Compte-Rendu. Fabrice Flipo restitue les grandes lignes de l’ouvrage de François Vatin, Le travail et ses valeurs, Paris, Albin Michel, 2008, non sans interroger la plus value que les questionnements écologiques pourraient apporter à cet essai. 16 Novembre 2008.

Farnçois Vatin annonce dans cet ouvrage vouloir rouvrir la question du lien entre le travail et la nature. L’ambition de l’ouvrage est tout-à-fait centrale pour notre époque, qui connaît une crise profonde de ce que l’on appelle « nature », une crise qui prend la forme d’un débat récurrent et difficile autour du « productivisme ». Pour ce faire, François Vatin adopte la méthode de l’histoire intellectuelle ou histoire des idées.

François Vatin remonte jusqu’à l’Antiquité pour rappeler le mépris grec envers le « travail ». Il insiste ensuite sur la division, au Moyen-âge, entre arts libéraux et arts mécaniques, dont il montre qu’elle persiste d’ailleurs aujourd’hui dans la différence entre « honoraires » et « salaires ». Puis au 19ème siècle, le travail devient central, notamment avec Weber et l’éthique protestante. Smith introduit l’idée que la richesse repose sur la division du travail, et que le prix paie la peine des autres. Mais cet égalitarisme est remplacé à la fin du 19ème par l’utilitarisme et ce que Marx a appelé la « valeur d’échange », et dont il a montré l’inéquité.

Mais d’où vient ce « travail » ? Pour y répondre, F. Vatin nous emmène dans une enquête passionnante dont le fil conducteur est de montrer l’étroite interdépendance, scientifique mais aussi politique, entre l’évolution du concept de « travail » dans les sciences de la nature et dans les sciences sociales. En effet les sciences de la nature ne s’orientent pas sans raison vers la question du travail et de la « fatigue » des matériaux : elles y sont poussées parce que les « scientifiques » du 19ème siècle sont généralement des ingénieurs. Coulomb élabore ainsi sa notion de « travail » en cherchant à monter du bois de la manière la plus efficace, un compromis entre le nombre de voyages, la vitesse à laquelle les rotations sont effectuées et le poids emporté à chaque itération. Ces questions sont évidemment très importantes d’un point de vue économique, car elles conditionnent l’obtention de rendements croissants et donc d’un profit, obtenu par amélioration de l’efficacité avec laquelle les moyens sont employés. L’usage de la notion s’approfondit vers la catégorie de l’« énergie », qui n’est pas moins « anthropomorphique » car, comme le rappelle F. Vatin, « énergie » signifie d’une certaine manière « travail » en grec, notamment de par sa proximité avec « ergon », l’outil…

Une troisième partie de l’ouvrage s’attache à déceler les liens entre biologie et organisation sociale à la fin du 19ème siècle, sous les différentes figures de l’« organicisme ». Il n’est pas inintéressant de constater qu’Edwards, grand théoricien de l’organicisme, fut sollicité en 1831 pour donner des cours d’« histoire naturelle industrielle » à l’école nationale des ponts et chaussées… Là encore, les liens entre théories issues des sciences naturelles et organisation sociale sont omniprésents. F. Vatin note à juste titre qu’ingénieur et commerçant sont finalement deux modalités d’une même économie, l’une organisant les flux matériels et l’autre les organisations humaines, toutes deux mêlant concurrence (entre techniques, entre produits) et planification (normes, règles).

Dans une quatrième partie, F. Vatin revient vers son objet initial, la sociologie du travail. Il montre comment elle s’est construite sur un modèle ne représentant pourtant qu’une petite partie des sociétés industrielles : le travail en usine, sous la figure emblématique du taylorisme. Il y a ici deux enjeux clé : le premier est la dépendance de l’ouvrier par rapport à la cadence des machines, et le second la qualification de la fatigue humaine, qui fit l’objet d’innombrables tentatives de réduction aux sciences de la nature – sans succès.

La sociologie du travail se constitua contre ces tentatives de naturalisation, c’est l’objet de la cinquième partie de le rappeler et d’en tirer quelques perspectives pour la discipline. La sociologie du travail chercha à humaniser le monde des machines, en mettant en évidence la fatigue (souffrance) humaine. Mais à trop se concentrer sur cette forme de travail, elle perdit sa vocation quand la production devint plus capitaliste et que l’ouvrier devint un conducteur de systèmes automatiques. Aujourd’hui l’homme a perdu toute fonction énergétique dans la production, et, de ce fait, aux yeux même du travailleur, il y a une perte de travail, de sens du travail. Et la sociologie du travail a perdu ses repères les plus profonds. Elle s’est alors tournée vers les chômeurs. Une littérature sur la « fin du travail » est apparue (Méda, Rifkin). Elle a commencé à critiquer le « déterminisme technique » qui l’aurait affectée autrefois. Elle a cherché à cerner le sens de cette nouvelle figure qu’est l’« employé », dont le potentiel émancipateur n’est pas évident. En fait pour retrouver un sens il y a nécessité, nous dit F. Vatin, de revenir à la finalité productive du travail. Il y a aujourd’hui perte de sens du travail alors que sa puissance sur la nature est décuplée.

En conclusion F. Vatin renvoie dos à dos la gauche des 35 h et le « travailler plus pour gagner plus » avec lequel Nicolas Sarkozy a remporté la présidentielle. Les deux impliquent une conception physique du travail, comme une quantité que l’on peut additionner et répartir. Les deux reviennent à détruire même le sens du travail, en en faisant une finalité alors que ce n’est qu’un moyen. On retrouve là la veine de la critique anti-utilitariste et la question de la reconnaissance. F. Vatin en conclut que l’argument de Sarkozy risque fort de se retourner contre son auteur, tout comme les 35 h ont pu se retourner contre ses créateurs…

Ce livre ouvre de nombreuses pistes extrêmement intéressantes mais il est loin de toutes les refermer.

La question du travail, tout d’abord. Si l’histoire des idées qui est proposée pourra paraître classique pour les spécialistes, les liens qui sont faits avec la sociologie du travail sont tout-à-fait originaux et novateurs. Ils ouvrent aussi sur une interprétation nouvelle de la crise du travail que nous connaissons aujourd’hui, en réintroduisant la question des finalités. Il aurait toutefois fallu aller plus loin. La question des finalités du travail, c’est la question du progrès, dont on voit, au travers de la crise écologique et sociale, qu’il ne va plus du tout de soi. F. Vatin s’arrête à constater cette crise mais ne propose pas de piste pour en sortir, notamment du côté du rôle des sciences naturelles. Ne fallait-il pas aller jusqu’à faire un lien avec l’écologie ? L’écologie ne propose-t-elle pas finalement de reconnaître la fatigue des services écologiques ? Ce qui pourrait impliquer, du point de vue du travail, d’accepter de « laisser faire la nature », de reconnaître son travail ? C’est alors toute la littérature autour de l’écologie politique qui serait convoquée, rejoignant en partie nos propres travaux. Contrairement au travail classique, l’écologie entreprend de reconnaître un « travail de la nature », qui devrait être payé – notamment sous la forme d’un taux d’actualisation bien plus élevés que ceux qui sont utilisés aujourd’hui, tout simplement parce qu’ils ne rendent aucunement compte de l’épuisement des ressources fossiles sur lesquelles la révolution industrielle a été construite. On sait que les usines basées sur les fossiles ne produiront plus rien dans le long terme, dès lors sur quoi base-t-on leur valeur à venir ? L’on rejoint la question du travail quand on voit l’engouement que suscitent les nouveaux métiers de l’écologie – énergies renouvelables etc. – mais aussi la proposition récurrente de « travailler moins ».

La question du capital, ensuite. La question est évoquée à plusieurs reprises mais pas abordée de front, alors
qu’elle sous-tend toute une part de l’argumentation. F. Vatin rappelle en effet une distinction extrêmement importante de Marx : la différence entre « travail mort » et « travail vivant ». Qu’est-ce donc que le « travail mort », sinon le travail fourni par les énergies fossiles ? Qu’est-ce donc que ce travail dans l’avenir, sinon son propre épuisement ? Que doit-on en conclure quant à la valeur à venir du capital ? Quant à la nature du capital, par-delà les effets monétaires ? Il y aurait là matière à approfondir quelques débats autour de la décroissance, à n’en pas douter.

La question des 35 h, enfin. On peut rejoindre F. Vatin sur l’idée que réduire le travail à une quantité interchangeable ou à une fin en soi revient à le dévaloriser. Mais renvoyer la droite et la gauche dos à dos est peu recevable, car c’est alors passer sous silence la question de la qualité du travail, qui est un élément majeur de l’opposition droite-gauche, les uns s’en tenant à un libéralisme mâtiné de paternalisme et les autres réclamant davantage de reconnaissance pour les soutiers de la société industrielle. Sans doute n’était-ce pas le propos principal de F. Vatin, mais le point semble suffisamment important pour devoir être mentionné.