soi chez les personnes en souffrance semble d’abord passer par une réadaptation du soi, avant que puisse être envisagée une émancipation des normes et injonctions à un type de soi néolibéral.
Toutefois, ces questions ne sont pas seulement de l’ordre de la prise en charge clinique : elles sont aussi sociales et politiques, étant donné la large proportion de personnes pratiquant la mindfulness dans la société, au-delà de motivations thérapeutiques. La manière dont la mindfulness change le rapport à soi peut aussi avoir des implications plus larges sur la façon dont les individus se situent dans la société.

Crédit photo : Laëtitia Lécuyer
Mindfulness en contextes non cliniques : politiser le soi social
Les recherches menées en dehors du cadre thérapeutique permettent d’examiner comment la mindfulness influence la manière dont les individus se définissent et se situent dans le monde social. Ces travaux s’intéressent autant à la façon de se décrire soi-même chez les méditant·e·s en les comparants aux non-méditant·e·s, qu’à l’adhésion à l’idéologie néolibérale et la justification du système économique en fonction de la pratique de la mindfulness et du trait mindfulness. Ce dernier correspond aux compétences de mindfulness, par exemple, qui renvoient aux capacités d’un individu à observer, décrire, être dans la non-réactivité et le non-jugement des phénomènes qu’il ou elle observe, donc être « mindful », sans forcément pratiquer la mindfulness.
Plusieurs études suggèrent que les personnes qui méditent ont tendance à se définir davantage à partir d’un soi vécu comme un processus, centré sur l’expérience et le changement, et moins à partir de leurs rôles sociaux ou de leurs appartenances collectives. Les dimensions sociales du soi apparaissent ainsi plus flexibles et moins centrales chez les méditant·e·s que chez les non-méditant·e·s [9], la flexibilité renvoyant au degré auquel une caractéristique est perçue comme susceptible de changer, et la centralité au degré auquel elle occupe une place importante dans la définition de soi.
Les liens entre mindfulness et attitudes sociales sont toutefois plus nuancés[10]. Lorsqu’elle est envisagée comme un trait, la mindfulness est parfois associée à une moindre adhésion aux croyances justifiant les inégalités sociales, notamment via une diminution de valeurs néolibérales comme la compétitivité. En revanche, la pratique de la mindfulness peut également renforcer l’autorégulation individuelle et favoriser des processus d’acceptation, ce qui peut limiter la remise en question de situations injustes ou réduire l’engagement collectif, comme les manifestations ou la signature de pétitions. La mindfulness ne conduit donc pas nécessairement à une posture politique unique : elle semble plutôt favoriser certaines formes de subjectivité compatibles avec les normes contemporaines valorisant acceptation, autonomie, flexibilité et travail sur soi.
Cette orientation apparaît également dans les représentations sociales de la mindfulness, qui associent principalement la pratique au bien-être, à la relaxation et à l’attention portée au monde intérieur, tandis que les dimensions relationnelles ou collectives ne sont pas évoquées spontanément[11]. Le soi associé à la mindfulness apparaît ainsi majoritairement centré sur l’expérience individuelle, même si cette orientation peut coexister avec une plus grande ouverture aux autres ou des comportements prosociaux.
Ces données scientifiques soulèvent une question plus large concernant les implications sociales et politiques de la mindfulness. D’un côté, la mise à distance des identités sociales et la focalisation sur l’expérience présente peuvent contribuer à une forme de dépolitisation des difficultés vécues, en encourageant leur interprétation comme des enjeux principalement individuels plutôt que comme le produit de rapports sociaux ou de contraintes structurelles. Cette dynamique est parfois invoquée pour expliquer l’essor de la mindfulness dans certains contextes organisationnels, où elle peut être mobilisée comme un outil d’adaptation au stress sans remettre en question les conditions qui le produisent.
D’un autre côté, la diminution de l’identification rigide à certaines catégories sociales pourrait également favoriser une prise de distance vis-à-vis des normes dominantes et une plus grande sensibilité aux mécanismes qui structurent les inégalités sociales. Les données disponibles ne permettent donc pas de conclure que la mindfulness conduit systématiquement à la conformité ou à la contestation de l’ordre social. Elles suggèrent plutôt que ses effets dépendent en partie du contexte dans lequel elle est pratiquée et des significations qui lui sont attribuées.
Dans cette perspective, les comportements prosociaux ou altruistes souvent associés à la mindfulness ne constituent pas nécessairement des indicateurs de politisation. Aider autrui ou développer davantage d’empathie ne conduit pas automatiquement à interroger les structures sociales qui produisent les inégalités ou les formes de souffrance. Les comportements prosociaux peuvent aussi bien s’inscrire dans le maintien de l’ordre social existant que dans sa transformation.
Globalement, ce qu’il faut en conclure des études investiguant les effets de la mindfulness sur le soi, c’est que les personnes qui méditent ont tendance à se définir davantage à partir d’un soi vécu comme un processus, en constant changement, centré sur l’expérience, et moins à partir de leurs rôles sociaux ou inscriptions sociales.
Figure 2 Synthèse des liens entre la mindfulness et le soi social selon les niveaux d’analyse

Replacer la question dans le champ de la santé publique
Prendre en compte le soi social dans la mindfulness conduit donc bien à déplacer le regard : il ne s’agit plus seulement d’une question individuelle ou psychologique, c’est aussi une question collective et, à ce titre, un enjeu de santé publique. Dès l’origine, les interventions basées sur la mindfulness ont été pensées avec une ambition large : elles visaient à améliorer la santé et le bien-être à l’échelle de la population, et non seulement à traiter des difficultés individuelles, dans une vision universaliste et laïcisée. Cette vocation universaliste s’est accompagnée d’une diffusion massive de la mindfulness, bien au-delà du cadre thérapeutique initial, celle-ci devenant peu à peu, dans sa forme la plus actuelle, un « bien » positionnel, une pratique que l’on pourrait qualifier de pratique sociale.
Dans ce contexte, la question du soi social permet de renouveler les débats sur la place de la mindfulness dans la santé publique. Elle invite à adopter une perspective multi-niveaux : les transformations individuelles ne peuvent pas être séparées des contextes sociaux dans lesquels elles prennent place. Travailler uniquement au niveau de l’individu risque de laisser de côté les déterminants sociaux de la santé, comme les inégalités sociales, les positions sociales des individus, les structures de pouvoir dans lesquels iels sont imbriqué·e·s., les conditions de travail, les réseaux de soutien ou les appartenances collectives.
Certaines approches en santé publique proposent justement de dépasser cette vision individualisante. L’approche dite socio-écologique[12] considère que la santé dépend d’un ensemble de niveaux d’influence — individuel, interpersonnel, institutionnel, communautaire et politique ou encore culturel — qui interagissent entre eux. Dans cette perspective, les interventions les plus efficaces sont celles qui agissent simultanément à plusieurs niveaux. Appliquée à la mindfulness, une telle approche conduirait à ne plus envisager la pratique uniquement comme un outil de transformation personnelle, mais aussi comme une ressource pouvant renforcer les liens sociaux et les dynamiques collectives, vectrice d’émancipation sociale. La difficulté d’accès à la mindfulness pour les populations aux statuts socio-économiques bas ou précaires constitue l’une des barrières les plus importantes et a longtemps limité le développement des connaissances empiriques auprès de ces groupes. Il convient dès lors de réfléchir aux effets — sur le plan du soi sociétal — d’une mindfulness réellement ouverte à toutes et tous, en particulier quant à sa capacité à favoriser l’émancipation et la critique sociale. Une telle diffusion soulève la question de savoir si elle pourrait contribuer à renforcer les capacités d’agir des individus ou si elle risquerait plutôt de favoriser des formes d’adaptation aux inégalités existantes chez des populations étant déjà écrasées par le poids des structures de pouvoir.
Le soi promu par la mindfulness moderne tend souvent à se définir d’abord par son intériorité. Même lorsque des enjeux sociaux ou politiques sont évoqués, la pratique encourage généralement une attention prioritaire portée à l’expérience personnelle. Les dimensions collectives du soi apparaissent alors comme secondaires ou implicites. Cette orientation peut répondre à des besoins réels de régulation émotionnelle et de mieux-être — mais elle peut limiter la portée sociale de la mindfulness si elle devient exclusive.
Les objectifs associés à la mindfulness varient d’ailleurs selon les formes de pratique. Certaines approches mettent surtout l’accent sur le développement personnel et la régulation émotionnelle, tandis que d’autres cherchent à intégrer davantage de dimensions relationnelles, éthiques, voir spirituelles ou sociales comme les interventions de seconde génération qui visent à cultiver ces aspects. La littérature récente suggère que ces différentes orientations peuvent être situées sur un continuum allant d’un travail centré sur le soi individuel à des approches visant un dépassement du soi (c’est-à-dire, une forme de transcendance du soi, de désidentification d’avec l’égo). Toutefois, même lorsque ces approches évoquent la notion de « non-soi », elles ne conduisent pas nécessairement à une prise en compte explicite des dimensions sociales du soi dans la vie quotidienne.
Dans cette perspective, il pourrait être pertinent de cultiver plus explicitement les dimensions sociales du soi chez les personnes qui pratiquent la mindfulness. Il ne s’agirait pas seulement de promouvoir des valeurs comme la compassion ou l’interdépendance, mais aussi d’intégrer une réflexion sur les formes concrètes de participation sociale, les appartenances collectives et les relations qui structurent l’existence quotidienne, ainsi que sur les rapports de domination et les structures de pouvoir dans lesquels s’inscrivent les individus et les groupes sociaux.
L’instruction de groupes de mindfulness inspirés des approches sensibles au trauma pourrait s’inscrire dans cette dynamique, en lui donnant une résonance issue de la psychologie critique. Celle-ci considère en effet les vécus traumatiques non seulement comme des expériences individuelles, mais également comme liés à des positions sociales, des rapports de domination ou des conditions d’existence. En reconnaissant que certaines formes de souffrance psychique prennent place dans des contextes sociaux spécifiques, les pratiques de mindfulness pourraient intégrer des espaces de réflexion autour des expériences relationnelles, des ressources sociales, des appartenances et des obstacles structurels rencontrés par les participant·e·s. Une telle orientation permettrait d’articuler travail sur soi et compréhension des déterminants sociaux de la souffrance, ouvrant ainsi la voie à une politisation de la souffrance ou de la quête du bonheur. La mindfulness pourrait alors davantage s’ancrer dans des réalités sociales concrètes, dans une perspective plus proche du Bouddhisme Socialement Engagé, plutôt que de se limiter à une transformation intérieure ou à une recherche de transcendance individuelle.
En ce sens, intégrer pleinement le soi social ne constituerait pas seulement un ajustement théorique, mais une manière de repenser la place de la mindfulness dans les sociétés contemporaines — non seulement comme une pratique personnelle, mais aussi comme un outil potentiellement pertinent pour réinventer les liens entre bien-être individuel et conditions sociales d’existence, le soutien social et l’inscription sociale, notamment dans les contextes de souffrances psychiques ayant une forte prévalence dans notre société, telles que les troubles dépressifs, qui affectent particulièrement le rapport du soi aux autres.
[1] Ron Purser et David Loy, « Beyond McMindfulness », HuffPost, 1er juillet 2013, https://www.huffpost.com/entry/beyond-mcmindfulness_b_3519289.
[2] Zack Walsh, « A Meta-Critique of Mindfulness Critiques: From McMindfulness to Critical Mindfulness », dans Ronald E. Purser, David Forbes et Adam Burke (dir.), Handbook of Mindfulness, Cham, Springer International Publishing, 2016, p. 153-166.
[3] Jon Kabat-Zinn, « The Liberative Potential of Mindfulness », Mindfulness, juin 2021, vol. 12, no 6, p. 1555‑1563.
[4] Jay Coakley, « A ideologia não acontece simplesmente: esporte e neoliberalismo », Revista da ALESDE, 31 août 2011, vol. 1.
[5] Daniel R. Berry et al., « Mindful Attention as a Skillful Means Toward Intergroup Prosociality », Mindfulness, octobre 2023, vol. 14, no 10, p. 2471‑2484.
[6] Philippine Chachignon et al., « Perceived changes in the self following an MBCT protocol: a qualitative study to inform further theory development », Mental Health and Social Inclusion, 10 février 2026, vol. 30, no 7, p. 1‑20.
[7] William Van Gordon, Edo Shonin et Mark D Griffiths, « Towards a second generation of mindfulness-based interventions », Australian & New Zealand Journal of Psychiatry, juillet 2015, vol. 49, no 7, p. 591‑592.
[8] Jolanda Jetten et al., « Advancing the social identity approach to health and well-being: Progressing the social cure research agenda: Applying the social cure », European Journal of Social Psychology, 18 octobre 2017, vol. 47.
[9] Philippine Chachignon, Emmanuelle Le Barbenchon et Lionel Dany, « Exploring the social self in mindfulness practice: differences in self-concept between meditators and non-meditators », Current Psychology, décembre 2025, vol. 44, no 23, p. 18132‑18147.
[10] Philippine Chachignon et al. « Does Mindfulness Support the Status Quo? The Role of Neoliberal Orientation and Emotion Regulation », European Journal of Social Psychology, 2025, vol. 55, n° 7, p.1197-1215.
[11] Philippine Chachignon et al., « Mindfulness beyond secularization: Beliefs across meditators and non-meditators reflect a consensus on personal development over health and spirituality », PLoS One, 2025, vol. 20, no 9, p. e0331021.
[12] Doug Oman, « Mindfulness for Global Public Health: Critical Analysis and Agenda », Mindfulness, 3 mars 2023.

