LIVRES. Emmanuelle de Champs revient sur l’essai important de Christian Laval, L’homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme, Gallimard, NRF Essais, 2007, 24,90€. Compte-rendu. 13 juin 2007.

Dans L’homme économique, Christian Laval, chercheur en histoire de la philosophie et de la sociologie à Paris X, livre le produit d’une réflexion érudite sur l’histoire du libéralisme, sans jamais perdre de vue les implications critiques et politiques de ses analyses. La clarté et la rigueur de la démonstration en font un ouvrage accessible à un lectorat qui cherche à nourrir sa réflexion politique d’analyses précises d’auteurs trop souvent méconnus. Sur le plan scientifique, l’archéologie du sujet économique que propose Laval remet des auteurs comme Mandeville, Helvétius ou Bentham au centre de l’histoire de la pensée libérale. Il ouvre des pistes de recherche indispensables sur la place de l’utilitarisme classique dans l’histoire intellectuelle.

L’homo œconomicus, pour lui rendre sa formulation latine popularisée par les économistes classiques peut se décrire en ces termes : un individu rationnel, libre de ses choix, se rendant maître de la nature par son travail dans le but de maximiser son bonheur personnel. Ses relations avec autrui doivent se comprendre comme un « commerce », au sens qu’ont donné à ce terme les penseurs des Lumières. Pourtant, explique Laval, l’économie classique n’a fait que schématiser et populariser une conception de l’individu qui se construit dès la fin du Moyen-Age en Europe et qui est elle-même emblématique d’une « mutation anthropologique » bien plus ancienne du monde occidental.

Laval s’inscrit dans un courant sociologique fécond en recherchant dans les mutations des discours religieux et des représentations les racines du bouleversement anthropologique qu’il entend mettre au jour. Les analyses des médiévistes (en particulier J. Le Goff) sont convoquées pour illustrer le déclin graduel d’un monde fondé sur l’ascèse, l’abnégation et la recherche de la transcendance et l’apparition d’une hiérarchie des valeurs qui légitime progressivement la possession, l’accumulation et l’individualisme. Reprenant l’analyse déjà ancienne de B. Groethuysen dans Les origines de l’esprit bourgeois en France, il voit dans le jansénisme le moment de basculement de l’ordre religieux antérieur.

En politique, la poussée de la doctrine de l’intérêt force à repenser le rôle de l’État. De Hobbes aux économistes classiques, d’un Léviathan soumettant les intérêts particuliers à l’utopie libérale d’une société auto-régulée, les réponses politiques apportées à la redéfinition libérale des relations interpersonnelles divergent. Laval propose une analyse novatrice des débats sur la souveraineté et la raison d’État qui traversent la modernité européenne en montrant qu’ils sont habités par la rhétorique nouvelle de l’intérêt. Bien avant Bentham et Mill, les penseurs classiques problématisent le champ politique autour de l’opposition entre des intérêts individuels qui s’auto-régulent et l’intérêt de l’État. Cette analyse révèle les deux faces de l’utilitarisme en politique, le discours de l’intérêt permettant tout aussi bien d’appuyer des arguments démocratiques que de légitimer les pratiques despotiques d’un souverain prétendant promouvoir la raison d’État. On peut alors relire l’histoire des idées politiques comme celle d’une oscillation permanente d’un pôle à l’autre, sans que les postulats du nouvel ordre social libéral en soient remis en question : la politique est une affaire d’intérêts. Dans ce schéma, les théories du droit naturel et les doctrines des droits de l’homme qui en sont tirées perdent leur place prééminente dans la formation de l’ordre politique moderne. Dans une analyse qui est sans doute l’une des plus provocatrices de l’ouvrage, Laval considère qu’elles peuvent être lues comme des discours de légitimation d’un ordre social libéral déjà installé, et non comme les promesses d’émancipation qu’elles prétendent contenir.

Ce prisme social, culturel et politique fait apparaître l’économie classique comme l’un des symptômes de ce « grand bouleversement », et non comme sa cause. Ce renversement méthodologique conduit là aussi à des rapprochements qui pourront paraître hérétiques à ceux qui sont installés dans une lecture orthodoxe de l’histoire de l’économie, comme celui des physiocrates et des libéraux, qui sont ici rapprochés par leur insistance à présenter l’économie comme science dégagée du champ de la morale. La présentation qu’en fait Laval montre bien le sophisme sur lequel repose cette ambition. La morale, loin d’avoir été dissociée du champ de l’économie, en constitue plutôt le fondement. Mais il s’agit d’une morale dont le rigorisme chrétien n’est qu’une coquille vide, dont les valeurs ont été entièrement redéfinies par l’intérêt et par l’utilité.

Si la figure littéraire de l’homme économique s’incarne dans Robinson Crusoë, le héros du roman de Defoe, les contradictions et les paradoxes du libéralisme tel que le décrit C. Laval n’éclatent nulle part aussi bien que dans les écrits de l’utilitariste anglais Jeremy Bentham (auquel l’auteur a consacré par ailleurs deux ouvrages aussi brefs qu’importants |1|.

Prêcher « le plus grand bonheur du plus grand nombre », selon une formulation répétée à l’envi tout en érigeant la surveillance comme principe de gestion sociale ; entendre maximiser les intérêts individuels tout autant que l’intérêt public ; prétendre remplacer la morale et la religion par l’intérêt et poser par ailleurs les bases d’une nouvelle « déontologie » (Bentham est l’un des premiers utilisateurs du terme), telles sont les contradictions les plus flagrantes du programme utilitariste. Mais ce sont également des questions inhérentes à l’idéologie libérale, ces contradictions constituent la matrice des différents programmes libéraux du XIXe siècle occidental. À ce titre, Bentham occupe une place majeure dans la généalogie du libéralisme aux XVIIe et XVIIIe siècles esquissée dans cet ouvrage.

La démonstration de Christian Laval tient sa force de l’érudition de l’auteur et de son analyse très serrée des textes. On peut regretter toutefois qu’il ait circonscrit son analyse au discours libéral dominant, sans montrer comment à chaque époque, ce discours avait suscité des résistances, souvent physiques, et produit des contre-discours argumentés et féconds. La tradition républicaine, par exemple, mise en exergue par Pocock et Skinner, n’est-elle qu’une réaction qui ne parviendrait jamais à remettre en cause les postulats libéraux ? Le marxisme n’est-il qu’une pensée des limites du capitalisme ?

On peut également questionner le découpage chronologique : si la modernité libérale s’est indubitablement construite aux XVIIIe et XIXe siècle, le XXe siècle a passablement écorné la figure d’un homo oeconomicus rationnel et performant. Si l’auteur met les lecteurs en garde contre une lecture trop linéaire du mouvement des idées dans l’histoire et se garde constamment d’anachronismes, la recherche des « racines du néolibéralisme » n’évite pas tout à fait cet écueil.

De même, Laval entend étudier le libéralisme occidental, mais le choix des sources étudiées (françaises et britanniques presque exclusivement) ne permet pas de résoudre la question du caractère national du libéralisme. L’utilitarisme s’est construit des deux côtés de la Manche, dans un va-et-vient constant, d’Helvétius à Bentham, de Say à Stuart Mill. Mais y a-t-il une spécificité du libéralisme français ? Partant, quelles seraient les caractéristiques d’un néo-libéralisme à la française ? Sur ce point, la thèse de C. Laval invite à la discussion.

La pertinence politique de l’Homme
économique
 n’en est pas moins évidente. Les nombreuses citations qu’il propose à l’appui de sa thèse marquent de façon frappante la proximité idéologique entre les auteurs des siècles passés et les discours qui dominent aujourd’hui. Rien de nouveau dans l’éthique de responsabilité individuelle et de travail qu’on nous présente aujourd’hui comme « ‘en rupture » avec notre tradition nationale. Management et gouvernance ne sont que les avatars d’une conception de la société comme ensemble de volontés rationnelles et autonomes. Comme l’avait résumé Lacan, l’utilitarisme est bien »le moment de l’homme où nous vivons ».

La conclusion de l’ouvrage met en garde les lecteurs contre des rapprochements trop hâtifs. Le néolibéralisme actuel est bien évidemment le produit de cette longue histoire libérale, mais il n’apparaît pourtant à bien des égards que comme une caricature. Les théologiens, économistes et philosophes qu’étudie Laval ne sont pas dogmatiques. Loin d’asséner une idéologie construite et définie, ils s’inscrivent dans un cheminement, dans un dialogue qui laisse la place aux doutes et aux interrogations. L’analyse très fine du langage de ces penseurs montre bien qu’il ne s’agit pas à cette époque d’écrire une doctrine, mais de poursuivre une réflexion féconde sur une société en mouvement. Laval montre comment se construit une rhétorique nouvelle habitée par le champ lexical du mouvement et de la dynamique des forces. En figeant une tradition libérale riche de nombreuses contradictions, le néolibéralisme se coupe d’une tradition bien plus riche. L’ouvrage de Laval replace la complexité au cœur du libéralisme moderne et invite à penser le néolibéralisme comme un moment transitoire dans l’histoire libérale.

Quelles alternatives proposer à la lame de fond libérale qui emporte l’Occident depuis près de cinq siècles ? Un autre monde est-il possible ? La réponse de Laval à cette question est à chercher dans son ouvrage précédent, L’ambition sociologique (La Découverte, 2002), où il examine les étapes de la formation d’un discours sociologique qui, au XIXe siècle, met en cause les fondements anthropologiques de la modernité libérale des économistes classiques. Il s’agirait donc aujourd’hui de reprendre l’invitation de Michel Foucault (dont la figure est présente en filigrane tout au long de L’homme économique) à « défendre la société ». C’est sur le terrain sociologique qu’il faut repenser l’opposition politique et idéologique au libéralisme, les discours économiques et politiques ayant été phagocytés par l’ontologie libérale. Si telle est bien la piste qui est esquissée très rapidement en conclusion, la lecture de L’homme économique n’interdit pas qu’on puisse emprunter d’autres voies, comme par exemple celle de la déconstruction de la figure de l’ homme économique effectuée par les gender studies ou encore la recherche d’une alternative hors de l’occident.

|1Jeremy Bentham, le pouvoir des fictions (PUF, 1994) et Jeremy Bentham, les artifices du capitalisme (PUF, 2003)