La biographie dernièrement parue sur Bourdieu s’apparente à une quête sacrée du « bonhomme intime ». Compte-rendu d’un ouvrage auquel manque la rigueur du sociologue mentionné ou la légèreté assumée des Monty Python. 

Recension de Bourdieu, de Marie-Anne Lescourret, Flammarion, collection Grandes Biographies, 2008.

1. Une biographie, vraiment ?

Marie-Anne Lescourret mentionne dès son introduction – comment pourrait-elle faire autrement ? – L’illusion biographique |1| , l’article de Bourdieu qui montre que l’exercice biographique relève d’une théorie du récit particulière, d’une vision implicite de la vie comme histoire et de l’histoire comme succession d’événements. Ces événements sont triés, construits comme étapes marquantes, signifiantes, qui, mises bout-à-bout, constituent un tout cohérent. À l’aune d’une vie, cette cohérence rétrospective repose essentiellement sur l’intention du sujet en question. Le biographe ordinaire recherche le(s) principe(s) caché(s) qui oriente(nt) la vie d’un tel ou d’un tel, et permet(tent) de comprendre sa cohérence « interne », d’établir des relations intelligibles entre les événements, d’en faire des buts ou des raisons.

Mais le fait de mentionner l’article ne prémunit pas contre les biais qu’il dénonce : présupposés du sens et de la constance de l’identité ; création artificielle d’une trajectoire unique et unificatrice comme expression d’une personnalité qui ne peut être qu’abstraite.
Et Marie-Anne Lescourret s’en donne à cœur joie. Toute sa biographie s’articule autour du « Bourdieu public » – qu’elle appelle d’ailleurs le Bourdieu « arrivé » (p. 54) – puisque la première partie de son livre s’intitule : « Bourdieu avant Bourdieu ». Et en effet, pour elle, c’est bien d’un Bourdieu inachevé dans les années 1950 dont il s’agit, qui porte en lui la nécessité de son futur : « Il semble en réalité que, indépendamment de toute détermination sociale, le boursier béarnais soit déjà ce qu’il sera toujours : un insomniaque dévoreur de livres, d’une curiosité insatiable, d’un intérêt multiforme et toujours en éveil » (p. 57).

Mais une biographie n’est pas un commentaire, pourrait-on objecter. Alors comment justifier le geste du biographe ? Parce qu’il ajoute une tesselle à l’ensemble ouvert des lectures critiques, des interprétations, des enregistrements, des entretiens, des adhésions et des oppositions autour de Bourdieu ? Parce qu’en croisant le registre de la confidence avec celui de la parole publique ou des écrits publiés, il propose une autre légende de Bourdieu ? Parce qu’il historicise les relations de travail et/ou affectives, les engagements, les positions successives ? Parce qu’il contribue à une certaine compréhension de Bourdieu ? En fait, rien de tout cela ne semble préoccuper Marie-Anne Lescourret et voilà ce qu’elle en dit : « La biographie est la mise en scène d’un personnage suffisamment “connu” pour attirer l’attention, et suffisamment inconnu pour demander synthèses et contextualisations » (p. 26). C’est donc la reconnaissance du personnage public qui justifie sa biographie, celle-ci n’étant que la mise en forme d’une pièce préexistante. Peu importe la manière dont elle est pensée et écrite, puisque sa vie, magiquement substantialisée, va fournir immédiatement les éléments dont la biographe a besoin. Marie-Anne Lescourret va donc s’acharner à rechercher « ce que chacun recherche, le bonhomme “intime” |derrière un Bourdieu qui| ne fait rêver personne |et| n’a rien de romanesque » (p. 30). Et là on sent qu’elle regrette de ne pas faire la biographie de Paris Hilton…

2. Pas d’enquête, vraiment ?

Bref, cette biographie bâclée qui ne se donne aucun but a, du coup, l’immense défaut de ne reposer sur aucune enquête. Vu le point de départ de Marie-Anne Lescourret, il n’est pas étonnant qu’elle juge parfaitement inutile tout travail d’investigation. Mais elle s’en justifie quand même, réduisant une enquête potentielle à de simples entretiens potentiels, qu’elle balaie d’un revers de manche en dénonçant les « confidents, imbus d’une élection présumée, chacun se prenant pour le La Boétie de ce Montaigne » (p. 26). Il faut donc reconnaître qu’elle ne tirera pas de cette biographie l’aura de celle qui est « au parfum » |2|et n’entrera pas dans une bataille de légitimité des biographes. Nécessité faite vertu ? Elle avoue dès les premières pages qu’elle ne dira rien de ce qui n’a pas déjà été dit : citant Bourdieu « Un malheur très cruel qui a fait entrer l’irrémédiable dans le paradis enfantin de ma vie |3| », elle conclut : « De cette expérience, dont il ne révèle pas la teneur (déception morale, sentimentale ?), il dit avoir tiré l’intention, la face cachée d’une vie dédoublée » (p. 18). De ce malheur, on ne saura donc rien. Rien à part le fait que pour Marie-Anne Lescourret, un malheur très cruel qui fait entrer l’irrémédiable dans une vie est probablement une déception sentimentale. La vraisemblance est au rendez-vous.

Marie-Anne Lescourret s’appuie en fait uniquement sur les publications des collaborateurs de Bourdieu, sur divers écrits plus ou moins autobiographiques, sur des entretiens généralement disponibles sur Internet et sur une correspondance électronique avec Aaron Cicourel – dont on apprend, ébahis, qu’il boit du thé vert et fait du jogging (p. 27 et p. 425). Elle ne hiérarchise ni ne contrôle ses références et ne révèle jamais quel a été son principe de classement pour juger pertinent tel ou tel fait.

3. Intellectuels dans la brume

Dans ce méli-mélo, on a parfois du mal à retrouver qui a dit quoi. Pour illustrer le fait que l’affirmation de la sociologie ne va pas sans une bonne dose de frustration, elle écrit par exemple : « La suite du témoignage de l’un des plus proches et fidèles partenaires de Bourdieu est assez significative |…| : “(J’étais impressionné par) l’audace de Bourdieu, qui, notamment dans les textes consacrés à de grands noms |…|, revendiquait pour la sociologie la capacité de s’affirmer sur des terrains nobles” » (p. 262). Qui est ce fidèle et proche partenaire ? C’est Louis Pinto. Mais on ne saura pas en quoi il est fidèle ni en quoi il était proche, encore moins en quoi son témoignage est significatif de la « frustration » générée par la sociologie. En fait, si on se penche sur la sociologie de Louis Pinto, ce témoignage apparaît surtout significatif de son propre intérêt pour la sociologie des intellectuels qui constitue encore aujourd’hui son principal thème de recherches.

Le chevauchement et le mélange des citations donnent encore, par exemple : « Le rationalisme ne repose-t-il pas sur une assise populaire, comme le remarque Noam Chomsky, aux yeux duquel son boycott par la postmodernité apparaît comme le fait d’une “aristocratie intellectuelle” ? » (p. 350). Ici, l’expression « aristocratie intellectuelle » est en réalité empruntée à Bouveresse et non à Chomsky.

La pauvreté de ses références se conjugue donc avec une confusion étudiée de celles-ci : D’une part, tous ceux qu’elle cite sont des « proches », évitant ainsi de questionner leur position objective respective et leur relation avec Bourdieu. D’autre part, elle implique des équivalences simplificatrices entre les personnes citées, économisant le travail de restitution du paysage intellectuel de l’époque.

Ainsi, les oppositions qu’elle trace à la hache et sur d’improbables critères implicites entre les contemporains de Bourdieu ne font qu’obscurcir la trajectoire de ce dernier. Il y aurait les « arides » et les « ascètes » (Bouveresse, Chomsky, Cicourel, Goffman) contre les « rebelles |au| style de vie sixties » dont les « trouvailles » peuvent être « incompréhensibles » (Derrida, Foucault, Deleuze). Mais aussi les « anti-68 » dans lesquels on retrouve Searle qui est mis dans le même sac que Ferry et Renaut. Faut-il rappeler que Searle est un philosophe du langage américain qui s’est opposé à Deleuze sur le terrain du rationalisme, alors que Ferry et Renaut sont français et se sont opposés à ce qu’ils ont appelé « la pensée 68 » sur le terrain de la morale et de l’humanisme ?

Faisant fi des différences nationales, des classements propres, des effets de (re)traduction d’une position dans un autre espace, elle ramène simplement tous les intellectuels à leur « style de vie » qui vaut pour un « style de pensée » et donc un positionnement théorique, voire un engagement politique. Elle n’interroge jamais cette correspondance qui apparaît comme « immédiate » et significative (pour elle). Comment comprendre alors la proximité de Bourdieu, qu’elle classe parmi les « ascètes », avec Derrida, Deleuze et Foucault ?

Ni l’espace ni le temps ne comptent dans la recontextualisation de Maire-Anne Lescourret, et ses circonvolutions chronologiques pénibles en fin d’ouvrage gomment complètement les effets de la transformation du champ intellectuel et académique.

4. Un rien cabotin, ce Bourdieu !

Mais laissons là ce que Marie-Anne Lescourret n’a pas fait et voyons de plus près ce qu’elle a écrit. N’ayant pas fait d’enquête ni poussé plus que ça l’analyse de la trajectoire de Bourdieu, il ne lui reste qu’à enfiler une série de poncifs sur le « bonhomme intime » évidemment complexe et en « porte-à-faux » (expression qu’elle répète ad nauseam) : il aurait été à la fois « timide », « courtois », et « chef de secte » écrasant les personnalités de son équipe et suscitant de « fanatiques gardiens du temple » (p. 452). C’était un intellectuel dominant « qui n’a jamais conquis (souhaité) que des positions conservatrices » mais a théorisé la domination (p. 244), c’était celui qui a prouvé l’échec de l’intellectuel collectif, tous les clichés y passent. On ne sait pas bien pourquoi Bourdieu n’aurait jamais souhaité que des positions conservatrices, ni ce que Marie-Anne Lescourret entend par-là. Elle se contente de les opposer à celles de l’université de Vincennes dont on ne saura rien non plus.

Grâce à ces réductions primaires, elle dresse un portrait double du sociologue : scientifique peu inventif (avec lequel elle n’est d’ailleurs pas du tout d’accord) et « bonhomme intime » gentil quoique amer, dont la méconnaissance de l’âme humaine explique les maladresses en tant que chef d’équipe. Cette image en surplomb, un peu ridicule, de quelqu’un qui exagérait quand même sa souffrance de provincial à Paris, qui a craché dans la soupe aronienne, qui reproduisait la domination qu’il dénonçait, qui essayait désespérément de se distinguer de Sartre sans y parvenir, de trouver de nouveaux concepts pour lire le monde social, sans y parvenir non plus, mais qui était finalement un « chic type », confine souvent à la plus hérissante mauvaise foi.
Ainsi, pour montrer que Bourdieu se plaignait sans raison, elle dévoile que sa mère était « De bonne famille, quoique désargentée » (p. 35). Et elle souligne que sa condition paysanne était partagée par la majorité de la population française dans les années 1930. Puis elle enfonce le clou en mentionnant les souvenirs de l’internat de Pau – « Beaucoup sortent nantis de souvenirs fraternels |…|. Bourdieu ne retient de cet univers que les aspects routiners et répétitifs » (p. 38) – et ceux d’Algérie – « (Pour Bourdieu) la ville n’évoque en rien les bienheureux alanguissements algérois et oranais décrits par Camus » (p. 96). Ce Bourdieu exagère ! Surtout quand il évoque son décalage par rapport aux autres étudiants parisiens alors même qu’« à l’ENS, il ne paraît nullement mal à l’aise. Au contraire, aplomb, séduction, autorité, sourire malicieux, regard pétillant » (p. 47).

On resterait sans voix devant cette magistrale démonstration s’il ne s’agissait au fond de décrédibiliser ce qu’elle pense être le principe même de son entreprise théorique, à savoir l’expérience de la violence symbolique.

5. D’ailleurs, Bourdieu=Sartre

Marie-Anne Lescourret jette donc le doute sur la sincérité de Bourdieu. Et complète ce discrédit en « révélant » qu’il était parfaitement similaire à celui à qui il s’est opposé en tant qu’intellectuel : Sartre. Un des tours de force admirables de cette biographie est donc de montrer, malgré tout ce que Bourdieu a pu dire ou écrire, qu’il occupait hypocritement une position qu’il décriait. « C’est celui qui le dit qui l’est », chantonne Marie-Anne Lescourret.

« (Bourdieu) proclame son goût flaubertien de vivre toutes les vies. Ce qui, comme intellectuel, risquerait de lui conférer quelque ressemblance avec le Sartre tant décrié » (p. 22). « À ce titre, contre Sartre, puisqu’il le dit, Bourdieu a élaboré un spécimen de cette exception française qu’est l’intellectuel » (p. 30, c’est moi qui souligne). « (Bourdieu) porte un sentiment particulier, celui de la modalité sartrienne de la rencontre d’autrui, la “honte” » (p. 35). « Il a figuré sur certaines scènes publiques comme Sartre » (p. 247) et « (son) autonomie se parachève avec la création de sa revue, qui le place sur le même pied que Sartre » (p. 259). Enfin, « l’une des images les plus fameuses du sociologue restera, analogue à celle de Sartre (…) celle où il apparaît (…) haranguant par mégaphone les chômeurs (…) en 1998 » (p. 356).

Comme c’est bien mené ! On en conclut que tous les intellectuels qui sont apparus sur la scène publique, ainsi que tous ceux qui ont eu honte, sont sartriens. C’est à se demander si elle a compris ce que voulait dire Bourdieu lorsqu’il dénonçait en Sartre l’intellectuel « total » dont « les stratégies de distinction que permet la critique doivent leur efficacité au fait qu’elles s’appuient sur une œuvre “totale” qui autorise son auteur à importer dans chacun des domaines la totalité du capital technique et symbolique acquis dans les autres : la métaphysique dans le roman ou la philosophie dans le théâtre, définissant du même coup ses concurrents comme intellectuels partiels |4| ».
Et c’est à se demander qui elle a cru berner avec ces tours de passe-passe (Sartre aimait Flaubert, Bourdieu aussi, donc Bourdieu représentait la même chose que Sartre).

6. Un piètre scientifique, en trois temps

Concernant le développement de la pensée de Bourdieu, la biographe procède de manière tout aussi expéditive. Elle se contente de lister ses thèmes de recherche, certains bénéficiant d’une vulgarisation sommaire, d’autres étant profondément explicités par la simple mention d’un titre : « (Bourdieu) scrute le pouvoir de la langue, son euphémisation, |et| se demande “ce que parler veut dire ” . |5| » (p. 361).

Cette vulgarisation étrange la pousse à simplifier jusqu’à l’erreur. Elle prétend par exemple sans vergogne que Bourdieu « dénoncera la représentation politique qui fonctionne comme une domination, car les politiques n’écoutent pas la base qui les a délégués » (p. 362). Alors qu’il s’attache a montrer non seulement que la « base » n’existe pas sans représentation mais aussi que la représentation politique est un acte de langage mystérieux qui institue un groupe en parlant en son nom, et qui fonde l’autorité du porte-parole sur l’existence de ce groupe en même temps qu’il fonde l’existence du groupe sur cette autorité |6| . Marie-Anne Lescourret ne semble, au final, avoir retenu de la pensée de Bourdieu que son obsession pour la conciliation entre théorie et pratique, qu’elle répète à longueur de pages.

Mais, peut-être de manière plus grave, c’est la légitimité scientifique de Bourdieu qu’elle conteste, en trois temps, sans jamais fournir de preuves. Détractrice honteuse ou adversaire paresseuse, le résultat est assez consternant.

Elle va d’abord montrer que toute son œuvre repose sur des intuitions, des sentiments, des perceptions qui lui sont propres et qu’il n’a jamais pu prouver : « Il est patent (à Lille) que les préoccupations de Bourdieu, ainsi peut-être que ses convictions profondes – pour ne pas dire ses a priori – sont présentes » (p. 181). De même, « il semble ne viser (dans la culture bourgeoise) que (…) cette désinvolture que, jeune homme, il relève et envie chez les Parisiens » (p. 226). Puisqu’« il conserve la timidité du provincial, (…) le gardant inquiet, voire admiratif, devant la désinvolture des bien-nés » (p. 293). Alors qu’ « évidemment à son habitude Bourdieu ne chiffre rien » (p. 430).

Cette dernière assertion est absolument fausse mais tout s’explique… Il n’a fait que théoriser son expérience dont on a vu, par ailleurs, qu’elle était souvent déformée par son inclination à se plaindre et son admiration des Parisiens, expérience qui ne peut être qu’unique et non chiffrable (comme l’âme).

Le deuxième ressort de sa critique (à peine) voilée consiste à faire de Bourdieu un usurpateur en lui refusant le titre de « spécialiste ». Stratégie économe mais peu efficace : « Critiqué par les spécialistes, (Les Héritiers) est adopté par les étudiants » (p. 232). Concernant sa sociologie de l’art, « on ne peut manquer de remarquer qu’il néglige les sociologies antérieures de l’art » (p. 281) et qu’« il aborde la littérature sans se soucier de définir l’œuvre littéraire » (p. 283), qu’« il ne consulte pas le premier spécialiste des musées, Quatremère de Quincy » (p. 287).

Si l’on suit Marie-Anne Lescourret, tout argument scientifique doit donc être fondé en dernière instance sur l’autorité du locuteur, autorité constituée de l’adoubement par les pairs, des titres, de l’ostentation de sa connaissance « classique » du domaine, bref, de sa reconnaissance en tant que spécialiste.

Sa dernière manœuvre consiste à montrer que Bourdieu n’a rien d’original et que toutes ses conclusions ont déjà été plus ou moins établies. À quoi sert un intellectuel qui n’a rien « dépassé » ? Et Marie-Anne Lescourret se fait un plaisir de citer Philippe Raynaud qui soulignait chez Bourdieu « son manque évident d’originalité philosophique |7| » (p. 312). Ainsi, Bourdieu « s’attache surtout à montrer que l’art (…) renvoie à une culture (comme l’historien de l’art Pierre Francastel l’avait déjà suggéré) et qu’il obéit donc aux lois du marché » (p. 289). De même, « le parallélisme entre le goût et la hiérarchie sociale (…) a déjà été thématisée par l’Américain Thorstein Veblen » (p. 295). Idem pour son concept d’habitus, « en façonnant une idée ancienne, qui remonte à Aristote et à l’hexis, devenu habitus dans la tradition latine et que l’on retrouve également chez Hegel » (p. 319). Pour l’importance qu’il accorde au symbolique, cela avait déjà été « bien compris et analysé avant lui par Mauss, Cassirer, Lévi-Strauss et Foucault » (p. 321, c’est moi qui souligne). Et concernant sa recherche des régularités sociales plutôt que des règles absolues, « Wittgenstein l’avait bien vu, ainsi que Pascal, pour lequel c’est la coutume qui fait l’autorité » (p. 419). En fin de compte, « ces déterminations relèvent souvent avec Bourdieu de la plus ordinaire lutte des classes, de celle qui se joue au lycée entre riches et pauvres, Parisiens désinvoltes (ou ressentis comme tels) et provinciaux besogneux » (p. 143).

On note encore une fois la simplification extrême de la sociologie bourdieusienne : l’habitus ne serait qu’une « habitude du corps » (et non un concept central dans une théorie génétique du monde social) ; la violence symbolique ne se comprendrait que comme fruit de la lutte des classes (au lycée), et ne serait donc que de la superstructure marxiste (au lieu de simplement le citer, la biographe aurait peut-être dû lire l’article « Espace social et genèse des classes |8| ») ; enfin, Bourdieu ne parlerait que de ce qu’il a ressenti.
Bien sûr, jamais Marie-Anne Lescourret ne va se placer sur le terrain de la sociologie ou même de la logique (elle qui se targue apparemment de philosophie analytique) pour appuyer ce qu’elle avance.

7. La biographe et la sociologie

Le sort qu’elle réserve à la sociologie, justement, est un des aspects les plus désespérants de l’ouvrage. C’est à peu de frais et de manière dramatiquement naïve qu’elle attaque les présupposés mais aussi les résultats de la discipline.

Voilà ce qu’elle a à dire sur la reproduction scolaire : « Le fait d’avoir des parents aimants et admiratifs n’est-il pas un atout décisif pour d’ultérieures réussites ? » (p. 35). Oui, sans doute… La réussite s’explique par l’amour ; l’échec, par le désamour. Mais Bourdieu maintient son erreur sur la reproduction, « comme si sa trajectoire académique réussie voire exemplaire (…) n’ouvrait aucune perspective, aucun espoir à des jeunes issus d’un milieu analogue » (p. 444). La success story, le parcours exemplaire valent bien toutes les enquêtes.

La trajectoire de Bourdieu parle d’elle-même et contredit ce qu’il a écrit. On reconnaît ici une des ficelles politiques les plus utilisées du moment qui s’appuie sur un syllogisme déficient pour prouver que l’inégalité des chances est un mythe. Marie-Anne Lescourret affirme aussi très habilement à propos de Bourdieu et des autres provinciaux débarquant à Louis-le-Grand qu’« ils n’avaient jamais vu Le Monde, c’est tout dire. (Mais y a-t-il beaucoup de Parisiens qui ont vu La République des Pyrénées ?) » (p. 39). Sa remarque est maladroite et contre-productive puisqu’elle montre par ce parallélisme que Le Monde est bien, dans les faits, un journal régional. C’est aussi d’une mauvaise foi sans borne puisqu’elle fait comme si les deux journaux étaient équivalents par leur poids dans l’espace intellectuel…

Ce genre de posture aux fétides relents de condescendance, est celle de la bourgeoise soutenant qu’elle entretient des liens très intéressants avec sa femme de ménage, feignant de croire que les hiérarchies sociales n’existent pas.

Mais le pire est à venir, car voilà son subtil point de vue sur l’homogamie : « peut-être que le fils du VIIe arrondissement ne se serait pas mieux entendu avec la noble, laquelle aurait pu s’éprendre du prolo, l’appel de la nature pouvant outrepasser (…) les différences et les déterminations de classe. » (p. 217). Oui, évidemment, l’amour est l’argument dernier, celui qui n’a plus rien à faire avec la rationalité des hommes, mais tout à voir avec l’appel d’une nature transcendante (ce qui explique d’ailleurs pourquoi le fils du VIIe ne pourra pas s’éprendre du prolo). L’asociologisme et la naturalisation du désir, explicites dans cette phrase, sont proprement affligeants.

8. La biographe et l’histoire

Ce qu’il y a de rassurant, c’est qu’elle traite l’histoire exactement de la même façon. C’est-à-dire avec un mépris déconcertant pour toutes les hypothèses de la discipline.

Pour elle, contextualiser revient à faire des listes, dignes des titres des journaux télévisés : les années 1950 sont caractérisées par « le grand essor économique qui arrache la France à la ruralité (et permet) de profiter des progrès de l’électroménager qui multiplie les réfrigérateurs, téléviseurs et autres aspirateurs… » (p. 73). Cette affirmation, historiquement inexacte, repose sur des présupposés implicites comme l’existence d’une « époque » (pour chaque décennie), d’un « air du temps » et n’a pas d’autre intérêt que de mythifier ces années, un peu comme si elle résumait les années 1960 par une photographie de Johnny en couverture de Salut les Copains… L’auteur réserve le même sort aux années 1980, caractérisées par « l’Amérique latine et ses régimes de terreur, l’invasion de l’Afghanistan, la normalisation de la Pologne, les visées indépendantistes en Nouvelle-Calédonie, la terreur en Algérie, la construction de l’Europe, la montée de l’économie mondialisée » (p. 370).

Dans la même veine, historiciser consiste pour Marie-Anne Lescourret à ressortir les courtes notices biographiques de tous ceux qu’a pu croiser Bourdieu – Raymond Aron, Jean Bollack, Pierre Vidal-Naquet, etc., etc. –, mais aussi de refaire l’histoire de toutes les institutions par lesquelles il est passé – l’ENS au XIXe siècle, l’EPHE à la fin du XIXe siècle, le Collège de France au XVIIIe siècle, etc., etc. – et de (presque) tous les évènements qu’il a traversé – la guerre d’Algérie, les manifestations anti-Devaquet, l’invention de la « troisième voie », etc., etc. –, sans oublier bien sûr l’histoire de la sociologie qui tient sur une trentaine de pages (p. 113-141) et dont elle retient quelques noms sans qu’on connaisse les critères de son choix – Weber, Durkheim, Bouglé, Aron –, sans oublier non plus l’histoire des intellectuels (tiens ? Dreyfus n’a pas droit à son paragraphe ? C’est que nous sommes déjà page 399), ni même celle d’Antony (cité gallo-romaine), ville où Bourdieu s’est installé.
C’est aussi intéressant que le Keno, mais cela en dit long sur la façon qu’elle a d’envisager l’histoire, succession d’événements et de personnages que le présent a retenu, sans autres liens que ceux du hasard, sans autre intelligibilité qu’un tissu d’anecdotes. Comme celle qui relate la naissance de l’EHESS : « Heureusement, Braudel a lié amitié avec Febvre sur le transatlantique qui les ramenait d’Amérique Latine » (p. 186).

Marie-Anne Lescourret livre en vrac des suites d’événements sans aucune pertinence, mais avec l’habileté ( ?) de la formule qui vaut pour description : « Paul Veyne chante Kant sur la musique de Jean-Sebastien Bach » (p 41) et voilà, l’atmosphère de l’ENS en 1950 est admirablement plantée.

9. La biographe et la biographe

Dans l’univers de Marie-Anne Lescourret, rien n’est vraiment construit, ni réfléchi, rien n’explique rien, tout explique tout : Jérôme Lindon, par exemple, accepte d’éditer la collection Le Sens Commun car « il est normal que les sciences humaines intéressent ce découvreur » (p. 253). Ce type d’éclaircissement lui suffit.

Finalement, ce livre donne peut-être une image plus fidèle de la biographe que de Bourdieu. Marie-Anne Lescourret écrit « cache-nez » au lieu d’écharpe, pense que seule « l’hypersensibilité » de Bourdieu l’entraîne à la découverte des arts, met des guillemets à culture « bourgeoise » (cette culture qui représente « un idéal humaniste d’accomplissement des capacités de l’homme », p. 226), et parle du « très agréable VIe arrondissement parisien ». La Gay Pride, enfin, lui inspire cette phrase : « Drag queens et personnages travestis en tous genres envahissent les rues de Paris, sur fond assourdissant de musique techno, au grand dam des riverains » (p. 373).

Voilà donc 455 pages de lieux communs déplorables, d’opinions non justifiées et détestables sur Bourdieu, les chômeurs, les étudiants en 1986, l’art, le sport, les cols de chemise et le jardin de l’ENS…


|1| P. Bourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, n°62-63, 1986.

|2| « Les potins servent chez les présomptueux et les mythomanes à créer des sectes (…) mais ils servent surtout à acquérir l’aura de celui qui est “au parfum” », J.-L. Moreno Pestana, « Chercheur, intellectuel consacré, prophète » in G. Mauger, Rencontres avec Pierre Bourdieu, Éd. du Croquant, 2005.

|3| Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d’agir, 2004

|4| P. Bourdieu, Les Règles de l’art, Seuil, Paris, 1992, p. 295

|5| P.Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Fayard, Paris, 1982

|6| « Quant aux plus démunis économiquement et culturellement, ils n’ont d’autre choix que la démission ou la remise de soi au parti, organisation permanente qui doit produire la représentation permanente de l’existence continue en tant que « classe » mobilisée ou mobilisable de ceux qu’il prétend représenter et qui sont toujours menacés de retomber dans la discontinuité de l’existence atomisée. ». « La représentation politique » in Langage et pouvoir symbolique, Le Seuil, Paris, 2001, p. 215.

|7| P. Raynaud, « Sartre, Foucault et Bourdieu, métamorphose de l’intellectuel critique », Le Débat, n°110, 2000.

|8| « Espace social et genèse des classes », Actes de la recherche en sciences sociales, n°52-53, 1984