Detroit accueille en ce moment même la deuxième édition du Forum Social des États-Unis. Retour sur le processus, avec l’un de ses organisateurs, Michael Leon Guerrero.

Mouvements : Comment as-tu commencé à participer aux mobilisations altermondialistes ?

Michael Leon Guerrero : En 2002, je travaillais pour une organisation basée au Nouveau Mexique, le « South-West organizing project ». Nous menions des projets locaux, principalement auprès des Chicanos et des Latinos, sur la justice environnementale et la justice sociale, sur le racisme, et tout un tas d’autres problèmes locaux. Nous avions cependant une dimension internationale, nous menions des projets de solidarité internationale. Et, bien sûr, nous avions pris part à la « Bataille de Seattle », en décembre 1999. Je n’y étais personnellement pas, et je n’avais jusqu’alors pas beaucoup participé aux mobilisations du mouvement altermondialiste. Ma première expérience, ça donc été le Forum Social Mondial. J’ai fait partie de la délégation de la quarantaine d’organisations états-uniennes qui ont participé au FSM 2002.
Cette expérience m’a transformé et a changé ma vie. Je n’avais encore jamais vu de mouvements de ce genre, des organisations de cette échelle, aussi importantes. Ça a lancé des discussions extrêmement intéressantes dans la délégation US : nous nous sommes demandé ce que nous faisions mal, ou ce que nous ne faisions pas du tout. Pourquoi n’avions-nous pas de mouvements de cette taille aux USA ? Pourquoi nos organisations n’arrivaient-elles pas à dépasser un certain stade dans leur développement ?

M. : Tu parlais de Seattle… Le contre-sommet, les manifestations, et leur impact médiatique n’avaient pas permis de construire des alliances avec les mouvements transnationaux, comme de créer des liens entre organisations à l’intérieur des USA ?

Michael Leon Guerrero : Le problème, c’est que Seattle ne représentait pas la diversité des mouvements aux USA. Quelle était la couleur de Seattle ? Blanche, pour l’essentiel. Les mouvements afro-américains et latinos n’étaient pas présents, ou pas suffisamment, de même que les mouvements indigènes. Ce constat n’est pas tant une critique envers nos alliés « blancs », qu’une question pour nous-mêmes. Les communautés de couleurs étaient très actives dans les mobilisations contre l’Alena. Nous avions même construit des liens très forts avec des organisations mexicaines, et au Canada. Et bien sûr, cinq ans avant Seattle, nous avions été très marqués par les zapatistes. Que s’était-il passé au cours de ces cinq années pour que nous ne nous sentions pas concernés ? Nous avions perdu ces liens.
De retour de Porto Alegre, nous avons donc décidé de poursuivre ces discussions. En juin 2002, nous nous sommes donc réunis à Chicago et avons créé « Grassroots Global Justice ».
GGJ est un réseau très souple, confronté à deux défis. D’une part parvenir à construire un mouvement fort aux USA, autrement dit contribuer à relier des organisations, des groupes et des mouvements extrêmement isolés et fragmentés. D’autre part, être beaucoup plus proactifs dans nos relations avec les mouvements internationaux : en tant qu’organisations de base, notre participation était intermittente et inconstante. Il était clair que nous devions nous connecter à des mouvements sociaux internationaux.
Nous n’avions pas beaucoup de moyens, mais nous sommes parvenus à rassembler des fonds pour permettre la participation de représentants de mouvements sociaux au Forum Social Mondial. Le premier objectif, c’était de permettre à des militants de découvrir ce processus et d’en savoir plus sur le mouvement altermondialiste. Nous sommes parvenus à financer la participation de 120 leaders d’organisations de base. Nous avons ainsi pu participer aux différents forums mondiaux.
Et en 2004 nous avons commencé à penser à ce que nous pourrions faire de plus pour renforcer les mouvements aux USA. Pour cela, nous avons transformé GGJ en organisation, et avons créé Grassroots Global Justice Alliance, qui rassemblait plus de 40 organisations, une cinquantaine désormais.

M. : Mais les discussions sur l’organisation d’un Forum Social aux États-Unis était antérieures. Notamment au sein du Conseil International du FSM, dont plusieurs membres vous poussaient à le faire rapidement.

Michael Leon Guerrero : Les pressions étaient fortes, c’est vrai. Beaucoup de membres du Conseil international nous disaient qu’il était indispensable d’avoir un Forum aux USA. Ils voulaient que nous l’organisions avant les élections présidentielles de 2004. Et nous leur avons répondu que c’était trop tôt, compte tenu de l’état de nos mouvements. Si nous avions appelé immédiatement à l’organisation d’un Forum, il n’aurait pas représenté la diversité des USA. Tout simplement parce que personne, en dehors de quelques militants, ne savait alors ce qu’était un forum social. Nous pensions qu’il était indispensable de commencer par un processus de conscientisation, pour permettre aux mouvements de connaître la dynamique. Je crois que notre intuition était bonne. Au cours de ce processus, de nombreux groupes nous ont demandé à quoi pouvait bien servir une telle initiative, en quoi elle différait d’une conférence. Ils ne voulaient pas participer, si c’était pour venir quelques jours, écouter des gens parler, puis rentrer chez eux.
Nous avons donc organisé une réunion en 2004, avec une cinquantaine d’organisations, pour voir si un forum serait un bon moyen de renforcer nos mouvements. Nous en avons conclu que oui, et donc décidé de faire ce forum en 2006. Nous avons alors créé le National Planning Committee (NPC). Un peu avant l’été 2005, nous avons décidé d’organiser ce forum à Atlanta, en Géorgie. C’était quelques semaines avant que l’ouragan Katrina ne dévaste la Nouvelle-Orleans. Plus de 50 000 personnes ont dû fuir, pour s’installer à Atlanta. Toutes les organisations locales impliquées dans la préparation du Forum étaient débordées. Nous avons donc décidé de repousser le forum d’une année, pour leur laisser le temps de reprendre pied.
Je sais que ça a frustré certains membres du Conseil International, qui attendaient ce forum avec impatience, mais nous n’avions pas le choix.

M. : La première édition du forum des États-Unis a eu lieu en 2007, à un moment où de nombreux militants alter se disaient lassés, et désenchantés par la dynamique des forums. Certains commençaient à douter de l’intérêt des forums. Mais les militants internationaux comme nationaux présents à Atlanta (quelques mois après Nairobi) en sont revenus enthousiastes, estimant que l’expérience du Forum Social des USA devait inspirer l’ensemble de la dynamique, et pourrait permettre de lui redonner sens et intérêt.

Michael Leon Guerrero : Je crois que c’est dû au fait que nous avons introduit quelques changements, quelques modifications dans le processus des forums.
Nous n’avons pas choisi une ville politiquement « proche » de l’esprit des forums, comme pouvait l’être Porto Alegre. Atlanta, la Géorgie, et plus généralement le sud des USA ne sont pas particulièrement progressistes… Ce sont au contraire les endroits les plus réactionnaires des. Mais nous estimions important de mettre en avant les luttes locales, et de soutenir. Les luttes actuelles comme les historiques, d’ailleurs : Atlanta est le berceau du mouvement pour les droits civiques, et, depuis, la région a subi de plein fouet les effets de la mondialisation néolibérale.
L’autre changement que nous avons introduit, c’est que nous sommes partis des communautés les plus marginalisées, des groupes les moins susceptibles de venir au forum. Et nous nous avons tenté de les mettre au centre du forum. C’était important de les inclure dès le départ, ne serait-ce que pour construire une relation de confiance. Si le forum avait été perçu comme un espace pour, par exemple, des militants environnementalistes blancs, nous aurions eu d’énormes difficultés à inclure ces communautés par la suite. Nous avons donc décidé de commencer de là, par la base, et de n’inviter qu’ensuite les autres organisations à participer à la préparation du forum. C’est notamment pour cela que le processus a été si long. Nous avions vraiment besoin de ces trois années, pour pouvoir débuter par des discussions interpersonnelles, d’organisation à organisation, pour expliquer le sens des forums sociaux, ce qu’ils représentent, et pourquoi il est important d’y prendre part.
Nous avons également organisé de nombreux forums régionaux. Ce fût un processus très enrichissant, mais aussi très complexe. Nous avons ainsi voulu organiser un forum du Nord-Ouest, dans la région de Seattle. C’était un processus très large, vraiment intéressant. Mais ses organisateurs l’ont annulé une semaine seulement avant qu’il ne se tienne : le « native american caucus » (les mouvements indigènes des USA) se sont retirés du processus, et « youth caucus » (le comité de la jeunesse) les a suivi par solidarité. Ils estimaient ne pas être respectés par les autres organisations et avaient le sentiment que les engagements pris par le NPC concernant leur participation n’avaient pas été tenus. Les organisateurs ont donc préféré annuler, considérant que ce forum n’avait aucun sens si les représentants des peuples natifs et les organisations de jeunes n’y participaient pas. C’était un vrai échec, qui a compliqué les choses, y compris au niveau national. Nous avons dû reconstruire une relation de confiance avec ces organisations, qui n’étaient pas seulement impliquées dans le forum du Nord Ouest, mais participaient aux travaux du NPC. Nous avons dû prendre le temps de défaire des nœuds politiques très complexes. Tout ça dans un cadre (le NPC) qui rassemble des organisations qui ne se parlaient pas, ou ne se parlaient plus depuis des années, que nous étions parvenu à réunir lentement…
Le Forum régional du Sud-Est nous a beaucoup servi. Il a donné le ton de ce qu’allait être Atlanta. Les participants étaient pour l’essentiel des afro-américains et des latinos. C’était sans doute l’une des toutes premières fois de l’histoire des USA que des organisations de ces différentes communautés travaillaient ensemble aussi durablement. Les participants étaient des membres de groupes de base, des sans-logement, des chômeurs, etc. Ça a complètement transformé la dynamique. Quand les autres mouvements ont vu ce forum, ils se sont dits que le forum leur ressemblait, et qu’il pouvait leur être utile. Nous avions convié des organisations d’autres régions à venir, et elles ont pu s’en inspirer pour construire le processus dans leurs propres régions, villes ou communautés.
Nous avons ensuite organisé un « forum de la frontière ». C’était une étape dans l’organisation du forum des USA, mais nous avons fait ce forum au Mexique, de l’autre côté. Il a évidemment rassemblé de nombreuses organisations du Sud-Ouest des USA et du Mexique, mais c’était également un forum très international, avec des participants de toute l’Amérique latine.
Nous avons en outre rédigé un texte, le « we believe statement », en complément de la Charte des Principes du FSM, pour préciser les valeurs du forum des USA, notamment notre choix de mettre les communautés marginalisées au cœur du processus.

La première édition du Forum a rassemblé plus de 12000 participants, dépassant nos attentes. Nous en sommes repartis unis plutôt que divisés. C’était donc un vrai succès. Nous savions que le forum n’était pas qu’un événement, mais un processus, qui allait transformer la manière dont nous travaillons ensemble et qui allait pousser des groupes à travailler ensemble. Je me souviens avoir participé à des réunions à Los Angeles, ou encore à Chicago, au cours desquels j’ai demandé aux participants s’ils se réunissaient souvent. Et j’ai découvert que ça n’était pas le cas. Les groupes du Nord de la ville ne rencontraient quasiment jamais les groupes du Sud. Et c’est comme ça un peu partout à travers le pays.
Le Forum a même débouché sur la création de nouvelles organisations, comme l’Alliance Nationale des Travailleurs Domestiques (National Domestic Workers Alliance), qui joue un rôle clef dans le forum de Detroit. Ils ont gagné de nombreuses luttes au cours des trois dernières années. À Detroit, ils organisent un « Congrès des travailleurs précaires » (excluded workers’ congress), qui n’est pas ouvert aux seuls travailleurs domestiques, mais aux saisonniers, aux chauffeurs de taxi, aux ouvriers agricoles, bref aux travailleurs de tous les secteurs qui ne bénéficient d’aucune protection sociale.

M. : Vous avez également introduit des changements par rapport au FSM en intégrant au forum des « assemblées de mouvements », qui, contrairement au forum lui-même, peuvent s’accorder sur des déclarations finales, des appels à mobilisation, des communiqués de presse, etc.

Michael Leon Guerrero : Il y a toujours eu cette tension, dans le FSM, entre le forum comme « espace ouvert », et le forum comme espace qui puisse prendre position, discuter de stratégies et plans d’action. Nous avons décidé de ne pas trancher, mais de maintenir cette tension. Nous pensons que le forum est un espace où l’on doit pouvoir faire les deux. En tant qu’organisateurs, nous devons donc fournir l’espace et les ressources pour le permettre. À Atlanta, pour être franc, ça n’a pas très bien fonctionné. Nous avons fait des erreurs. Il y a eu des problèmes sur la manière dont les décisions ont été prises dans le cadre des ces « assemblées populaires des mouvements » (people’s movement assemblies), et sur le suivi de ces décisions – pour la plupart laissées en l’état.

M. : Quand avez-vous décidé d’organiser un deuxième forum ?

Michael Leon Guerrero : Nous l’avons fait très tard, quelques semaines seulement avant Atlanta. Nous ne voulions pas en discuter avant. Mais à mesure que le forum approchait, nous nous sommes rendus compte que nous ne pouvions pas laisser les participants repartir sans proposer quelque chose.
Quand nous nous sommes réunis pour commencer à le préparer, nous avons eu de longues discussions sur le meilleur moyen de lui donner de l’élan. Nous avons décidé de donner aux participants la possibilité d’organiser leurs propres rassemblements : des forums régionaux, des forums locaux, des rassemblements par secteurs, ou encore des Assemblées Populaires de Mouvements. Ces dernières sont devenues la forme de participation privilégiée au processus vers Detroit. Il y a eu une trentaine d’assemblées ces derniers mois, et une cinquantaine sont prévus pendant le forum lui-même. La seule limite à l’organisation d’une Assemblée, c’est qu’elle doit être portée par au moins cinq groupes différents. Elles vont déboucher sur une « Assemblée populaire nationale » au dernier jour du forum. Chaque assemblée pourra y présenter ses résolutions, recommandations, etc. Je ne sais pas du tout ce qui va en sortir : un agenda des luttes ? des déclarations ? des campagnes ? Mais ce qui est sûr, c’est que les groupes ont commencé à travailler ensemble en amont du forum. Ils ne vont donc pas se rencontrer pour la première fois au forum. Ça devrait permettre d’aller plus loin dans à l’avenir. C’est primordial, parce que c’est un moment critique pour nos mouvements : nous sommes au milieu du mandat d’Obama, et nous ne savons pas comment nous allons nous positionner, ce qui va se passer en 2012. Nous devons nous organiser pour faire face à la marée noire dans le golfe du Mexique, continuer à construire le mouvement anti-guerre, sans parler des luttes sociales locales, et de ce qui se passe en Arizona. Et, bien sûr, nous devons nous saisir des avancées à l’échelle internationale : comment nous saisir, dans les mouvements nord-américains, de ce qui s’est passé à Cochabamba ? Ce sont les débats actuels. Nous avons créé un espace pour que ses discussions puissent avoir lieu.
Nous devons également renforcer nos liens avec les syndicats. Ils étaient distants à Atlanta, ils sont plus actifs ici, mais restent encore en retrait. De même, les mouvements environnementaux, et tous ceux qui travaillent sur la justice climatique sont encore trop peu présents.

M. : Et du côté des mouvements indigènes ?

Michael Leon Guerrero : Ils sont très présents. Il y a un groupe de travail pour les mouvements des peuples natifs dans le NPC. Leur présence est fondamentale pour définir le cadre général du forum. Leur rôle est d’autant plus important qu’ils sont moteurs sur les questions climatiques. Après Cochabamba, nous disposons d’un espace mondial où remettre en cause le capitalisme, les mécanismes de marché, etc. Il y a des divisions dans le mouvement pour la justice climatique sur la question du marché. Les mouvements indigènes sont en première ligne pour nous rappeler que le marché carbone ne nous aidera pas à sauver la planète, bien au contraire.

M. : Quelle serait la prochaine étape ? À une époque, certains membres du Conseil International poussaient à l’organisation d’un Forum Social Mondial aux USA.

Michael Leon Guerrero : Nos organisations ne sont pas d’accord avec ça. Ne serait-ce qu’à cause des problèmes de visas. De nombreuses organisations ne pourraient pas venir – du Mexique, sans doute, mais aussi de Cuba, par exemple. Ça n’a aucun sens d’organiser un FSM si certains participants ne peuvent venir.
En fait, je pense que le Mexique est l’un des points les plus lointains dans la géographie altermondialiste. Les organisations qui ont les moyens d’aller au Brésil y sont rares. Aux USA ou au Canada, nous pouvons mobiliser des fonds pour nous y rendre. C’est un vrai échec politique de ne pas être parvenus à avoir une représentation plus importante des mouvements mexicains dans les forums sociaux. D’autant que ce qui se passe au Mexique actuellement a un vrai impact mondial : la COP16 de Cancun en novembre prochain, les luttes de migrants à la frontière avec les USA, etc. Le Mexique est donc un pays clef.
Nous nous demandons de ce fait si nous ne devrions pas organiser un Forum Social Nord-Américain, plutôt que de faire un nouveau Forum des USA. Les organisations canadiennes sont d’accord, de même que les mouvements états-uniens. Et pour la première fois, les mexicains nous disent qu’ils pourraient en organiser un. C’est l’une des pistes, l’une des meilleures choses qui pourraient sortir de Detroit.

Un autre regard sur cette rencontre, à découvrir sur le site du collectif de photographes à-vif(s).