L’ouvrage de Jean-Yves Mollier établit les petites et grandes histoires de l’édition en France. Plein d’histoires dans l’Histoire d’un solide anodin, d’un objet quotidien, le Livre. Support caméléon de la pensée en France, il repose tout entier – du moins, on voudrait le croire – sur le bon vouloir de l’éditeur, sur les mécanismes de l’édition, qui donnent accès à la publicité et façonnent ainsi l’opinion. Douze chapitres foisonnants d’informations et d’analyses racontent, informent et donnent à réfléchir, avant d’arriver à une conclusion qui laisse perplexe quant aux défis de l’édition contemporaine. Balayant les grandes périodes de l’Histoire de France et les étapes de la fabrique de l’édition, l’auteur retrace avec la précision les grands mouvements et les petites anecdotes relatifs à tous les aspects de la conception du livre. Le chapitre 1, La révolution de l’imprimé, est consacré à sa fabrication matérielle. Plusieurs chapitres expliquent son insertion politique, économique et sociale (chapitre 2, Censure et édition sous l’Ancien régime ; chapitre 7, La révolution du prix du livre ; chapitre 9, Le sacre des éditeurs ; chapitre 10, D’une guerre à l’autre ; chapitre 11, Des années sombres aux Trente Glorieuses ; chapitre 12, Les deux visages de l’édition française à la fin du XXème siècle). Les chapitres 4, Naissance de l’édition et 6, L’autonomisation des métiers du livre, relatent la construction d’un champ. Enfin, d’autres parties s’attaquent à la diversité des formes (chapitre 3 Editer les classiques avant la Révolution ; chapitre 5 L’édition scolaire ; chapitre 8, Le siècle des dictionnaires).

Avec un style souvent humoristique, c’est un véritable almanach que l’auteur nous délivre : celui des unions et des désamours des grandes familles de l’édition ; le récit des conflits et des petits arrangements avec les institutions, qui ceignent le périmètre de la libre pensée. Ce qu’il nous donne à voir, c’est la construction des formes sociales du champ éditorial, à travers les sursauts et les ambivalences du rapport aux pouvoirs en place. Sans cesse, le lecteur ou la lectrice basculent d’un extrême à l’autre, de l’allégeance, parfois à la limite de la collaboration, à la rébellion. On rit jaune quand on lit, impuissant, le récit d’une histoire consanguine, la trame finement tissée de la concentration des privilèges, des lignées et des capitaux. De l’auteur au (re)lecteur, en passant par le libraire, l’imprimeur, etc., le support, le format, le prix du livre sont décortiqués pour mettre en évidence les régimes changeant des intérêts politiques. Le portrait de Charles-Joseph Panckoucke, inconnu du grand public et pourtant père de la figure moderne de l’éditeur, est tracée au vitriol, à travers les habitudes et les excès de l’homme de lettres. La toute dernière partie révèle au commun des mortels les rachats gloutons des groupes éditoriaux tout puissants et l’hégémonie d’une multinationale comme Amazon. Cette chronique là est celle d’un d’une soumission aux lois de la reproduction, celles des auteurs, des stratégies marchandes, des mécènes et des modes de rétribution. L’espoir revient à la découverte du récit d’une diffusion irréfrénable de la culture dans toutes les classes sociales et toutes les classes d’âge, au gré des évolutions de l’autorité et des formes mercantiles qu’épouse bien docilement le Livre en majuscule. Le tout, fond et forme confondus, forme un livre indispensable à lire, écrit d’une main de maître, qu’on lit à perdre haleine même dans les moments les plus amers, et publié par une maison d’édition vaillante et engagée.

Jean-Yves Mollier, Une autre histoire de l’édition française, Paris, La Fabrique, 2015