A l’heure où la France affiche sa solidarité avec Idriss Deby, un observateur de la scène politique tchadienne lance un appel à la rupture et rappelle combien ce régime est synonyme de désastre politique et économique. 

Paris, le 8 février 2008

Monsieur le Président,

J’ai été très étonné de voir la France solliciter et obtenir du Conseil de sécurité des Nations unies une condamnation des récents événements au Tchad. Puis d’apprendre que vous aviez un moment envisagé de la mettre à profit pour venir au secours du président Idriss Déby, acculé en sa capitale par une rébellion venue de l’Est du pays, avant d’affirmer sans ambiguïté le soutien de la France à ce régime au lendemain des combats.

Je crains que vous n’ayez été mal informé sur la situation au Tchad. Autrement, vous n’auriez pas pris une position aussi erronée, tant au regard de l’opinion du peuple tchadien que des intérêts de la France dans cette partie du monde, ou encore du point de vue de cette rupture avec certaines pratiques du passé à laquelle vous êtes si attaché. Le soutien de la France au régime d’Idriss Déby ne se justifie aujourd’hui que par des pesanteurs historiques de plus en plus incompréhensibles et par des arguments juridiques dont on sait très bien, en Afrique plus qu’ailleurs, qu’ils servent de bouclier à l’injustice et au déni de la démocratie.

En effet, Idriss Déby porte une responsabilité écrasante dans la situation actuelle de son pays, qui est dramatique. Sa popularité est plus basse que jamais, alors que les bases de son pouvoir n’ont cessé de se réduire pour se limiter à certains membres de son clan et à quelques opportunistes. Il n’a jamais réussi, en presque deux décennies, à se construire une légitimité. Je ne parle pas ici de la légalité conférée par la reconnaissance internationale de trois élections présidentielles lourdement entachées de fraudes. La dernière, autorisée par une de ces modifications de constitution qui portent en elles le blocage de tout espoir d’alternance, a constitué la provocation sans laquelle l’actuel recours à la violence aurait été sans objet. Car, vous le savez, l’élection, fût-elle transparente, ne fait pas la démocratie. En Afrique, et notamment au Tchad, les contre-pouvoirs issus des institutions ou de la société civile ne fonctionnent guère. Si l’appareil d’administratif de l’Etat est entièrement mis au service du pouvoir, que les leaders de l’opposition sont achetés – par des postes ministériels ou de prestige –, ou menacés (physiquement ou juridiquement), ou encore privés de possibilité d’existence économique, au point de rendre leur activité politique inaudible dans un continent où l’argent, plus qu’ailleurs, est le levier de la mobilisation, vous comprendrez bien qu’aucune vie démocratique digne de ce nom ne peut fonctionner. La liberté vitupérante d’une presse d’opposition exprimant le ressentiment des fonctionnaires de la capitale ne fait évidemment pas illusion. Dans ces conditions, faire réélire indéfiniment le président est une formalité, et cette perspective la cause directe des événements actuels.

La légitimité d’un Etat telle que nous la concevons consiste à remplir d’autres fonctions que la répression : fournir aux citoyens un minimum de biens publics – une sécurité physique, matérielle et juridique, des services sociaux de base, un projet économique, conditions de l’espoir d’un avenir commun. Il est peu de dire qu’au Tchad cet espoir n’existe plus. Depuis la guerre et les sécheresses des années 1980, un tacite partage des tâches s’est effectué entre le gouvernement du Tchad et le monde de la coopération internationale (agences d’aide, coopérations, ONG). L’Etat s’est contenté d’exercer la contrainte, laissant les fonctions médiatrices aux partenaires extérieurs. Il n’a pas utilisé l’opportunité que représentent les ressources pétrolières pour reprendre la main.

Ainsi, s’il est un pays d’Afrique qui, au cours des deux dernières décennies, n’a progressé ni sur le plan de la construction de l’Etat et de la nation, ni sur le plan économique et social, c’est bien le Tchad. Cinq ans après le début de l’ère pétrolière, en 2003, il est toujours au 170e rang (sur 177) du classement mondial du PNUD sur le développement humain. L’évocation des héritages de la guerre civile de 1979-1982 a bon dos. Ce ne sont pas eux qui expliquent l’installation, à un niveau caricatural et notoirement connu, de la corruption comme système de gouvernement – l’allégeance d’un ministre se mesurant à sa capacité à s’y plonger aussitôt nommé, se liant ainsi au destin du prince. Où des combattants dépenaillés circulent-ils dans la capitale, potentiellement armés, à toute heure et en tous lieux, menaçant les populations d’une violence gratuite ? Dans quel autre pays des jeunes de vingt ans au volant de grosses cylindrées sont ils au-dessus des lois ? Comment la médiocrité peut-elle être durablement le meilleur gage de promotion dans la haute administration, et toute forme de compétence découragée ? Comment laisser diffuser, auprès d’une grande partie de la population, le sentiment d’être totalement marginalisé ? Le poids de la jalousie et la tentation du nivellement par le bas, latents dans la société tchadienne pour des raisons anthropologiques sur lesquelles nous ne reviendrons pas, ont été encouragés parce que ses ferments servaient le dessein d’un système qui divisait pour mieux régner.

Finalement, la faillite du régime Déby s’illustre autant dans l’immoralité de l’enrichissement rapide des proches du pouvoir, dans un des pays les plus pauvres du monde, que dans sa totale inefficacité politique et économique. Le cycle des rébellions n’a jamais cessé, au point d’apparaître comme parti prenante d’un système qui se nourrissait de leur répression – en justifiant notamment l’entretien, loin de la capitale, d’hommes en armes remuants, et la distribution de prébendes afférant à la guerre.

La filière cotonnière, parmi les premières d’Afrique dans les années 1960, subsiste à peine, appauvrissant les paysans et fragilisant l’Etat. Or, dans d’autres pays tout aussi enclavés, également soumis aux pressions du marché mondial, comme le Mali ou le Burkina, elle s’est développée au point de porter l’appareil administratif et le monde paysan à bout de bras. De même, le projet pétrolier ne s’est traduit ni par une amélioration de la situation économique du pays ni par celle des finances de l’Etat : inefficacité, détournements et dépenses militaires ont consommé l’essentiel d’une rente d’autant plus maigre qu’elle avait été mal négociée. La part restée au Tchad s’est stérilisée dans l’immobilier, les grosses voitures et les dépenses somptuaires. Le système éducatif, dont des niches d’excellence avaient pu être préservées du naufrage de 1979, a accompagné le délitement de l’Etat et de la société. Violence et corruption y ont élu demeure comme dans les autres parties du corps de l’Etat. Grâce au talent militaire et à l’habileté politicienne d’Idriss Déby, le système a finalement développé une redoutable et exclusive capacité à se reproduire.

De quels espoirs les rebelles qui convoitent le pouvoir de N’Djaména sont-ils alors porteurs ? Ils forment une coalition hétéroclite, dont les dirigeants ont été longtemps étroitement associés aux régimes d’Hissein Habré puis d’Idriss Déby. Du combattant de base au chef, l’appât du gain promis par le contrôle de l’Etat n’est pas étranger à nombre d’engagements. Ce n’est pas sous l’angle de la moralité qu’il faut les comparer aux hommes du président qu’ils combattent – ils sont issus du même système. En revanche, vous savez comme moi que la dénonciation de leurs liens avec le Soudan est de peu de portée. Le président Déby a beau jeu de se poser aujourd’hui en victime, après avoir aidé les rebelles soudanais contre Khartoum. Certains auraient d’ailleurs combattu à ses côtés contre les « mercenaires soudanais » qu’il dénonce. Ces liens avec le Soudan ne représentent à terme aucun danger de perte de contrôle par la France ou la communauté internationale, ni de risque par rapport aux enjeux du Darfour : toute l’histoire récente de l’Afrique montre que les rebelles arrivés au pouvoir avec l’aide d’un voisin s’immergent rapidement dans les enjeux de pouvoir nationaux, et prennent très vite leurs distances avec leur encombrant mentor. Les rebelles auraient très vite besoin d’aide et de reconnaissance extérieure. Leur soutien par le Soudan ne saurait justifier leur diabolisation : le président que la France défend aujourd’hui est arrivé au pouvoir dans des conditions exactement identiques.

Ainsi, contrairement à l’aphorisme si souvent utilisé par des diplomates aussi brillants que dénués d’imagination, le futur du Tchad ne se dessinera pas nécessairement entre « Déby ou le chaos ». Il pourrait être « Déby et le chaos », si la rébellion conservait sa capacité militaire sans parvenir à l’emporter. Plus probablement, la victoire à la Pyrrhus du président, qui semble se dessiner, verrait la poursuite d’un long pourrissement des structures de la société et de l’Etat, qui peut être plus grave qu’un de ces brefs épisodes de crise où se forge l’histoire des peuples. Un premier geste de rupture dans la politique africaine de la France pourrait être, justement, de laisser ces pages d’histoire s’écrire sans autre intervention que celle qui en abrégerait l’issue – en offrant, par exemple, une sortie honorable à l’actuel président.

La question qui se pose aujourd’hui au Tchad n’est pas de savoir qui va l’emporter entre Idriss Déby et les mouvements rebelles qui lui disputent le pouvoir. Elle est de savoir comment sortir par le haut du cercle vicieux où ce pays est enlisé depuis près de trois décennies, où des mouvements armés animent de manière cyclique des rébellions à partir des périphéries du territoire. Les pays voisins (Libye, Soudan) qui les appuient exploitent des faiblesses récurrentes qui sont avant tout internes. Quel que soit le vainqueur d’aujourd’hui, les mêmes causes produiront demain les mêmes effets.

Plutôt que d’afficher un soutien impudique à un président miraculé qui profite du tumulte des armes pour arrêter et menacer les responsables de l’opposition politique et ceux de la société civile , la France devrait plutôt explorer les marges de manœuvre nées de la crise pour sortir d’un système qui ne se régule que par la catastrophe. Un scénario à la mauritanienne verrait la communauté internationale accompagner sur le moyen terme une (re)construction de l’Etat sur des bases démocratiques. La clé de sa réussite reposerait sur l’engagement de celui qui organiserait de nouvelles élections présidentielles et législatives – le président Déby ? Un gouvernement provisoire investi des pleins pouvoirs ? Un sage respecté retiré de la scène politique, comme l’ancien président Goukouni Oueddeye ? – à ne pas se présenter et à garantir la neutralité de l’administration. Cela impliquerait de maintenir l’équilibre entre les forces, le temps d’initier cette dynamique, et donc de ne pas renforcer davantage la position du président Déby.

Les forces françaises d’Epervier, si elles devaient rester au Tchad, trouveraient dans l’appui explicite à un tel processus une légitimité neuve. Européanisées sur le modèle de l’Eufor, elles pourraient avoir mandat d’empêcher une déstabilisation du gouvernement issu de ce processus démocratique par de nouveaux mouvements armés venant des pays voisins. On n’empêchera pas leur reconstitution sans un programme ambitieux de DDR (démobilisation, désarmement, réinsertion) tirant les leçons des échecs du passé (car, au Tchad, on a beaucoup dépensé en pure perte dans ce domaine). Faut-il s’inspirer des modèles du Liberia ? De la Sierra Leone ? Quoi qu’il en soit, on ne sortira du cercle vicieux où le Tchad est enlisé sans résorber l’abcès que constituent les « combattants », ce groupe flottant à la composition hétéroclite toujours prêt à s’embarquer dans une aventure armée sous l’influence d’un chef charismatique et de quelques subsides libyens ou soudanais.

La constitution devrait évidemment être revue pour interdire tout nouveau blocage absolu aboutissant à l’enkystement d’un homme au pouvoir (pas plus de 2 mandats consécutifs). La décentralisation, prévue par la constitution de 1996, serait mise en place avec les moyens nécessaires, pour décentraliser aussi les enjeux de captation de la rente étatique et faire baisser la pression qui s’exerce à ce niveau sur le pouvoir central. La réorganisation de l’administration devrait permettre un changement de génération au profit de jeunes diplômés désormais relativement nombreux, parfois formés à l’étranger, dont on peut espérer qu’ils sont moins conditionnés par les rivalités interpersonnelles et les rancoeurs « géopolitiques » que leurs aînés. La société civile, mûrie par les débats autour du dossier pétrolier, serait mise à contribution.

Certes, ces options n’écarteront pas les difficultés, tant les méfiances entre groupes et individus ont été creusées au cours de ces dernières décennies, et tant la confiance en un avenir commun portée par un Etat impartial a été sacrifiée par la stratégie de gouvernement ayant conduit à l’impasse actuelle. Ce n’est pas dans l’absence d’imagination en faveur des autocrates africains que la France aidera la construction d’Etats apaisés susceptibles de fournir à leur jeunesse nombreuse un cadre d’épanouissement à court et moyen terme. La rupture en Afrique peut passer par l’appui à l’émergence démocratique. La crise au Tchad fournit l’occasion de créer un espoir. Il serait dommage de le sacrifier à un conformisme sans perspective.

En espérant que votre ambition de changement aura trouvé dans ces lignes des pistes à explorer, je vous prie de croire en mon dévouement au service d’un renouveau des relations franco-africaines,

Simon Tulipe