Les patrons pleurent aussi. Pour autant, ces émotions analysées par quatre sociologues, assurent-elles la possibilité d’une « responsabilité éthique du capital » ?

Le 14 janvier 2008, Marcel Trillat, proche du Parti communiste, journaliste de télévision, ancien responsable de la CGT à France 2, a été invité par Laurence Parisot à présenter son dernier film, Silence dans la Vallée (2007), dans le grand auditorium du Medef, avenue Bosquet, dans le très élégant 7e arrondissement de Paris. Voilà qui n’est pas banal. Curieux aussi ce public mêlé, petits patrons, moyens entrepreneurs, dirigeants de grands groupes (Claude Bébéar, président du conseil de surveillance du groupe AXA, est au premier rang), mais aussi des ouvriers licenciés, des délégués syndicaux, des journalistes, des sociologues… Que se passe-t-il ?

La Vallée, c’est celle de la Meuse à Nouzonville, petite ville proche de Charleville-Mézières, dans les Ardennes. Le silence, c’est celui des usines : fonderies, forges, ateliers de modelage et d’usinage. Il y a trente ans, des dizaines d’usines étaient mêlées aux cités ouvrières et à ce qu’on appelle là-bas les « châteaux » des patrons. La dernière entreprise de taille moyenne, les Ateliers Thomé-Génot (ATG), 400 ouvriers et employés, vient d’être liquidée après que sa trésorerie, son patrimoine et les savoir-faire ont été pillés par des repreneurs américains.

Le réalisateur, Marcel Trillat, est à Nouzonville lorsque les ouvriers en grève et les forces de l’ordre se retrouvent face à face. Il commence le tournage d’un documentaire sur la région et ses problèmes. L’idée lui en était venue à la lecture de Désarrois ouvriers, une recherche publiée en 1987 aux éditions L’Harmattan par Michel Pinçon, dont le père, né à Nouzon, comme on dit là-bas, fut ouvrier polisseur. La crise industrielle sévissait déjà au début des années 1980. Aujourd’hui, après plus de vingt ans dans les beaux quartiers avec Monique Pinçon-Charlot, les deux sociologues envisagent, de rendre compte dans une nouvelle enquête de ce que sont devenues les familles ouvrières, mais aussi celles des patrons.

Ils guident Marcel Trillat dans ses premiers repérages, lui font découvrir les friches industrielles, dont celles d’une fonderie d’acier, les Aciéries Thomé-Cromback (ATC), issue d’une fonderie de fonte créée en 1870 par Émile Thomé. Son père, Louis-Gustave avait déjà fondé en 1855 une usine d’estampage, devenue indépendante de la famille Thomé en 1920 sous le nom des Ateliers Thomé-Génot. Les ATC ont fermé en 1996 et les ATG dix ans plus tard, en octobre 2006. Les protagonistes du film sont les ouvriers, dont le savoir-faire est maintenant inutilisé, et un patronat autoritaire, mais paternaliste, aujourd’hui dépassé par la financiarisation du capital. Aucun de ces protagonistes ne sortira indemne du drame. L’Humanité, dans son édition du 4 octobre, jour de la diffusion du film sur France 2, lui consacre deux pages sous le titre : « Dans la vallée des larmes, les patrons pleurent aussi. » Faut-il voir là la raison de l’organisation par la présidente du Medef de la soirée du 14 janvier 2008 ? Dans un article paru dans L’Humanité, le 17 novembre 2007, Laurence Parisot annonce cette séance de projection, qui doit être suivie d’un débat. À côté de son article, celui de Marcel Trillat, dans un face-à-face pour le moins inédit.

Nous avons assisté à cet événement en compagnie de deux jeunes collègues sociologues. Voici, sur cette soirée mémorable, leurs observations et les nôtres.

Le débat a été animé par un meneur de jeu, sans doute du Medef, qui a assez bien tenu son rôle, distribuant la parole avec autorité, ponctuant le propos de marques d’humour. Mais autour de Marcel Trillat, il n’y avait que des débateurs de la mouvance patronale : Laurence Parisot, Dominique Sénéquier, présidente du directoire d’Axa Private Equity, François Dury, ancien propriétaire avec sa famille de Thomé-Génot, François de Saint-Gilles, industriel, président du Medef Ardennes et Arnaud Bouyer, auteur de Les fonds d’investissement sont-ils… des prédateurs ? La grande majorité du public était constituée de patrons. Pendant le cocktail l’un d’entre eux, 45 ans environ, costume soigné, est arrivé avec une pâtisserie, en informant ses voisins qu’il n’y avait plus rien au buffet. « Pour un film social, ils n’ont pas voulu faire un buffet trop… riche. » Rires des personnes à ses côtés.

Le débat a laissé peu de place au point de vue ouvrier, tout de même efficacement exposé par Yannick Langrenez, délégué CGT chez Thomé-Génot, et Charles Rey, fondateur et animateur d’une association des anciens de Thomé-Génot. Mais Marcel Trillat a eu fort à faire pour introduire un peu de social dans un débat qui a été souvent assez technique, consacré aux mécanismes de financement des entreprises et au poids des fonds d’investissement ou de pension. C’est toujours un peu le problème avec le patronat. Dans ce genre de débat, tout ce qui relève du « social » est noyé sous un pragmatisme apparemment irréfutable.

Cette technicité a eu des effets importants dans la formation d’une problématique collective pendant la soirée : l’ensemble des débats s’est tourné non pas vers le film, qui finalement aura très peu été commenté en lui-même, mais sur des questions qui taraudent actuellement le monde patronal, comme celle de la responsabilité éthique du capital. Ainsi, on a eu droit pendant la première demi-heure à un réquisitoire contre la mauvaise gestion accidentelle de l’ex-patron de Thomé-Génot, suivi de quelques moments de compassion envers les ouvriers présents dans la salle. Puis a succédé un débat sur la mauvaise gestion de cette affaire par les pouvoirs publics, la préfecture et le tribunal de commerce. La technicité en question témoigne d’une distance immédiate des patrons aux souffrances ordinaires des ouvriers, ces derniers n’étant célébrés que pour autant qu’ils savent bien rester à leur place, comme de « bons ouvriers ». Pour le dire plus brutalement, tout a semblé aller dans le sens d’un affichage de la « compétence » technique, d’une affirmation de la valeur sociale positive des patrons qui dépasse la simple stratégie de communication : un moment de célébration d’une respectabilité qui désormais prend des allures « éthiques ». Peut-être s’agit-il d’une mise aux normes contemporaines du capital symbolique du patronat, qui n’a de cesse de prouver sa compétence et son utilité sociale dès que les circonstances s’y prêtent.

Cependant, le film de Marcel Trillat et de son équipe, présente au complet ce soir-là, a trouvé un écho positif dans une assemblée où cela n’allait pas de soi. Une qualité reconnue par Laurence Parisot et Dominique Sénéquier, entre autres, ce qui n’est pas rien compte tenu de leurs positions sociales. Le sujet intéressait, l’affluence exceptionnelle l’a manifesté. Il y a eu 560 inscrits pour cette soirée, un beau plébiscite pour Silence dans la Vallée. Le monde du patronat est divers, ce qui pouvait s’observer dans la variété des tenues vestimentaires, mais il est massivement masculin. En tout cas, les 350 places de l’auditorium, qui porte le nom de Francis Bouygues, n’ont pas suffi. Le dossier de chaque siège porte une plaque dorée et ronde au nom d’une entreprise, par exemple « BNP Paribas ». Sur un mur, un slogan : « L’entreprise c’est l’avenir. » Des dizaines d’invités ont dû se contenter d’une place au sous-sol, dans une salle où le film était diffusé également, sur un écran d’appoint. Il est clair que Laurence Parisot, et au moins une partie de la direction du Medef, étaient acquises au film et à la manière dont il pose la question de l’intervention d’un capital prédateur dans les entreprises en difficulté. L’interview de François de Saint-Gilles (Medef Ardennes), dans le film, n’a pas soulevé d’objecti
ons. Toutefois ses propos pendant le débat furent en retrait par rapport à ceux tenus dans le film. Comme s’il s’agissait de sauver la face devant un parterre de pairs qui sont aussi des juges immédiats.

Ici et là, il y eut d’ailleurs quelques indices de divisions à l’intérieur même du patronat. Ne serait-ce que le petit ballet qui préluda à la distribution des places situées au premier rang, comme si d’importantes questions de préséance étaient en jeu. Laurence Parisot a recommandé de faire des fonds de pension à la française en soulignant que les fonctionnaires, eux en disposaient déjà. Ce qui n’a pas empêché un jeune patron de se plaindre que le Medef ne défend pas assez la retraite par capitalisation. La présidente du Medef a souligné que demander des rendements de 20 % pour les petites entreprises, ce n’est pas possible. Tout le monde n’était pas d’accord et ces tensions dans le Medef expliquent sans doute pour une part que cette soirée ait pu avoir lieu.

Toutefois, ce qui a été condamné, c’est le caractère prédateur du repreneur américain. Laurence Parisot a sans doute été sincèrement émue par le film et la fermeture de l’usine Thomé-Génot. Elle a probablement voulu se servir du film et de cette soirée pour mettre en garde les patrons devant des prédateurs tels que Catalina, le repreneur qui a achevé cette entreprise. Mais il s’agissait aussi d’affirmer que les entreprises familiales doivent s’ouvrir aux fonds d’investissement, que leur pérennité est à ce prix. Le ralliement du patronat au film n’est sans doute possible que parce qu’on a là un cas extrême et à la limite caricatural. Ce point a fait l’objet d’un échange pendant le débat, un petit patron disant que ce n’est pas un « arbre qui cache la forêt », c’est-à-dire un prédateur qui masquerait un capital financier utile et honnête. Ce qui a été dit également par le président des Amis de L’Humanité, Charles Sylvestre, présent dans la salle, qui a tenté de perturber l’ordre symbolique de la soirée, mais s’est fait remettre à sa place pour avoir malencontreusement mis en cause Claude Bébéar en lieu et place de Jean Peyrelevade. Claude Bébéar s’est levé, avec beaucoup d’assurance, et a relevé publiquement l’erreur en soulignant avec un plaisir évident, qu’« en plus, c’est un socialiste ».

L’affaire Thomé-Génot a donc été traitée tout au long de la soirée comme un accident : le terme a été utilisé à plusieurs reprises. Regrettable, bien évidemment, mais évitable car dérogatoire aux modes de fonctionnement normaux des fonds repreneurs. Dominique Sénéquier (Axa) a ainsi affirmé que si François Dury avait su faire appel à un bon fonds d’investissement, fiable, les difficultés de l’entreprise auraient pu trouver une issue positive. En cela le débat a été en recul par rapport aux propos de François de Saint-Gilles, qui mettait clairement en cause la présence sur le marché financier d’opérateurs uniquement intéressés par le profit immédiat, le taux de valorisation de leur mise. La présence d’un auditoire très acquis au libéralisme a sans doute limité l’expression de la méfiance du capitalisme familial par rapport au capitalisme financier.
Les discours ont donc été assez convenus dans l’ensemble : ce qui fait consensus, c’est la convergence de la mondialisation, de l’inscription de l’industrie française dans ce grand mouvement de délocalisation généralisée des productions matérielles, avec la pérennité des entreprises et des emplois. Finalement les propos tenus, tout en condamnant fermement le capitalisme de pirates de Catalina, ont été très proches de l’interview, dans le film, d’un nouveau repreneur qui a relancé une partie de la production avec une soixantaine de travailleurs. Aidé par le conseil général, il voit néanmoins dans la délocalisation le seul moyen d’assurer la survivance des emplois en France et de ce qui reste de Thomé-Génot à Nouzonville. Il faisait aussi état, dans cet entretien, des pressions des équipementiers comme Valéo, qui refusent la répercussion des hausses des prix de l’acier et vont même jusqu’à exiger la délocalisation, probablement aussi parce que Valéo se voit de son côté contraint par PSA et Renault, ses donneurs d’ordre. Mais il reste que le déménagement récent des deux tiers des machines vers la Chine ne présage rien de bon…

On peut se demander aussi si cette soirée au Medef ne s’inscrit pas dans l’air du temps de l’ouverture, initiée par Sarkozy. Les propos de Laurence Parisot étaient à cet égard étonnants dans leur surenchère. Comme lorsqu’elle déclare « J’ai toujours rêvé d’écrire un article dans L’Humanité. Je reconnais que je n’ai pas pris le chemin le plus direct pour y arriver. » Ou encore, dans son intervention finale : « Vous recevoir ici, vous, les ouvriers de chez Thomé-Génot, vous les syndicats, c’est tout un symbole. » Certes, mais quel symbole ? Celui de la lutte des classes dépassée par exemple ? Celui de la rupture avec des idéologies obsolètes ? Elle a signalé que le film précédent, programmé au Medef dans le cadre de cette série de soirées, était celui d’Al Gore.
Cette assemblée improbable de chefs d’entreprise visionnant un documentaire accablant pour le capitalisme en pointe, celui de la finance nomade, applaudissant un film dont le contenu est un réquisitoire contre les méfaits d’hommes d’affaires affairistes sans foi ni loi, n’était-elle pas un faux-semblant de paternalisme aujourd’hui dépassé ? Voire la cérémonie des adieux à un capitalisme en voie d’extinction, à la fois appel à la vigilance envers les prédateurs trop prompts à se livrer à la curée et appel à prendre les devants en se lançant avec décision dans le nouvel internationalisme de la production du profit ? La compassion des interventions à l’égard de la famille Dury — et en particulier de la mère qui assura la direction de l’entreprise après la mort précoce de son mari — était frappante, en l’absence complète de référence aux ouvriers, jamais cités ou très peu cités dans les propos patronaux, alors qu’il s’agit du sujet du film.

Côté patron, une aisance des gestes, des mots et des regards, qui contrastent avec certains moments de tension où les patrons n’hésitent pas à échanger des arguments assez durs, en particulier en réponse à Mme Sénéquier, dont la compétence affichée a suscité des réponses parfois violentes. Plus largement, l’unité de classe coexiste avec des luttes entre les personnes en présence, ce que ce film a pu à la fois canaliser mais aussi susciter (puisque tous doivent montrer qu’ils ne sont pas des « escrocs », qu’ils sont des « bons patrons »).

L’unité de classe n’apparaît véritablement que lorsque l’on observe la distance sociale au sein même de la salle entre les ouvriers invités et les patrons présents : ces ouvriers, qui ont pourtant participé au film, n’étaient pas des vedettes, mais de simples témoins, vis-à-vis desquels les patrons semblaient compatissants. Lorsque Charles Rey prend le micro pour donner son point de vue, sa prise de parole est immédiatement singulière de par la tonalité de sa voix, son accent des Ardennes, ses mots mâchés, ses hésitations multiples qui contrastent avec la sécurité linguistique des hommes en costume. Il porte une chemise jaune pâle années 1970 et un blouson en cuir. Les regards silencieux pointés vers lui finissent par lui mettre la pression, à perdre le fil devant tant d’attention.

Massivement applaudi après avoir présenté une offre de travail de la part des anciens de Thomé-Génot à un éventuel entrepreneur intéressé dans la salle, il est même invité par Laurence Parisot à venir sur la scène. Mais il refuse, sans en faire trop, peut-être par fierté de classe ? En tout cas, il reste à sa place, dans tous les sens du terme, et cela a sans doute permis à la soirée de garder un rythme de cérémonie relativement cohérent (la soirée aurait sûrement pris un autre tournant s’il était monté sur la scène). Reste que l’on peut trouver assez cynique le côté paternaliste-humanitaire de certains patrons. La manière très raide avec laquelle Claude Bébéar s’adresse à Charles Sylvestre, comme pour le rappeler à l’ordre, a mis en évidence le caractère très fragile d’une situation consensuelle qui ne demande qu’à se muer en affrontement dès que les positions de classe sont clairement affirmées.

Sites à consulter :

• thomegenot.com : le site réalisé du temps du repreneur américain, Catalina, toujours en ligne. Sinistre et savoureux.

• medef.fr/main/core/php : la vidéo intégrale du débat du 14 janvier au Medef.

Deux sites incontournables créés par les anciens de Thomé-Génot :

• atg-association.over-blog.com

• ex-syndicatcgtthomegenot08.com

Articles de presse :

• Samuel Gontier, « Qu’elle était noire ma vallée » et « Silence dans la vallée » (compte rendu), Télérama, n° 3011, 26 septembre 2007.

• Olivier Zilbertin, « Un monde à l’agonie », Le Monde TV et Radio, dimanche 30 septembre et lundi 1er octobre 2007 (avec une interview de Marcel Trillat).

• Sabine Harreau, « Comment Marcel Trillat témoigne du déclin du monde ouvrier », entretien avec Marcel Trillat, Pèlerin, n° 6513, 27 septembre 2007.

• Sibylle Grandchamp, « L’ouvrier de la première heure » (portrait de Marcel Trillat), Libération, 4 octobre 2007.

• Jean-Claude Renard, « Les fils des forges », Politis, jeudi 27 septembre 2007.

• Thomas Lemahieu, « Dans la vallée des larmes, les patrons pleurent aussi », L’Humanité, jeudi 4 octobre 2007.

• Michel Diard, « Silence dans la vallée », La Vie ouvrière, 28 septembre 2007.

• « L’affaire Thomé-Génot : le face-à-face Trillat-Parisot »
Marcel Trillat, « Une métamorphose brutale » ; Laurence Parisot, « Emotion partagée », L’Humanité, samedi 17 novembre 2007.

• Magali Jauffret, « La mondialisation décortiquée au Max-Linder », L’Humanité, lundi 19 novembre 2007.

• Michel Delberghe, « Quand le Medef s’interroge sur les dérives de la mondialisation et du capitalisme financier », Le Monde, 16 janvier 2008.

|liste non exhaustive…|