Si l’on en croit la production culturelle contemporaine, rien n’entrave les multinationales. En 2017, au moins quatre films ont traité le problème des délocalisations du point de vue des ouvrier.es. Mais qu’il s’agisse de figurer l’impuissance de la lutte collective (« En guerre » de Stéphane Brizé), de situer la résistance des travailleur.ses quelque part entre la discussion intellectuelle enfumée et l’utopie semi-onirique (« L’usine de rien » de Pedro Pinho), ou de suivre les échappées d’anti-héros qui ne voient de salut qu’individuel (« Vent du Nord » de Walid Mattar), quitte à suivre leur travail délocalisé jusqu’en Inde (« Crash test Aglaé » d’Éric Gravel), c’est le portrait d’un pouvoir grandissant des multinationales que brosse l’imaginaire cinématographique.

Les entreprises multinationales sont devenues des acteurs politiques à part entière, capables de rivaliser avec les autorités publiques, en contournant la loi, en minant les normes sociales par la mise en concurrence des salarié.es de différents pays et même en s’affirmant comme des puissances régulatrices autonomes. Dans un récent essai, le chercheur britannique Colin Crouch voit dans l’emprise des multinationales le principal vecteur de la « post-démocratie »1. Il trace un parallèle entre la situation des propriétaires des firmes mondialisées et celle de l’aristocratie dans la France d’Ancien régime qui était exemptée de l’impôt mais monopolisait le pouvoir politique. La sociologie, quand elle s’intéresse au sujet, est à peine plus optimiste. L’étude du combat des Molex de Villemur sur Tarn montre que la lutte reste certes possible, mais qu’elle est profondément asymétrique2. La mobilisation collective des salarié.es de l’usine et de leurs syndicats a produit des effets multiples, à la fois juridiques et politiques (maintien d’une activité industrielle dans la commune, accès à la visibilité médiatique et restauration d’une forme de dignité ouvrière, condamnation judiciaire des licenciements et stigmatisation de la multinationale étatsunienne, indemnités prud’homales et apprentissages militants). Mais l’ouvrage se conclut en montrant à quel point les évolutions récentes de la législation tendent à saper les conditions qui avaient rendu la lutte possible.

Les travailleur.ses et les syndicats sont-ils à ce point désarmé.es face au pouvoir des multinationales ? C’est la question à laquelle ce numéro de Mouvements tente de répondre, en sollicitant les analyses et témoignages de militant.es syndicaux et d’universitaires mobilisé.es sur cet enjeu, dans le sillage d’une conférence organisée en novembre 2017 sous l’égide du Global Labour Institute. Notre objectif est de montrer que le pouvoir des multinationales se renforce aussi par cette image de colosses anonymes et invincibles et qu’il importe de partager des récits de luttes et de victoires, des réflexions stratégiques et des analyses pour le faire reculer.

Le pouvoir des multinationales résulte d’un retournement : l’appropriation par le capital, après la Seconde Guerre mondiale, de l’internationalisme, qui fut longtemps le signe de ralliement des dominé.es. L’hégémonie étatsunienne permet alors d’imposer la coordination internationale des intérêts capitalistes afin d’éviter un nouveau conflit mondial et de résister à la menace communiste. Il en a résulté un processus d’unification commerciale, idéologique et stratégique fondé sur la restauration du libre-échange et le dépassement des souverainetés nationales. Ce processus a commencé avec les accords monétaires de Bretton Woods et s’est poursuivi avec les plans Marshall et Dodge de reconstruction de l’Europe et du Japon, la création de l’OTAN et du GATT, puis la naissance de la Communauté européenne. Le dynamisme des puissances capitalistes européennes et japonaise dépassait celui des États-Unis quand le système s’est enrayé dans les années 1970. Cet internationalisme des dominants opère alors sa mue néolibérale, sapant toute barrière à la libre circulation du capital, notamment via la dérégulation de la finance mondiale qui permet l’explosion des investissements directs à l’étranger. L’essor des multinationales et des circuits financiers d’investissement et de spéculation intercontinentaux connaît une nouvelle accélération.

Face à cet internationalisme du capital, les syndicats sont longtemps restés prisonniers des cadres nationaux. Des caisses de grèves communes établies pour les typographes français et anglais en 1852 à la fondation de l’Association internationale des travailleurs à Londres en 1864, la genèse du mouvement ouvrier s’est pourtant inscrite historiquement au croisement du local et du global. Ces échanges ont été rendus possibles par une mobilité importante des militant.es et travailleur.ses et par la force des identités de métier qui dépassaient les frontières nationales. Toutefois, à partir de la fin du XIXe siècle, la création de fédérations et de confédérations syndicales nationales, le développement de politiques publiques résolument tournées vers l’intégration des classes ouvrières (via l’éducation, la naissance du droit social ou le service militaire), la guerre et les projets impérialistes ont nationalisé les classes ouvrières et les organisations parlant en leur nom. La consolidation de la puissance syndicale s’est clairement jouée au XXe siècle au sein des États-nations : les syndicats ont accepté le « pacte fordiste » qui garantissait la croissance de la production en échange d’une plus grande redistribution vers les salarié.es et de la création de droits sociaux. L’activité syndicale internationale semblait par contraste permettre peu de victoires concrètes, tandis que les organisations syndicales internationales, dominées par les syndicats étatsuniens d’un côté et le mouvement communiste de l’autre, étaient ramenées au statut de pions dans la guerre froide. Dans ces conditions, le syndicalisme a souvent été marqué par des réflexes chauvins, sinon xénophobes ou encore par un rapport ambigu à l’égard des travailleur.ses des colonies.

Cet ancrage national a fortement pesé sur les pratiques syndicales. Même si des initiatives apparaissent dès les années 1960, les campagnes syndicales transnationales sont restées rares, alors que le capitalisme entrait dans une nouvelle phase de globalisation. Depuis la fin des années 1970, la décolonisation, la progression de l’activité des femmes, l’effondrement du bloc communiste et l’entrée de l’ex-Union soviétique et de la Chine dans le marché mondial ont augmenté l’armée de réserve du capital, puisque sur cette période la population travaillant dans des conditions capitalistes a doublé. Le fordisme a cédé la place au néolibéralisme, un régime d’accumulation déniant toute légitimité au compromis collectivement organisé entre Travail et Capital. La révolution des technologies de communication et des transports a bouleversé la géographie et l’organisation de la production des biens et des services. La dérégulation de la finance mondiale a permis l’explosion des investissements directs à l’étranger et une mobilité croissante du capital. Les multinationales ont trouvé des intérêts multiples à cette nouvelle division internationale du travail : outre des marges de profit accrues et une main-d’œuvre docile, elle a permis de détruire les secteurs industriels du Nord historiquement syndiqués et de contourner ou affaiblir les régimes légaux de protection sociale et de droit du travail.

Mais si la fin de la guerre froide a libéré le pouvoir des multinationales, elle a aussi dégagé le terrain pour de nouvelles initiatives syndicales. On a assisté d’une part à un regroupement du mouvement syndical mondial avec la naissance de la Confédération syndicale internationale en 2006 et un resserrement du nombre de fédérations syndicales internationales dans le cadre des Global Unions. L’action de ces structures se limite toutefois souvent aux pressions diplomatiques, sur le modèle de la Confédération européenne des syndicats qui a longtemps été à l’avant-garde de ce type d’action, en s’appuyant sur les dispositifs de « dialogue social » reconnus par le droit communautaire. D’autre part, le renouvellement du personnel syndical étatsunien a permis la redécouverte et l’exportation de répertoires d’action plus militants, qu’il s’agisse des pratiques d’organizing ou de la recherche stratégique qui vise à identifier les points faibles dans la structure de pouvoir d’une entreprise. Ces différents processus apparaissent par exemple dans la campagne de syndicalisation dans des usines textiles du Guatemala qu’a étudiée Quentin Delpech3. Il montre qu’elle s’inscrit dans une « stratégie de l’étau » qui repose à la fois sur la mobilisation des travailleur.ses au Sud et celle des syndicats et citoyen.nes au Nord. La « responsabilité sociale » et la relative conscientisation des consommateur.trices vis-à-vis des conditions de travail dans lesquelles sont produits les biens ont en effet permis à de nouvelles campagnes alliant syndicats et ONG de faire pression sur l’image des entreprises donneuses d’ordre.

La confrontation au pouvoir exorbitant des multinationales est une nouveauté uniquement pour les travailleur.e.s du Nord. Au Sud, la situation existe depuis plus d’un siècle. On pourrait même avancer que la notion de capital transnational remonte dans ces pays à la colonisation européenne, des compagnies telles que celles se livrant au commerce du thé et des épices faisant office de proto-multinationales. Les syndicats et travailleur.ses des pays du Sud ont toujours agi dans un monde où ils devaient non seulement s’affronter à de puissantes firmes étrangères mais aussi aux politiques gouvernementales et administrations locales qui les soutenaient étroitement.

Ce constat jette une lumière crue sur deux leçons essentielles. Premièrement, plutôt que de sans cesse réinventer la roue, il importe de favoriser les échanges et transferts d’expériences, non seulement entre les syndicats du Nord et ceux du Sud, mais aussi entre les syndicats de l’industrie et ceux des services, les premiers ayant eu à faire aux multinationales depuis plus longtemps et les seconds disposant d’une riche expérience d’alliances avec la société civile et les communautés locales. Deuxièmement, la lutte contre les firmes multinationales implique de se confronter aux institutions publiques dont les politiques servent de plus en plus leurs intérêts. De ce point de vue, le syndicalisme n’a pas seulement besoin d’une stratégie transnationale mais aussi d’une politique qui lui permette de séparer effectivement l’État du capital.

Ce numéro de Mouvements se propose ainsi de rendre compte de la manière dont ces tensions et exigences nouvelles traversent le monde syndical. Il examine différents enjeux de l’action syndicale transnationale, en articulant trois dimensions : un état des lieux du pouvoir des multinationales et de leurs capacités d’influence sur les institutions publiques ; une réflexion sur les moyens de contrer ou à défaut de réguler le pouvoir global du capital ; un panorama des expériences syndicales qui tissent des solidarités transnationales. Contre le récit dominant du pouvoir des multinationales, nous voulons montrer que des résistances existent, à de multiples échelles et sous des formes diverses. Ces luttes ne sont pas toujours couronnées de succès, mais analyser leurs échecs tout comme leurs petites et grandes victoires permet, nous l’espérons, d’esquisser un paysage de possibles.

1 C. Crouch, Post-démocratie, Zürich, Diaphanes, 2013.

2 Collectif du 9 août, Quand ils ont fermé l’usine. Lutter contre la délocalisation dans une économie globalisée, Marseille, Agone, 2017.

3 Q. Delpech, Mobilisations syndicales et violences au Sud. Protester dans les usines de la sous-traitance internationale au Guatemala, Paris, Karthala, 2013.