Vincent Tiberj, du CEVIPOF, analyse pour Mouvements l’électorat du Nouveau Parti Anticapitaliste.

Entendre les voix de 2007

La dernière présidentielle a été interprétée très souvent avec 2002 en tête. Le contraste est en effet saisissant : mobilisation exceptionnelle quand 2002 marquait un record d’abstention et la crise de défiance politique dans l’électorat, retour en grâce des partis de gouvernement contre les votes aux extrêmes de 2002, bipolarisation des voix face à l’extrême dispersion des suffrages cinq ans auparavant, come-back des monopoles PS et UMP sur leur camp respectif. Autant d’éléments qui convergent vers une dynamique de bipartisme à la Française |1| et, conséquemment, on voit de nouveau poindre au PS la tentation blairiste d’une « troisième voie ».

Ainsi brossée, la scène politique ne laisserait guère de place à la création d’un « nouveau parti anticapitaliste » initiée par la LCR. L’essentiel des regards et des stratégies présidentielles entre les deux tours se sont portés sur l’électorat centriste. Pourtant un candidat est sorti indemne du vote utile, Olivier Besancenot. Premièrement, face une offre politique saturée à la gauche de la gauche, ses suffrages équivalent quasiment aux électorats Laguiller, Buffet et Bové additionnés. Deuxièmement, il est le seul dans la gauche non-socialiste à avoir progressé en nombre de voix. 2002 n’aurait pu être qu’un accident, dans la logique des partis-flash |2| qui apparaissent et disparaissent régulièrement dans les démocraties modernes, sa reproduction en 2007 plaide au contraire pour une installation durable dans le champ politique.

Enfin, la dernière présidentielle a renforcé l’image du porte-parole de la LCR. La cote d’avenir d’Olivier Besancenot mesurée par TNS-Sofres depuis octobre 2004 fait apparaître une rupture en 2007 : avant, en moyenne 24.5% des Français voulaient lui voir jouer un rôle important à l’avenir ; après, ils sont désormais 37.5% en moyenne. En juin 2008, il intègre le top 10 des personnalités politiques « d’avenir » faisant jeu égal (43%) avec Ségolène Royal (41%) ou Dominique Strauss-Kahn (45%). Les résultats des municipales et cantonales de 2008 masquent de fait un renforcement au plan local de la LCR. 110 listes sur 200 présentées ou soutenues par la LCR ont dépassé la barre des 5% ; dès le 1er tour, la Ligue compte 72 élus et, même si ces résultats |3| s’expliquent souvent par la présence d’une liste de la gauche plurielle unie, ce parti continue dans cette phase de construction locale initiée dès le début des années 2000.

2007 ne sanctuarise donc pas le bipartisme hexagonal. Il existe bien un espace pour une autre gauche dans lequel, pour l’heure, Olivier Besancenot fait figure de premier leader potentiel. Il s’agira ici de déterminer les raisons de ce « succès d’estime » qui amène le porte-parole de la LCR à s’imposer face à des partis et leaders pourtant installés durablement dans les gauches électorales, d’en identifier le potentiel de progression mais également d’en cerner les limites.

Olivier Besancenot, la synthèse des gauches non-socialistes

L’ascension d’Olivier Besancenot se comprend dans l’évolution des peuples de gauche. Schématiquement elle s’ancre dans une double « nouvelle donne » : l’une sociale, avec une assise qui s’appuie de moins en moins sur l’usine et les cols bleus et de plus en plus sur les classes moyennes et diplômées ; l’autre normative, avec l’apparition en sus de la gauche économique d’une gauche sociétale portée par la montée de valeurs culturelles |4| (écologie, ouverture culturelle, tolérance sexuelle, etc…), prégnante particulièrement dans les générations |5| d’après 1968. Cette nouvelle donne n’est pas si nouvelle et travaille la relation électorat / offre politique, depuis deux décennies |6|, avec, du côté de l’offre, un recentrage des partis sociaux-démocrates sur des enjeux sociétaux au détriment des enjeux sociaux, l’émergence de nouvelles organisations politiques dont les Verts qui s’ancrent sur ces nouvelles valeurs, et du côté de l’électorat, l’érosion du vote populaire en faveur de la gauche, la montée d’un électorat sociocritique qui ne se reconnaît pas dans la course au centre des partis de gauche et le fait savoir, soit par l’abstention, soit par le rejet des grands partis, en France et ailleurs.

Pourquoi Besancenot en réponse ? Après tout des alternatives à gauche, il en existe d’autres, certaines anciennes comme le PCF ou LO, d’autres plus récentes comme les Verts ou la candidature Bové. Si on analyse non les votes mais les potentiels électoraux |7| en 2007, Olivier Besancenot est cité par 34% des électeurs de gauche comme choix possible, certes moins que Ségolène Royal (72.5%), mais presque deux fois plus que ses autres concurrents – Arlette Laguiller, Marie-George Buffet et José Bové n’étant cités que par 17 à 19% des électeurs de gauche. Surtout à la différence de ses concurrents non-socialistes, le porte-parole de la LCR est un candidat de synthèse à même de capitaliser à la fois sur l’antilibéralisme économique et le libéralisme culturel, de réconcilier les gauches en quelque sorte.

Deux cas typiques se distinguent, Voynet et Laguiller : la première progresse essentiellement avec la montée du libéralisme culturel (entre +17 et+29 selon l’attitude à l’égard du libéralisme économique), quand la seconde progresse sur l’antilibéralisme économique (entre +20 et +14 selon l’attitude autoritaire ou libertaire). Olivier Besancenot fait aussi bien que ses deux concurrentes dans les groupes qui leurs sont les plus défavorables mais profite mieux qu’elles du libéralisme culturel et de l’antilibéralisme économique. Il devance la candidate verte sur ses terres électorales de 22 points et sa concurrente trotskyste de 12 points. Il obtient ainsi une « double mention », ouverture sociétale et résistance sociale, fruit probable du positionnement idéologique spécifique de la LCR, à la fois à la pointe des combats matérialistes pour la sauvegarde des emplois (terrain partagé avec LO) et des combats postmatérialistes (sociétaux et environnementaux, partagés aussi avec les Verts).

Reste le cas Buffet, dont le potentiel électoral réplique la structure d’Olivier Besancenot, avec un succès bien moindre. Ici se dessine une autre ligne de force pour la LCR, celle du renouvellement générationnel. Le PCF aurait pu incarner la gauche sociocritique, ne serait-ce qu’à travers une organisation partisane encore incomparablement plus structurée que tous ses concurrents non-socialistes. Mais sa mue inachevée et son alliance avec le PS l’handicapent. Surtout, d’un point de vue électoral, le communisme c’est du « passé en devenir ». Ses réserves à gauche sont celles socialisées lors de son ancienne grandeur : les générations nées entre 1933 et 1961, entrées en politique quand le PCF incarnait encore la lutte des classes, sont les seules à lui donner 23% de potentiel électoral ; dans les cohortes nées après 1967, il n’est plus que de 15% et se situe derrière Arlette Laguiller ou Dominique Voynet. Les soutiens d’Olivier Besancenot présentent le cas de figure inverse : ils sont minimaux (19%) chez les électeurs nés dans les années 30, appelés à quitter la scène électorale, et maximaux chez les électeurs nés dans les années 70 et 80, appelés à gagner en importance, avec une pointe de 42% parmi les « nouveaux électeurs » de 2002.

Vers une crise de croissance ?

Une synthèse des antilibéraux, l’avenir pour son candidat, le Nouveau Parti Anticapitaliste dispose d’un réel potentiel. S’il avait fait le plein des possibles, Olivier Besancenot aurait obtenu 15% des suffrages d’avril 2007. Pourtant ses succès ou échecs futurs dépendent pour beaucoup de la stratégie du PS. En 2007, Ségolène Royal rassemblait toutes les gauches, devançant même Olivier Besancenot chez les antilibéraux (59% contre 44% chez les autoritaires, 77% contre 60% chez les libertaires). Si le PS s’engage sur la 3ème voie, alors le NPA verra son potentiel grandir ; si au contraire le PS tourne à gauche, c’est l’espace politique qui manquera. N’oublions pas que l’installation de l’extrême-gauche dans les urnes s’est stabilisée sous le gouvernement Jospin. La cure d’opposition du PS lui évite la dialectique entre idées et « réalités » qui lui a tant nui en 2002.

Enfin, va se poser la question de l’institutionnalisation du NPA, sa capacité à exister au-delà de la figure charismatique qui l’incarne. Pour l’heure, seuls 2% des électeurs se disent proches de la LCR. Cette phase passe par un maillage territorial mais aussi par la création d’un réseau d’élus. Or, le système électoral français s’avère particulièrement conservateur face aux nouveaux venus. Le FN et les Verts en ont fait déjà l’expérience et pourtant ceux-ci bénéficiaient d’une structure d’opportunité électorale plus favorable, notamment la représentation proportionnelle. Aujourd’hui, si on excepte les Européennes, les modes de scrutin pratiqués obligent quasiment à l’alliance pour exister. Le NPA ne pourra donc calquer le succès fulgurant de die Linke. Ne sera-t-il alors qu’un porte-voix pour une autre gauche ?


|1| Gérard Grunberg et Florence Haegel, La France vers le bipartisme ? La présidentialisation du PS et de l’UMP, Paris, Presses de Sciences Po, 2007

|2| Philip E. Converse, « Of Time and Partisan Stability, » Comparative Political Studies 2 (July 1969) : 139-71.

|3| Source, Sylvia Zappi, « La LCR a surtout progressé dans les villes ancrées à gauche », le Monde, 13 mars 2008.

|4| Herbert Kitschelt, The radical right in Western Europe : a comparative analysis, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1995.

|5| Guy Michelat, Vincent Tiberj, « Gauche, centre, droite et vote : permanence et mutation d’une opposition », Revue Française de Science Politique, 57, (3), juin 2007, pp. 369-392

|6| Adam Przeworski, John Sprague, Paper Stones : A History of Electoral Socialism, Chicago, University of Chicago Press, 1986.

|7| Enquête CEVIPOF-Ministère de l’Intérieur, auprès de 4004 individus interrogés entre le 29 mars et le 21 avril 2007. Le potentiel est mesuré à partir de la question » pour quels candidats pourriez-vous voter ? »