Le vote à main levée, lors des Assemblées générales, serait anti-démocratique. Un helléniste montre, à rebours, que l’exercice du pouvoir par le peuple, pour être conforme à son concept, exige d’être direct et permanent.

En tant qu’helléniste et en tant que citoyen, je suis interpellé ces derniers temps par une surenchère de la partie modérément conservatrice de notre société sur le thème de la démocratie. Le terme est employé partout et par tout le monde, dans la rue, dans la presse et, singulièrement, dans les journaux télévisés.

En ce qui concerne mon milieu professionnel, l’Université, la revendication démocratique prend un aspect qui me paraît particulièrement paradoxal : des groupes de pression, sous forme de collectifs d’étudiants et d’enseignants, se sont formés un peu partout en France pour exiger l’organisation par les administrations des Universités de scrutins à bulletin secret portant sur le mode de mobilisation de la communauté estudiantine. L’argument principal invoqué en faveur de ce mode opératoire est son caractère éminemment démocratique. Le voici clairement et scientifiquement formulé par l’un des syndicats des personnels de mon Université :
« (…) la seule procédure connue et légitime est le vote à bulletin secret. Le vote, rappelons-le, est un mode d’expression individuel sous forme de droit légitime (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789), permettant à un groupe de personnes de prendre une décision qui les engage collectivement. Les décisions sont prises à la majorité, à l’intérieur d’une communauté d’électeurs inscrits sur des listes officielles. Au cours du XIXe puis du XXe siècle, en même temps que se consolidait la démocratie politique, se sont peu à peu établies les bases du suffrage universel et du secret du vote, garanti par l’usage de l’isoloir.

Ce type de vote permet d’empêcher les pressions sur les votants. Les bulletins anonymes sont déposés dans une urne pour être dépouillés et comptabilisés une fois le vote terminé. Le dépouillement se fait en public et sous les yeux des assesseurs, afin d’éviter les fraudes. » En effet, cela tombe sous le sens : « Curieux démocrates ! », ironisait un journaliste de France Inter, en commentant une décision de la Coordination nationale étudiante de Tours condamnant les votes à bulletin secret.

Je voudrais pour ma part rappeler une autre évidence, peut-être moins évidente pour certains : la démocratie, « pouvoir du peuple », telle qu’elle était pratiquée à Athènes, au Ve siècle avant notre ère, était fondée sur la « liberté de langage et d’opinion » exercée par « tout citoyen qui le souhaitait », au sein d’un organe collectif souverain, l’Assemblée du peuple (Ecclésia toû dèmou). Liberté d’y participer ou non, absence de quorum (sauf en quelques rares occasions), et vote à main levée sont les caractéristiques les plus importantes de cette instance délibérative.

La logique du système est simple : l’assemblée du peuple ne représente personne ; elle est le peuple en action. C’est ce qui fait la différence entre une démocratie et une république. Dans une démocratie, le peuple exerce le pouvoir par son implication directe et quasi permanente. Dans une république, il le délègue librement, par les moyens invoqués dans l’extrait cité plus haut. Après la Révolution de 1789, et surtout pendant les premières décennies du XIXe siècle, il y eut en France un vif débat théorique où les deux régimes furent systématiquement comparés, sans jamais être confondus. La conclusion fut alors que l’hyperactivité politique des Anciens n’était pas du goût des Modernes, qui préféraient, eux, jouir de leur propriété et vivre tranquilles, loin des tracas de la politique, une fois qu’ils avaient élu leurs représentants. Il va de soi que, pour jouir de sa propriété, il faut en avoir une, et que, par conséquent, la France qui pensait ainsi était la « France d’en haut ». Mais il est tout aussi vrai que, malheureusement, on n’a pas trouvé mieux que la république depuis.

Deux siècles se sont écoulés, pendant lesquels des « doses » de plus en plus importantes de démocratie furent injectées dans le mode de fonctionnement formel ou informel de la République. Ce fut le résultat de « luttes », « acquis sociaux » et autres abominations que la pensée unique actuelle tente de discréditer. Mais je croyais naïvement que cette question-là, la question de la démocratie, était résolue. Que nous étions tous conscients de vivre dans une république, par ailleurs exemplaire pour le bon fonctionnement de ses institutions (ayant passé les premières années de ma vie dans la Grèce des colonels, je peux en témoigner), mais pas dans une démocratie ! Je croyais que par « démocratie », nous entendions les différentes « libertés » déviantes, certes, par rapport au système représentatif, mais toujours tolérées, comme des garde-fous officieux, non institutionnels, de nos institutions.
Parmi les petites folies démocratiques tolérées jusqu’ici par notre république, les fameuses AG des étudiants. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas d’urne devant la tribune qu’elles sont moins démocratiques que d’autres. Elles ne sont pas moins démocratiques que d’autres parce qu’elles seraient moins représentatives ; une fois de plus, je n’ai jamais vu de Khmer rouge garder les portes de nos amphis pour empêcher les opposants à la grève de s’y introduire.

En revanche, j’ai vu souvent des étudiants, toujours minoritaires, occupés à leurs jeux vidéo le temps que les débats finissent, pour enfin voter « non » aux piquets de grève. Et j’ai vu aussi autre chose : j’ai vu que, au plus fort du mouvement, tous les jours, le Ministère comptait soigneusement les facs bloquées. Non pas celles qui débattent, qui revendiquent ou qui contestent la loi LRU, mais celles qui sont bloquées.

Alors, oui, je suis solidaire des étudiants en lutte. Parce que je pense que le texte voté en août dernier est un mauvais texte et que, malheureusement, c’est là le seul moyen de le dire de façon audible. Les étudiants qui occupent leurs Universités ne sont pas tous des gauchistes écervelés, ils sont pour la plupart inquiets de leur avenir et de l’avenir du pays ; et ils n’ont pas tort. Je ne fais pas d’angélisme, je sais bien que des pressions peuvent s’exercer au sein des AG, que des méthodes dilatoires alourdissent l’atmosphère des amphis et que les garanties sont médiocres, mais, enfin, une fois de plus, on n’a pas trouvé mieux !

Les « consultations » à bulletin secret organisées par nous, leurs aînés, leurs profs et souvent leurs mentors, sans débat préalable, avec la consigne implicite et parfois explicite de voter contre le blocage, ne sont ni plus démocratiques que leurs votes à main levée, ni plus impartiales, ni plus légitimes. Elles sont juste des résurgences intempestives du vieux débat dix-neuvièmiste dont je parlais plus haut. Indépendamment des circonstances actuelles, il me paraît donc urgent d’affirmer la légitimité des Assemblées générales des étudiants et de défendre cet espace de démocratie contre les attaques incessantes du discours dominant, dont certains de mes collègues et, malheureusement, certains étudiants se font les porte-parole.

Pour l’anecdote : les inventeurs de la démocratie n’ignoraient pas les « urnes » ; ils s’en servaient dans les tribunaux, ainsi que pour le seul vote à bulletin secret qu’ils eurent l’idée d’organiser au sein de l’Assemblée, celui qui portait sur l’ostracisme, expulsion arbitraire (sans délibération), de citoyens jugés dangereux pour le régime démocratique. Or, ces scrutins parfaitement conformes à nos standards sont les seuls votes de cette époque sur lesquels pèse un soupçon de fraude ou de tentative de fraude électorale : en 1937, un archéologue américain a découvert dans un puits au pied de l’Acropole 190 ostraca (tessons de vase servant de bulletins de vote) où le nom de Thémistocle avait été gravé par seulement 14 mains différentes…