LABORATOIRE DES LUTTES. Les trans manifestent le 6 octobre pour demander le retrait du transexualisme de la liste des maladies mentales. Dans cette interview, Julie, Gaël et Ali, porte-paroles de l’édition 2007 défendent la dépsychiatrisation des trans identités. 5 octobre 2007.

Mouvements : L’Existrans aura lieu ce samedi à Paris et dans plusieurs autres villes d’Europe, qui est a l’initiative de cette marche ? Depuis quand a-t-elle lieu ? Quels sont les grands mots d’ordre de celle à venir ?

Cette année, ça fera plus de 10 ans de marche (c’est la 11e édition), avec des revendications qui ont évolué, mûri aussi sûrement. On est parti d’une approche purement demandeuse, pour aboutir à une capacité à revendiquer haut et fort, prendre en compte toutes nos diversités. Notre mot d’ordre aujourd’hui, c’est « Contre la psychiatrisation, Resistrans ! » et dans tous les sens du terme : c’est non seulement une remise en cause de l’institution psychiatrique, mais aussi un appel à la fin de la sacralité du corps et du genre
Le retrait de nos identités de la liste des maladies mentales, comme pour l’homosexualité en 1992, est la revendication majeure de cette année.

Il nous semble nécessaire que cette revendication mette en lumière notre volonté que les équipes dites « officielles » qui enferment les personnes trans’ dans des protocoles arbitraires, discriminant et psychiatrisant, soient démantelées. Ainsi nous voulons que le suivi médical pour les personnes trans’ soit repensé avec comme revendication forte que le suivi psychiatrique pour les personnes trans’ ne soit plus un obligation.Enfin, nous dénonçons la pathologisation des personnes intersexes et appelons à stopper les assignations hormono-chirurgicales des enfants intersexes .

Quelles sont vos revendications à l’adresse de l’Etat, de la médecine, mais aussi de la société civile ?

Que la médecine s’en tienne à un objectif de santé (bien être et absence de maladie) et qu’elle arrête ses rêves de toute puissance et de régence sur nos vies, bref qu’elle passe du statut de bourreau à celui de partenaire sincère. L’Etat, avant tout, qu’il s’abstienne de reproduire les lois belges ou espagnoles (chirurgie obligatoire, stérilisation forcée, sacralisation du psy), qu’il cesse de mettre à part la question du genre et, au cas où la médecine loupe le coche, qu’il cesse de s’appuyer dessus pour décider, à notre place, de nos vies.

Reste en ces temps de « tout sécuritaire », l’hyper contrôle des identités, avec un projet de carte biométrique, alors qu’il suffirait de pas grand-chose pour rendre notre quotidien plus simple de ce côté-là. La société civile, c’est là le boulot le plus énorme… comment réussir à contrer un discours scientifico-moraliso-naturaliste, avec la mode de l’ « Ordre symbolique », qui fait que la conception même du monde pour des millions de gens est basée sur un système dualiste, du simple binaire, au, tellement plus « subtil », bipolaire : parler d’homme ou de femme ou évoquer nos « parts masculines » et « nos parts féminines », c’est s’amuser sur deux axes physiques et comportementaux pour y répartir des points entre deux pôles.

La mobilisation des trans’ est le point marquant des grandes mobilisations en matière de genre et de sexualités de cette fin de décennie, en Europe comme aux Etats-Unis : pourquoi et comment, selon vous, la question des trans’ identités est devenue politiquement cruciale ?

Depuis les mouvements féministes des années 70, les féministes matérialistes ont fait un énorme travail de conceptualisation des rapports hiérarchiques homme/femme, et initié la contestation de l’essentialisation de ces catégories. La lutte des minorités, au sein même des mouvements féministes, et la politisation des questions autour des sexualités non hétérosexuelles, ont permis de visibiliser et donc de théoriser plus largement les questions de genre, de race et de classe comme traversant les identités. La théorie queer, surtout en Etats-Unis, pointe la micropolitique de la construction des identités dans une société qui tend à conformer et à contrôler les déviant-e-s.

Ainsi historiquement, les apports des théories féministes et queer ont permis de produire un discours « transiniste », c’est-à-dire que les personnes trans’ et intersexes se sont emparées de leur identités et des discours les concernant pour porter leurs revendications. La politique autour des trans identités, et c’est ce qui en fait un point crucial, montre que les questions de genre traverse tout un chacun-e, et surtout conteste fortement la binarité et l’essentialisation des identités de manière globale.

Justement par rapport à ce que l’on nomme « trans identités », en quel sens s’agit-il d’identités politiques et comment penser les coalitions avec d’autres mouvements ?

Il s’agit d’identités politiques dans le sens où, socialement, les identités et les corporalités sont façonnées par des normes ; les identités trans’ et intersexes, entre autres, bouleversent les catégories que véhiculent les normes liées à la correspondance sexe/genre et donc la naturalité de ces catégories homme/femme, masculin/fémimin… De plus, l’existence de corps trans et intersexe visibilise l’essentialisation des corps par la médecine comme outils de contrôle des individu-e-s.

Les identités trans’ transgressent de fait les limites de la normalité pour les psychiatres, ainsi il est très compliqué d’accéder à un traitement hormonal et/ou chirurgical pour des personnes trans qui ne se considèrent pas clairement comme homme (ou comme femme) et hétérosexuel-l-e. Ainsi il est important de se rallier au groupe LGB en raison du vécu commun de certaines discriminations. Mais il est important aussi de se rallier avec d’autres mouvements comme ceux des sans papier-e-s, des travailleuses du sexe, des féministes, dans une démarche matérialiste.

On est dans une totale remise en cause d’un ensemble de mécanismes dualistes, de systèmes de plus en plus rodés pour contenir nos identités et aussi pour les maintenir dans certains « lieux sociaux ». En se penchant sur l’histoire de ces systèmes, le mélange genre/race utilisé dans les périodes coloniales est un des exemples qui doit nous pousser à faire coalition. Reste à faire des ponts, espérer des personnes concernées par plusieurs mouvements pour faciliter ces coalitions. L’émergence d’une littérature qui va dans ce sens est un atout formidable. A quand un temps où l’on se pose, où l’on se découvre et où l’on pense notre futur ?

Quel est votre positionnement par rapport au féminisme et quels sont vos rapports avec les mouvements féministes français, y compris queer ?

Dans l’organisation de l’Existrans, tous les horizons et toutes les formations politiques se mélangent. Une fois de plus, c’est un enjeu historique qui fait que nous travaillons ensemble sur cette question de la dépsychiatrisation des trans’ et de la dépathologisation des personnes intersexes puisque nous vivons des discriminations liées à nos identités.

Nous sommes quelques un-e-s à être féministes, mais l’Existrans n’est pas à proprement parler porteuse d’un discours féministe, puisqu’on est sur la base de l’organisation d’une marche fédératrice. En revanche il se peut qu’au sein de la marche il y ait des groupes féministes et/ou queer solidaires des trans’, et qui porteront leurs discours. Les mouvements féministes et les mobilisations trans’ se sont croisées sur la disponibilité du corps, il y a des groupes qui émergent où tout le monde se retrouve.

La droite au pouvoir pourrait utiliser la « question trans » pour prouver sa modernité sur les questions de société – rivaliser symboliquement avec la gauche de Mitterrand et la dépénalisation de l’homosexualité, par exemple – et prendre modèle sur la législation espagnole : quel est votre sentiment en la matière ?

S’inspirer des dernières législations en Europe serait une preuve claire d’incompétence et de suivisme et c’est ce que nous craignons. Quant à une récupération de la droite, c’est une vraie question et une raison pour laquelle la marche est anti-parti : il faut éviter qu’un groupe ou un autre se place en moderniste, car en 10 ans, aucun parti n’a su porter un projet de loi sur la question trans et l’intérêt sur le sujet consiste davantage à faire des personnes trans’ des objets ou des outils, qu’autre chose.

Personnellement, vu le poids du calcul médiatique pour le gouvernement, aligné sur un conservatisme et un essentialisme fort, il est néanmoins beaucoup plus probable qu’il ne fasse rien sur le sujet.
Quant à la loi espagnole, malgré ses relatives avancées, c’est dangereux si l’on s’en inspire. La loi est en grande majorité acceptée par la population trans’, mais cela crée une stagnation de l’activisme trans comme si tout était acquis.

En Espagne et en Belgique, il est désormais possible d’avoir des papiers d’identités en adéquation avec son genre choisi sans hormones et/ou sans opérations chirurgicales mais la place du psychiatre, et donc de la psychiatrisation, reste centrale dans la validation des identités trans’. Pour celles et ceux qui attendent depuis longtemps c’est très bien, pour les autres, ça ne change pas réellement les problématiques. De plus, les conditions d’accès pour les personnes trans’ restent très discriminantes : être majeur-e-s, être naît sur le territoire espagnol ou être naturalisé, etc.

Les personnes trans’ continuent d’être stigmatisées comme dysphorique (ce qui est un état de souffrance dans le vocable psychiatrique). Donc, en soit, cela ne constitue pas une réelle avancée. En France, ce qu’on appelle le parcours officiel ne fait pas l’objet d’une législation particulière. Une loi qui irait dans le même sens que la loi espagnole ne pourra pas nous satisfaire pleinement au vu de nos revendications contre la psychiatrisation de nos identités.

Merci à Julie, Gaël et Ali de l’Existrans.

Propos recueillis par Elsa Dorlin.


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