LIVRES. Une présentation croisée de G. Noiriel, A quoi sert l’identité Nationale, Agone, 2007 et Patrick Weil, Liberté, Egalité, Discriminations, Grasset, 2008. Compte rendu.

Gérard Noiriel et Patrick Weil font partie des 8 historiens démissionnaires de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration (CNHI) pour protester contre la création du ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale, estimant que cet intitulé ne pouvait que conforter les préjugés négatifs à l’égard des immigrés. Créée suite à la présidentielle de 2002 pour « contribuer à changer le regard sur l’immigration », la CNHI devait permettre de comprendre l’apport des étrangers depuis deux siècles dans le développement de la société française, tout en combattant les préjugés et les images falsifiées. Gérard Noiriel et Patrick Weil ne pouvaient donc rester inactifs alors qu’on associait, fait unique dans un pays démocratique, « identité nationale » et « immigration ». Tous deux sont convaincus que cette expérimentation sémantique et institutionnelle a été rendue possible parce que la France et les Français ont un problème avec la question même de l’immigration. Par leur démission et leurs ouvrages respectifs, les auteurs ont la volonté de mettre en lumière les éléments culturels, politiques et sociaux qui peuvent expliquer un tel (mal)usage politique de la question de « l’identité nationale ».

Dans son ouvrage mêlant « histoire en train de se faire » et essai politique, Gérard Noiriel revient sur les discours tenus pendant les présidentielles et montre comment Nicolas Sarkozy a réaménagé le vieux discours nationaliste sur la « menace étrangère » en opposant les français issus des immigrations passées aux nouveaux immigrants. À l’inverse des premiers, ces derniers ne respecteraient pas la loi et vivraient dans la misère parce qu’ils n’auraient aucune volonté et/ou aucune inclinaison (génétique ?) pour essayer de s’en sortir. De son côté, Patrick Weil nous livre, à partir d’une approche d’historien plus traditionnelle, une triple réflexion sur les deux tentations racistes de la politique française d’immigration de 1945 et 1978-1980, sur l’histoire des discriminations en matière de nationalité française, et sur le rôle des politiques de la mémoire et l’intérêt de mêler interdit et commémoration.

Liberté, égalité, discriminations

Patrick Weil montre que des politiques de préférence ethnique explicite ont été envisagées à deux moments précis de l’histoire républicaine française : en 1945, certains experts ont proposé d’adopter un régime de quotas par zones géographiques pour répondre aux besoins de main d’oeuvre ; en 1978-1980, Valéry Giscard d’Estaing instaure une politique de retours forcés à destination de l’immigration d’Afrique du Nord. Dans les deux cas, le débat latent repose sur une supposée différenciation d’assimilation des étrangers en fonction de l’origine – religieuse, culturelle, ethnique ou géographique. Au final, l’ordonnance du 2 novembre 1945 ne comportera aucune référence à ce type de réflexion et l’auteur affirme que c’est une « législation formellement libérale et égalitaire » et qui « a donné la priorité à l’égalité formelle et a noyé la préférence dans l’égalité plutôt que le contraire ». De cette recherche, l’auteur juge que « si l’on considère qu’un clivage fondamental distingue ceux qui privilégient une différenciation des origines ethniques de ceux qui sont attachés à la domination in fine d’une logique égalitaire », la politique migratoire historique de la France ne peut-être cataloguée comme raciste et que la droite, hors épisode VGE et jusqu’au retour des propositions de quotas de Nicolas Sarkozy, aurait été majoritairement pour le respect de la logique égalitaire.

Dans un second temps, Patrick Weil s’attarde sur quatre exemples de discriminations ayant eu une traduction institutionnelle : les musulmans d’Algérie qui en 1889 conservent leur statut alors que les Juifs algériens et les enfants nés en Algérie de parents étrangers deviennent Français ; les naturalisés qui pendant longtemps n’ont pas eu accès à certaines fonctions politiques ou professionnelles ; les femmes qui, de 1803 à 1927, perdent leur nationalité en épousant un étranger ; et les juifs Français dénaturalisés ou déchus de leur citoyenneté entre 1940 et 1944. Ces discriminations peuvent produire des phénomènes douloureux de désidentification et/ou de non reconnaissance. Et ce d’autant plus lorsqu’ils sont ravivés par des évènements postérieurs comme ce fut le cas avec la réforme du code de la nationalité en 1993 pour les musulmans ou, dans le cas des juifs, le discours de De Gaulle revenant sur la guerre des 6 jours. De ses exemples Patrick Weil tire la certitude que la « perception des histoires des autres » est absolument nécessaire pour ne pas raviver des blessures du passé. Dans ce cadre, il s’agirait donc de « faire plus d’histoire de la colonisation, ou plutôt des colonisations, et non simplement de la guerre d’Algérie, |pour| rétablir ou rendre possible à nouveau les identifications ». Et donc permettre le vivre-ensemble.

Dans le même esprit, Patrick Weil montre, dans la troisième partie de son ouvrage, comment un véritable travail sur la mémoire peut permettre d’apaiser de vives divisions du passé en instituant une « nouvelle concitoyenneté » et en fabriquant une nouvelle unité autour de valeurs fondamentales. Revenant sur les exemples de l’esclavage et de l’extermination des juifs Français sous Pétain, il met en évidence le besoin d’utiliser un double outil : le bannissement et la célébration. Ainsi, la loi de 1848 vise à bannir les esclavagistes tandis que la loi de 2001 –rendant explicite la caractérisation de crime de l’humanité qui était implicite en 1848– vise à célébrer cette abolition. Toutes les deux se font au nom de la France et au regard de la responsabilité qui est celle des Français. Du coup, la loi de 2001 célèbre, selon l’auteur, la valeur que constitue l’égalité de tous les citoyens, anciens et nouveaux, indépendamment de leur couleur et origine. Patrick Weil considère de manière similaire que la loi Gayssot de 1990 visait à bannir les discours révisionnistes, alors que de l’autre côté, les lois de 1979 et 1981 qui établissent le 8 mai comme jour férié permettent de célébrer la victoire contre le nazisme. Devoir de mémoire ou repentance inutile ? Prenant appui sur ces exemples, il affirme que « rien |…| ne fait apparaître dans le travail parlementaire effectué sur ces deux lois la victoire de mémoires minoritaires et victimisées ». Dans les deux cas, les commémorations fournissent le cadre de la réconciliation de la nation avec elle-même. Et, suivant cette analyse, il en vient à affirmer que « l’incorporation dans la mémoire nationale de faits historiques relatifs à l’esclavage et à son abolition peut permettre aux citoyens issus de cette histoire de mieux se sentir partie prenante de la nation. »
Construit comme une « contribution au devoir de vigilance face aux usages publics de l’histoire », l’essai de Gérard Noiriel montre comment l’histoire peut devenir un réservoir d’arguments que les acteurs de la vie publique mobilisent pour défendre leurs intérêts et légitimer leur pouvoir.

À quoi sert l’identité nationale ?

Il propose de reconstruire le fil historique et idéologique qui a rendu possible l’association entre les termes « identité nationale » et « immigration ». Reconnaissant que la logique identitaire n’est pas nouvelle et a toujours alimenté les discours nationalistes et/ou patriotiques –sur lesquels il revient en détail– il rappelle qu’un tel rapprochement sémantique a été mise en circulation en France d’abord par le Club de l’Horloge et le Grece (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne), deux officines d’extrême droite, au tournant des années 1970. Pour Noiriel, le début des années 1980 est décisif. D’un côté, le passage de la lutte des classes à la défense des principes républicains dans le référentiel intellectuel du PS décloisonne les débats sur l’identité française et permet à la droite de retravailler cette question et de se la rapproprier complètement, en ressuscitant Barrès. Et de l’autre, la lepénisation de l’agenda politique et la légitimation du FN – qui passe plus par leur invitation sur les plateaux de télévision que par leurs résultats électoraux – permet de diffuser beaucoup plus largement les thèses évoquées ci-dessus. D’ailleurs, Noiriel insiste fortement sur le rôle des médias : de celui du Figaro Magazine qui décomplexe les intellectuels de droite au début des années 1980 à celui des médias audiovisuels qui, sous couvert de s’adresser à l’ensemble de la population et de prétendues contraintes de neutralité, dépolitisent le traitement de l’actualité, Noiriel montre comment les médias peuvent transformer l’agenda politique et décrédibiliser les discours des intellectuels engagés.

Pour Noiriel, ce qui a été présenté comme le « tournant » de l’élection présidentielle 2007 est plus complexe qu’il n’y paraît. Puisant sa conception de l’identité nationale dans des usages datés, Nicolas Sarkozy la remodèle à sa guise en fonction des enjeux de la période. Ainsi, il construit un lien entre la lutte contre l’immigration clandestine, le combat contre le communautarisme et la promotion d’une intégration autour des valeurs de la République. Dans la droite ligne national-sécuritaire, il réinstitue donc un lien entre les ennemis intérieurs et extérieurs de la France : la haine du voisin, de celui qui n’aime pas la France, redevient un élément clef du sentiment national. Il recycle également la notion de repentance : elle est utilisée de la même façon que Barrés dénigrant la contestation sociale ou les intellectuels dreyfusards, considérant que ces contestations et critiques sont une attaque contre l’identité nationale. Mais la conception de l’identité nationale de Nicolas Sarkozy comporte également des particularités. Tout d’abord, il va réintégrer dans un discours de droite l’idée selon laquelle c’est l’origine des personnes qui porte le danger pour l’unité nationale et non leurs actes. Comme le démontre Patrick Weil, c’est une rupture radicale avec la politique d’immigration française traditionnelle. Se vivant comme l’immigré idéal qui réussit (discours de Nice), Nicolas Sarkozy va, dans le même mouvement, réintégrer l’utilisation de valeurs républicaines. Faire de la connaissance de la langue française un préalable à l’entrée sur le territoire, c’est utiliser ces valeurs dites « républicaines » « exactement comme les experts de l’immigration utilisaient la race dans les années 20 pour éviter le métissage ». La définition d’une politique de migration fondée sur la préservation d’une supposée identité nationale est donnée le 11 mars 2007, au JDD : « la politique de l’immigration c’est l’identité de la France dans 30 ans : ceux qui nous rejoignent doivent la respecter tout en apportant ce qu’ils sont ». Dès lors, le rapprochement entre les termes « identité nationale » et « immigration » peut être repris avec netteté par Yves Thréard du Figaro : c’est parce que le « sentiment national est de moins en moins perceptible, évident, cultivé, que l’unité de la France est menacée à tout moment par des émeutes comparables à celles de novembre 2005. Voire pires ». Tout est dit : il ne reste plus qu’à raviver le sentiment national pour séparer le bon immigré du mauvais, l’ancien du nouveau, celui qui fait des efforts de celui qui n’en fait pas, celui qui réussit de celui qui échoue. Le premier a les qualités individuelles pour rester en France, être respecté voire devenir Français, le second ne les a pas, en raison de sa culture, sa religion ou son ethnie.

Au final, Gérard Noiriel, en rappelant que la droite a toujours tiré sur la corde nationaliste pour capter les voix d’une fraction des classes populaires, démontre que Nicolas Sarkozy a su exploiter au maximum les opportunités qu’offre aujourd’hui la « démocratie du public » pour imposer un « nationalisme convenable ». Et quoi de mieux que d’étatiser la question de l’immigration pour qu’elle reste toujours présente dans le débat public ? Inscrite dans la loi, l’association des termes « immigration » et « identité nationale » facilite la surenchère sécuritaire ministérielle, puisqu’il s’agit de sauver la France. Et, d’autre part, de l’utilisation quotidienne du nom du ministère résultera une banalisation d’un rapprochement de termes jusqu’ici utilisé par la seule extrême-droite. À la fois lucide et volontariste, Noiriel conclut que l’historien a beau démontrer que l’identité nationale n’est pas un concept scientifique mais un simple élément de langage politique, « la vigilance est plus que jamais à l’ordre du jour ».

Comprendre pour agir

Aussi bien Patrick Weil que Gérard Noiriel démontrent que le travail de l’historien est absolument nécessaire pour expliquer le rôle des symboles. Mais ce travail ne saurait équilibrer la puissance de stigmatisation que peuvent être les discours politiques maniant les symboles qui touchent les mémoires collectives. Convaincus que le rôle des mots est tout aussi important que des idées ou des arguments dans la construction des stéréotypes sur l’immigration, les deux auteurs s’inquiètent de la stigmatisation croissante des immigrés. Sommes-nous à une période charnière ? Oui, si l’on en croit Patrick Weil, au regard du retour en force du différentialisme ethnique au sein même de la droite traditionnelle : il y aurait donc des personnes intrinsèquement inadaptées à « notre » société |1|. Si l’on confronte cette idée à la volonté d’intégrer des tests ADN dans la politique d’immigration, ou encore à la réintroduction de la notion de « Criminel Né » du XIXe siècle à travers la loi sur la rétention de sûreté, c’est, sans doute, tout simplement la bataille sur les fondements de l’égalité qui est en train de se jouer. Pour que la génétique ou que le différentialisme ethnique ne remplace pas l’égalité –même inachevée– à la naissance, il devient urgent de repenser les fondements de l’égalité et des solidarités, en ce début du XXIe siècle.

|1| En supposant que la société puisse être pensée sans l’apport ou la présence des personnes immigrées