Passé de la CFDT à la CGT à la fin des années 90, Patrick Brody offre dans cet entretien un regard sur la crise du syndicalisme que traversent les syndicats depuis la fin des années 1970. Pour répondre à cette crise, il propose de renouer avec une véritable politique de syndicalisation au sein de la CGT, s’inspirant de l’exemple réussi des « développeurs » de la CFDT des années 1980.

Mouvements : Pour vous, la “syndicalisation” est un objectif central pour la CGT. Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi ?

Partons de la situation du mouvement syndical français. Il va bientôt être admis par tout le monde que le syndicalisme français est en crise. Mais ça ne date pas d’aujourd’hui. Suite à l’échec des mobilisations sur les ordonnances (2017), chacun vient petit à petit à admettre cette crise.

Cette crise est de trois ordres. Par ordre d’importance. Le premier est la désyndicalisation du mouvement syndical en France. Le deuxième est la dispersion du mouvement syndical français, ou comme diraient nos adversaires, le fait que l’offre (syndicale) est plus importante que la demande. Il y a 9 organisations syndicales en France… D’ailleurs l’organisation mère du syndicalisme français qu’est la CGT devrait œuvrer pour leur réunification. Le troisième sujet, c’est le lien avec le politique. Ça, ce sont les trois sujets prioritaires qu’a à régler le mouvement syndical.

Le plus important, c’est la désyndicalisation. Car, s’il y a eu échec de toutes les mobilisations interprofessionnelles ces derniers temps, ce n’est pas à cause d’une bureaucratie syndicale, ou à cause de tel ou tel dirigeant, ou telle direction syndicale. C’est parce que nous sommes archi-faibles dans le secteur privé. Il faut bien avoir ça en tête. Il y a une multitude de déserts syndicaux en France, mais on a fait comme si ça n’existait pas pendant des décennies. La CGT représentait le salariat tel qu’il était pendant les trente glorieuses, quand l’activité principale dans ce pays, dans le secteur privé, c’était la métallurgie. À ce moment-là, la CGT représentait le salariat. Mais en Europe et en France, à partir des années 1970 on est passé du secteur dominant de l’industrie à celui des services. Aujourd’hui, il y a 6 millions de personnes dans les services, 4 millions dans le commerce, la CGT a 40 000 adhérents et ce n’est pas mieux pour les autres organisations syndicales. Un décalage s’est créé au fil des années, entre ce que nous sommes et ce qu’est le salariat. C’est le cas pour toutes les organisations syndicales, mais encore plus pour la CGT dans certains secteurs, notamment le commerce, les bureaux d’étude, pour ne donner que ces exemples.

Pour répondre à ces problèmes, il y a deux choses à faire à la CGT. Tout d’abord, il faut revoir les modes d’organisation de la CGT. Autrefois, le mode d’organisation était vertical : il y avait 40 000 salariés chez Renault, et il y avait un patron et c’était complètement vertical. Un syndicat d’entreprise suffisait pour organiser les salariés. Aujourd’hui, si je prends la principale entreprise française, elle n’est pas dans l’industrie, elle est dans les services, c’est Carrefour. C’est à dire 400 000 salarié-e-s dans le monde, 120 000 en France et c’est horizontal : il n’y a jamais plus de 500 salarié-e-s sur un même lieu de travail. Cet exemple signifie qu’il faut organiser les travailleurs autrement. Et il y a tout à faire dans la CGT. Il y a toujours 31 fédérations et une multitude de structures où les gens se perdent.

Aussi, il faut avoir une démarche volontariste pour faire de la syndicalisation. Bien que Bernard Thibaut, au 47e Congrès (2003), ait fixé l’objectif d’un million de syndiqué-e-s, à un moment où les clignotants étaient au vert pour la CGT, nous n’avons pas progressé d’un iota. Or l’objectif était atteignable, à condition que la CGT se dote d’une véritable politique confédérale de syndicalisation, avec une démarche organisée et volontariste pour aller implanter la CGT dans les déserts syndicaux innombrables. En se fixant des priorités, avec une démarche méthodique. Et ça n’a jamais été fait.

C’est dû à un manque de moyen, de temps, de volonté ?

Il y avait les moyens, mais il fallait condéféraliser la démarche. Confédéraliser ça veut dire quoi ? Que la commission exécutive de la Confédération, que les Unions Départementales (UD) travaillent toutes ensemble à partir d’objectifs définis en commun avec les fédérations professionnelles. Mais il n’y a jamais eu un Monsieur ou Madame syndicalisation qui s’occupe de ça au bureau confédéral, qui coordonne, avec un plan d’action qui soit véritablement identifié.

Quels ont été les obstacles ?

Les clignotants étaient au vert à l’époque, eu égard à l’image qu’avait la CGT, mais on n’a pas atteint l’objectif des « un million », pour la faire court, à cause des pesanteurs internes. Et à cause du fait que l’on n’ait pas défini un plan volontariste dans les déserts syndicaux. Pour résumer, faire de la syndicalisation, ça consiste à faire un état des lieux du salariat sur lequel on intervient et parallèlement, de faire un état des lieux de nos forces organisées. Ensuite il est nécessaire de travailler sur deux axes.

Le premier est de se renforcer là où on est déjà présent. Car il y a un décalage important entre là où on est présent et le nombre de syndiqué-e-s : il faut donc arriver à faire en sorte que ceux qui votent pour la CGT soient de potentiels adhérents.

Et second axe : s’implanter où l’on n’est pas. Et ça, c’est un vaste sujet. On peut prendre l’exemple du commerce, mais aussi multiplier les exemples de secteurs professionnels. Car somme toute, la CGT régresse dans ses bastions historiques et ne progresse pas dans le salariat nouveau, qui du reste n’est plus nouveau puisqu’il existe depuis le début des années 1970. S’implanter où on n’est pas à partir d’entreprises que l’on cible, des sites commerciaux, industriels ou même de la fonction publique, car aujourd’hui il y a même des trous dans la raquette de la fonction publique.

A partir du 47e congrès, il y a eu tout un tas de tentatives de modifier la configuration organisationnelle de la CGT. Il y a eu une tentative en 2004 quand Bernard Thibault avait fait travailler d’anciens secrétaires confédéraux comme Louis Viannet et d’autres camarades pour changer les structures de la CGT et, par exemple, que l’on passe de 31 fédérations à une quinzaine. Changer aussi le mode d’organisation de nos syndicats, faire en sorte que le syndicat d’entreprise ne soit plus le mode indépassable pour organiser le salariat de notre pays. Cette tentative a été un échec. Mon explication est que Bernard Thibault a donné le sentiment à certain-e-s qu’en changeant le mode d’organisation interne il changeait les valeurs de la CGT. Or moi je pense tout à fait le contraire : pour préserver les valeurs de la CGT, son positionnement de classe, il faut changer le mode de configuration interne.

Ça, c’est l’échec de ce que l’on a appelé « la commission ad hoc« . Ensuite on a manqué de persévérance dans cette démarche, bref, ça a échoué. Plus tard au 50e congrès de la CGT (2013), il y a eu une tentative d’adopter une résolution qui s’appuyait sur une méthode, pour se renforcer où l’on est présent et se développer où l’on n’est pas. Mais ça a été une résolution de congrès parmi tant d’autres et elle n’a pas véritablement été portée par la confédération.

Voilà brièvement résumé l’échec d’une tentative de politique de syndicalisation dans la CGT.

Cette discussion se passe uniquement dans les sommets, à la confédération, ou bien des fédérations, des UD, disent aussi que c’est leur priorité ? Certains ont fait des expérimentations ?

Oui ça s’est fait, notamment à la fédération du commerce, où il y a eu des résultats. Mais ensuite il y a eu des conflits internes, car la syndicalisation portée par Karl Ghazi, Olivier Bireaud et moi-même a été vue par certains dirigeants de cette fédération comme un danger, car ça mettait en cause leur propre pouvoir.

Vous avez expérimenté sur quelles entreprises ? Comment opériez-vous ? Des militants étaient détachés à temps plein ?

On l’a fait sur plusieurs boites, ça a été fait en lien avec les unions départementales. Quelques fois on a détaché des gens, du champ professionnel ou du champ géographique, et à chaque fois sur les deux axes. Renforcer les équipes et viser les déserts syndicaux, en ciblant un certain nombre de sites, notamment les centres commerciaux quand c’était sur le secteur du commerce.

En général on y allait une fois par semaine, ou une fois par mois, en fonction des forces militantes. L’objectif affiché était d’arriver à faire un syndicat de site, un syndicat local. C’était notre démarche et elle a fonctionné. La fédération du commerce est passée de 20 000 à 37 000 adhérents avec cette méthode, en 7-8 ans.

Elle a été mise en place dans des unions départementales, et ça a fonctionné. Mais il n’y a pas eu de démarche confédérale, portée par la CGT tout entière.

Cet objectif de syndicalisation, avec une méthode, a échoué à la CGT. Mais cela a été tenté dans d’autres syndicats ?

Oui, ça a été mis en place dans la CFDT dans les années 1980, notamment sur l’impulsion d’Edmond Maire. C’est lui qui met ça dans les tuyaux de la CFDT. Car à la fin des années 1970, il y a une désyndicalisation, une perte importante d’adhérents dans ce syndicat. Les raisons sont multi-factorielles. Mais la CFDT à partir de là, prend le taureau par les cornes, et va aller vers la resyndicalisation. Ça s’accompagne aussi à la CFDT avec un changement de ligne, et c’est pour ça que ça a traumatisé le monde syndical. Ce que l’on a voulu mettre en place dans la CGT a quelques fois échoué, car on nous disait, « attention, voilà ce que ça a donné à la CFDT : on est passé de l’autogestion à un syndicalisme d’accompagnement ». Il se trouve que je connais bien ça puisqu’à l’époque j’étais à la CFDT : j’étais contre le changement de ligne politique, ce qui a été appelé le « recentrage », mais pour la re-syndicalisation.

Comment a fait la CFDT ? D’abord elle s’est fixé des champs professionnels prioritaires. Elle avait carrément choisi la fédération des services (commerce, banque, nettoyage, etc.). Et donc là, en lien avec les unions départementales, ils ont financé un plan de syndicalisation avec des « développeurs » dévolus à la tâche de syndicalisation. Les gens étaient rémunérés par la CFDT pour mettre en œuvre des plans de syndicalisation décidés par les fédérations professionnelles et les unions départementales travaillant ensemble sur le champ professionnel du commerce. C’était dans les années 1980. Et il y a eu officiellement jusqu’à 1 000 développeurs, même si je pense qu’il n’y en a eu que 500. Ce qui n’est pas rien. C’était financé à la fois par les fédérations et la confédération, et piloté par la confédération. C’est-à-dire qu’Edmond Maire puis Nicole Notat avaient un groupe, appelé le GAPS (groupe d’aide pour la syndicalisation), qui suivait les projets de syndicalisation des différentes fédérations professionnelles, en lien avec les UD, en lien avec les développeurs, pour porter des projets de syndicalisation.

C’est cette méthode-là qu’il aurait fallu porter dans la CGT, avec les orientations de la CGT. Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que c’était plus simple à mettre en œuvre dans la CFDT, car dans son organigramme il n’y a que 2 300 syndicats, alors qu’à la CGT il y a 20 000 bases. Ce n’est pas du tout la même structuration.

La CFDT est assez verticale, c’est le fruit d’une réorganisation ?

La CFDT a toujours eu moins de syndicats qu’à la CGT. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit de syndicats professionnels. J’étais le secrétaire du syndicat du commerce CFDT de Paris : il regroupait toutes les sections syndicales du commerce à Paris. À la CGT, il y a le syndicat des Galeries Lafayette, le syndicat de la Samaritaine, etc. À la CFDT, il n’y avait qu’un syndicat, avec des sections syndicales.

La structure de base à la CGT, c’est le syndicat d’entreprise (pour aller vite), quand à la CFDT c’est le syndicat professionnel (même si la situation a un peu changé à la CGT, car maintenant il est possible de faire des syndicats locaux).

La CGT devrait être nettement devant dans des secteurs comme celui des précaires, du commerce, etc. Mais la CGT est une vraie passoire, on ne sait pas organiser les gens qui nous rejoignent. On n’a pas une démarche de conquête organisée comme ça pouvait l’être à la CFDT. Par exemple, quand tu veux adhérer à la CFDT, c’est simple. Tu appelles la confédération et tout de suite on va te dire le syndicat professionnel auquel adhérer en fonction de ta profession. Quand tu veux rejoindre la CGT, tu ne sais pas où tu peux et dois adhérer.

Paradoxalement dans la tête du grand public, la CGT c’est quelque chose d’organisé, de très rigide. Mais c’est le bazar intégral. C’est la CFDT qui est très centralisée. De mon point de vue, la bonne organisation n’est pas antinomique avec un fonctionnement démocratique. Aujourd’hui, la CFDT est centralisée, mais peu démocratique. Ici, à la CGT, la direction peut être remise en cause par le Parlement de la CGT (le CCN). C’est par exemple ce qui s’est passé sur la question de la constitution européenne en 2005. La CGT est nettement plus démocratique, mais mal organisée.

C’est une difficulté objective à la CGT, et c’est pour ça que Bernard Thibault a commencé, avec la commission ad hoc, à travailler sur la structuration. Il a voulu revoir la structuration de la CGT, mais il n’y est pas parvenu.

Pour finir l’histoire des « développeurs » à la CFDT, qu’est-ce que c’est devenu ? La CFDT est davantage présente que la CGT sur le secteur des services ? Est-ce qu’il y a un résultat clair ? Et que sont devenus les développeurs ?

C’est important, car on juge une politique sur les résultats qu’elle obtient, sinon c’est vain. Il y a eu une politique de syndicalisation à la CFDT, les « développeurs » en ont été l’outil, et ça a eu des résultats. Si on regarde la CFDT dans son ensemble, il y a eu une resyndicalisation. Ils sont passés de 500 000 à 850 000 syndiqué-e-s. Et si on regarde là où ils ont porté leurs efforts : la fédération des services est passée en 20 ans de 35 000 à 100 000 syndiqué-e-s. C’est la deuxième fédération en termes d’effectif à la CFDT. Il est évident que les « développeurs » ont participé à cette dynamique. Après, c’est au service d’une politique avec laquelle je suis en complète opposition… Mais ça a fonctionné.

Après, qu’est-ce que c’est devenu ? Ils ont laissé tomber apparemment, en tout cas je crois que ce n’est plus leur priorité absolue. Leur enjeu prioritaire est plutôt la représentativité.

Pour finir, un dernier mot sur la CGT : notre organisation n’a pas réussi, lorsqu’elle a coupé le cordon ombilical avec le PC, à se doter de son propre logiciel. D’autant que les liens avec le PC produisaient de l’efficacité. Ce n’est évidemment pas la fin de l’histoire, mais si la CGT veut prétendre continuer d’être le moteur du mouvement syndical français, elle devra reconnaître la crise qui la traverse et combattre ce repli sur elle-même vers laquelle certaines forces veulent la pousser.