Olivier Dartigolles, membre du comité exécutif national du PCF, nous donne son point de vue sur le Nouveau Parti Anticapitaliste.

Dans le prolongement d’un échange récent |1|| avec François Sabado (LCR), trois questions sont de nature à aiguiser le débat sur les conditions d’une transformation révolutionnaire de la société. D’abord celle des défis dans une nouvelle époque. Celle du processus pour transformer le rapport des forces. Et enfin, celle du projet politique et du rassemblement.

Les défis auxquels toutes les forces politiques et sociales sont confrontées

Il ne suffit pas de parler en termes généraux de « capitalisme mondialisé », « financiarisé ». Cela ne fait pas le compte pour comprendre l’époque nouvelle dans laquelle nous sommes entrés. Ayons en tête cette analyse, en 1986, d’un rapport de Commissariat général du Plan : « Taylor a eu besoin d’un homme unidimensionnel (…) La nouvelle révolution technologique a besoin d’un homme multidimensionnel, c’est-à-dire apte au changement, capable de souplesse dans son travail et de curiosité dans sa vie hors travail. » |2| Cette donne nouvelle génère, pour ceux qui veulent préserver l’ordre social existant, des difficultés non insurmontables mais inédites, et elle met ceux qui veulent y mettre fin devant un champ de potentialités qu’il y a grand risque à délaisser. Disons le franchement, en face ils ont pris de l’avance.

Un exemple, particulièrement éclairant : en 2006, Thierry Breton alors ministre, disait d’un rapport sur L’économie de l’immatériel qu’il avait commandé qu’il voulait en faire « le fil rouge de (son) action économique pour une nouvelle croissance, et plus encore, un carburant incontournable pour alimenter le programme de (sa) famille politique. » Depuis, l’un des principaux auteurs du rapport, Jean-Pierre Jouyet est entré au gouvernement et, sur de grands dossiers, c’est bien la politique préparée alors qui s’applique (services de l’État, universités, brevets…). Les cercles dirigeants, eux, entrevoient au moins ce qui aujourd’hui appelle un dépassement du capitalisme qu’ils veulent à tout prix éviter : le même rapport parle d’une « rupture » qui peut donner naissance à une nouvelle forme de l’économie : celle de la coopération. » |3|

Dans ce que dit la LCR, ces enjeux nouveaux sont totalement absents et avec eux, ce qui peut constituer un anticapitalisme de notre temps.

La transformation révolutionnaire ne peut être qu’un processus

Comment transformer un rapport de forces au départ défavorable à ceux qui veulent mettre fin au capitalisme ? Pour aborder cette question, il faut avoir en vue l’humanité toute entière. Sortir par le haut du capitalisme, le dépasser, ne peut pas être un acte unique, quasi instantané. Ce ne peut être qu’un processus de longue durée et n’avançant pas partout en même temps. Qui dit durée dit forcément coexistence avec l’adversaire, coexistence conflictuelle. Sauf à attendre le petit matin du grand soir, il faut travailler à des rassemblements, à toutes les échelles où c’est possible, en France, en Europe, avec d’autres forces de progrès dans le monde, pour imposer des conquêtes réellement anticapitalistes, c’est-à-dire correspondant à des reculs effectifs de la domination de la loi du profit, des conquêtes viables en partant de la réalité du monde actuel, donc crédibles, et qui soient autant de moyens de se renforcer contre le capitalisme et de lui porter de nouveaux coups. Ce que nous parviendrons à faire en France dans ce sens y contribuera. Comme y contribue et y contribuera ce que d’autres font et feront ailleurs.

Cette question des conquêtes nécessaires à la transformation du rapport des forces n’entre visiblement pas dans les préoccupations de la LCR. En témoigne le texte adopté par sa direction nationale lors de sa réunion des 17 et 18 mai 2008 comme « Contribution de la LCR à la réunion nationale des 28 et 29 juin 2008 » et où on lit : « nous sommes plongés en pleine globalisation capitaliste. C’est désormais dans cet espace qu’il faut penser les luttes, la construction d’un nouveau mouvement ouvrier, la rupture avec le système et le socialisme. Plus que jamais, il n’existe pas de solution nationale, tant les économies, les sociétés sont imbriquées, tant les problèmes de fond nécessitent une riposte et des réponses à cette échelle ».

À ce compte, on peut bien faire son beurre sur le thème des « deux gauches » », – l’une qui serait « révolutionnaire » et une autre, PCF compris, qui serait « définitivement convertie aux exigences de la mondialisation capitaliste » |4| – mais on n’a pas de raison de se battre pour que, dans notre pays, la gauche soit majoritairement sur une logique de transformation sociale anticapitaliste. C’est pourtant indispensable.

Projet et rassemblement : on se bat mieux et on rassemble plus quand on sait que l’on peut faire autrement que ceux d’en face

L’écart est grand entre le mécontentement, voire l’exaspération existant dans le pays et la capacité à mener des luttes amples et victorieuses. Même parmi celles et ceux qui s’engagent dans l’action, le sentiment est fort que, finalement, « on ne coupera » à ce « qu’ils nous préparent ». Il n’est pas vrai quoiqu’en ait dit Olivier Besancenot que « la question de la reconduction et de la généralisation de la grève a été concrètement à l’ordre du jour dans les mobilisations depuis novembre-décembre 1995. » |5| Aujourd’hui pèse lourdement la conviction qu’il n’est pas réaliste de chercher à mettre fin au capitalisme. Et la prégnance de cette idée au sein même de la gauche se traduit par l’influence du Parti socialiste avec les positions qu’on lui connaît. Nous voulons sortir de cette impasse car il n’est pas possible de commencer à se libérer du capitalisme sans un rassemblement populaire majoritaire, fait de femmes et d’hommes divers par les courants de pensée dans lesquels ils se reconnaissent, assumant lucidement cette diversité pour s’en enrichir et capables de se mobiliser durablement, avec détermination, avec esprit de suite et d’initiative, avec inventivité et imagination. Un mouvement capable de faire échec aux tentatives de le diviser, de le décourager. Un mouvement donnant à ses combats la force de l’intervention dans le champ politique. Bref, quelque chose que nous n’avons jamais connu, pas même en 1968.

Or, on se bat mieux, on se rassemble mieux, on suscite plus aisément une large sympathie qui isole l’adversaire et l’oblige à reculer quand on sait véritablement que l’on est porteur de solutions, d’un projet, bien meilleurs pour la société que ce que le patronat et la droite ont entrepris d’imposer. C’est pourquoi, le Parti communiste, quand il parle de l’élaboration de son projet, veut dire qu’il entend contribuer le plus efficacement possible à la définition des objectifs sur lesquels il est nécessaire que s’opèrent des rassemblements suffisamment forts et résolus pour en imposer la réalisation, afin que notre peuple ne connaisse pas de nouvelles déceptions.

Afin que le changement réussisse.

|1| L’Humanité, 7 juin 2008 ; |->http://www.humanite.fr/Face-a…

|2| Faire gagner la France (sous la direction d’Henri Guillaume), Paris, Hachette, 1986, p. 73.

|3| Maurice Lévy – Jean-Pierre Jouyet, L’économie de l’immatériel, La croissance de demain, Rapport sur l’économie de l’immatériel, La Documentation française, novembre 2006, p. 15.

|4| Olivier Besancenot, avec la collaboration de François Sabado, Révolution / 100 mots pour changer le monde, Paris, Flammarion, 2003, p.137

|5| Olivier Besancenot, avec la collaboration de François Sabado, Révolution / 100 mots pour changer le monde, Paris, Flammarion, 2003, p. 6.