Ce point de vue doit être assorti d’un bref guide de lecture. J’ai démissionné de la LCR en décembre 2006 en raison de sa politique unitaire. Je faisais alors ce pronostic : « croire que la nouvelle force anti-capitaliste pourra se faire sans les hommes et les femmes engagés dans les Collectifs est une fuite en avant qui ne pourra être redressée facilement ». La sollicitation de Mouvements est donc l’occasion de faire le point deux ans après.

Le choc initial repose sur ce postulat : l’arc de forces politiques réunies au sein des collectifs était irrémédiablement destiné à réintégrer une nouvelle mouture de la gauche plurielle. La direction de la LCR a fait de ce postulat une « prophétie auto-réalisatrice », comme disent les économistes. Elle a fait de la surenchère pour montrer que ce postulat était vérifié et qu’une candidature Besancenot était ainsi justifiée. Cette tactique reposait sur la conviction qu’Olivier était le meilleur candidat possible, que je partage et qui s’est confirmée. Mais, pour la rendre possible, la LCR a tenu un double langage : d’un côté, elle assurait que cette candidature était provisoire et soumise au dégagement d’une candidature unitaire ; d’un autre côté, elle a tout fait en pratique pour montrer qu’elle était impossible.

Une autre orientation était-elle possible, et le cours ultérieur des événements n’a-t-il pas confirmé la justesse de ce choix ? Il est toujours difficile de refaire le film après coup, et il n’est pas sûr qu’une autre issue aurait été possible. Mais la Ligue a manqué d’audace en ne tentant pas de tester jusqu’au bout la possibilité d’une candidature unitaire/collective qui aurait imposé aux médias une pluralité de représentants de la campagne. En considérant que cette voie était fermée, la Ligue a laissé le champ libre à la candidature Buffet qui ne pouvait que conduire à l’explosion du projet unitaire. C’était sans doute inévitable, mais ce qui était évitable, c’est que la Ligue apparaisse comme co-responsable de la débâcle. Elle a retiré ses billes trop tôt et elle est apparue comme n’ayant d’autre souci que de promotionner son propre candidat. Mais surtout elle a envoyé une fin de non-recevoir aux milliers d’hommes et de femmes investis dans les comités en leur faisant globalement un procès d’intention, les accusant de suivisme à l’égard du social-libéralisme.

Les succès dans la construction du NPA ont balayé le scepticisme que ce projet pouvait susciter. Ils s’expliquent par les excellentes prestations médiatiques d’Olivier Besancenot mais reposent aussi sur un gonflement réel des comités NPA qui équivaut à une multiplication par 3 des effectifs de la Ligue. Cette croissance s’accompagne d’une transformation qualitative dans la composition sociale et générationnelle des nouvelles « recrues ». Mais elle comporte en elle-même des difficultés, qui prennent la forme d’un choc des cultures militantes. Le profil dominant de ces nouveaux arrivants est, semble-t-il, celles de « jeunes révoltés » qui n’ont pas les mêmes repères militants que le « noyau dur » de la LCR. Il y a ici une dimension générationnelle que l’on retrouve un peu partout : entre la génération « soixante-huitarde » et la nouvelle génération, la pyramide des âges fait apparaître un creux qui fait obstacle à une transmission continue des traditions militantes. Certes, il vaut mieux avoir à se poser ces problèmes que de ne pas y être confronté. Mais ils comportent des risques organisationnels. Le plus important est celui d’une division du travail où les anciens porteraient les principes de la démocratie interne (qui est un acquis de la LCR), tandis que les « jeunes » se désintéresseraient des débats internes, de l’intervention dans les syndicats et les mouvements de masse, et se « spécialiseraient » dans une action à la base plus spontanée mais aussi plus difficile à coordonner.

La LCR a toujours connu ce type de difficultés. Combien de sympathisants déclaraient ne pas pouvoir assumer son rythme infernal de militantisme ? Beaucoup disaient aussi être proches des idées de la Ligue mais, au moment des élections, préféraient un vote utile à un vote minoritaire de témoignage. La percée électorale de la Ligue a changé les choses sur ce dernier point, mais elle repose en partie sur la popularité personnelle d’Olivier Besancenot sans forcément résoudre la première, à savoir l’élargissement de la base militante et de la capacité d’intervention à la base.

C’est là qu’on retrouve le « péché originel » de la rupture. Il y a sans doute des noyaux militants formés dans les syndicats ou dans les collectifs qui vont adhérer au NPA. La participation de personnalités comme Raoul-Marc Jennar ou Clémentine Autain montre qu’un potentiel important existe. Mais, en tournant le dos aux collectifs unitaires, la LCR s’est privée par avance d’un courant d’adhésion plus large. Les membres de ces collectifs étaient dans leur grande majorité à la recherche d’un parti à la gauche de la gauche, contrairement au procès d’intention qui leur a été fait. Mais il est compréhensible qu’ils restent pour l’instant dans une situation d’expectative à l’égard d’un processus qui leur apparaît comme une opération de croissance d’une organisation. L’attitude de la Ligue à l’égard, par exemple, de celles et ceux qui se retrouvent dans l’appel de Politis n’aide pas. Le message qui leur est adressé est en effet assez clair : « vous êtes bien gentils, mais nous, nous construisons le nouveau parti ». Autrement dit, cela se passe « nulle part ailleurs ».

Cette situation va rétro-agir sur le NPA. L’afflux en nombre de noyaux militants aurait pu jouer un rôle d’intermédiaire et évité la polarisation entre « vieux militants » et « jeunes révoltés ». Il aurait pu rendre un peu plus facile la nécessaire fusion des cultures en faisant aussi le lien entre l’ultra-militantisme du noyau historique et les formes d’intervention propres aux jeunes radicalisés. Il aurait pu rendre aussi la discussion programmatique plus équilibrée car les nouveaux arrivants et les militants de longue date sont très inégalement armés pour la mener. La dimension écologique aurait pu être nourrie de manière plus opérationnelle qu’avec l’apport de petits cercles « décroissantistes ». L’apport de ces équipes militantes aurait aussi permis de mieux maîtriser l’influence surdimensionnée que risquent d’avoir les micro-courants ultra-gauche ou dogmatiques intéressés par l’expérience. Enfin, un processus de construction plus ouvert aurait permis de poser en termes plus favorables la question des fronts électoraux à constituer à l’occasion des prochaines échéances, européennes ou régionales. Toutes ces réserves critiques n’empêchent pourtant pas de constater que la construction du NPA joue un rôle essentiel dans la recomposition d’une gauche radicale en France.

Retrouvez les autres contributions à ce débat :

Francine Bavay – Une nouvelle approche est possible ! Elle ne passe pas par l’opposition permanente
Philippe Corcuff – L’aventure « NPA » : un chaos créateur, et comment « le mort saisit le vif » dans la gauche de la gauche

Mais aussi les articles initialement publiés sur Mouvements.info en juin dernier :

Clémentine Autain – Un autre parti est-il possible ?
Jean-Christophe Cambadélis – Où allez-vous ?
Olivier Dartigolles – Ne pas se tromper d’ambition
Noël Mamère – À quoi sert le NPA ?
François Sabado – Pour un Nouveau Parti Anticapitaliste
Denis Sieffert – Une autre vision de l’alternative : l’appel de Politis
Vincent Tiberj – Une autre gauche est-elle possible ? L’espace électoral du NPA