À peine l’annonce de la transmutation de la LCR dans un nouveau parti était-elle annoncée que les commentaires ont commencé à fleurir, nourris par les médias, sollicités par toutes celles et ceux qui cherchent un avenir à la gauche. Mon objectif n’est ni de commenter cet état de fait – la stratégie politique autonome d’un parti de gauche – , ni de critiquer cette stratégie – la position « anti » -, mais d’essayer d’en discerner les conséquences potentielles pour toute la gauche.

Des milliers de militants de bonne volonté rêvent de renouveau politique. Beaucoup ont depuis longtemps déserté les partis, machines à gérer la démocratie institutionnelle formelle plutôt qu’à animer la participation citoyenne aux décisions. Beaucoup ont rêvé, après le formidable débat autour du projet de traité constitutionnel européen, après avoir applaudi des tribunes riches de leur diversité, partis, syndicats, mouvements sociaux de nouveau réunis autour d’un objectif commun, que le succès qui s’en est suivi allait leur permettre de rompre avec les phénomènes de concurrence inter-partidaire qui rongent notre système politique. C’était trop beau. La suite a montré que la gauche de gauche, pas plus que le reste de la gauche, n’est prête à rompre avec ses tropismes de concurrence de bac à sable, bien camouflée sous les appels vibrants à l’unité. Les militants de bonne volonté ne se résignent pas pour autant. Les appels fleurissent, Collectifs antilibéraux, écologistes décroissants et antilibéraux, alternatifs… Tous sentent bien l’urgence à offrir une issue collective. Les fronts de résistance se multiplient, épuisant les activistes de tout poil. Et… rien n’en sort. Sarkozy se rit de cette agitation qui ne pèse pas sur le réel. Tout cela n’améliore pas vraiment la lisibilité d’un projet neuf à gauche.

L’annonce faite à Olivier

Pourtant sur ce sol aride, une fleur s’épanouit : le nouveau parti d’Olivier Besancenot. Injuste, diront plus d’un. Après avoir brisé toute possibilité d’une candidature unitaire dans l’œuf à la présidentielle, la LCR, forte de son score en tête des petits candidats, de la bonne cote de popularité médiatique de son porte-parole, a profité de la division et foncé. C’est ainsi que » la LCR et Olivier Besancenot » ont appelé ensemble à la création d’un nouveau parti. Appel qui recueille un certain succès puisqu’il est crédité de dix mille engagements avant le meeting de lancement du 6 novembre.

Olivier Besancenot a décidé de répondre aux enjeux politiques explicités plus haut par un tour de passe-passe, la transmutation de la LCR révolutionnaire en un NPA guévariste. D’autres déjà ont rêvé de transmutation du même type. Le PC qui a essayé d’incorporer des représentants des mouvements sociaux, Yves Cochet qui voulait refonder les Verts du soir au matin (et qui a décidé de contourner la difficulté par le rassemblement d’écologistes médiatiques de tous bords), le Parti des travailleurs plusieurs fois rebaptisé depuis trente ans. La particularité du « POB », comme Parti d’Olivier Besancenot – ce qui est plus conforme à la réalité de l’approche -, c’est que la transmutation se fait autour d’une personnalité médiatique avérée.

Deux questions se posent immédiatement aux acteurs politiques concernés que nous sommes : Cela doit-il rassurer de l’avenir de la gauche de gauche ? Inquiéter plutôt, il me semble. Cela peut-il permettre d’améliorer le rapport de forces de toute la gauche pour échapper à Sarkozy ? L’affaiblir durablement semble plus vraisemblable.

À qui profitera le succès d’un parti qui déclare ne pas vouloir participer à la gestion tant qu’il n’est pas majoritaire seul (c’est-à-dire jamais) et ne pas vouloir passer d’alliances avec ceux qui y participent, dans un pays où la droite est structurellement majoritaire ? À la droite bien sûr ou plus précisément aux centristes comme François Bayrou qui laissent planer le doute d’une alliance avec la gauche pour se renforcer par cette attitude bipartisane à l’américaine. Olivier, le meilleur ami de François ? Stratégie efficace pour transformer réellement la société ?

À qui le nouveau parti peut-il servir à rêver ? À celles et ceux qui croient qu’il suffit d’être contre un système pour le transformer miraculeusement ! Car ce projet est d’abord et surtout ANTI, anti-capitaliste déclaré, anti-institutionnel pratiquant, anti-antilibéraux de facto. Car la tentation n’est pas nouvelle. L’antilibéralisme a de ce point de vue déjà servi d’expérience. Si s’opposer est légitime, cela ne suffit ni à faire l’économie d’un projet, ni à convaincre nos concitoyens qui cherchent désespérément à échapper à la précarité. La présidentielle qui faisait suite au referendum sur le TCE l’a montré. Alors anticapitaliste pour faire de la surenchère sur les antilibéraux ou pour exprimer un nouveau projet ?

Raoul Marc Jennar prétend, dans Politis, qu’il n’y a aucune différence de fond entre les propositions du NPA et celles des écologistes antilibéraux. Il appelle donc ces derniers à rejoindre ce nouveau parti. Pourtant les deux approches semblent bien éloignées. Les écologistes antilibéraux veulent une rupture soutenable avec le productivisme qu’ils mettent au centre de leurs préoccupations. La différence ? pour simplifier : Le productivisme gaspille et opprime pour gaspiller ; le capitalisme thésaurise et réifie pour thésauriser. Les sociétés technologiquement augmentées savent l’attrait du néolibéralisme (capitalisme financiarisé) : un tranquillisant laisser-faire pour celles et ceux qui sont littéralement écrasés par leur capacité à faire (dominés et dominants). Dépasser le capitalisme aujourd’hui passe par une rupture avec l’imaginaire dominant, ce qui n’a pas de commune mesure avec la critique du capitalisme au seul sens économique du terme. L’ambition est d’en mettre à nu les rouages qui structurent nos sociétés aujourd’hui, les grosses roues du capital symbolique qui fait le lit des inégalités durables (entre les hommes et les femmes notamment) ou variables (le capital culturel), les différentiels du gaspillage éhonté des ressources naturelles non reproductibles, les dents cassantes des ressources décentes pour toutes et tous. L’ambition est d’utiliser cette lucidité pour mettre en place des politiques de transformation concrète de la société dans les institutions dont elle dispose aujourd’hui et, cela, avec les mouvements sociaux tels qu’ils sont avec leurs micro-leaders un peu vieillissants, profondément conscients qu’il ne suffit pas de brocarder le système pour en inventer un autre magiquement. Mais aucun brillant esprit, aucun groupe, réseau, rassemblement, parti, aucune zone, coalition, fédération, organisation gouvernementale ou non, n’a LA solution clé en main à révéler à un univers politique devenu aussi consommateur pressé que le reste de notre société.

Je fais ce détour par la critique de l’écologie politique pour mieux montrer qu’ici, il n’est pas question de stigmatiser qui que ce soit mais d’essayer de démonter les ressorts d’une offre politique, celle d’un nouveau parti à gauche qui se veut plus déterminé pour répondre aux attentes légitimes de personnes qui se sentent flouées. Mais qui se situe d’abord irréductiblement hors des institutions. Or il se passe vraiment quelque chose à la gauche de la gauche institutionnelle qui mérite mieux que du dénigrement face à l’incapacité récurrente à reconstruire une gauche digne de ce nom.

« Olivier » – à quand « Oli » ? puisque les figures médiatiques populaires ont désormais un petit nom en politique -, fait croire qu’il suffirait d’accompagner les luttes sociales pour construire une alternative politique. En cela, le NPA a une posture plus proche du syndicalisme revendicatif que de la politique. Les limites de cette posture sont bien connues depuis les mouvements de chômeurs qui ont essayé d’attirer l’attention sur le sort de ceux qui sont considérés comme inclus mais hors du système de facto. Ce qui a été critiqué historiquement comme la défense du mâle blanc peut-il devenir le projet de jeunes classes moyennes en voie de précarisation, pas beaucoup plus ? L’enjeu est bien plus exigeant que la protection des revenus de ceux qui n’ont pas encore totalement dégringolé dans un univers mondialisé où délocalisations et migrations servent d’épouvantails. Le « Parti d’Oliver Besancenot » laisse ainsi entière la question d’un projet de gauche pour un monde global, un projet qui lutte contre les inégalités, TOUTES les inégalités dans un monde sans frontières.

Je ne prétendrai pas ici avoir suivi de près l’élaboration, que l’on peut supposer foisonnante entre des gens neufs en politique et vieux routiers, au NPA. Je me contenterai de donner mon interprétation de citoyenne qui reçoit les messages médiatiques d’Olivier comme tout un chacun. Loin de penser qu’il y a du neuf, j’ai l’impression, en tant qu’ancienne syndicaliste, de recevoir un message syndical PLUS.

L’usage du mot capitalisme a un avantage. Tout le monde croit savoir ce que c’est. Et donc savoir ce qu’est son antithèse. Toute transformation pour qu’elle soit soutenable doit s’ancrer dans un imaginaire à la portée du plus grand nombre. La tentation est grande de rejouer les Trente Glorieuses avec un État social redistributeur, grâce à une fiscalité considérée comme juste, contrôlant la monnaie et le crédit, interventionniste, planificateur. Voilà ce qui irait avec le rêve du retour aux acquis, la conservation du système. Alors que si l’on souhaite que toute l’humanité existante ait accès à une vie décente sans pour autant obérer son avenir par la destruction de son milieu de vie, il est urgen
t de changer de repères, de référentiel spatial et de repères mentaux, urgent de poser la question de la décroissance d’activités inutiles et aliénantes, de penser l’humanité comme espaces de migrations plutôt que de territoires à protéger, …

Certes « la critique est facile, l’art est difficile ». Personne n’est dédouané de la recherche de la quadrature du cercle de la réconciliation de la gauche autour d’un projet de transformation écologique et sociale crédible. Alors comment faire ? Quand la démocratie se fait peau de chagrin, entre rendez-vous formels du suffrage universel et démocratie représentative inopérante, le NPA veut rester en marge des institutions, se condamnant par là-même, et le reste de la gauche avec lui, à l’opposition. La solution est-elle d’abandonner le peu de réel pouvoir de transformation ou d’essayer d’y prendre appui pour développer les contradictions internes au système ?

A gauche !

Si la social-démocratie est en crise, incapable de résister au mouvement actuel de précarisation généralisée, soit parce qu’elle a adopté l’idéologie du libéralisme financiarisé, soit parce qu’elle n’a pas su réinventer des systèmes de protection efficaces, elle reste la composante la plus forte à gauche. Renoncer à la faire bouger, c’est renoncer à transformer profondément pour se satisfaire de succès à la marge, comme le retrait du CPE, même pas suivi d’action pour le retrait du CNE.

Il faut décoloniser nos esprits. Rompre avec l’idée que la politique appartient aux partis, qu’ils soient avant-gardistes ou conservateurs. L’ alternative, si elle est possible, ne peut résulter que d’une confrontation avec la société, avec les associations, les syndicats, les mouvements représentant les minorités dans toute leur diversité. L’avenir se joue dans la confrontation et le débat avec toutes les forces de gauche.

La gauche a l’obligation de construire une alternative de gouvernement à Sarkozy, sauf à lui laisser la place pour longtemps. La question du projet manquant est incontournable, mais celle du contenu des alliances n’est pas anecdotique. Un projet de transformation écologique et sociale sans vocation majoritaire est une impasse. Il nous faut à la fois penser la transformation et la dynamique politique capable d’en faire une aspiration crédible et appropriable par nos concitoyens.

Définir un projet de transformation écologiste et sociale est indispensable pour toute la gauche si nous voulons donner corps à une alternative, qui retrouve des chances de mobilisation et de conviction à la base. Un projet économique clair, qui explique ce que nous voulons en France, désormais grande métropole du monde, et dans le monde en s’attaquant aux inégalités entre Sud et Nord, en utilisant la crise financière pour démontrer que l’antiproductivisme et la lutte contre les inégalités et la démolition sociale sont la base d’un renouveau à gauche, vraiment de gauche. Le NPA en sera-t-il ? Aura-t-il l’estomac de prendre le risque de vivre, de s’affronter potentiellement à l’exercice des responsabilités et de mettre en acte son projet. Voilà la question qu’il faut peser à Olivier Besancenot. Pas pour polémiquer mais pour assumer notre responsabilité partagée face à l’avenir. Car le succès probable du « POB » le rend encore plus comptable de l’avenir.

Retrouvez les autres contributions à ce débat :

Philippe Corcuff – L’aventure « NPA » : un chaos créateur, et comment « le mort saisit le vif » dans la gauche de la gauche
Michel Husson – NPA : nulle part ailleurs ?

Mais aussi les articles initialement publiés sur Mouvements.info en juin dernier :

Clémentine Autain – Un autre parti est-il possible ?
Jean-Christophe Cambadélis – Où allez-vous ?
Olivier Dartigolles – Ne pas se tromper d’ambition
Noël Mamère – À quoi sert le NPA ?
François Sabado – Pour un Nouveau Parti Anticapitaliste
Denis Sieffert – Une autre vision de l’alternative : l’appel de Politis
Vincent Tiberj – Une autre gauche est-elle possible ? L’espace électoral du NPA