« Nuit Debout » continue à prendre de l’ampleur. L’occupation de la Place de la République, à Paris, ne faiblit pas. Et la dynamique essaime à de nombreuses autres villes françaises. Un appel a même été lancé à une Nuit Debout européenne…

Pourtant, certain.e.s ne résistent pas à la tentation de pointer du doigt les limites de l’expérience qui se joue actuellement : elle serait vouée à l’échec, tant que ses principales animatrices et principaux animateurs se refuseraient à prendre à bras le corps la question stratégique et ne se poseraient pas la question du pouvoir.

Nuit Debout n’est pas sans rappeler Occupy Wall Street et le mouvement des Indigné.e.s – du point de vue de l’expérience en cours, mais peut-être plus encore par le mimétisme des critiques. Quelques semaines après l’expulsion du campement de Wall Street, le Monde Diplomatique avait fait le choix de relayer cette critique, en publiant la traduction d’un article de Thomas Frank, paru dans la revue The Baffler – une critique qui passait à côté de l’essentiel de ce qui s’était joué, et se jouait encore, autour d’Occupy. La Revue des Livres avait alors publié une réponse à cet article. Une réponse que Mouvements a choisi de publier à nouveau, au moment où cet article du Diplo circule à nouveau…

Le 17 mars 2012, des activistes New-Yorkais avaient convoqué un rendez-vous au Parc de Zucotti, ce square du sud de Manhattan, qu’ils avaient occupé à partir du 17 septembre 2011, initiant ainsi la dynamique « Occupy Wall Street » (OWS). Ce rassemblement devait être le premier d’une série d’initiatives, regroupées sous la bannière « Occupy Spring » (Occuper le printemps/le printemps d’Occupy). Nous sommes plusieurs centaines à répondre à l’appel, et partons rapidement en manifestation – tout rassemblement immobile était en effet prohibé, et la police veillait jusqu’à l’absurde à faire respecter l’interdit. Parvenus sur Wall Street même, nous enchainons donc les allers-retours sur le trottoir, en même temps que le groupe « action » d’OWS prodigue quelque formation à la désobéissance civile. En tête de cortège, derrière la banderole « Occupy Spring », une activiste agite une pancarte affirmant « le commencement est proche… ».

Quatre mois après la fin de l’occupation, l’affirmation pouvait paraître surprenante, sinon péremptoire ou candide : désormais nomades, les militant-e-s d’OWS avaient passé leur hiver à se remettre de l’intensité des mois d’occupation, à panser les plaies de la brutalité de l’expulsion du campement (dans la nuit du 14 au 15 novembre 2011) tout en essayant, en vain, de redémarrer une occupation. Ils semblent depuis y avoir renoncé, pour se contenter de brèves apparitions à des dates symboliques (1er mai, premier anniversaire de l’occupation, etc). L’intensité de l’automne 2011 se serait éteinte avec l’hiver.

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On peut pourtant considérer cette affirmation comme une réponse déterminée et réfléchie à la question qui revient avec insistance depuis la fin de l’occupation du parc de Zucotti : que reste-t-il d’Occupy Wall Street ? Un an plus tard, cette affirmation reste toujours d’actualité.

What’s the matter with Occupy ?

Elle apparaît nettement plus convaincante que celle que le Monde Diplomatique vient d’apporter, en publiant un article de Thomas Frank dans son édition de janvier, sous le titre « Occuper Wall Street, un mouvement tombé amoureux de lui-même ». La posture adoptée par T. Frank, observateur volontairement distant d’OWS, le conduit à multiplier les erreurs factuelles et les approximations – à tel point qu’on pourrait rester silencieux, et considérer qu’il ne s’agit que d’un choix éditorial malheureux du Diplo1 – le Diplo prolonge de lui-même les erreurs et approximations de Frank, et publie un bref encadré, censé donner du crédit à la thèse de Frank, en rendant compte d’une occupation « au visage bien plus revendicatif » que celle de New York… Problème : tout ce que cet encadré liste comme actions a été entrepris depuis le parc de Zucotti, ainsi que sur bon nombre d’autres campements aux Etats-Unis (à commencer par celui d’Oakland, en Californie) ou au Royaume-Uni. On retrouve dans cette opposition entre le Occupy new-yorkais, vilipendé pour son absence de toute portée politique et sa déclinaison provincial, vantée pour sa capacité à résonner avec les aspirations des « vraies gens » la méfiance, sinon le mépris de Frank pour les élites libéral (dont les militants progressistes new-yorkais seraient l’archétype) qui seraient une sorte de repoussoir pour les ouvriers blancs de l’Amérique profonde.

Mais le propos de Frank fait aussi écho aux nombreuses critiques soulevées en France, y compris depuis des organisations de la gauche associative, syndicale ou politique, contre les dynamiques de type Occupy ou Indignés – l’absence de réelle déclinaison hexagonale de ces dynamiques n’aidant sans doute pas2. La publication de cet article n’est donc pas un accident éditorial. Elle est symptomatique de la manière dont toute une partie de la gauche française, y compris de la gauche critique, perçoit les mouvements Indignés et Occupy, et mérite donc qu’on s’y attarde.

L’argument de Frank peut se résumer comme suit. Éperdus d’amours (jusqu’à en être désespérants, écrit Frank) pour eux-mêmes, les militants d’OWS ont été incapables d’élaborer des revendications, d’organiser quelque action, bref, de construire un mouvement. Étudiant-e-s issu-e-s des classes moyennes, quand ils et elles ne sont pas enseignant-e-s à l’université, elles et ils ont préféré se contempler, s’ausculter et s’analyser, manifestant in fine un indéniable « mépris envers l’homme de la rue ». Pire : attiré-e-s par les idées libertaires, et en relayant la critique de l’État et des institutions, OWS aurait contribué à faire le lit du Tea Party – ce dernier ne se distinguant pas « au moins dans sa rhétorique », d’OWS. Pire encore : les militant-e-s d’OWS auraient dû s’inspirer du Tea Party qui a su renoncer à temps « aux boniments de l’horizontalité » et ainsi engranger des succès3.

Pour le dire autrement : Occupy fût un mouvement sans projet politique, sinon une vague exaltation de valeurs proches de celles que défendent les libertariens. Depuis que les campements ont été expulsés, il ne resterait donc d’OWS que des traces – entendre, selon Frank, des livres, aussi nombreux qu’abscons et inopérants (« est-ce ainsi qu’on bâtit un mouvement de masse », feint-il de s’interroger).

Assembler des corps pour mieux articuler des revendications ? Assembler des corps plus que des revendications ?

OWS, à l’instar des mouvements Indignés, a, de prime abord, pu rebuter, jusque dans les milieux militants. En cause, notamment, le choix de recourir à une rhétorique en rupture avec les discours militants classiques. La série des « Communiqués », ces textes collectifs et anonymes qui ouvrent chacun des trois exemplaires de la revue Tidal4, projet directement lié à OWS, emprunte ainsi plus au champ lexical de la littérature (ou du cinéma) de science fiction, ainsi qu’à la culture web qu’aux écrits de Marx, Gramsci ou Luxembourg : « nous sommes venus à Wall Street en tant que réfugiés de ce pays natal imaginaire, cherchant asile dans l’actuel (…). Nous entendons redécouvrir et nous réapproprier le monde (…), faire face aux ténèbres à leur source » (Tidal #1, paru quelques semaines après le début de l’occupation). Et, un an plus tard : « il est regrettable que cet endroit ait été désigné par ‘Etats-Unis’ avant que quelqu’un n’ait pu le nommer, de manière plus appropriée et inspirante, ‘Fantasia’ : si nous avions un drapeau avec des licornes iridescentes et des crânes enragés et flamboyants, le reste de l’humanité pourrait au moins avoir une petite idée des passions qui animent la vie ici » (Tidal #3). Mais ce registre de langage apparaît aussitôt comme étant une réticence collective à utiliser, sans les soumettre à examen critique et pratique, des cadres d’analyses dont les usages sont jugés en partie éculés : « sans foi en l’inéluctabilité du progrès historique, qui sous-tendait le radicalisme du passé, nous devons réinventer un radicalisme sans inéluctabilité »5.

Cette réticence s’accompagnant d’un refus, celui de formuler une liste claire et précise de revendications pouvant être discutées et négociées, OWS a pu apparaître comme un mouvement qui se désintéresse des questions de domination, de classe, de race ou de genre. L’absence de tract exposant un ensemble de revendications ne vaut toutefois pas absence de portée politique. Comme le souligne Judith Butler, dans le second numéro de Tidal, ce pourrait même être l’inverse : « une liste n’explique pas comment les revendications sont liées les unes aux autres. (…) Nous pouvons établir une telle liste, faire des ajouts à une telle liste, ou même être plus précis dans une telle liste, mais aucun des éléments de la liste ne pourra nous aider à expliquer ce qui relie ensemble tous les éléments de la liste »6.

L’occupation donne chair à ce processus : « même lorsqu’ils ne parlent pas ou qu’ils ne présentent pas un ensemble de revendications négociables, l’aspiration à la justice est mise en acte (…). Les corps rassemblés ‘disent’ nous ne sommes pas jetables, qu’ils soient ou non en train d’utiliser des mots »7. Elle est un passage nécessaire à cette articulation et à ce lien, en ce qu’il est entrepris de sorte à ne pas dissocier individu et collectif : l’occupation est l’un des lieux où chacun tente, individuellement et collectivement, de faire l’expérience que notre bien être individuel est directement lié à la manière dont nous parvenons à assumer collectivement le fait que nous sommes dépendants.

Grève des endetté-e-s

Pour autant, ce que les corps rassemblés affirment ne s’arrête pas au lieu de l’occupation. Les militant-e-s d’OWS ont en effet entrepris un travail de renouvellement des cadres d’interprétation et d’énonciation des injustices. Travail qui se donne à voir, presque en direct, sur le blog « nous sommes les 99% », sur lequel chaque internaute est invité-e à poster un récit de vie, expliquant en quoi elle ou il s’oppose au 1%8. Dans son ouvrage sur Occupy9, David Graeber explique que le site a joué un rôle décisif dans la prise de conscience de ce qui se jouait dans OWS.

L’analyse lexicale des contributions a en effet mis en évidence que les termes les plus souvent utilisés pour exprimer les préoccupations de ces 99% étaient, dans l’ordre : travail, dette, toit, nourriture, soins de santé, éducation et enfants. Ils donnent ainsi à voir un vaste ensemble de vie brisées par le poids de la dette, ses causes (le chômage, la précarité, la maladie) et ses conséquences (expulsions, renoncement à se soigner, incapacité à subvenir aux besoins de première nécessité). Occupy n’apparaît alors plus comme un mouvement de jeunes privilégiés issus des classes moyennes, mais comme une dynamique portée par des jeunes « ayant joué selon les règles du jeu »10 et qui, suite à l’effondrement de l’économie états-unienne, sont sans avenir. On retrouve la même analyse dans l’ouvrage de Michael Hardt et Toni Negri consacrent à OWS, aux Indignés et aux révolutions dans le monde arabe11. Ils y identifient quatre figures d’individu opprimé qui, en allant au bout de la logique de domination et en la détruisant, peuvent devenir des figures émancipatrices. Parmi celles-ci, « l’endetté », la dette étant devenue « la condition générale de la vie sociale » (page 9).

Il n’est alors pas surprenant que les militant-e-s d’OWS n’aient pas choisi le travail et la grève (ce que Frank et le Diplo leur reprochent) pour mobiliser : pour faire grève, encore faudrait-il être salarié-e non-précaire. Mobiliser autour de la question de la dette (dette des ménages, dette étudiante) apparaît alors comme étant une entrée bien plus opérante, qui offre en outre la possibilité de construire un mouvement véritablement inclusif12.

OWS a donc lancé, au printemps dernier, une campagne de « grève de la dette » (www.strikedebt.org), qui s’appuie sur plusieurs axes : formation/information des endetté-e-s (au moyen d’assemblées organisées un peu partout dans le pays et d’un « manuel d’actions de résistance à destination de l’endetté » extrêmement fouillé et documenté13), un appel à refuser de payer ses traites et l’organisation d’un « jubilé tournant ». Ce dernier repose sur une subversion des mécanismes d’oppression et de contrôle des personnes endettées : les créanciers peuvent revendre la dette qu’ils possèdent sur des marchés secondaires, pour des sommes jusqu’à vingt fois inférieures à l’encours. Strikedebt projette donc de racheter des titres de dette et de les annuler aussitôt. A ce jour, plus de 500 000 dollars ont été collectés, qui devraient permettre de racheter et d’annuler 11 millions de dollars de dette.

On peut multiplier les exemples de campagnes ou d’actions entreprises pendant ou après les occupations qui coupent court aux critiques de Frank sur l’apolitisme et l’apathie d’Occupy. Les jonctions n’ont de fait pas été rares entre mouvement syndical et OWS – quoique bridées par le droit états-unien qui rend la plupart des syndicats frileux à l’idée de participer, même de loin, à toute action se situant hors cadre institutionnel légal. Citons, par exemple : l’occupation et le blocage du port industriel d’Oakland, le 2 novembre 2011 en solidarité avec des dockers menacés de licenciement ; l’interruption d’une vente aux enchères de Sotheby’s à New York, le 9 novembre 2011, en solidarité avec les chauffeurs de camion de la maison d’enchère eux aussi menacés de licenciement. A l’inverse, le syndicats des chauffeurs de bus new-yorkais a déposé plainte contre la police après que les bus et chauffeurs aient été réquisitionnés pour transporter au poste les quelques centaines de militant-e-s d’Occupy qui bloquaient le pont de Brooklyn le 24 septembre 2011.

Plus récemment, des militant-e-s d’Occupy Wall Street ont décidé de créer un réseau autogéré d’assistance aux victimes de l’ouragan Sandy. Associant inventivité14 et ancrage local, « Occupy Sandy » a été jugé par le New York Times « plus efficace » que l’agence publique FEMA (qui s’était déjà illustrée par son incurie après Katrina)15.

La critique sur l’apolitisme d’OWS contribue en outre à véhiculer le mythe d’une immaculée conception du mouvement social. Tombé du ciel, Occupy ne s’insérerait pas dans l’histoire des mobilisations nord-américaine. Une ineptie, quand on sait le rôle qu’on joué des militant-e-s new-yorkais impliqués dans les luttes altermondialistes de Seattle au Sommet des Amériques à Québec (David Graeber n’étant qu’un exemple parmi de nombreux autres), les combats environnementaux des années 70 (Lisa Fithian par exemple) ou quand on note que les techniques d’animation des assemblées générales sont, entre autres sources, directement issues des techniques popularisées par les Quakers lors des luttes anti-nucléaire des années 70. Occupy Wall Street s’inscrit plus directement dans une vague récente de mobilisations aux Etats-Unis : un campement en début d’été 2011 à New York pour protester contre les coupes budgétaires municipales (Bloombergsville) qui préfigurait Occupy tout en s’inspirant de la mobilisation de Madison (Wisconsin) de février-mars 201116, ou encore le Forum Social des Etats-Unis, dont la deuxième édition (tenue à Detroit, en 2010), est considérée comme la première ample mobilisation réunissant ensemble afro-américains, latinos, asiatiques et représentant-e-s des peuples natifs d’Amérique du Nord dans un cadre non dominé par des blancs. À Detroit comme à Madison, la construction d’un mouvement (syndical, notamment) revendicatif, réellement démocratique et « de base » étaient au cœur des discussions et manifestations.

Horizontalité, diagonale et intensité : des questions autant idéologiques que stratégiques

On a donc du mal à croire que la critique de Frank sur les « boniments de l’horizontalité » auxquels OWS aurait succombé porte réellement sur l’efficacité de la démocratie directe dans la construction d’une mobilisation. D’autant que Frank néglige également l’impact symbolique et indirect d’OWS, qui a contribué à alimenter et ouvrir des conversations dans lesquelles « les gens reparlaient de classes »17. David Graeber affirme par ailleurs que la Réserve Fédérale états-unienne a commencé à revoir, suite à OWS (de l’aveu même d’économistes de la Fed) sa politique en matière d’endettement des ménages : elle se montre plus encline à effacer (lever ?) les hypothèques.

On ne fera cependant par l’injure à Frank de ne voir dans sa critique qu’une énième rengaine de la critique de la gauche d’inspiration marxiste envers les libertaires et anarchistes. Certes, on pourrait fort bien se contenter de constater que ni OWS ni la critique d’OWS ne sont complètement nouveaux. Mais Frank n’étant lui-même pas marxiste de formation (il est passé par le Parti Républicain lorsqu’il était étudiant), il faut trouver une autre explication. On peut toutefois regretter que Frank ignore la richesse des travaux de militant-e-s et chercheurs anarchistes contemporains, dont le pragmatisme les pousse à explorer autant les théoriciens que les pratiques vernaculaires (à Madagascar dans le cas de Graeber, en Asie du Sud chez James S. Scott et dans les communautés de peuples natifs nord-américains chez Richard J. F. Day).

D’autres lignes de fracture doivent être considérées. Parmi celles-ci, la plus notable est sans aucun doute la question du rapport à l’alternative marché/État. Frank reproche de fait aux militant-e-s d’OWS de renvoyer dos-à-dos les États et les banques, et ainsi de plaider pour un démantèlement de ce qui reste de services publics, à tel point qu’il voit dans la dénonciation du contrôle des corps et des espaces publics une diatribe « contre les espaces verts ». Pourtant, ce qui se joue autour d’OWS ou des mouvements Indignés, c’est la construction d’un cadre d’analyse et d’action qui aille au-delà de l’alternative public/privé. La dimension préfigurative de l’occupation prend alors tout son sens : l’occupation d’un espace public est une manière d’ouvrir un espace interstitiel tout entier dédié à l’expérimentation et la construction de formes de communautés (certes éphémères) alternatives, qui réconcilie des pôles régulièrement opposés dans les organisations sociales : renversement des structures globales de domination et transformation personnelle ; campagne de sensibilisation et approche virale18 ; etc. Surtout, en pointant du doigt les faillites de l’État (voire sa complicité directe via le renflouement des banques où la mise en place de l’infrastructure de la criminisalition de la dette), les militant-e-s d’OWS ne se positionnent pas sur le même plan que les libertariens. Ils s’inscrivent directement et explicitement dans le champ des luttes autour des communs. Leur critique de l’État ne ressort pas d’une volonté de supprimer toutes les barrières aux libertés individuelles. Ils partent du constat que l’État n’est, pas plus que le marché, un cadre permettant à chacun d’exercer ses responsabilités collectives et individuelles. L’ouvrage très touffu coordonné par David Bollier et Silke Helfrich, The Wealth of the Commons, a World Beyond Market and State aide à comprendre ce qui se joue dans ses tentatives d’inventer de nouvelles formes d’institutions, en croisant des expériences anciennes de gestion communautaire des ressources naturelles (des forêts aux semences paysannes) et les pratiques contemporaines de gestion de l’immatériel (licences, logiciels libres, et plus généralement tout ce qui relève de la connaissance, etc.)19. Ces expérimentations peuvent alors se heurter aux revendications de syndicats ou d’autres organisations du mouvement social, qui n’y voient qu’un ultime avatar du démantèlement de l’État et des services publics.

Au-delà de ces possibles lignes de fracture, la question que pose l’horizontalité aux autres organisations est stratégique : il s’agit de celle des alliances, autrement dit de la capacité à créer des formes de coordination ou des campagnes « diagonales » qui englobent des dynamiques horizontales telles qu’OWS et des organisations verticales (un syndicat, une ONG, une association). Ici, l’expérience des premières années du mouvement altermondialiste est riche en enseignements.

Les formes de coordination inventées à la fin des années 90 et au début des années 2000 (campagnes, coalition respectant la « diversité des tactiques » lors des contre-sommets, forums sociaux) sont initialement parvenues à embrasser un spectre très large d’actrices et d’acteurs. Rapidement lassés par le nomadisme alter, soumis à une répression croissante (qui culminera à Gènes avec la mort de Carlo Giualini), douteux du caractère performatif des contre-sommets et désireux de trouver des espaces ouverts à la préfiguration, les « horizontaux » ont rapidement choisi de prendre leurs distances.

La diffusion rapide de la forme-occupation modifie tant la géographie des solidarités que la forme des alliances. Au tournant du siècle, le détour transnational offert par les contre-sommets et autres forums sociaux, permettait de surmonter temporairement des désaccords, des inimités ou des indifférences trop forts sur des enjeux locaux ou nationaux. Ancrées localement, structurés autour de communautés, les dynamiques Indignés et Occupy tranchent avec le nomadisme et l’approche volontairement transnationale des altermondialistes, et dessinent une géographie « translocale » des luttes et des solidarités.

Relire des contributions rédigées dans le cadre de collectifs horizontaux au cours des années de structuration de la dynamique altermondialiste permet ici d’éclairer un élément central pour mieux comprendre en quoi le commencement est véritablement proche, et, partant, comment ces dynamiques pourraient continuer à résonner20. Le collectif anglais « the Free Association » s’attache à caractériser les dynamiques propres aux « moments d’excès » – « un concept plus opérant par lequel nous pouvons non seulement concevoir les événements ‘politiques’ comme les contre-mobilisations lors des sommets et les autres manifestations de la lutte, mais aussi des événements et mouvements ‘sociaux’ et ‘culturels’, comme les mouvements punk et de logiciels libres ». « La différence entre ces moments d’excès et la vie quotidienne est, écrit le collectif, une différence d’intensité et non de nature ». L’expulsion des campements Occupy ne marque à cet égard pas une rupture, un retour à la vie quotidienne après des moments extraordinaires, mais l’entrée dans une phase politiquement moins intense.

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À 18 heures, ce 17 mars, la cloche annonçant la fermeture hebdomadaire de la bourse retentit sur Wall Street. Après l’avoir saluée et amplifiée, le cortège repart jusqu’au parc de Zucotti. Une fois arrivés, nous entamons une assemblée générale. Au moment de la conclure, l’une des organisatrices de la manifestation explique : « aujourd’hui, c’est la première fois dans l’histoire d’Occupy Wall Street que nous avons effectivement occupé Wall Street » puis entame l’un des champs les plus repris pendant l’occupation : « All day, all week, occupy Wall Street » (toute la journée, toute la semaine, occuper Wall Street).

Occupy Sandy, StrikeDebt, OccupyTheory, sont autant de prolongements à l’occupation qui traduisent concrètement cette aspiration à « occuper Wall Street » au quotidien, de manière plus diffuse, probablement moins bouleversante car moins intense, mais autour d’objectifs plus précis et réalistes. Ils constituent un démenti ferme à l’idée d’un mouvement trop occupé à s’admirer pour se rendre compte qu’il serait déjà mort.

Nicolas Haeringer

Membre du comité de rédaction de la revue Mouvements (www.mouvements.info), impliqué dans la dynamique des forums sociaux mondiaux.

1 Le texte de Frank (paru sous une autre forme, centrée sur la critique du rôle des intellectuels dans la revue qu’il co-dirige, The Baffler) n’a d’ailleurs pas été beaucoup discuté aux Etats-Unis.

2 En dépit des velléités et de la détermination de quelques militant-e-s, qui, à la Défense notamment, tentèrent d’initier une occupation durable.

3 Quand bien même Paul Ryan, dont le choix comme colistier de Romney doit beaucoup au Tea Party, a largement contribué à l’échec du candidat républicain – il est cependant probable que l’article de Frank ait été rédigé avant les élections états-uniennes.

4 Tidal (tide = marée) voir www.occupytheory, où l’on trouve les trois (bientôt quatre) numéros parus à ce jour.

5 Isham Christie, « Possibility, Universality and Radicality : A Universal Chorus of Emancipation », paru dans le premier Tidal.

6 Judith Butler, « So, What Are the Demands », tidal #2, mars 2012

7 Judith Butler, « For and Against Precarity », Tidal #1, automne 2011.

9 David Graeber, Inside Occupy, Campus Verlag, Berlin, 2012.

10 L’expression est de David Graeber

11 Michael Hardt et Toni Negri, Declaration, autopublié et disponible sous forme de livre électronique, qui paraitra en français aux éditions Raisons d’Agir.

12 Dans la même perspective, à New-York, OWS a cherché à multiplier les occupations (moins médiatisées) à Harlem, dans le Bronx ou dans les quartiers non gentrifiés de Brooklyn.

13 http://strikedebt.org/The-Debt-Resistors-Operations-Manual.pdf

14 La collecte de matériel (perceuses, pompes à eau, clous, etc.) nécessaire à reconstruire les logements les plus touchés a été lancée en utilisant l’outil « liste de mariage » d’un site web commercial. http://www.theatlantic.com/technology/archive/2012/11/occupy-sandy-hacks-amazons-wedding-registry-in-a-good-way/264543/

15 http://www.nytimes.com/2012/11/11/nyregion/where-fema-fell-short-occupy-sandy-was-there.html?pagewanted=all&_r=0

16 À propos de laquelle on pourra lire le stimulant ouvrage coordonné par Michael D. Yates, Wisconsin Uprising : Labor Fights Back, Monthly Review Press, New York, 2011, paru juste après le début d’OWS, dont les contributions sont traversées par la question des débouchés politiques, de la double impasse soutien critique aux démocrates/soutien à une candidature alternative et de la nécessité de construire un mouvement fort et autonome, qui ne mette pas tant le travail que la démocratie en son centre.

17 Graeber, correspondance personnelle.

18 L’idée de « conversion » est sans doute plus explicite – et de fait largement présente à OWS, où nombre de salarié-e-s de banques ou d’entreprises représentant les 1% ont participé aux occupations, expliquant que leur vie « avait changé », mais la notion est trop connotée religieusement pour ne pas lui préféré celle de contamination.

19 David Bollier et Silke Helfrich, The Wealth of the Commons, A World Beyond Market and State, Levellers Press, Amherst (MA), 2012. OWS a un groupe de travail très actif sur la question des communs – http://www.makingworlds.org/

20 The Free Association, Moments of Excess, Movements, protests and everyday life, PM Press, 2011 ; Turbulence Collective, What Would It Mean to Win, PM Press, 2010.