LIVRES. Dans Rêves de droite, Mona Chollet, journaliste au Monde diplomatique et animatrice du site Périphéries, décortique l’imaginaire imposé par Nicolas Sarkozy. 

« La victoire de Nicolas Sarkozy en France résulte d’une manipulation à grande échelle des imaginaires », c’est la thèse du livre de Mona Chollet. Et selon la journaliste, la pièce maîtresse de cette manipulation est la success story. En effet, que disent le gagnant du Loto, l’entrepreneur parti de rien ou l’acteur découvert au coin de la rue, si ce n’est : « pourquoi vouloir changer les choses ou se soucier d’égalité, si, à n’importe quel moment, un coup de chance, ou vos efforts acharnés, ou une combinaison des deux peuvent vous propulser hors de ce merdier et vous faire rejoindre l’Olympe où festoie la jet-set ? » (p. 11).

En quoi consiste cette réussite tant vantée ? « Non seulement le discours libéral fait semblant de croire que l’argent est toujours une récompense du talent et du mérite, mais il est incapable d’imaginer un autre talent, un autre mérite que celui de faire de l’argent » (p. 126). Une vision qui fascine, car cette réussite assure non seulement la sécurité matérielle mais aussi le respect, deux choses qui font défaut à la majeure partie de la population. Mais une vision qui exclut également : dans cette logique, celui qui n’a pas ce « talent », ce « mérite », n’est rien car « ne pas avoir les moyens de consommer, c’est voir sa personnalité réduite à néant » (p. 133).

Nicolas Sarkozy et son entourage ont tout fait pour conformer leur biographie au fantasme de la success story, quitte à tomber dans l’excès : ainsi, le président évoque régulièrement une enfance douloureuse faite de privations. Mais avoir grandi dans « le quartier pauvre de Neuilly » (qualifié comme tel par Le Nouvel Observateur) ne permet cependant pas de prononcer les mots magiques « banlieue », « cité » et « quartier populaire », ce dont Rama Yade et surtout Rachida Dati ne se privent jamais dans des récits d’enfance dont l’auteur souligne la confusion. « Rachida Dati est là avant tout pour faire rêver ; elle est une machine de guerre fictionnelle. Pour quiconque fait métier de raconter une histoire, elle est du pain bénit »(p. 27). La nomination de Dati et Yade au gouvernement permet de propager l’idée que le racisme n’existe pas en France, pays où le travail et la volonté permettent à tous d’accéder aux plus hautes sphères. « Dès lors, pourquoi mettre en place des politiques égalitaires, redistribuer les richesses, garantir à tous des conditions de vie correctes, quand on peut se contenter d’accréditer cette fable |…| en insinuant sournoisement, par la même occasion, que les autres doivent quand même être un peu feignasses s’ils n’y arrivent pas eux aussi » (p. 29).

La réussite sociale comme forme de justice immanente

Une fois implantée dans les esprits l’idée que celui qui a « réussi » ne fait que récolter ce qu’il mérite, on peut alors exécuter un formidable tour de passe-passe dialectique : « Si on est vertueux, affirme le catéchisme de la droite, immanquablement, tôt ou tard, on croulera sous les millions ; à partir de là, il n’est pas très difficile de faire avaler au bon peuple que, si on croule sous les millions, c’est forcément qu’on est vertueux. » Quant aux pauvres, « s’ils n’ont aucune perspective d’avenir, c’est parce qu’ils sont paresseux ou parce qu’ils ne font que pleurnicher en attendant la becquée » (p. 41).

Dans l’imaginaire de droite, les fausses évidences pullulent : les chômeurs sont des paresseux et des parasites, l’immigration est un fléau, quant à l’économie de marché, elle « n’est plus perçue comme une vision parmi d’autres, contestable et discutable ; elle correspond à une évidence, à la simple description de réalités objectives » (p. 65). À force de marteler ces fausses évidences, l’imaginaire de droite a réussi à les faire accepter comme de vraies évidences.

Quoi de plus logique dans un univers où le discours sert avant tout à raconter des histoires suivant la technique américaine du storytelling |1| ? Le storytelling s’emploie à plaquer des récits artificiels sur la réalité, conduire les individus à s’identifier à des modèles et à se conformer à des protocoles. Bref, à les rendre prévisibles et donc dociles. « La réalité n’a aucune importance, il n’y a que la perception qui compte » affirme Laurent Solly, directeur adjoint de la campagne de Nicolas Sarkozy et aujourd’hui directeur général adjoint de TF1. Et puisque la réalité n’a aucune importance, pourquoi ne pas s’emparer de Guy Môquet, jeune résistant communiste, pour tenter d’en faire une icône sarkozyste ? Instrumentaliser, s’approprier tout ce qui peut servir sa cause, noyer les faits dans une surabondance d’anecdotes, tout cela permet d’abord et avant tout de dépolitiser.

La gauche a aussi son Olympe

Face à ce déferlement, la gauche semble soit dépassée, soit démunie. Le parti socialiste lui-même participe à cette dépolitisation et lorsque François Hollande clame « la lutte des classes, c’est fini », Mona Chollet le tance : « il y a longtemps que les classes ne se sont pas aussi bien portées. |…| Renoncer à un outil intellectuel qui permette de penser la question sociale, c’est se priver de tout moyen de contrer cette vision aristocratique du monde, qui trace une ligne de plus en plus infranchissable entre deux catégories d’humanité » (p. 43).

Puisque l’affrontement UMP-PS se réduit désormais à « deux courants politiques qui mettent en scène un affrontement de plus en plus limité tout en s’accordant sur l’essentiel, lequel n’est jamais discuté ni remis en cause », Mona Chollet se tourne vers la gauche antilibérale, mais celle-ci n’est pas plus apte à repousser les rêves de droite. Elle souffre même de travers comparables : ainsi lorsqu’elle sacralise des personnalités ou des pays en raison de leur « combativité anti-impérialiste », les décrétant forcément exempts de toute imperfection, elle dessine un imaginaire tout aussi mensonger que celui de la droite et l’idée que tout peut changer grâce à la révolution rejoint le mythe de la success story. La gauche a elle aussi son Olympe, moins jet-set, certes, mais tout aussi paralysant.

La gauche antilibérale se piège elle-même affirme Mona Chollet : en ressassant de vieux slogans, en se vivant comme un camp retranché, une « bulle sanitaire », elle se coupe de la culture de masse et de ceux qu’elle touche. Or « la force d’une critique se fonde sur une connaissance intime de son objet ». De plus, ses innombrables chapelles et sa logique groupusculaire ne font que rendre son message plus inintelligible encore. La recréation d’un univers de gauche solide est indispensable car « on peut douter de la portée d’un projet de reconstruction de la gauche qui se contenterait de dresser un catalogue de mesures en faisant l’économie d’une réflexion en profondeur sur les représentations et les valeurs qui les sous-tendent » (p. 93).

Défendre l’intégrité de la sphère personnelle

Le modèle de réussite par l’argent proposé par l’imaginaire de droite séduirait-il autant « si chacun avait la garantie d’un toit au-dessus de sa tête, d’un revenu lui permettant de mener une vie agréable, ainsi que du temps pour les activités qui lui tiennent le plus à cœur ? » (p. 128). C’est à la valorisation et à la défense de la sphère personnelle, seul moyen de résister aux injonctions fragilisantes de la société, que Mona Chollet nous convie. À l’appui de sa démonstration, elle invite les écrivains Annie Leclerc, Nancy Huston, Robert Louis Stevenson, Charles-Ferdinand Ramuz et Paul Auster
, le groupe de rap Ministère des Affaires Populaires ou encore les Guignols de l’info ; elle réhabilite le plaisir, indispensable en ces temps de précarité ; elle exhorte la gauche à parier sur « sur une altérité vécue positivement – et non comme une menace » ; et à s’éloigner d’une « pensée abstraite, indifférente à la qualité de vie des individus ». Car, dit-elle, « l’idéal |…| ne saurait résider dans un ciel séparé de l’ici et du maintenant » (p. 116).


|1| À ce sujet, voir le livre de Christian Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits : La Découverte, 2007.