DOSSIER

Une alternative ? Podemos, mouvements sociaux et renouveau politique en Espagne.

En ce début d’avril 2018, la scène politique espagnole fait de nouveau l’actualité avec ses deux faces. Côté pile, celui des mouvements sociaux, la grève féministe convoquée pour le 8 mars a été l’occasion d’une mobilisation historique : entre 5 et 6 millions de participantes, des manifestations massives non seulement à Barcelone et Madrid, mais aussi dans une myriade de villes moyennes et de capitales régionales. Surtout, pour le 8M, comme il faut désormais appeler non seulement le collectif qui a appelé à la grève mais aussi un mouvement féministe beaucoup plus large qui manie à l’envi la référence aux « Indignés », la question centrale est celle de la crise sociale et des réformes qui menacent l’accès au travail, à la santé ou à l’éducation. Ces dernières renforcent en effet les inégalités de genre et font du retour au foyer des femmes, contraintes de prendre le relais des services publics pour le soin (care) des enfants et personnes âgées, la condition non avouée du modèle néo-libéral de réorganisation des politiques sociales.

Côté face, celui des partis et du débat politique central, la crise catalane s’approfondit et prend à contre-pied Podemos et les coalitions qui avaient réussi à conquérir les mairies dites « du changement », que ce soit à Barcelone, à Madrid, à Cadix ou encore à Saragosse. Après avoir opposé un refus à toute tentative de négociation, le Parti populaire (droite conservatrice) est désormais engagé dans un processus de recentralisation passant par la judiciarisation du problème et une répression qui visent à empêcher la formation d’un gouvernement régional conforme au poids électoral maintenu du mouvement indépendantiste. La crise donne ainsi de l’air à un gouvernement minoritaire, en situation de sursis permanent face à un Parlement où les forces des quatre partis nationaux (Parti populaire, PSOE, Podemos, Ciudadanos) s’équilibrent. Surtout, l’approfondissement de la crise catalane profite à la nouvelle droite urbaine et néo-libérale, celle de Ciudadanos, qui surfe sur la vague du nationalisme espagnol. À l’inverse, la mouvance Podemos a les plus grandes peines à faire entendre, sans parler d’imposer, sa position complexe alliant reconnaissance du droit des Catalans à décider, refus de l’indépendance et propositions d’une réforme constitutionnelle faisant de l’État espagnol un État plurinational.

Force des mouvements sociaux et impasse institutionnelle, tels sont les deux visages du renouveau politique en Espagne depuis plusieurs années déjà ; depuis ce fameux 15 mai 2011 et l’occupation de la Puerta del Sol à Madrid qui initièrent l’un des plus importants cycles de mobilisations, en Espagne et plus modestement en Europe, contre la crise et les politiques d’austérité d’après 2008.

Certes, un temps, la perspective a pu sembler différente. La constitution de Podemos promettait de résoudre la quadrature du cercle. Le nouveau parti, créé au début de 2014 pour « convertir l’indignation en changement politique », se présentait comme le prolongement des mouvements sociaux, à commencer par cette « plateforme des victimes du crédit hypothécaire » (PAH) dont le rôle a été essentiel pour transformer la manifestation la plus dramatique de la crise – l’effondrement du marché immobilier et l’impossibilité pour des millions de ménages de rembourser leurs prêts – d’un problème individuel en une mise en cause des responsables financiers et politiques. Et ce coup politique a porté : des alliances municipales pour le changement à l’élection générale de 2015 où Podemos a recueilli plus de 20 % des voix, la constitution d’un parti en prise sur la diversité des mouvements sociaux, dénonçant la « caste », s’opposant à un Parti socialiste prisonnier de la corruption et de la gestion néo-libérale, revendiquant alternative économique et renouveau démocratique, a laissé espérer un changement par la voie électorale. Au moins jusqu’au blocage parlementaire de 2016, résultat de l’incapacité de Podemos à marginaliser le PSOE ou, à défaut, à initier une alliance de conjoncture avec ce dernier pour se débarrasser du gouvernement du PP.

Si Podemos n’a pas changé la donne gouvernementale, la mouvance dont il fait partie a, localement, fait beaucoup pour rendre crédible le « Sí se puede » (« Oui c’est possible »), ce slogan de la PAH repris par les Indignés puis par Podemos. Du blocage des expulsions au lancement de programmes de mise à disposition de logements, de la dénonciation de la corruption à la mise en œuvre de consultations et dispositifs participatifs, de la pression sur les banques à la réorientation des investissements publics en faveur de l’emploi local et d’une économie moins extractive, de la critique du machisme politique à l’exercice du pouvoir par de nombreuses élues dont les maires de Barcelone et de Madrid, nombreux sont les terrains du renouveau politique. Le changement attendu pourrait bien passer par un nouveau « municipalisme », cette pratique qui avait été développée par les villes espagnoles lors de la transition démocratique à la fin du franquisme, et dont se revendiquent de plus en plus ouvertement les municipalités du changement.

En France où le paysage politique est radicalement différent, la naissance de Podemos a suscité nombre de commentaires oscillant entre fascination, critique et référence purement instrumentale. L’objectif de ce numéro de Mouvements n’est ni de reprendre la chronique des événements, ni d’essayer de résoudre l’équation à de multiples inconnues qui caractérise le cas espagnol. Il s’agit plutôt de prendre la mesure d’une situation et de revenir sur les expériences de lutte et d’exercice du pouvoir qui en font la richesse. Ce, parce qu’en Espagne tout est différent mais aussi parce que tout est familier : les enjeux et les contradictions du renouveau politique sont aussi les nôtres et ce qu’il adviendra du « Sí se puede » a des conséquences pour toute l’Europe.

À configuration neuve, format inédit. Pour aboutir à cette livraison, la rédaction de Mouvements a certes fait appel à certain.e.s qui sont parmi les analystes de longue durée des mobilisations et de la scène politique espagnole, qu’ils ou elles travaillent en-deçà ou au-delà des Pyrénées. Mais ce recueil est surtout le fruit d’un séminaire organisé à Madrid, les 2 et 3 mars 2018, en collaboration avec des militant.e.s de Podemos, que nous voulons ici remercier pour leur présence et leurs contributions. La plupart des textes, entretiens et extraits de tables rondes qui composent le sommaire de ce numéro –ainsi que celui de son complément en ligne – en sont issus. Deux grands thèmes en constituent l’armature.

Le premier est celui du nouveau municipalisme, de la trajectoire qui a conduit de la construction de coalitions politiques à l’exercice du pouvoir dans les villes de Madrid, Barcelone, Cadix ou Cordoue. Quelles relations les nouvelles municipalités ont-elles construites avec les mouvements et citoyen.ne.s qui les ont portées au pouvoir ? Quelles sont les limites de ce dernier alors que rien n’a changé au niveau national ? Quels sont les projets privilégiés, les conditions de leur mise en œuvre et les résistances auxquelles celle-ci se heurte ? Comment l’expérimentation dans les mairies du changement peut-elle peser à une autre échelle que celle des villes concernées ? Quelle comparaison avec d’autres pratiques de gestion municipale alternative ? En France, l’expérience de L’Île-Saint-Denis est relatée par son maire honoraire, Michel Bourgain, dans son « Itinéraire ».

Le second est celui du parti-mouvement, de la gauche et du peuple qu’il s’agit de construire. Comment la vision d’une autre démocratie, les dynamiques des divers mouvements sociaux s’accommodent-elles des contraintes de construction d’un appareil politique central dont l’objectif prioritaire est la victoire électorale ? Comment les mobilisations contre la crise ont-elles nourri la stratégie économique de Podemos ? Que signifie l’usage du « populisme », théorisé par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, dont s’inspire notamment, au sein de Podemos, le courant d’Iñigo Errejón ? Comment cette « construction du peuple » peut-elle prendre en compte luttes et enjeux liés au genre et aux discriminations socio-raciales ? En quoi la pratique de Podemos diffère-t-elle de celle de la France Insoumise et des tentatives hexagonales de renouveau politique à gauche ? Quelles sont, pour le « parti-mouvement », et les gauches d’Espagne, les conséquences de la crise catalane ?

Alors, Podemos et la mouvance politique issue du 15M, une alternative ? Si par là on entend un modèle ou un programme de référence, la réponse est non. Mais, si on comprend alternative comme une trajectoire et un ensemble d’expériences pour rompre avec le gouvernement néo-libéral de nos sociétés et son produit dérivé social-libéral, la réponse est oui. C’est tout l’intérêt d’aller y voir de près.