Table-ronde avec Maria Candea et Juliette Durand Delga (Mix-Cité), Jean-François Tealdi (Parti Communiste) et Xavier Renou (les Désobéissants).

La « critique des médias » est indissociable d’une vision politique de l’espace public et du projet de sa transformation. Elle semble ainsi fonctionner comme un fond théorique partagé pour nombre de mouvements militants de gauche. Le dialogue engagé ici éclaire convergences et différences sur la question et renseigne sur la complexité des postures théoriques et pratiques adoptées vis-à-vis des médias dominants quand il s’agit de militer.

Mouvements : Parler de « critique des médias », cela vous évoque quoi ?

Maria Candea : L’analyse des médias par les sciences humaines et l’existence des médias alternatifs. Les médias sont très importants, on dit qu’ils sont le « quatrième pouvoir », ils façonnent les opinions publiques, même s’ils ne sont pas les seuls à jouer ce rôle. Le sexisme dans les médias est tellement important que cela justifie qu’il soit l’objet de lutte principal d’associations.

Jean-François Tealdi : Tout le monde critique les médias, même si ce n’est que pour dire, le matin autour du café, « je n’en suis pas content, je ne crois pas ce qu’ils racontent… ». Par ailleurs, la critique des médias est un phénomène interne que je vis, en tant que syndicaliste, dans mon entreprise puisque mon syndicat, la CGT, s’exprime très souvent sur le contenu de l’information diffusée sur nos chaînes. La « critique des médias » c’est aussi « Acrimed », « Arrêt sur images », les confrères qui suivent la rubrique médias dans les différents organes de presse et qui s’expriment quotidiennement ou de manière ponctuelle sur le sujet. Je voudrais revenir sur l’expression « quatrième pouvoir » : les médias devraient être non pas un quatrième pouvoir mais des contre-pouvoirs que malheureusement ils ne sont que trop rarement.

Xavier Renou : Chez les désobéissants, on partage l’analyse critique des médias que font des collectifs comme Acrimed, le Plan B, ou les Décroissants. Après nous restons un mouvement activiste qui se place du côté de l’action, ce qui veut dire entretenir un rapport tactique aux différents outils : ça ne m’arrange pas le « tout voiture » et pourtant je prends ma voiture si j’ai besoin d’aller faire une action un peu éloignée. Eh bien l’outil « médias dominants » est un outil comme les autres au sens où il nous échappe, il n’est pas neutre, mais nous n’avons que celui-là pour essayer de faire passer largement nos messages.

Mouvements : Y a-t-il dans vos mouvements un discours explicite et structuré de critique des médias ?

J. F. T. : En tant que militants politiques, nous avons un regard particulièrement critique vis-à-vis des médias ; nous avons publié il y a maintenant quatre ans une brochure élaborée avec une cinquantaine de professionnels des médias et des citoyens, qui présente cette position. Au syndicat, on sort deux ou trois tracts par mois sur les dérapages et les désinformations. Il nous semble qu’aujourd’hui, les médias, dominants en tous cas, sont de plus en plus éloignés de la vie des Français. Depuis le lendemain du 10 mai 1981 et la victoire de la gauche qui a permis une bouffée d’oxygène, quel retour en arrière ! Les médias sont toujours à contre-courant : ils avaient pris position pour Balladur à la présidentielle, pas de chance c’est Chirac qui est élu ; lors référendum sur le traité constitutionnel, tous les médias font campagne pour le oui. Bing ! C’est le non qui l’emporte. Sans parler de la véritable propagande lors de la dernière présidentielle, avec la mise en scène du duo Royal/Sarko qui n’a laissé aucune place aux autres partis. On pourrait dire la même chose sur le mouvement social, où les journalistes ne vont dans les entreprises que lorsque sont installées des bouteilles de gaz à faire exploser, et qui ne vont dans les banlieues que lorsqu’il y a des voitures qui brûlent… Les médias dominants audiovisuels sont en complet décalage avec la réalité que vivent les gens et leurs problèmes.

M. C. : Pour Mix-Cité, les enjeux ne sont pas les mêmes. Nous ne sommes pas un parti, nous ne nous présentons pas aux élections, nous n’avons pas de journal… nous sommes une petite association de bénévoles qui a un objet précis, la lutte pour l’égalité des sexes et des sexualités, nous essayons de décliner cette cause par tous les moyens possibles pour alerter l’opinion publique ; Et les médias font partie des moyens. Mais c’est UN de nos moyens de lutte et nous n’avons pas de média privilégié ni de média banni. Dans les faits, nous nous sommes tournés vers certains médias parce qu’ils accueillent plus facilement nos propositions que d’autres. Notre réflexion tourne autour de comment nous pouvons les « utiliser » (même si c’est un mot un peu rapide) au mieux pour mener notre combat anti-sexiste.

X. R. : Chez les Désobéissant, c’est à l’usage que nous avons évolué dans notre appréciation des médias. Au début, nous étions tous très méfiants, on craignait la folklorisation, la caricature voire l’exploitation « à la Tarnac ». Pour la majorité des désobéissants cette critique n’était pas une critique intellectuelle mais plutôt spontanée : ce que l’on voyait et lisait nous rendait très méfiant. Probablement parce qu’on était dans une vision un peu mécanique : puisque c’est Dassault ou Lagardère qui possèdent les médias, alors tous les journalistes obéissent au doigt et à l’œil. À l’usage, nous avons bien vu que c’était beaucoup plus complexe : les médias sont un champ de bataille, il y a des luttes de pouvoirs, des luttes de classes, des luttes d’individus, de la concurrence et donc des marges pour nous, nos messages, nos luttes, nos vérités. Mais pour cela, il est important de comprendre les contraintes des journalistes, les intégrer en partie, les aider à faire au mieux leur boulot et tenter d’éviter une éventuelle caricature. Parce que, s’il y a des erreurs dans un papier, cela peut aussi être de notre fait : on peut être mauvais quand on communique, être ennuyeux, jargonneux, etc. Donc il est nécessaire d’intégrer les contraintes de fonctionnement des médias : ce n’est pas n’importe quel journaliste qui choisit n’importe quel sujet, il y a de la bonne foi journalistique, on a affaire à des journalistes majoritairement de gauche ou en tous cas en colère contre certaines choses…Bref ! Il y a des marges et nous serions idiots de ne pas les exploiter. Mais il demeure une petite minorité chez les Désobéissants qui est restée très hostile aux médias et qui l’exprime régulièrement.

Mouvements : « Utiliser les médias » qu’est-ce que ça signifie et surtout qu’est ce que ça engage ?

M. C. : Concrètement, faire une action qui ne passe pas dans les médias, ça veut dire tout bêtement qu’elle touchera très peu de personnes. D’autant que nous sommes peu nombreux. Du coup, nous allons plutôt imaginer des actions qui puissent intéresser les médias pour qu’elles puissent être répercutées : si elles sont répercutées comme on le souhaite, c’est une action réussie, si elles sont caricaturées, et ça arrive, c’est une action ratée mais c’est un risque à prendre. Si l’on n’accepte pas de faire ce pari, alors on ne fait pas d’actions publiques. Par ailleurs, nous essayons aussi de proposer aux médias du contenu : tribunes, courriers de lecteurs etc.… Mais c’est assez rare qu’ils soient publiés. Enfin, nous avons un site, où sont publiés nos propres discours. Internet, c’est très important pour tout ce qui est communication militante. Nous n’aurions pas pu monter notre association sans le web ; c’est un relais essentiel. On peut immédiatement publier des rendez-vous, des prises de position, des communiqués…

J. F. T : Ce qui est terrible dans ce que vous dites, c’est que pour attirer l’attention, il faut mettre en scène l’action. Mais, dans les entreprises, les salariés souffrent
tout au long de l’année, il y a de la violence dans les usines mais pour que ces gens existent et que la classe politique (surtout la droite) fasse semblant de s’y intéresser, il faut qu’ils « fassent le 20 heures », et donc qu’ils mettent en scène leurs actions. Cette obligation de mettre en scène une action pour qu’elle soit répercutée, montre qu’il y a un vrai décalage entre la vie des gens et les médias.

M. : Chez les désobéissants, en revanche, cette « mise en scène » ne semble pas être un problème…

X. R. : Sur le plan politique et philosophique, évidemment le système médiatique tel qu’il existe ne nous plaît pas. La réduction marchande de l’information n’est pas du tout quelque chose que nous soutenons. Mais il faut savoir ce que l’on veut ! Puisque l’on est dans ce système avec un certain nombre d’adversaires. Alors, soit on adopte les normes, soit on combat les normes. Si on combat leurs normes, on s’interdit l’accès à un très large public. En tout cas, aujourd’hui, c’est le cas. Donc nous avons décidé de faire ce compromis-là, qui espérons-le n’est pas une compromission.

M. : Mais alors quelle est l’articulation du discours de critique des médias que vous tenez chacun à votre manière et les stratégies d’utilisation comme celles que vous décrivez ? Quels problèmes politiques pose-t-elle ?

M. C. : En ce qui nous concerne, plus qu’une attitude critique, nous avons une attitude circonspecte. Nous jugeons au cas par cas des possibilités et des risques qu’il y a : pourra-t-on transmettre un message avec des subtilités, par exemple ? C’est une discussion permanente. Cela dit, nous avons un peu arrêté de viser certains médias dominants. Si nous ne passons pas au 20 heures ce n’est pas très grave : il y a d’autres médias. Le 20 heures c’est un format très particulier, tous les sujets durent environ une minute, et en une minute analyser la souffrance au travail, ce n’est pas possible. Ça ne peut pas être subtil et on ne peut pas présenter la diversité des points de vue. En tout cas, nous refusons de résumer notre position en une minute, il faudrait mettre en scène des choses trop discutables. Donc, nous ne visons pas le journal télévisé. Mais il y a d’autres médias où les gens peuvent aller chercher l’information. La question reste comment à la fois toucher le grand public sans passer par les médias dominants ? Alors, nous transmettons des discours de longueur variable selon les médias : quand nous sommes sur Radio libertaire par exemple nous avons une heure et nous pouvons passer un certain nombre d’idées, nuancer et donner des références, mais on sait que ce sera écouté par très peu de gens. Quand nous est passés sur France Info, nous avons eu 7 minutes, ce n’est pas assez, mais ce n’est pas grave : cela touche énormément de gens. Nous pouvons aussi utiliser un média pour renvoyer vers notre site. Par Exemple, on a des militants qui sont arrivés à Mix-Cité via un petit article dans Libération qui présentait une action, notre site ou notre livre sur le sexisme dans les jouets paru il y a deux ans.

M. : Dans ce que vous dites les uns les autres, il y a une différence entre la télé d’un coté et la presse et la radio de l’autre.

X. R. : Je crois qu’on ne doit pas en attendre la même chose. La presse papier permet de faire davantage place à l’intelligence, tandis que les images et la concision des interventions font bien plus appel aux émotions. Donc, en effet, nous allons différencier notre discours en fonction des médias auxquels nous nous adressons et des publics que nous ciblons. Si nous cherchons un impact immédiat sur nos adversaires et à toucher les « grandes masses », nous allons nous tourner vers la télévision, sacrifier une partie du fond à la forme et nous intégrer à des contraintes extrêmement pernicieuses en termes de temps et de concision. Si nous cherchons à viser les cadres supérieurs de plus de soixante-cinq ans, Nous allons voir Le Monde. Pour les jeunes urbains éduqués, ce sera lemonde.fr, etc. Mais de manière générale, on constate un rapprochement de format dans tous les médias avec un « style télé » qui se généralise. Même la presse papier, exigeante sur le plan intellectuel, a besoin d’images, d’une information qui soit « sexy », comme disent les journalistes, ce qui n’a évidemment aucun sens en termes d’information mais en a un en termes commerciaux. Du coup, on intègre ce critère pernicieux mais essentiel aux métiers du journalisme qui est de vendre : il faut que nos messages, et bien plus nos actions, soient vendeuses.

Juliette Durand Delga : De manière générale les médias écrits laissent plus de place à l’analyse et à la nuance. Ils offrent plus de possibilités de vérifier que ce qui est rendu de notre discours est conforme à ce que nous souhaitons. La réponse à la question générale que vous posez (faut-il composer avec les médias ?) ne peut en effet pas se faire sur les médias en général, il faut distinguer la télé, la radio, la presse et internet. Et puis même pour la télé, il y a télé et télé…

J. F. T. : C’est terrible ce que vous dites, parce qu’on se demande : est-ce qu’aujourd’hui les médias dominants servent encore au débat démocratique ? Visiblement non. Quand les journalistes nous expliquent que les sujets durent une minute, ils pointent un fait dont tout le monde se plaint. Comment peut-on parler de nos problèmes, de nos actions, de nos revendications quand on nous accorde une minute ? Il n’y a plus à la télévision de débats de société. Prenez l’exemple des élections : on ne parle pas des projets des candidats, on va essayer de leur faire sortir des petites phrases. Et c’est pareil pour la société civile. C’est dans la presse écrite qu’on trouve les vrais débats sur les projets des candidats développés par thèmes, ce que l’on ne trouve plus à la télévision. Cela pose un problème parce que le lectorat des quotidiens n’est pas le même public.

M. : Vous au PC, vous semblez refuser de « mettre en scène ». Alors comment faut-il faire ?

J. F. T. : On est aussi obligé de réfléchir à cette question. En ce qui nous concerne, nous ne voulons pas sacrifier le fond à la forme. Surtout que ça ne marche pas forcément. Pour protester contre la privatisation de la poste, les députés de l’opposition ont installé une urne à l’intérieur de l’Assemblée nationale pour organiser la votation citoyenne des députés. Nous étions persuadés que ce serait une image reprise, ça ne l’a pas été. Et puis c’est dramatique d’avoir à en arriver là pour que les médias s’intéressent à cette question : ça fait maintenant des années qu’on sait qu’il y a ce projet de privatisation de la poste et pourtant, jusqu’au jour de la votation, il n’y avait pas eu de reportage ! C’est à partir de ce constat que nous avons élaboré nos propositions, notamment la création d’États Généraux des médias permanents où seraient représentés les élus, les professionnels, des associations, en charge de discuter de la vie des médias, qui pourraient interpeller l’Assemblée nationale, les conseils d’administration des sociétés de l’audiovisuel public. Ce serait une forme de réappropriation populaire des médias qui permettrait peut-être d’avoir une meilleure télévision.

X. R. : Mais quand on parle de « réappropriation », il faut parler de propriété. Si les compétences de
cet organe ne sont que consultation, interpellation et réflexion, alors il subira le même sort que d’autres organismes du même genre : il n’aura aucun pouvoir sur les vrais propriétaires.

J. F. T : Il y a deux étages dans notre proposition : les États généraux permanents dans lesquels les gens pourraient discuter et interpeller et un conseil supérieur des médias constitué des élus, des syndicats ou associations et également de représentants des téléspectateurs. Ce conseil remplacerait l’actuel CSA – qui est une véritable escroquerie – ainsi que toutes les autres autorités de régulation qui donnent les autorisations et qui pourrait être interpellé aussi par les États Généraux des médias. C’est une structure complexe mais qui permettrait enfin aux citoyens d’avoir leur mot à dire sur ce qui se passe dans les médias.

X. R : C’est très en retrait de ce que proposait le Conseil national de la Résistance à la Libération. Tant que les Bouygues ou les marchands d’armes seront propriétaires des médias, on sera dans une logique d’entreprise, d’argent et d’influence. Donc la représentation populaire sera impuissante face à ça.

J. F. T : Mais nous sommes aussi partisans d’une véritable loi qui permette l’expression du pluralisme, qui empêche la constitution de monopoles de l’information et pour interdire aux marchands d’armes et aux industriels non issus des médias d’avoir des participations majoritaires dans les entreprises de médias mais aussi pour qu’il y ait une représentation des salariés dans les conseils d’administration à hauteur de 50 % contre 2 % aujourd’hui.

M. : Vous partagez tous une même critique du système médiatique tant sur son pan économique que concernant les formats qu’il impose, mais vous divergez sur la position à adopter. Si on suit les propositions du P.C. jusqu’au bout, il faudrait s’exclure des médias tant que n’existe pas de véritable contre-pouvoir médiatique. Xavier Renou dit « la situation est telle qu’elle est, mais compte tenu des urgences adaptons nous ». La situation est-elle indépassable ?

M. C. : D’abord, je ne sais pas si nous partageons vraiment tous la même critique des médias. Bien sûr nous sommes d’accord sur de nombreux points mais, par exemple, à ma connaissance les milieux militants n’ont pas trouvé de modèle économique alternatif viable pour les médias, un modèle qui permette de payer des salaires à des journalistes professionnels, qui vivent de leur travail et qui fassent que ces médias ne soient pas simplement une collection de billets envoyés par les lecteurs. À Mix-cité, du coup on reste pragmatiques : les médias sont ce qu’ils sont, le reflet d’une société à un moment donné. Et puis, on peut critiquer les intérêts financiers des grands groupes, la spectacularisation de la société qui en découle et tomber d’accord sur ce constat, mais, en même temps, je ne serais pas favorable à des médias qui passent tout leur temps à faire de la politique au sens restreint du terme, des médias qui n’aient pas de journalistes professionnels, et qui soient le reflet de la « majorité ». Je pense que c’est très bien qu’il y ait des journalistes spécialisés dans un domaine, qui puissent avoir un regard critique et pas seulement faire des micros-trottoirs par exemple. J’estime, par ailleurs, qu’il y a plein de gens qui veulent du divertissement ; la politique les ennuie et on ne pourra jamais leur imposer d’écouter un discours fût-il le plus intelligent, le plus subtil, le plus documenté. À Mix-Cité, nous avons fait des actions sur le sexisme dans les jouets et il y a des façons très ludiques d’aborder cette question, on n’a pas besoin de faire des tables rondes pour ça. Idem sur le partage des tâches ménagères. Selon les sujets, on peut avoir des exigences très différentes, des rêves différents au sujet des médias. Sur la privatisation de la poste on n’attend pas du tout le même type de « sujets », que ce soit à la radio ou à la télé, que sur le sexisme dans les jouets.

M. : Pourtant on pourrait imaginer que pour un mouvement féministe il y ait une logique à refuser de travailler avec par exemple un magazine féminin.

M. C. : nous avons déjà dit oui à des magazines féminins, à Elle par exemple. Et puis, il y a des sollicitations sur lesquelles nous votons. Pour TF1 ou M6, dans l’état actuel des choses, la probabilité que ces questions soient traitées de manière caricaturale est tellement forte qu’il vaut mieux dire non. La question que nous nous posons à chaque fois est : si nous touchons un public large, cela ne vaut-il pas la peine ?

X. R. : Nous, on ne s’interdit aucun média, à l’exception des médias d’extrême droite. Nous ne nous interdisons rien parce que tout ne se joue pas dans les médias mais bien dans le reste de la société. Les médias reflètent en partie l’état de la prise de conscience des gens. Quitte à être caricaturés, je sais q’une grande partie des gens vont décrypter. Si les médias avaient le pouvoir qu’on leur prête, on n’aurait pas eu mai 1968 à l’Ouest et un mur tombé à l’Est. Je crois que l’on fait trop crédit à l’analyse qui voudrait que l’état de la société est le produit direct des médias. Si on a développé un esprit critique, même en regardant le journal télévisé de TF1, on peut trouver matière à lutter contre le capitalisme et à se révolter tous les jours. Si en revanche on n’a pas cet esprit critique, si on ne sait pas décoder, on va être beaucoup plus sensible à des sujets anxiogènes, à une hiérarchie de l’information discutable. Il est donc important de se battre aussi pour la prise de conscience, la diffusion de connaissance, la formation à la critique et faire confiance à l’intelligence autant qu’à la bonne foi des journalistes. Dans ce champ professionnel, il y autant de héros et de lâches que chez les ouvriers ou les cadres. On peut aider les journalistes à élargir leurs marges de manœuvres qui sont étroites. Si nous, nous avons dix secondes alors que notre adversaire a dix minutes de plateau, et bien comme les gens ne sont pas des veaux, il faut faire en sorte que ces dix secondes aient autant, sinon plus d’impact, que les dix minutes de langue de bois de l’adversaire. Je préfère que l’on parle de nous que pas du tout ; au minimum c’est de la publicité, et au mieux un message qui passe.

J. F. T : Pour répondre à la question de savoir si la critique est incompatible avec des stratégies militantes pragmatiques, il faut insister sur l’impératif suivant : on ne doit pas cesser de mener la bagarre pour que les médias dominants soient véritablement pluralistes et respectent la règle démocratique. C’est essentiel. Il y a encore 8 millions de personnes le soir devant TF1.

M. : le pragmatisme militant vis-à-vis des médias n’équivaut-il pas à un abandon de cette bataille ?

J. F. T. : Il faut tenir les deux bouts. continuer la bataille de la démocratisation des médias dominants et permettre aux médias alternatifs d’avoir une existence économiquement indépendante des groupes de pressions, et même des collectivités territoriales, parce que c’est complémentaire. C’est pourquoi le PCF propose que le pôle public des médias comprenne non seulement les grands médias audiovisuels publics mais aussi l’Agence France presse, qui est aujourd’hui en danger, et les médias associatifs auxquels on devrait assurer un financement notamment en taxant les revenus publicitaires des médias
privés. Et dernier point, il faut développer l’éducation à la critique des médias.

M. : À vous écouter, il semblerait qu’il y ait des bons et des mauvais médias. Mais qu’est-ce qu’un bon média ?

X. R : Ce serait un média qui ne se soucierait pas du caractère vendeur de l’information. Ensuite la gradation entre les plus mauvais et les moins mauvais, c’est simplement l’importance du critère économique : plus on est dans une logique industrielle, plus l’information va être déformée et renversée. C’est une logique qui dépasse les liens politiques qu’il y a par ailleurs et les liens consubstantiels de classe entre propriétaires des médias et hommes politiques. Même si on ne s’en tient qu’à la logique commerciale, on a des médias qui mettent la préoccupation strictement financière plus ou moins au centre de leur pratique. Bien sûr, tous l’ont intégrée, tous les journalistes vont vouloir de l’information « sexy », une info vendeuse. Mais beaucoup moins quand c’est Le Monde diplomatique et beaucoup plus quand c’est TF1.

M. : Ces stratégies de visibilité militante engagent une culture politique et une pratique de la discussion différente des stratégies de lutte plus traditionnelles comme celles des syndicats par exemple. On voit des mouvements sur des thématiques précises naître et disparaître très vite…

X. R. : Il y a une différence entre « disparaître des écrans » et « disparaître tout court ». Les faucheurs volontaires ont disparu des écrans et sont toujours actifs. Après, il y a aussi des collectifs qui disparaissent parce que c’est leur vocation, sinon ils se structureraient autrement, et deviendraient des partis politiques. Quand on est sur une seule cause et qu’on est un tout petit groupe, on n’a pas forcément la vocation ni les moyens de durer. Ce n’est pas nouveau. Ca n’affaiblit ni les causes ni la gauche : c’est parce que la contestation est déjà faible qu’elle donne lieu à des groupuscules plutôt qu’à des grandes organisations de masse, ce n’est pas l’inverse, et ça n’a pas de rapports avec les médias. Les médias exercent un effet loupe : parfois, à travers le reflet que les médias donnent, on a l’impression qu’ils sont très forts mais ce n’est pas la réalité. À Jeudi noir, par exemple, ils sont 20 mais mine de rien, ils sont devenus experts dans le domaine du logement, et ne lâchent rien à leurs adversaires. Leur médiatisation leur a donné un coup d’accélérateur, une puissance un peu plus grande, mais ce n’est qu’une loupe.

J. D. D. : Tout cela pose la question intéressante des rapports entre minorité et majorité. Il a des minorités, – et des minorités groupusculaires, c’est notre cas – qui pensent qu’elles portent un combat légitime mais qui finalement n’intéressent pas tant de gens que ça. Du coup, imaginer des médias qui acceptent de rendre compte de l’action de tous ces groupuscules qui trouvent qu’ils ont raison et veulent changer le monde, c’est impossible ! On aura toujours ce problème dans une démocratie : il y aura toujours la course à la visibilité, simplement du fait de la pluralité des médias. On est envahi par l’info ! Cette pluralité est positive notamment parce qu’on trouve toujours ce qu’on cherche quelque part et cela permet de contourner les médias dominants. Reste la question de la concurrence entre les infos et notre course à la visibilité qui à mon avis n’a pas de solution. Les médias veulent, bien sûr gagner un peu d’argent pour vivre mais aussi juste pour exister. Je ne suis pas d’accord pour dire que les « médias alternatifs », parce qu’ils sont sans but lucratif, seraient forcément des « bons médias » : on peut avoir des médias alternatifs très mauvais, parce que réalisés totalement par des amateurs dont ce n’est pas le métier. L’enthousiasme et le bénévolat ne font pas tout.

J. F. T : Moi je pense qu’il n’y a plus de pluralisme de la presse et que c’est ça le problème. Regardez, dans quasiment toutes les régions de France, il n’y a plus qu’un seul quotidien. Et quand il y en a deux, la plupart du temps, ils appartiennent au même groupe et on retrouve les mêmes pages à l’intérieur. Presque toutes les radios associatives ont été rachetées par des groupes multimédias. Dans la plupart des journaux et des télés, il y a des croisements de capitaux et les groupes de presse deviennent des groupes de presse multimédia. Sans parler des difficultés économiques qui font que de moins en moins de journalistes vont sur le terrain et qu’on procède de plus en plus à des reprises de dépêches AFP ou, pour la télé, à des échanges internationaux d’images. Oui il y a multiplicité des titres mais il n’y a plus de réel pluralisme. Se battre contre ça suppose un vrai développement industriel des télécommunications.

M. : Que répondez-vous à Henri Maler quand il dit, dans l’entretien qu’il nous donne pour ce même numéro que « la critique d’Acrimed n’a de sens que si le mouvement social s’en empare » ?

X. R. : J’ai rêvé que les journalistes de RFI, en grève tout l’été fassent appel à nous et qu’il y ait une jonction entre les milieux activistes et des journalistes en grève pour la défense de leur outil de travail comme de certains principes professionnels et que l’on invente ensemble au moins le temps de la grève, une autre radio qui embêterait tellement l’adversaire qu’à un moment il céderait. Que répondre d’autre à Henri Maler ? Lui s’occupe des médias, nous, on est plutôt un mouvement de résistance générale au capitalisme ou au néo-liberalisme et dans ce cadre-là, on est à la fois sur tous les fronts mais on ne peut pas être pour chaque action sur toutes les causes. C’est-à-dire que quand on est dans un champ d’OGM, c’est sur les OGM qu’on doit communiquer et si ça doit être repris par TF1 tant mieux. Après, du point de vue d’un parti politique, on peut se permettre d’avoir un discours plus global qui réintroduise de la cohérence entre les diverses thématiques. Nous, on le fait de manière sous-jacente, moins explicite. Quant à savoir si « parce que nous utilisons les médias dominants, nous entretenons la logique spectaculaire »….je ne sais pas. Et surtout je n’ai pas trouvé d’autres moyens. Au fond, quel est le critère de l’efficacité en politique contestataire ? Si on est dans le champ des élections, c’est évident. Nous, nous situons dans un cadre extraparlementaire et ce qui nous fait sentir que nous sommes « justes » c’est la réaction de l’adversaire, notamment au niveau de ses organes policiers et de surveillance. En trois ans d’existence, nous avons été infiltrés par un type des renseignements militaires pendant quatre mois, nous avons été cambriolés récemment par des gens des services secrets, nous avons eu des caméras de l’armée camouflées sur des stages, nous avons eu le grand chef de la gendarmerie nationale qui est venu nous voir lors d’un stage, nous avons eu des hélicoptères qui suivaient certains d’entre nous, nous avons parfois des individus qui nous raccompagnent jusqu’à notre domicile… soit ils n’ont vraiment rien d’autre à faire, soit ils imaginent quand même que notre potentiel, malgré nos forces modestes, est un problème pour eux. Et dans ce potentiel il y a aussi la logique de communication.

Maria Candea : C’est vrai. Nous avons déjà eu à Mix-Cité des ripostes policières disproportionnées et nous nous sommes posés la même question : soit ils pensent que ce que nous faisons est ultra-subversif, soit leurs renseignements sont très mauvais et ils pensaient que nous étions plus nombreux que ça. Nous avons conclu pour l’hypothèse la plus flatteuse : nous avons pensé qu’ils avaient peur que nos idées se propagent ! Et c’est vrai que notre but c’est qu’il y ait plus de gens qui veuillent mener le même genre de combat pour changer la société et pour que le rapport de force puisse s’inverser. Si à un moment la situation change, on changera peut-être les manières de faire.