Serge Moscovici nous a quittés le 25 novembre dernier. Avec sa disparition l’écologie politique perd l’un de ses pères fondateurs, dont l’oeuvre reste très largement méconnue, y compris des écologistes eux-mêmes. Les titres les plus connus sont ceux qui ont directement à voir avec l’écologie politique, principalement l’Essai sur l’histoire humaine de la nature (1962), La société contre nature (1972) et Hommes domestiques et hommes sauvages (1974). Dans le premier Moscovici explique qu’il n’y a pas d’état donné pour toujours de la nature, mais des états divers, fonction de la relation que les sociétés humaines notamment entretiennent avec elle. Sous cet angle, il n’y a pas plus de loi de la nature que de loi du devenir humain. Trois grands états de la nature se seraient ainsi succédés : l’état organique, principalement fondé sur le vivant, l’état mécanique ou industriel, et il voyait poindre un nouvel ordre, cybernétique. Moscovici rejoint Ellul et critique avec brio cette évolution des sciences et des techniques qui se présente comme « naturelle ». Il appelle de ses vœux une « technologie politique », c’est-à-dire une politisation des choix techniques, rejoignant par là un thème fondamental du mouvement écologiste. « Le mode de production est, de manière directe ou indirecte, la cible majeure »1, alors que le socialisme et le marxisme à la même époque ne s’intéressent qu’aux rapports de production, sans politiser la technique.

Le travail n’est pas laissé de côté pour autant. Serge Moscovici estime que le travail a pris une forme aliénée induisant une répression de notre nature intérieure. Nous ne savons plus nous rapporter aux autres et à la nature que sous le rapport du mécanisme, de la loi déterministe, prévisible – ce qui est destructeur du vivant, dont la nature est d’être libre et évolutif. La société actuelle détruit la nature à l’extérieur de l’homme mais aussi la nature en l’homme, l’obligeant à vivre contre ses propres désirs. Nous devons donc « ensauvager l’économie »2. « Naturalisme », dit Moscovici, est synonyme « d’écologisme », ce qui renvoie à la nature intérieure et à la nature extérieure, afin d’y chercher un appui critique. Ainsi s’explique la classification de l’écologisme proposée par Serge Moscovici en 1978. D’un côté le naturalisme « réactif », qui adopte une position défensive, axée sur la « protection » de la nature, attitude que l’on retrouve souvent chez les naturalistes. De l’autre le naturalisme « actif » qui puise dans la force créatrice du vivant, qu’on appelle « la nature », et y cherche des normes pour construire une alternative, fondée sur une relation plus authentique à soi. La nature est pensée comme un réservoir de créativité, comme l’antithèse de la société, qui est de nature répressive. Moscovici pour qui la nature est « une énorme cuisine »3 s’écarte donc de courants tels que celui d’Antoine Waechter, que l’on sent plus rigoriste. Pour lui la nature est la source de d’une contre-culture. D’où cette autre idée de Moscovici selon laquelle l’écologie comme science découle des pratiques écologistes, et non l’inverse – de même que l’économie découle des pratiques marchandes. L’écologie est la fille de l’écologisme4. Et comme ce dernier n’est qu’au stade de projet, de brouillon, « il n’existe pas actuellement de théorie écologique »5.

Pour Moscovici ce recours à la nature s’étend bien au-delà des courants dits « écologistes ». Marx appartient lui aussi au naturalisme « actif », constructif, celui qui secoue le joug de la culture pour la dépouiller de ses attributs inauthentiques – et Moscovici de citer les phrases célèbres du jeune Marx, dans La Sainte Famille (1844), selon lequel le communisme définit l’humanisme comme un naturalisme achevé, et vice-versa6. Moscovici fait du recours à la nature un processus universel contre tous les essentialismes. Ainsi, partout où ils se sont révoltés, « les hommes ont entrevu et vécu, fût-ce dans un éclair, l’état le plus humain : la communauté des égalités, la communauté des libertés et la communauté des justices. Et ils ont voulu sans attendre, partout, la faire passer dans les faits, dans la vie, comme convenant seule à la nature humaine. La communauté en question, quand elle se réalise, marche vers une réconciliation. Rebelle à l’artifice des codes sociaux, aux séductions et aux commandos de l’autorité, à l’embargo sur le corps, au dénigrement des temps passés, l’homme, au présent, rejoint l’homme proche des origines, celui qu’il croit être encore, l’homme primordial – de la nature »7. La nature moscovicienne est source de liberté, de créativité. Elle est ce qui, étant hors de la culture, permet de la régénérer, de l’empêcher de se scléroser. Elle est source de jouvence et de renouvellement, contre une culture qui tend à n’être que répétition et ordre symbolique figé. Kant voyait aussi dans le génie, en tant qu’il donne à l’art de nouvelles règles, une expression de la nature8.

La question de l’émancipation habite tous ses travaux, notamment ceux qui ne font aucune référence à cette question. Dans la Théorie des Minorités Actives (1979), livre qui n’a en apparence qu’un intérêt très limité, portant sur des expériences de psychologie en laboratoire (distinction de diapositives de couleur), il jette les bases d’une théorie de l’influence et du changement social, proche de la « révolution moléculaire » proposée par Deleuze et Guattari, qu’il qualifiait de « philosophes pressés »9. Avec son compère Robert Jaulin, ethnologue, il a aussi dénoncé « l’ethnocide » en cours dans les parties du monde qui sont en voie d’occidentalisation ou d’industrialisation (1970, 1974). La question des changements sociaux de grande ampleur est au cœur de son analyse, notamment la question du catalyseur, de ce qui fait qu’un ensemble apparemment amorphe d’individus coagule en masse et en une puissance formidable, au risque de s’y faire avaler. « Il y a des époques majoritaires, où tout semble dépendre de la volonté du plus grand nombre, et des époques minoritaires, où l’obstination de quelques individus, de quelques groupes restreints, paraît suffire à créer l’événement, et à décider du cours des choses »10. La Machine à faire des Dieux s’intéresse aux manières séculières de produire des miracles, par exemple comment Lénine a pu faire tomber le régime tsariste. Dans L’âge des foules – un traité historique de psychologie des masses (1981) Serge Moscovici s’intésse à l’empire que les meneurs peuvent exercer sur les masses, dans une analyse nourrie de Gramsci, Marx, Kautsky, Horkheimer, Arendt ou Poulantzas. Il distingue les meneurs « totémiques », qui finissent par devenir des tyrans, et les meneurs « mosaïques » (sur le modèle de Moïse), qui interdisent les images et font la démonstration de leurs qualités plus que leur étalage.

A n’en pas douter l’oeuvre de Serge Moscovici fait partie du petit carré des lectures incontournables pour qui se pose la question du changement social et de l’émancipation. Quand la pensée de la révolution chez les marxistes s’est réduite à l’étude des rapports de classe et des mouvements de l’économie, il est rafraîchissant de lire Moscovici. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que cet auteur n’était pas inconnu de théoriciens de la stature d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe.

Bibliographie

Moscovici S., La psychanalyse, son image et son public. Étude sur la représentation sociale de la psychanalyse. Paris, PUF, 1961.

Moscovici S., Reconversion industrielle et changements sociaux. Un exemple : la chapellerie dans l’Aude. Paris, Armand Colin, 1961.

Moscovici S., L’expérience du mouvement. Jean-Baptiste Baliani, disciple et critique de Galilée. Paris, Hermann, 1967.

Moscovici S., Essai sur l’histoire humaine de la nature. Paris, Flammarion, 1968/1977.

Moscovici S., La société contre nature. Paris, Union Générale d’éditions, 1972.

Moscovici S., Hommes domestiques et hommes sauvages. Paris, Union Générale d’éditions, 1974.

Grothendieck A., Kock A., Waszkiewick J., Gasman L.D., Thom R., Bell J.L., Skelton R., Sibony D., Coulardeau J., Samuel P., Slomson A., Wilmers G., Ursini A., Moscovici S., Pourquoi la mathématique. Paris, Union Générale d’éditions, 1974.

Moscovici S., Psychologie des minorités actives. Paris, PUF, 1979.

Birnbaum N, Dreitzel H.P., Moscovici S., Sennett R., Supek R., Touraine A., Au-delà de la crise. Paris, Seuil, 1976.

Ribes J.-P., Lalonde B., Moscovici S., Dumont R., Pourquoi les écologistes font-ils de la politique ?. Paris, Seuil, 1978.

Moscovici S., L’Âge des foules : un traité historique de psychologie des masses. Paris, Fayard, 1981, rééd. 1985.

Moscovici S., La machine à faire des dieux : sociologie et psychologie. Paris, Fayard, 1988.

Moscovici S. & W. Doise, Dissensions et consensus. Une théorie générale des décisions collectives. Paris, PUF, 1992.

Moscovici S., Chronique des années égarées : récit autobiographique. Paris, Stock, 1997.

Moscovici S., De la Nature. Pour penser l’écologie. Paris, Métailié, 2002.

Moscovici S., Retour à la Nature. Entretiens. Paris, Éditions de l’Aube, 2002.

Moscovici S. & I. Markova. The Making of Modern Social Psychology. Cambridge, Polity Press, 2006.

Moscovici S., Raison et cultures, Paris, Éditions de l’Ehess, 2012.

Moscovici S. Le scandale de la pensée sociale., Paris, Éditions de l’Ehess, 2013.

A signaler, le Réseau Mondial Serge Moscovici

1Moscovici S. in Ribes J.-P., Pourquoi les écologistes font-ils de la politique ? Paris, Seuil, 1978, p. 54.

2Ibid., p. 81.

3Ibid., p. 66.

4Moscovici S., De la Nature. Pour penser l’écologie. Paris, Métailié, 2002, p. 197.

5Ibid., p. 133.

6Moscovici S., Hommes domestiques et hommes sauvages. Paris, Union Générale d’éditions, 1974, p. 91.

7Ibid., p. 32-33.

8Kant E., Critique de la Faculté de Juger, Paris, Vrin, 2000, Éd. Orig. 1790, §43.

9Moscovici S., L’Âge des foules : un traité historique de psychologie des masses. Paris, Fayard, 1981, rééd. 1985, p. 306.

10Moscovici S., Psychologie des minorités actives. Paris, PUF, 1979, p. 111.