Fabrizio Li Vigni propose ici un panorama des débats autour du revenu de base. Retrouvez une cartographie de ces débats ici :

http://ethique-tic.fr/2016/projets/projets-revenuedebase/ 1

À plusieurs reprises, et depuis le début de son quinquennat, François Hollande a conditionné sa candidature de 2017 à une baisse du chômage, son échec l’ayant contraint à renoncer à se porter candidat aux primaires du PS. Toutefois, l’Organisation Internationale pour l’Emploi, une agence de l’ONU basée à Genève, a dressé, dans son dernier rapport de janvier 2017, un sombre tableau pour l’emploi dans le monde. Il a constaté non seulement que le chômage a globalement augmenté ces dernières années, mais a prévu une augmentation de celui-ci dans les années à venir2. Les études se contredisent sur les pourcentages présagés de perte d’emplois du fait des progrès dans l’automatisation et sur la vitesse avec laquelle les postes seront supprimés, mais force est de constater qu’il y a un consensus généralisé sur le fait que le chômage augmentera dans le futur3. Déjà en 1995, en raison de la croissante automatisation de l’industrie, le spécialiste de prospective et essayiste américain, Jeremy Rifkin, avait parlé de La Fin du travail, dans son livre éponyme publié en France l’année suivante.

Face à ce processus vécu comme catastrophique, les gouvernements du monde entier tâchent de résoudre le problème de manières plus ou moins différentes. Tandis qu’en France le gouvernement socialiste a mis en place la loi Macron et la loi El Khomri, et qu’en Suisse les électeurs du référendum sur le Revenu de Base Inconditionnel ont voté « non » le 5 juin 2016, la Finlande a lancé des expérimentations pour un salaire universel et inconditionnel de 560 euros mensuel4. Relativement ignoré du grand public français jusqu’à l’année dernière, le revenu universel est maintenant connu de la majeure partie des citoyens de l’Hexagone. Une série d’événements nationaux et internationaux ont porté au grand jour l’existence d’une telle proposition. D’abord l’annonce de la Finlande en décembre 2015 a été relayée par les médias français. Puis en janvier 2016, le rapport du conseil national du numérique a mis à l’honneur le revenu de base. En avril de la même année, le rapport de Christophe Sirugue sur une proposition de restructuration des minima sociaux a contribué à alimenter le débat. La votation en Suisse en juin 2016 a été le dernier grand événement de cette suite, avant que Benoît Hamon ne devienne le candidat du PS, grâce à une campagne dont la proposition phare était justement la mise en place d’un revenu universel.

Le débat sur le monde du travail est donc lancé. Quant aux solutions au chômage, cet article prend parti pour le revenu de base, défini comme un dispositif qui, au-delà des nombreuses versions existantes, prévoit le versement d’un revenu à tou·tes les habitant·es d’une nation, sans conditions ni obligations de contrepartie. Deuxièmement, cet article se pose deux objectifs : d’une part, celui de fournir des éléments analytiques pour permettre de s’orienter dans la discussion sur cette mesure en France5 ; d’autre part, celui d’essayer de répondre à la question suivante : est-ce possible, comme le prétend le Mouvement Français pour un Revenu de Base, de militer pour un revenu universel qui satisfasse à la fois des visions de gauche et de droite, tout en poursuivant un idéal de justice et d’équité sociale ?

Qu’est-ce qu’une controverse ?

Ayant été chargé de Travaux Dirigés en sociologie des controverses à Telecom ParisTech en 2016, j’ai demandé à mes étudiant·es d’aborder la question du revenu de base en France pour produire une cartographie des protagonistes, un arbre des débats et une frise chronologique, enfin publiés sur un site internet accessible à tou·tes6. Depuis, le débat a continué, en particulier avec la candidature de Benoît Hamon aux élections présidentielles, mais le site reste utile pour s’orienter dans le débat, pour donner des pistes historiques et pour connaître les positions des intellectuel·les qui travaillent sur cette thématique depuis des années. À partir du travail de mes étudiant·es, et avec quelques mises à jour, je vais proposer ici un regard panoramique du débat français sur le revenu de base.

Une controverse est un débat argumenté autour d’un différend. Elle voit s’affronter des acteur·rices de nature diverse, dans des espaces multiples (appelés « arènes »), qui sont dotés de règles propres. Une controverse s’éteint lorsque les arguments passent au crible de la tangibilité7 en couronnant une faction comme gagnante. Dans le cas du revenu de base, ce sont les expérimentations locales sur les effets du dispositif8, ainsi qu’un débat citoyen et politique large, qui devraient permettre de trancher autour de sa faisabilité et de ses effets positifs sur la société. Dans une controverse, on retrouve toujours une communauté d’acteur·rices compétent·es qui s’affrontent : chercheur·ses, activistes, politiques, etc. Une controverse peut se retrouver dans une « phase émergente », peut atteindre un tournant et devenir « centrale » dans l’espace public, peut avoir des « périodes muettes » où elle semble dormante, et enfin peut se « clôturer » avec la victoire d’un ou plusieurs acteur·rices contre les autres.

Dans le cas du revenu de base, avant le début de la campagne présidentielle de 2017, on était face à une controverse émergente, parce qu’elle se trouvait encore sous la forme d’une proposition portée par peu d’acteur·rices dans un certain nombre d’arènes, notamment celles militante, médiatique, politique et intellectuelle, où elle avait une visibilité faible. Il existait des personnages politiques qui avaient inclus le revenu de base dans leur programme, sans que cela ne soit largement discuté dans les médias. Le revenu de base avait même été débattu au Sénat en séance publique le 19 mai 20169. Tout cela en l’absence d’une discussion nationale et médiatique sur le sujet.

Depuis qu’il est devenu très visible dans l’arène politique durant l’hiver 2016, grâce aussi à des prises de position internationales célèbres (Elon Tusk de Tesla, Bill Gates de Microsoft, Chris Hughes de Facebook), le débat commence à entrer dans une phase de maturité. Mais pour qu’il atteigne sa pleine maturité, il faudrait qu’il devienne central dans tous les espaces concrets des arènes, notamment dans celui où la controverse pourrait se clôturer : le Parlement. Or, la plupart des candidat·es à la présidentielle 2017 glissent rapidement sur le sujet, en repoussant ce type de mesures.

Pour s’orienter dans le débat

Maintenant, je voudrais lister les acteur·rices que j’ai repéré·es avec l’aide de mes étudiant·es10, en les classant selon trois critères : pour ou contre, de droite ou de gauche, mais aussi l’impact plus ou moins grand des propositions sur la société11.

1) Un premier groupe, prônant un revenu de base, orienté à gauche et favorable à une grande transformation de la société, inclut en ordre alphabétique : Martine Alcorta et Christophe Girard (qui ont lancé un projet d’expérimentation en Aquitaine), Jean-Luc Bennahmias, Frédéric Bosqué, Alain Callé, Mona Chollet, Antonella Corsani, Jean Marc Ferry, Jean-Luc Gleyze (qui va lancer la première expérimentation du revenu universel en Gironde), André Gorz, Bernard Maris, Yann Moulier-Boutang, Yannick Jadot, Baptiste Mylondo, Toni Negri, Ignacio Ramonet et Michèle Rivasi.

Pour ces personnes, il s’agit d’éradiquer la pauvreté et la précarité, ainsi que de remettre en question la valeur même du travail ou du moins la centralité de l’emploi. Grâce à un revenu de base suffisamment haut, les citoyen·nes auraient la possibilité de se consacrer à d’autres activités plus socialement utiles ou plus épanouissantes, en pouvant refuser des travaux jugés peu intéressants ou pénibles. À ce pouvoir de négociation accru s’ajouterait un changement dans la perception des chômeur·ses, aujourd’hui stigmatisé·es à tel point que, en moyenne, 35% des éligibles au RSA n’en font pas la demande12. Le revenu de base serait une mesure capable de réduire fortement les inégalités et de limiter les excès du capitalisme, surtout d’un point de vue environnemental. Les positions les plus radicales du revenu de base s’attaquent aux profits et aux revenus des plus fortuné·es, certain·es préconisant une sortie du capitalisme par la subversion même du profit. Ce groupe d’acteur·rices mise beaucoup moins sur un financement par la TVA, vue comme injuste parce que transversale à toutes les classes sociales. Il·elles sont favorables à une restructuration partielle des aides sociales, certain·es proposant en outre une taxe pollution ou une création monétaire. La plupart se retrouvent d’accord sur une augmentation des impôts sur les revenus les plus abondants, ainsi que sur les transactions financières et sur les robots.

Dans cette catégorie, méritent une mention à part la proposition du salaire à vie de Bernard Friot, la Dotation Inconditionnelle d’Autonomie du Projet Pour La Décroissance et la proposition de Christian Arnsperger d’un revenu d’existence conditionné aux pratiques de la transition écologique. Pour Friot le travail ne se réduit pas à l’emploi mais comprend le bénévolat, l’associatif, les études, la participation à la vie publique. Il propose une disparition complète du profit en taxant à 100% toutes les entreprises et tous les revenus excepté le salaire à vie, qui irait de 1500 à 6000 euros en fonction des qualifications de chacun·e. Par la DIA, le PPLD propose, lui aussi, l’idée d’un revenu maximal, mais, cas presque unique, ce mouvement milite pour une décentralisation de l’argent dans la société, en proposant une dotation qui ne soit qu’en partie monétaire : le reste serait donné sous forme d’accès gratuit, dans certaines limites, aux services essentiels tels que l’eau, l’énergie, les transports, etc. Quant à Christian Arnsperger, il conçoit un revenu d’existence seulement pour les personnes qui choisiraient un style de vie frugal, afin qu’elles puissent se déconnecter du système capitaliste et d’être pionnier·es en expérimentant des nouvelles formes d’existence, à la fois plus écologiques et épanouissantes13.

2) Un deuxième groupe d’acteur·rices, prônant un revenu de base, orienté·es à gauche et favorables à une transformation mineure de la société inclut : Yoland Bresson, Stéphane Laborde, Marien-Noëlle Lienemann, le Mouvement Socialiste Alternatif, Nouvelle Donne, le Parti Fédéraliste Européen, Benoît Hamon14, le Parti Pirate et Philippe Van Parijs. Pour ces acteur·rices, un revenu de base limiterait les dégâts de la précarisation et permettrait aux citoyen·nes un virage vers des emplois plus cohérents avec les évolutions récentes de l’économie mondiale (notamment l’« ubérisation » de la société). Globalement, il·elles proposent un revenu plutôt faible mais augmentable (entre 100 et 600 euros), qui ne constituerait pas une menace à la motivation au travail, tout en limitant la pauvreté extrême. Ces acteur·rices, très différent·es, plaident soit pour un financement par la TVA, soit par la création monétaire, soit par l’impôt sur le revenu, mais en général pour une restructuration des aides sociales.

3) Un troisième groupe d’acteur·rices, prônant un revenu de base, orienté·es à droite et favorables à une transformation mineure de la société, inclut : Alternative Libérale, l’Association pour l’Instauration d’un Revenu d’Existence, Marc de Basquiat, Christine Boutin, Gaspard Koenig (et le think tank Génération Libre), Nathalie Kosciusko-Morizet, Frédéric Lefebvre, Bruno Lemaire, Alain Madelin, Jacques Marseille, Jean-Frédéric Poisson et Dominique De Villepin. Ces acteur·rices, de perspectives diverses mais toutes libérales, proposent un revenu plutôt faible (entre 200 et 500, avec une exception à 800 euros), qui serait financé grâce à la suppression des aides sociales (pas dans le cas de Kosciusko-Morizet, qui propose une flat tax) et qui serait, dans certains cas, conditionné par des devoirs citoyens (comme dans le cas de De Villepin, qui pour cela propose le montant le plus haut). Pour ces acteur·rices, on resterait bel et bien dans une économie du capital.

4) Quant aux acteur·rices opposé·es au revenu de base, plus nombreux·ses et difficiles à repérer15, je vais dire rapidement quelles sont leurs critiques principales. À gauche, on craint généralement qu’un revenu de base puisse mener au désamorçage des luttes collectives, au consentement au travail le dimanche, à une plus grande facilité de licenciement (voir par exemple le blog socialiste et décroissant Le Comptoir16). En défense de l’objectif du plein emploi, on soutient aussi l’idée qu’il ne peut pas exister de revenu déconnecté du travail productif et qu’il ne peut pas non plus exister de travail productif sans que cela ait une validation sociale (Jean-Marie Harribey). Selon d’autres, le revenu de base ciblerait mal le problème de la pauvreté, parce qu’il serait accordé à tou·tes, y compris les plus riches. (Pourtant, cela signifie oublier qu’un tel revenu serait plus que rendu par ces derniers à travers l’impôt).

L’éthique du travail jouit d’une transversalité qui en fait l’obstacle peut-être le plus difficile à dépasser, car il s’agit d’une idéologie solidement ancrée. À droite, on estime que le revenu de base serait une dissuasion au travail et il est par conséquent considéré comme une immoralité (par exemple, Alain Wolfelsperger). L’allocation universelle est aussi vue comme une proposition démagogique, comme un risque de destruction de l’économie nationale, comme une réduction des libertés du fait de l’augmentation des impôts (notamment pour les plus riches) et comme une incitation à la fuite des capitaux à l’étranger (problème réel, qui a des solutions trop peu souvent discutées et qui mériterait en tout cas de penser le revenu de base plutôt au niveau européen que national).

En somme, les acteur·rices et les positions en présence sont légion. Nous en avons certainement oublié un certain nombre, mais l’exhaustivité est impossible dans un débat en évolution constante. Une autre incomplétude se doit également d’être citée : dans le débat sur le revenu de base, il faudrait aussi mentionner des propositions de solutions voisines, par exemple celle de la généralisation du régime des intermittent·es du spectacle à tou·tes les travailleur·ses. Puisque tous les acteur·rices, quels que soient leur rôle et leur version de la mesure, s’accordent sur la nécessité d’une mise en place graduelle du revenu de base, la généralisation du régime des intermittent·es du spectacle pourrait constituer une mesure susceptible de faire consensus au moins dans un premier temps. Dans le monde anglo-saxon, il existe une autre proposition, celle du « capital de base » (portée par Bruce Ackerman et Stuart White), qui consiste à doter d’un capital conséquent tous les jeunes âgés de 18 ans, par une taxation à 100% des revenus les plus riches, surtout des héritages17.

Quid de la position œcuménique du MFRB ?

Du point de vue médiatique et de l’engagement auprès des politiques, l’acteur le plus important des dernières années, et notamment de la campagne présidentielle 2017, c’est le Mouvement Français pour un Revenu de Base. Si nous n’en avons pas parlé dans la section sur les acteurs en présence dans le débat, c’est parce qu’il se veut transpartisan. Il est pertinent de se demander s’il est possible de parvenir à une version œcuménique du revenu de base, qui plaise tant à gauche qu’à droite. Je voudrais montrer que la réponse penche pour la négative, ce qui est prouvé par le fait que dans le mouvement les positions vraiment libérales ne sont pas présentes.

Le MFRB a été crée en mars 2013 à l’occasion de l’initiative citoyenne européenne18 pour le revenu de base, une pétition qui devait atteindre le million de signatures et qui n’en a récolté que 300.000. Association sans but lucratif, le MFRB rassemble aujourd’hui 800 adhérent·es, dont une vingtaine forme le noyau dur de l’association. Outre les activités culturelles et de vulgarisation, les activistes s’occupent de faire des formations, aux adhérent·es ou aux politiques, mais aussi des formes de pression sur les candidat·es de tous bords, pour essayer de les convaincre de promouvoir le revenu de base. Le MFRB a vécu au moins deux phases : depuis 2013 à aujourd’hui, il a pour lui été surtout question de faire connaître l’idée du revenu universel, quelle que soit sa forme, mais à condition de ne pas remplacer tout la sécurité sociale. L’objectif initial était de récolter le plus grand nombre de signatures pour la pétition européenne et d’ouvrir le débat. À l’heure actuelle le mouvement est traversé par des discussions portant sur la manière de rentrer dans une seconde phase, censée aboutir à l’accompagnement de la mise en place d’un revenu de base en France, quelle que soit la couleur politique au pouvoir. La question de conserver le transpartisanisme se pose en ce moment, certain·es des activistes proposant de laisser la possibilité au mouvement d’expliciter les différents courants qui existent en son sein.

Est-ce donc possible d’envisager une proposition qui fasse consensus ? Pour répondre à cette question, il faut partir de la définition que le MFRB donne du revenu universel : « Le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement »19. La définition semble suffisamment vague pour qu’elle puisse être déclinée différemment par des sujets politiques dotés d’idéologies divergentes. Toutefois l’inconditionnalité est une première condition importante, à laquelle le Mouvement ajoute le refus d’effacer les autres formes de sécurité sociale (notamment la santé) et de restructurer la législation sur le travail. Comme nous le dit un activiste du MFRB : « il faut voir que le revenu de base ne va pas forcément avec une dérégulation du marché du travail. Ce n’est pas parce qu’on met un revenu de base à 500 euros qu’on enlève le SMIC, par exemple »20. Si c’est vrai que le montant et l’identification des sources de financements peuvent changer énormément à l’intérieur de ce cadre, force est de constater que ce cadre lui-même est fortement inspiré des principes de solidarité et de justice sociale, enfin des valeurs de la Gauche.

Lorsque l’on demande quelles sont les positions de droite présentes à l’intérieur du MFRB, nous découvrons que Gaspard Koenig ne fait pas partie du mouvement (il propose un impôt négatif en fonction des ressources des individus), que Marc de Basquiat en est sorti, que de Villepin ne pourrait pas être inclus du fait qu’il propose un revenu de base avec l’exigence d’une contrepartie (bénévolat, service civique, etc.), que le parti de Christine Boutin ne s’est pas exprimé sur cette réforme depuis longtemps et enfin que le MFRB se méfie de certaines positions souvent entendues à droite du fait qu’elles ne respectent pas une des clauses les plus importantes :

« Pour nous ce qui est important, c’est l’inconditionnalité. La proposition comme celle qu’on a entendu en Alsace, où on ne va verser l’RSA qu’aux gens qui font un certain nombre d’heures de bénévolat par semaine, pour nous est complètement contreproductive, parce qu’on ne fait pas de confiance aux individus. On rajoute du contrôle supplémentaire, qui est à la fois intrusif dans la vie des gens et coûteux pour l’Etat »21.

Une autre clause fondamentale du MFRB est l’interdiction de toucher à l’assurance maladie :

« Disons que parmi les réformes plus à droite qu’on soutient, il y a l’idée d’un revenu de base au montant des minima sociaux, donc autour de 450-500 euros, qui remplacerait les minimax sociaux et qui serait financé par une réforme de l’impôt. Mais ce qu’il faut aussi se dire, c’est que la question du montant ne peut pas se détacher de la question du financement. Un montant plus bas serait peut-être plus émancipateur qu’un revenu à 700-800 euros qui viendrait démonter l’allocation chômage, voire l’assurance maladie ».

La fin de la dernière citation introduit un discours ultérieur. Jean-Luc Mélenchon, leader de la France Insoumise, s’est déclaré opposé au revenu universel, notamment dans ses versions au montant le plus faible, en les définissant comme une « trappe à pauvreté » : « On est en présence d’un RSA socle plus développé, argumente-t-il, qui permet au patron de dire à son employé : ‘Je te paye moins, car tu touches ton revenu minimum’ »22. Pour cette raison, Mélenchon ouvre, dans le futur, à discuter plutôt la position de Bernard Friot sur le salaire à vie que des formes du revenu de base. Cependant, il existe des bonnes argumentations aussi en faveur d’un montant plus faible. La position d’Antoine Stéphany pourrait être définie comme réaliste, prudente et incrémentale, tout en reconnaissant les risques indiqués par Mélenchon :

« Le problème est que la proposition à 500 euros a un avantage : elle est la plus simple à mettre en place politiquement sans faire de dommage au système d’assurance et de protection sociale. Après, là où elle me fait un peu peur, c’est sur le fait qu’elle pourrait potentiellement réduire les salaires. Pour tous les gens qui gagnent 1400, 1500, 1600, 1700 euros, il ne faudrait pas que le revenu de base devienne une subvention à l’emploi. Le cap important à franchir c’est de mettre dans la tête des gens l’idée qu’il y a un revenu de base qui ne peut pas leur être enlevé. Il faut arrêter avec l’idée des assisté·es, quel que soit le montant. L’idée serait à terme d’augmenter le montant du revenu de base, en trouvant d’autres sources de financement, en luttant contre la fraude fiscale, etc. Par ailleurs, il y a toute une partie du Mouvement qui soutient la création monétaire »23.

Pour conclure, nous apprenons trois choses. En premier lieu, nous remarquons que le transpartisanisme sur le revenu de base est de fait impossible. Si le montant est insuffisant et qu’il s’accompagne d’une suppression des protections sociales et d’une déréglementation du travail, le revenu de base fournirait aux entreprises une main d’œuvre pas chère et toujours disponible à travailler. Soit dit clairement : dans ce cas de figure, il vaut mieux s’y opposer avec toutes nos forces !

Deuxièmement, le revenu de base risque d’être porté par des sujets politiques autres que ceux de la Gauche. Dans ce cas, un contrôle continu sur les modalités de le financer doit être assuré par les citoyen·nes, afin d’éviter qu’une mesure de justice sociale ne se transforme en son contraire.

En troisième et dernier lieu, il faut reconnaître qu’il existe des avantages et des désavantages, voire des risques sérieux, avec les différentes propositions en présence. Autrement dit, il n’existe pas de version du revenu de base qui soit assurément supérieure aux autres. Nous nous positionnons certainement dans la première catégorie des quatre que nous avons décrites et nous partageons les craintes exposées par Mélenchon et Stéphany. Après tout, cet article a voulu fournir des outils d’orientation dans le débat actuel et montrer les points sur lesquels il faudrait concentrer le débat futur. Nous ne défendons pas une version précise, car pour trancher il faudrait une discussion sérieuse, nationale et réellement démocratique, appuyée aussi sur l’apport des expert·es, des chercheur·ses, des représentant·es de toutes les catégories de la population concernées et surtout des expérimentations concrètes. Cela, en ayant en tête le fait qu’en démocratie les lois ne doivent jamais être prises pour définitives et absolues : toute mesure peut être toujours ajustée, corrigée ou même abrogée au vu de l’expérience et de la délibération collective.

1 Cet article doit beaucoup à Antoine Stéphany, activiste et responsable de la formation au Mouvement Français pour un Revenu de Base. Je le remercie pour l’entretien qu’il m’a accordé le 28 juin 2016 et pour ses commentaires à mon article. Je remercie également Garance Goux et Martin Denoun pour leurs commentaires et leurs corrections. Je remercie enfin Jules Maregiano pour m’avoir signalé deux articles sur le revenu de base.

5 Le Monde a déjà rendu un service semblable à ses lecteurs (http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/10/21/revenu-de-base-les-propositions-des-candidats-a-la-presidentielle_5018302_823448.html), mais en se limitant aux politiques et en excluant les intellectuels ; le magazine en ligne Basta ! a publié une bonne panoramique (https://www.bastamag.net/Le-revenu-de-base-levier-d-emancipation-collective-ou-nouvelle-arnaque), mais nombreux acteurs manquent à l’appel. Aucun des deux articles, d’ailleurs, ne se concentre sur la position prétendument transpartisane du Mouvement Français pour un Revenu de Base.

6 Le lien au site de la cartographie de la controverse est le suivant : http://ethique-tic.fr/2016/projets/projets-revenuedebase/. Les étudiants, que je remercie pour la qualité de leur travail et pour m’avoir permis de réutiliser ici une partie de leur matériau, sont en ordre alphabétique Ismail Bernoussi, Roméo Brofiga, David Jourdan, Hugo Labaisse, Mohamed Mansour, Juba Nait Saada et Pierre Spriet.

7 « Est considéré comme tangible, tout ce qui résiste aux variations perceptuelles, instrumentales et argumentatives auxquelles le soumettent des acteurs dotés de représentations et d’intérêts divergents » : Chateauraynaud, F., « L’épreuve du tangible. Expériences de l’enquête et surgissements de la preuve », dans La croyance et l’enquête. Aux sources du pragmatisme. Raisons pratiques, vol. 15, EHESS, 2004, pp. 167-194.

9 Voici le compte-rendu de l’exposé des motifs par M. Jean Desessard au Sénat de la République : http://www.senat.fr/leg/ppr15-353.html.

10 Aux élèves de Telecom ParisTech s’ajoute Léonie Ledrein, stagiaire de la Licence Frontières du Vivant (Paris Descartes) auprès de mon laboratoire de rattachement, le Groupe de Sociologie Pragmatique et Réflexive de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Pendant son stage, elle aussi a travaillé sur le revenu de base ; avec des moyens moins technologiques, elle a proposé une cartographie qui intègre celle des étudiant·es de Telecom.

11 Pensé par Ismail Bernoussi.

13 Arnsperger, C., « Revenu d’existence et promotion de la sociodiversité », Mouvements 2010/4 (n° 64), pp. 100-106. DOI 10.3917/mouv.064.0100.

14 Au début de sa campagne présidentielle de 2017, le candidat socialiste avait un discours bien plus courageux qu’à la fin de la campagne, où la proposition du revenu universel est devenu plutôt une restructuration du RSA. C’est pour cela que selon certains acteurs et observateurs, Hamon ne devrait même pas être rangé dans cet article.

15 Parce qu’il·elles ne s’expriment pas ou s’expriment de manière dispersée. Il n’y a pas encore de lieu dédié, où la controverse puisse être mise en scène et délibérée.

17 Bourdeau, V., « The Civic Minimum. On the Rights and Obligations of Citizenship, Stuart White », Mouvements 2010/4 (n° 64), pp. 136-140. DOI 10.3917/mouv.064.0136.

20 Entretien avec Antoine Stéphany, 28 juin 2016.

21 Entretien avec Antoine Stéphany, 28 juin 2016.

23 Entretien avec Antoine Stéphany, 28 juin 2016.