Stanislav Marakelov, militant des droits de l’Homme, avocat d’Anna Politkovskaïa et spécialiste des crimes commis en Tchétchénie a été assassiné le 19 janvier à Moscou, ainsi qu’une journaliste. Carine Clément lui rend hommage et témoigne de la terreur à laquelle les opposants politiques sont soumis en Russie.

Stas était de tous les combats, sur tous les fronts, à défendre les victimes des injustices, à propager ses idées, à voyager aux quatre coins de la Russie. Et toujours avec le sourire et la blague prête à partir. Jamais à se prendre au sérieux. Un copain, un camarade courageux, intelligent, simple et chaleureux. Pour des centaines et des centaines de militants de la plupart des régions de Russie.

Il a été assassiné, en plein centre de Moscou, en plein jour, d’une balle dans la tête. La seule envie après ça, c’est de crier et hurler, sa douleur, son indignation, sa colère ! Personne ne le rendra à la vie, mais les coupables et surtout les commanditaires doivent payer. C’est l’escalade ces derniers mois, trop de crimes et d’agressions, trop de sang versé, pourquoi ? Qui en Russie est persuadé que la lutte pour la justice peut ainsi être stoppée d’un coup de revolver ou d’un coup de batte de base-ball ? C’est vraiment prendre les gens pour des idiots ou du bétail, ce que ne se gênent pas de faire publiquement quantité de hauts fonctionnaires et hommes politiques véreux. Ou alors c’est vouloir que dans ce pays, les conflits sociaux et politiques se règlent non pas devant les tribunaux ou dans les manifestations, mais le revolver au poing. Qui précipite la Russie dans une nouvelle ère de banditisme politique ? Qui ?

Stanislav Markelov était de ceux qui s’étaient engagés corps et âme dans le combat pour la justice, en croyant jusqu’au bout aux armes du droit, de la solidarité, de l’information indépendante et du militantisme.
C’était un avocat, mais un avocat militant, et de gauche, en plus, qualité rare en Russie, si ce n’est unique. Un allié infatigable des mouvements sociaux.

Les flics venaient vous arrêter en pleine nuit au lendemain d’une action antifasciste ou d’un blocage d’une tentative d’expulsion ? On pouvait appeler Stas, toujours prêt à prodiguer au moins conseils, si ce n’est à prendre le premier métro si l’affaire était sérieuse et dangereuse pour le soi-disant inculpé.

On parle surtout de ses activités en Tchétchénie. Depuis la première guerre en Tchétchénie il travaillait sans relâche pour que les coupables de crimes de guerre paient, et paient à la mesure de leurs actes. La dernière affaire en date, qui lui a sans doute valu d’être ainsi exécuté, concernait celle de la famille Koungaïev dont il s’était fait l’avocat. Leur petite fille Elza, a été violée et étranglée par le colonel Boudanov en mars 2000. Celui-ci a été condamné en 2003 à 10 ans de prison, mais a été relâché de façon anticipée le 15 janvier 2009. Markelov avait fait appel de cette décision devant la Haute Cour de justice. Il a été assassiné en sortant de la conférence de presse qu’il donnait à ce sujet, le 19 janvier.

Au-delà de la Tchétchénie, Stas était un fin connaisseur du Caucase, œuvrant sans fin à la pacification de la région, à l’entente entre les peuples et au développement des initiatives citoyennes indépendantes. Entre autres, il a animé un débat à ce sujet au Forum social européen de Malmö en septembre 2008, où il avait fait venir militants ingouches, géorgiens et ossètes pour un débat houleux mais fraternel et puissant symboliquement.
Il s’est énormément mobilisé dans le combat antifasciste, représentant dans les procès les militants antifascistes injustement accusés de meurtres ou d’agressions sur les fichistes (la police russe a la fâcheuse tendance de confondre fascistes et antifascistes et d’éprouver une certaine sympathie pour les premiers), plaidant pour les victimes des agressions fascistes, multipliant publications et interventions publiques contre toutes les formes de racisme, de xénophobie et de fascisme.

Il défendait tous les militants sincères et menant le combat contre la corruption, pour le respect minimal des droits sociaux, écologiques, syndicaux. Il fut ainsi l’avocat de Mikhail Beketov, ce journaliste et militant du mouvement des habitants de la ville de Khimki en banlieue de Moscou, passé à tabac le 13 novembre et toujours au bord de l’agonie aujourd’hui. Il participait aux Forums sociaux de Russie, aux manifestations des mouvements sociaux, mettant son savoir de juriste au service des militants, expliquant sans relâche comment se comporter devant les policiers, comment utiliser la législation à bon escient, comment faire respecter ses droits. Lors du dernier Forum social à Irkoutsk, début août 2008, il m’avait dit en avoir marre d’en être réduit à son rôle d’avocat et vouloir également participer aux débats politiques du mouvement, pour pouvoir exprimer ses idées et ses convictions.

Car c’était un homme de conviction. Un militant de gauche au sens noble du mot : pour la justice, l’auto-organisation, l’égalité entre les peuples, les hommes et les femmes. Contre le libéralisme ravageur et le capitalisme brutal régnant en Russie depuis les années 90 qui, selon lui, avait mené à la catastrophe politique et humaine des années 2000, notamment à la montée du fascisme et du banditisme politico-économique.

Pour qu’il n’y ait pas de confusion, et en mémoire de lui, je tiens à préciser qu’il n’avait rien à voir avec ceux qu’on appelle en Occident « l’opposition au Kremlin ». Il a toujours condamné cette « Autre Russie » de Kasparov et Limonov, accusant ses leaders d’être des droitiers libéraux, des fascistes méprisant le peuple.

La dernière fois qu’on s’est vu, c’était au rassemblement du 30 novembre à Moscou contre la série d’agressions que venaient de subir des militants du mouvement social et syndical (je faisais alors parti de la liste). Il a fait une intervention à la tribune condamnant ces attaques « contre la justice » et appelant les militants à organiser collectivement leur autodéfense. Il m’avait alors confié qu’il avait désormais peur de répondre au téléphone : « chaque fois que le téléphone sonne, j’ai peur qu’on m’apprenne qu’un nouveau camarade et ami a fait l’objet d’une agression ».

Aujourd’hui, Stas, personne ne t’appellera, mais on a tous reçu ce coup de téléphone assassin…