LIVRES—Enquête à Mantes-la-Jolie auprès de jeunes pratiquant recel et vente à la sauvette : les dimensions marchandes et non marchandes de l’économie souterraine s’entremêlent inextricablement. 22 juillet 2007.

Pour son travail sur le bizness, Nasser Tafferant a reçu le prix « Le Monde de la recherche universitaire », cuvée 2006. A la suite d’une enquête réalisée à Mantes-la-Jolie, auprès de jeunes adultes engagés dans des activités de recel et de vente à la sauvette de produits non stupéfiants, l’auteur part du sens que ces derniers donnent de leur pratique et fait coexister dans l’analyse les dimensions marchande et non marchande de l’économie souterraine (en lien avec l’École, la famille, les loisirs, les croyances religieuses et l’amitié).

L’écriture à la première personne témoigne de sa proximité avec son objet. Ainsi que l’explique Gérard Mauger dans sa préface : « Nasser Tafferant appartient à cette nouvelle génération de sociologues des « quartiers sensibles », qui en renouvellent profondément l’approche » (p. XI). La familiarité avec le thème, ses acteurs, ses lieux, a bien sûr favorisé l’accès à un terrain difficile à pénétrer, de même qu’elle a nourri l’observation et l’analyse d’une « sensibilité » particulière. Mais elle aurait pu aussi être un piège et toute la première partie de l’ouvrage, « l’enquêteur enquêté », rend bien compte du travail d’objectivation et de distanciation à soi qu’il a fallu fournir afin que ce ne soit pas le cas. L’identité « trouble » de « l’intello indigène » (p. 15) se rend intelligible dans un savant équilibre entre détention d’un capital symbolique important (économique, culturel, viril) et mise en scène de l’attachement au quartier d’origine. Cette dualité habite le sociologue au-delà de l’enquête, et on la retrouve dans l’écriture : académique dans le corps du texte qui analyse les faits sociaux comme des choses, plus libre dans les extraits de journal de terrain qui racontent un premier niveau d’observation inscrit dans l’expérience.

La deuxième partie de l’ouvrage est organisée en typologie mêlant portraits d’enquêtés et analyses de leurs pratiques économiques quotidiennes.

1. Les jeunes « en rupture » mettent à distance les lieux de l’encadrement de la jeunesse pour s’approcher de la figure de l’adulte. Dénigrant la docilité (à l’égard de l’École et de toute forme d’apprentissage), ils s’inscrivent dans des activités et des postures qui leur permettent d’acquérir et de mettre en scène autonomie et virilité : au travers notamment de la sape « à l’ancienne », la fréquentation de lieux situés en dehors du contrôle des animateurs, la confrontation avec la police, et la pratique du bizness. Cette dernière leur apparaît comme une promesse d’indépendance financière à l’égard de leurs parents. Elle ne leur est pour autant pas aisée : le manque de capital relationnel délinquant et la très fréquente désapprobation familiale dont elle fait l’objet les exposent à de maigres bénéfices économiques, un risque important de se faire prendre et des conflits de moralité difficiles à résoudre.

2. Les « étudiants biznessmen », plus âgés et depuis plus longtemps familiarisés non seulement avec la pratique du bizness mais aussi souvent avec le commerce légal au sein de leur famille, cumulent les profits symboliques associés à leur double appartenance – le quartier et l’université – qui imprime le sens de leur rapport à l’économie illégale : « aussi surprenant que cela puisse paraître pour l’opinion commune, les étudiants biznessmen ont recours à une pratique déviante afin de se projeter un devenir social et professionnel normal et dans le respect des lois. Inversement, ils mettent à profit leur expérience durable des études et de l’insertion sur le marché du travail légal dans la gestion de leur activité délictueuse. » (p. 114) Accordant une grande importance au travail (scolaire, commercial), ils se perçoivent non comme des receleurs mais comme des hommes d’affaires. Par opposition au voyou sans qualité, l’« étudiant biznessman » disposerait d’une culture (lisant Le Figaro plutôt que Le Parisien), d’une éthique (discrétion et prodigalité), et d’un savoir-faire spécifiques. Là encore, la démonstration de virilité constitue un enjeu central ; les modèles en la matière sont les riches patrons qui « baisent » leurs concurrents et les gangsters cinématographiques à l’honneur chatouilleux et à la sentimentalité circonspecte.

3. Enfin, les « jeunes darons » (en argot, les « jeunes pères ») « reproduisent les manières d’être des pères immigrés de la première génération » (p. 115) : durs à la tâche, privilégiant les dépenses utilitaires, fréquentant les salons de thé du quartier, ils parlent projets d’installation et fiançailles, échangent leurs souvenirs du « bled », et rêvent, comme les « étudiants biznessmen », de passer du bizness au business. Mais, contrairement à eux, ils disposent de très peu de capital scolaire et sont exclus du marché du travail légal : leur bizness est avant tout un bizness de subsistance. Leur capital, c’est « le quartier », où ils effectuent la grande majorité de leurs ventes, jouant sur la connaissance des lieux et des gens, et s’exposant du même coup à la difficulté de mêler relations affectives et relations marchandes, ainsi qu’à un risque plus grand de se faire repérer par la police locale.

En forme de conclusion, la dernière partie de l’ouvrage répond à la question suivante : « Si la loi pénale ne constitue pas une force de légitimation suffisamment influente pour les dissuader de pratiquer le bizness, et inscrire dans leurs mentalités la morale juridique qui repose sur l’adéquation illégal/déviant et légal/normal, quelles sont les forces sociales de légitimation qui influencent le bien-fondé de la pratique illégale ? » (p. 143) Des conflits de loyauté se font jour : entre allégeance aux parents, à la morale religieuse, aux règles du commerce musulman (la tijara), à la loi française… Et chacun de (tenter de) résoudre ces conflits à sa façon : dans une utilisation différenciée de l’argent gagné en fonction de sa source (légale ou illégale), dans des « stratégies de rédemption » (p. 155) visant à remettre à plus tard et à une plus grande maîtrise de la religion la pratique d’un business « hâllal », c’est-à-dire défait de toute souillure, rendu accessible financièrement par le passage par un bizness « harâm », c’est-à-dire impur (recel de produits volés et/ou de produits dont la consommation est interdite, comme le shit, les cigarettes, l’alcool, etc.). Un retour détaillé sur chaque enquêté et son système de justification montre comment les biznessmen se bricolent une bonne conscience au travers de « jeux de moralité » subtiles.

En définitive, si l’on peut parfois regretter une rapidité du propos, très probablement due à des exigences d’édition, la démonstration est des plus convaincantes. Puisant dans les expériences individuelles, l’auteur parvient à démonter les jugements hâtifs qui pèsent sur l’économie souterraine : 1) « le bizness, ce n’est pas faire de l’argent facile » ; 2) « le bizness n’est pas l’apanage exclusif des marginaux » ; 3) « l’appât du gain n’est pas |s|a seule motivation » (cf. introduction).

Outre des extraits d’entretiens et de journal de terrain, le texte comprend des encadrés ciblés sur des thèmes particuliers :

— les stratégies d’occupation des halls d’immeuble pour s’y faire accepter (p. 25).

— les différentes formes de salutations entre jeunes et adultes, et leur signification (p. 25-26).

— zoom sur des expressions argotiques : « foutage de gueule » (p. 27), « vieux » (p. 30), « dossier » (p. 31)

— le travail intérimaire (p. 29).

— le métier d’animateur (p. 44).

— le bizness féminin (p. 109).