L’université, censée assurer la transmission des savoirs et l’insertion professionnelle des étudiants, assume imparfaitement ces tâches. Le texte proposé esquisse des propositions alternatives à la réforme dite LRU. initialement publié sur Mouvements le 11 décembre 2007.

Depuis la rentrée universitaire, le dialogue visiblement peine à se mettre en place entre les différents acteurs de la communauté universitaire sur les enjeux de la réforme initiée par la loi dite LRU. Les inquiétudes et les revendications du corps enseignant et celles des étudiants ne se rencontrent pas forcément. De plus, certains enseignants sont déjà engagés dans la mise en œuvre de la réforme proposée alors que d’autres se mobilisent au nom de la défense du système universitaire.

Chez les étudiants, on retrouve les deux postures récurrentes depuis les précédentes mobilisations, les étudiants « bloqueurs » d’un côté et les « anti-bloqueurs » de l’autre. Si le diagnostic globalement négatif sur le fonctionnement de l’institution fait l’unanimité, les argumentaires varient selon qu’on l’aborde du point de vue de la réussite universitaire et de l’insertion professionnelle, de la gouvernance institutionnelle, des statuts des enseignants ou de l’excellence à l’échelle européenne. Mais globalement, l’université semble dans l’impasse et au-delà de la remise en cause des changements engagés par la loi, les mobilisations actuelles sont porteuses de cet état de mal-être généralisé.

Le constat est partagé : « ça ne peut plus durer ». Les inégalités sociales dans les parcours universitaires sont criantes. L’université accueille de la plus grande partie des bacheliers peu dotés en capitaux (économiques, sociaux, scolaires) alors même qu’elle est elle-même nettement moins dotée en moyens de formation que les classes préparatoires, les grandes écoles mais aussi les filières courtes. La massification scolaire a produit une recomposition forte des filières sélectives dans le champ de l’enseignement supérieur et a construit une université à deux vitesses dans laquelle l’échec est le lot d’une majorité des étudiants.

Bien que justifiée par ce constat, la réforme proposée par la loi LRU reste une réforme institutionnelle qui non seulement n’aborde pas les enjeux centraux qu’une réforme de fond du système nécessiterait, mais qui risquent de renforcer une bonne part des dysfonctionnements pointés actuellement.

Les craintes du corps enseignant sur les conséquences de la loi LRU sont claires : le risque de remise en cause du statut d’enseignant-chercheur est patent, le développement de formes d’autoritarisme local est inquiétant, la mise en concurrences des universités inégalement pourvues fait craindre un renforcement du système à double vitesse. Mais le malaise va au-delà de ces enjeux institutionnels.

La loi intervient dans un contexte de mal-être profond de la profession, qui a été résumé récemment par le témoignage d’un maître de conférence ayant renoncé à la carrière universitaire. Bien que défendant majoritairement un mode de gestion des carrières et des recrutements semi-national et par les pairs, les enseignants sont aujourd’hui confrontés aux multiples dysfonctionnements de ce système et des modes d’évaluation ouvrant sur le localisme, poussant au désinvestissement ou aux stratégies individuelles.

Mais au-delà des multiples difficultés et impasses rencontrées dans leur exercice professionnel, de nombreux enseignants chercheurs ont le sentiment d’être piégés, dans un vaste système de discriminations dont les mécanismes excluent irrémédiablement les étudiants les plus fragiles et ne leur permet pas d’accéder à un diplôme. Le mal-être est renforcé par le caractère implicite et hypocrite du dispositif : « l’université unique », comme le « collège unique », s’apparente à un déni de réalité.
Pour sortir de cette impasse, le discours d’autojustification se construit souvent autour de l’idée que certains étudiants ne sont pas à leur place à l’université ce qui explique les taux d’échec massifs dans les premiers cycles. Le risque est alors de verser dans la mise en place de la sélection à l’entrée et de jeter l’idéal de démocratisation aux orties, position qui reste heureusement impensable pour beaucoup d’enseignants. Mais en miroir, l’opposition de principe à la professionnalisation des cursus universitaires et même à certaines formes de sélection, au nom de la défense de l’université comme accès au savoir pour tous, n’offre pas non plus de solutions à l’iniquité du système. Les enseignants sont coincés dans des contradictions insolubles en l’état.

Quand aux étudiants, leurs craintes sont multiples et elles sont portées à la fois par les « bloqueurs » et les « anti-bloqueurs » pour reprendre les deux figures emblématiques du mouvement. Les étudiants « bloqueurs » craignent le démantèlement du service public d’enseignement supérieur, la fin du libre accès et de l’existence de certaines filières de l’université, la détérioration du statut d’étudiant. Mais les étudiants « anti-bloqueurs » sont aussi à de nombreux égards des étudiants mobilisés. Au-delà de leur revendication de pouvoir suivre les cours, ils sont aussi porteurs d’un discours sur les enjeux différenciés de l’accès à l’enseignement supérieur pour tous ceux qui sont issus de la massification du système universitaire. Cette dimension doit être entendue.

Les étudiants, dans leur majorité, viennent chercher à l’université des qualifications professionnelles, un capital d’insertion sur le marché de l’emploi. En particulier, les « nouveaux venus » de la démocratisation souhaitent trouver l’assurance d’un avenir social qui passe par la préparation à une insertion professionnelle. Dans de nombreuses filières, ils s’inscrivent souvent par défaut, parce qu’ils n’ont pas pu s’inscrire ailleurs, dans les filières professionnalisantes (IUT, BTS) ou dans les filières d’excellence (classes prépas, grandes écoles). Pour ceux-là, l’université est une orientation subie sans compter que nombre d’entre eux n’ont pas le choix de leur université en raison de la sectorisation.

Seuls les « plus privilégiés » viennent chercher le sésame de l’accès à l’élite sociale et culturelle, accès qui tend d’ailleurs à se réduire pour certaines fractions des couches intermédiaires. Dans ce contexte, la mobilisation étudiante doit être analysée à la fois du point de vue des « bloqueurs » et des « anti-bloqueurs » dont la fracture ne peut se réduire à une opposition gauche/droite mais recoupe très largement ces lignes de clivage politique.

Quelles propositions pour une réelle réforme du système d’enseignement supérieur ?

Répondre à ces préoccupations diverses appelle à disjoindre l’enjeu de la transmission des savoirs universels de celui de la construction de l’insertion sociale. Surtout, il convient de revenir sur une représentation simpliste opposant ces deux visions qui empêchent d’avancer dans la réflexion.

1- Si tout le monde doit avoir sa place à l’université pour accéder à une formation professionnalisante ou générale, ce n’est pas forcément au même moment du cycle de vie. Penser la formation comme un droit et un processus au cours de la vie amène à réfléchir à une université populaire ouverte répondant à des demandes multiples. Ce n’est pas forcément entre 18 et 22 ans que l’on est le plus préparé ou disposé à saisir, apprendre les savoirs théoriques. Le système français qui fait payer toute leur vie aux individus une orientation, un échec ou un « mauvais » choix est socialement sélectif et porteur de tensions et de frustrations fortes. Il faut pouvoir s’inscrire à tout âge à l’université, facilement. La VAE (validation des acquis de l’expérience) est une première étape d’un fonctionnement qui pourrait aller dans ce sens mais il faut aller plus loin pour assurer, tout au long de la vie, un droit à la formation et à la culture.

2- L’enjeu de la réussite scolaire appelle à repenser l’offre de formation initiale dans son ensemble pour remettre en cause ce système à deux vitesses (classes prépas, filières courtes, premier cycle). Il faut intégrer les classes préparatoires et les grandes écoles dans l’université, réorganiser le premier cycle pour proposer un véritable encadrement aux étudiants, multiplier les places dans les filières professionnelles (IUT, BTS) pour qu’elles soient moins sélectives, penser des filières courtes et professionnelles adaptées aux étudiants qui rencontrent des difficultés universitaires. Dans ce cadre et seulement celui-là, il devient possible de penser l’orientation des étudiants entrant à l’université directement après le bac et la professionnalisation dans le sens de la création de filières adaptées pour la réussite, ce qui peut impliquer des partenariats avec le monde économique et la société civile, évalués et encadrés par la communauté universitaire.

3- Il convient de repenser l’articulation de l’université et de la recherche. Cette question n’est pas l’objet de cette contribution mais constitue un des points importants de la réforme.

L’autonomie des universités ?

L’autonomie des universités pourrait constituer une des dimensions institutionnelles de cette réforme large mais à plusieurs conditions :

1- Elle doit être envisagée dans le cadre d’une réflexion sur l’égalité des chances, sociale, ethnique et territoriale. Cela veut dire qu’on ne peut en rester au mot d’ordre d’autonomie et à la mise en concurrence : les géographies des PRES en cours se traduisent par l’alliance des mieux dotés et la mise à l’écart des universités les plus populaires qui sont aussi les plus pauvres ; c’est patent en région parisienne où les présidents des universités intra-muros ont fait entendre leur satisfaction. L’autonomie ne peut reposer que sur une redistribution des ressources en faveur et non au détriment de ces universités populaires pour qu’elles puissent jouer leur rôle : c’est un processus inverse de celui qui est engagé par la réforme. Cela implique des évaluations des universités et des diplômes mais pas une évaluation à la sauvette et sans moyens comme celle qui est engagée aujourd’hui et, surtout, une discussion sur les critères de cette évaluation

2- Le partenariat avec le monde économique et l’inscription des universités dans un territoire peuvent participer au rayonnement de celles-ci mais à condition que ce partenariat soit contrôlé, évalué par la communauté universitaire et ouvert à la société civile et non au seul secteur économique.

3- L’autonomie doit aller avec la mise en place d’une gouvernance démocratique qui s’oppose aux pleins pouvoirs des présidents sous peine des mêmes effets que ceux de la décentralisation des années 1980 c’est-à-dire la création de féodalismes locaux.

4- À l’évidence cette réforme demande des moyens supplémentaires et une discussion sur l’utilisation de ces moyens.

Dans l’immédiat, sans ces moyens et ces garanties d’une réforme qui soit réellement en faveur de la démocratisation de l’université, le risque de la réforme est de conjuguer les effets d’un projet néolibéral avec l’inertie d’une institution publique inadaptée. Pourtant, aucun changement véritable ne pourra se mettre en place sans l’implication des acteurs de la communauté universitaire, sans l’organisation d’un large débat qui ne peut se restreindre à la conférence des présidents. Dans cette perspective, la poursuite de la mobilisation dans les universités peut permettre le renforcement des liens entre étudiants et enseignants, d’une part et l’émergence de propositions, d’autre part.